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Antoine Bombrun

mercredi 1 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 31

Rassemblés dans une petite pièce, vous écoutez l’ancêtre qui explique au prince les modalités précises de votre marché. En réalité, les détails viennent de toi, mais tu les as présentés en peu de mots au vieux Thief avant qu’il ne les décrive avec précision au souverain. Faut pas exagérer, déjà que tu as pris l’initiative de faire quelque chose, tu ne vas tout de même pas mener le projet jusqu’au bout !

« Mon prince, en échange de la troupe expérimentée que vous nous avez promise, je vous fournis assez d’antidote pour tenir six mois. Cela devrait suffire amplement. Surtout, une fois le sans nom mort, l’œil blanc ne devrait plus en avoir besoin, pas plus que nous d’ailleurs. Notre plan repose donc sur un double dispositif : d’une le succès de notre mission sur le sans nom ; de deux la capture du marqué qui dirige les ogres. Si nous réussissons à occire le nécromancien, cela devrait vous faciliter la tâche car l’œil blanc perdra tous ses repères. Si nous échouons, vous aurez six mois pour lancer une armée sur Rochemont. »

Le prince hoche la tête. Le marché n’est pas conventionnel, mais il lui semble correct.

« Une précision tout de même : comment dois-je me servir de l’antidote ?

— C’est très simple. Il vous suffit de… »

Bon, je te passe les explications. Je commence à en avoir marre de raconter, surtout qu’elles n’ont pas bien d’intérêt pour la suite. En ce qui te concerne, tout du moins… Parce que tu l’avais mis dans une sacrée merde, le prince. C’était une belle connerie, ton plan, et il allait signer l’anéantissement du pays de la Nouvelle lune ! Mais bon, je pense que tu te doutais que la loyauté des lieutenants ne tenait pas qu’à leur marque et qu’il existait aussi un attachement plus personnel ! Ah ah, à voir ta gueule je n’ai pas si tort que ça ! Tu n’étais pas tellement différent de Rhyunâr, finalement. Tu n’es pas tellement différent…

 

Allez, assez rigolé ; revenons à nos moutons.

Lorsque le marché est passé, le prince honore sa part :

« Le fils du baron de Vertefeuille prend en charge votre escorte. Pour cela, il met à votre disposition son planton et vingt de ses cavaliers d’élite. Il n’y a point là trop d’hommes, car mes armées auront toute leur utilité dans la guerre contre les ogres. Mais surtout, nous avons convenu que, pour affronter la puissance du comte, mieux vaut une petite troupe expérimentée qui pourra s’infiltrer et frapper par surprise. »

Après une pause, le souverain prend un ton emporté pour ajouter :

« Mais ce n’est pas tout et je fournirai ma part, car s’il est un homme habilité à vous défendre des ogres, s’il est un homme qui peut occire les sbires du nécromancien, s’il est un homme qui a la capacité d’affronter le sans nom, il s’agit bien de lui : Leocade de Michambosse. »

Alors que le prince clame le nom du spadassin, la porte s’ouvre à la volée. Un homme pénètre dans la pièce. À son côté bat le fer énorme d’une flamberge. La poignée de l’épée, rouge et or, égale à elle seule une bonne moitié de la taille du yatagan brandi par votre sabreur. Quant à sa lame, qui ondule telle la flamme d’un brasier, elle jette des reflets argentés tout autour d’elle.

« Vainqueur du tournoi de la fontaine blanche, de la joute du marais, des duels armés de la nuit sans lune ! »

De sa vêture simple, en peau de bête et pièces d’armures entremêlées, saillent des muscles noueux. Sur sa peau tannée, sombre et épaisse, les cicatrices se croisent. Mémoires de carnages, souvenirs de batailles, preuves d’une vie tumultueuse.

« Général en second des triomphes de la plaine de Nohm, des victoires de la cité lacustre, des défenses de l’escarmouche des trois chemins ! »

Sur le haut de son torse et de son cou, le tatouage d’un dragon rouge et noir paraît se débattre. Habité, dit-on, d’une vie qui ne se réveille qu’à l’odeur du sang. Un prédateur sur le corps d’un tueur.

« Garde du corps, maître d’armes, sacré combattant le plus expérimenté du royaume ! »

Et au sommet de cette musculature virile, à l’apogée de ce corps adulé entre tous, à l’apothéose de ce modèle, un visage fin et doux, un nez fort, des yeux assurés, une bouche charnue…

Bref, un grand escogriffe avec une tête de con, à l’étroit dans son armure. Tout de suite, je ne l’ai pas aimé. Un peu comme toi, tu vas me dire, mais non, ce n’est pas pareil. Toi, tu m’es antipathique. Lui, c’est juste un abruti.

 

Pendant que le baronnet plaisante avec le prince et que le planton parle itinéraire avec le grand héros Leocade de Michambosse, Thief s’approche de toi :

« Shiujih, où est la petite ? »

D’un geste, tu lui désignes l’arrière salle où la fillette dort sur un fauteuil, recouverte par ton manteau comme d’une courtepointe.

« Bien, alors écoute-moi. Je… Je vais être direct : elle ne peut pas nous accompagner. Nous ne sommes pas de bonne compagnie pour elle. Nous ne lui avons pas fait subir trop de tort ces derniers jours, mais c’est que nous n’étions pas dans notre élément habituel. La route, le carnage, ce ne peut être son quotidien.

— Mais, elle n’a personne d’autre que nous. Je me dois de veiller sur elle !

— Là où nous allons, soupire l’ancêtre, tu ne sauras pas même veiller sur toi. C’est trop dangereux pour elle. L’emmener signifie risquer sa vie. Nous-mêmes, nous ne sommes pas certains de revenir… »

Tu secoues la tête avant de répondre :

« Nous ne pouvons l’abandonner à son sort. La pauvre n’a pas d’argent, pas de protecteur…

— J’en ai parlé au prince et il accepte de la garder avec lui, dans le palais. Il lui trouvera une nourrice, ainsi que de bons précepteurs. La petite recouvrera une vie normale. Et si nous revenons, si nous sommes libérés de l’emprise du sans nom, alors tu viendras la chercher. Si tout se déroule comme prévu, vous pourrez mener une vie honnête et heureuse… »

De nouveau, tu secoues la tête. Mais cette fois, tu ne trouves rien à rétorquer. Le vieux te presse l’épaule de la main :

« Je suis navré, Shiujih, mais c’est la meilleure solution… »

Vous êtes interrompus par la voix du grand héros Leocade de Michambosse qui clame :

« Venez tous, mes compagnons, nous avons défini l’itinéraire ! »

Toute votre petite troupe se presse autour du briscard, même toi, même le prince et Vertefeuille, seul Rhyunâr reste en arrière, avec un œil mauvais qui lorgne le batailleur à la flamberge.

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