4

Antoine Bombrun

mercredi 30 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 30

Avec la mort de Bidihooly, la salle du conseil sombre dans une immobilité totale. C’est comme si une chape d’eau glacée s’était abattue sur vous. Vous n’êtes plus des hommes à un procès, mais des mammifères marins dans l’onde silencieuse. Chacun possède l’air hébété du fanatique qui sort de transe, du drogué après sa dernière dose, de l’ensorcelé libéré d’un maléfice.

Seul Rhyunâr exécute un mouvement : il se retourne pour chercher qui a tiré. Il te voit, sourit, te fait même un petit signe de la main. Son geste agit comme un signal sur la foule qui se presse dans les gradins. Elle éclate soudain dans un tonnerre de grondements, de hurlements et de plaintes. Après les fonds marins, la tempête.

L’action reprend aussi dans ton balcon : le soldat t’empoigne et te désincruste la mâchoire de la rambarde. Tu y abandonnes une trainée rouge, coulée d’une de tes lèvres, et tu te fais charrier en arrière. Ils s’y mettent à cinq pour te tenir et te poussent à grands coups de pieds et d’insultes. Tu te laisses faire, avec sur le visage les marques d’une grande déception : tout ça pour ça…

En bas, le juré au gros tarin beugle de capturer tous les yeux blancs et de les enchaîner sur la plaidoirie. Plus loin, Barbichette hurle de sa petite voix aigüe :

« Ne les touchez pas ! Nous ne jugeons un homme que sur ses actes ! Nous ne jugeons un homme que sur ses actes ! »

Seulement, personne ne l’écoute. On n’en a rien à battre, de la morale, quand on voit quelqu’un se faire tuer sous nos yeux. Les gardes qui chaperonnaient Noisette et l’ancêtre les saisissent violemment et leur passent les fers. Puis, sans ménagement, ils les entraînent dans les couloirs pour les descendre vers la lice.

Finalement, vous vous retrouvez tous les quatre sur le présentoir, enchaînés, l’air un brin embêté. Noisette va se blottir contre toi, en larmes. Tu voudrais la serrer dans tes bras pour la consoler, pour la rassurer, mais tes liens t’en empêchent.

Autour de vous s’élève une forêt de lances, de piques et de hallebardes. Certaines dressées, la plupart pointées vers vous. Et comme si cela ne suffisait pas à vous rendre mal à l’aise, la pègre des gradins ne cesse de vous invectiver à grand renfort de mots doux en tous genres. Il faut toute la voix de l’arbitre, soutenu par les vociférations des jurés, pour ramener un semblant de calme. Lorsque c’est le cas, le croulant a bien besoin de trente secondes pour reprendre son souffle. Son halètement rauque résonne dans toute la salle du conseil. Enfin, il professe :

« Tenons-nous en hommes dignes. Pas en barbares. Ne nous comportons pas comme eux se comportent ! »

Il appuie sa dernière phrase par un doigt accusateur en votre direction, et en profite pour souffler un peu.

« Un de nos meilleurs jurés vient de nous quitter. »

Il se tourne pour désigner du bras le corps du gamin qui pend encore au bout de ton carreau.

« Comme notre intégrité est remise en cause, nous ne pouvons exercer la justice de manière impartiale. Il n’existe, dans ce cas, qu’une seule espèce de solution : faire appel au peuple. Hommes de la Nouvelle lune, levez-vous si vous désirez condamner les yeux blancs à mort ! »

Immédiatement, les gradins tremblent sous les pas. Une marée humaine se dresse dans le public. Les jurés se pressent de dénombrer la multitude, mais la voix de l’arbitre les interrompt :

« Au vu de la quantité des pour, je crois qu’il n’est pas besoin de procéder à un décompte précis. Messires les yeux blancs, vous êtes condamnés à mort. Que l’on approche le chariot ! »

Un jaillissement d’exultation accueille cette annonce ; un cri continu qui accompagne l’ouverture d’un portail en contrebas de la plaidoirie. Dans le joyeux vacarme d’une mise à mort, une carriole s’extrait de l’orifice et monte vers vous. À bord, quelques bourreaux au long tablier de cuir sombre et à la hache tranchante. Bon, c’est pour la frime plus que pour autre chose, étant donné que vous êtes condamnés aux ogres, mais ça en jette quand même ! D’ailleurs, tu sens tes boyaux gargouiller à leur vue et les pleurs de Noisette décuplent. Rhyunâr la fixe un moment, il ouvre la bouche pour parler, mais il se contient.

Le brouhaha vous emplit les oreilles et couvre le timbre des jurés qui réclament le silence. Seuls transparaissent, croassants, lancinants, les grincements de roue du corbillard. Quand les exécuteurs abordent la plate-forme, le tintamarre redouble d’intensité. La salle du conseil n’est que cri et choc des talons sur le bois. Tu te prends à sourire devant le spectacle de cette populace assoiffée de sang. Eux qui paraissaient si distingués, tellement évolués… Non, les hommes, d’où qu’ils soient, ne sont que des animaux !

Le chariot s’immobilise devant vous et les bourreaux sautent à terre. Leur masse imposante vous dépasse de deux bonnes têtes, en hauteur comme en largeur. Faut dire que vous êtes maigrichons, vous autres, mais quand même ! Le premier d’entre eux saisit le vieux Thief de ses bras musculeux, le soulève et le balance dans le corbillard. La foule l’acclame. Il la salue, un épais sourire sur la trogne, puis s’avance vers vous.

Ce ne sont plus des pleurs qui secouent Noisette, mais des hurlements hystériques. La tête fourrée dans ta poitrine, elle beugle sans discontinuer.

Tu prends ta décision en une seconde : si la mort du gamin n’a pas suffi à les libérer, peut-être qu’un petit coup de pouce pourrait aider ! Tu te dégages de l’étreinte de Noisette et tu te précipites vers l’épéiste :

« Rhyunâr, fais les taire ! Je veux le putain de silence ! »

Le sabreur te regarde une seconde, perplexe, puis hoche la tête. Il se tourne vers la populace, la toise de son regard immaculé, puis rugit :

« LA FERME ! »

L’injonction est brève, c’est une déflagration plus qu’une parole : tassée sur elle-même, achevée à peine lancée, mais d’une indiscutable efficacité. Elle englobe toute la salle et y dévore le vacarme avec férocité. Dans les gradins, les bouches s’ouvrent et se ferment, les talons continuent leur va-et-vient, les poings fracassent le bois des rambardes ; dans le plus grand silence.

Alors ta voix s’élève, amplifiée par le mutisme ambiant, et tu t’époumones. Pour une fois, tu ne grinces pas comme un gond mal huilé, tu ne bruisses pas comme le froissement d’une étoffe, mais tu tonitrues :

« Prince Alcyre, mon marché tient toujours : la mort du nécromancien contre une armée d’ogres ! »

La voix du souverain se fraie un chemin dans le silence :

« Je vous ai déjà répondu que je ne pouvais me le permettre. Comme dit le très sage Bidihooly : l’on n’est jamais mieux servi que par ses alliés de longue date.

— Prince Alcyre, Bidihooly est mort ! »

À ces mots, le souverain secoue la tête comme au sortir d’un mauvais rêve. En contrebas de lui, le peuple cesse son beugle aphone et s’apaise. Au même moment, le bourreau attrape Rhyunâr et le projette dans le corbillard. Le choc déconcentre l’épéiste et brise son enchantement, mais la foule demeure coite. Seul le son de sa respiration haletante perce le silence.

Dans le calme absolu, le souverain se dresse de toute sa hauteur. Il clame :

« Shiujih à l’arbalète, j’accepte votre marché ! »

Commentaires

« si sa mort n’a pas suffi à les libérer » : c'est de Bidihooly dont il question ? Comme il n'est pas mentionné plus tôt, on peut se poser la question
 0
mardi 16 octobre à 09h05
c'est bien la mort de Bidihooly, oui. Comme personne d'autre ne meurt, je pense que c'est suffisamment clair, non ?
Sinon je peux mettre par exemple : si la mort du gamin n'a pas suffi à les libérer ?
 1
mercredi 17 octobre à 10h12
Oui, comme ça il n'y a aucun doute
 0
mercredi 17 octobre à 10h57
Done
 0
mercredi 17 octobre à 14h52