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Antoine Bombrun

mardi 1 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 3

Le borgne balança une branchette sur les braises. Pendant qu’elle noircissait, ses joues creuses s’agitèrent un peu :

« Oui, je crois que je me souviens. Rhyunâr, l’épéiste. Il ne fallait pas le faire chier, mais au fond c’était un bon gars. Et le vieux, Thief, malgré son côté bougon il prenait soin de nous… Tu sais comment je les ai rencontrés ? »

Seul le vent lui répondit. Derrière, le squelettique cheval noir donna du sabot dans la rocaille ; il avait faim !

Le borgne se leva en soupirant :

« Allez, en route mauvaise bête ! »

Ils marchèrent quelques minutes en silence, puis la voix reprit :

« Je n’ai pas de souvenirs de votre rencontre, bien que j’y ai assisté. Par contre, je peux te raconter ceci… »

 

* * *

 

Vous êtes assis autour d’un feu. Tous les trois. Le paysage est différent. La végétation n’est plus la même, la montagne aussi s’est déplacée. Vous l’avez traversée.

Le vieux Thief est pâle comme la mort, il transpire et respire lourdement. Sa tignasse grise lui colle sur le front, où elle ondule entre les rides. Rhyunâr prend sa dose, le visage dans la colonne de fumée. Toi, comme toujours, tu la fermes. Tu es loin d’être un drolatique, tu sais ?

Soudain, l’ancêtre se tourne vers toi. Il te regarde avec des yeux vitreux, puis demande :

« Pourquoi tu ne nous as jamais questionnés sur la manière dont on en est arrivé là, avec Rhyunâr ? »

Tu ne réponds pas. À sa place, je t’en aurais mis une ; au lieu de ça, il continue :

« Peu importe, je vais te raconter. Reste aussi peu causant que tu veux, ça m’est égal. Au moins, tu écoutes et moi ça me fait du bien de parler. »

Il saisit sa tasse en étain et boit une gorgée avant de commencer :

« Rhyunâr est né dans un dojo à Fineval. Son père était épéiste, un ancien champion. Leur maison était réputée et de grands maîtres d’armes venaient y croiser le fer. Cet établissement faisait la fierté et la richesse de notre village. Mais, un matin, alors que Rhyunâr n’avait qu’à peine quinze ans, le nécromancien sans nom s’est introduit chez lui. Il poursuivait un estimé chasseur de primes qui avait fait halte dans le dojo. Un certain Itham. Soi-disant que ce dernier aurait juré d’avoir sa tête, mais se serait esquivé après une première rencontre. Le sorcier n’avait plus d’humain que le corps, que l’apparence extérieure de son corps, car tout son être était rongé par la puissance d’un seigneur Nïm. Il est entré dans la salle où s’entraînait le mercenaire et l’a défié du regard. Ce dernier a ordonné que l’on n’interfère pas. Il aboyait que c’était son combat. Les guerriers sont restés humblement en arrière pendant qu’une terrible bataille s’engageait. Un affrontement qui opposait le sabre à la magie. Le chasseur de prime virevoltait avec une agilité incroyable, il paraît et frappait plus vite que le vent. Enfin, c’est ce qu’on m’en a dit.

« Cependant, alors que le mercenaire mettait toute son adresse à trancher les tentacules qui jaillissaient de la carcasse du nécromancien, ce dernier lui a posé une main décharnée sur le front. Rhyunâr m’a expliqué que c’est ce cri qui l’a fait accourir. Un hurlement qui ne possédait rien d’humain.

« La chair du visage du chasseur de primes s’est mise à tourner sur son crâne. Elle a déchiré les muscles, brisé les cartilages, arraché les ligaments. L’homme est tombé à terre. Il se tordait de douleur. Le nécromancien a penché son corps aux mouvements saccadés, inhumains, vers sa victime. Il a ouvert une bouche effroyable de par sa taille, où tous les os et dents étaient disloqués. Après quelques haut-le-cœur qui ont secoué sa carcasse, il a vomi une araignée énorme et velue. Elle a quitté la cavité sanglante, elle est descendue le long du bras squelettique jusqu’à terre. Là, elle a fondu sur le mercenaire, escaladé son corps hurlant et s’est introduite dans l’orifice qui avait été sa bouche.

« Soudain, tout s’est immobilisé. Le nécromancien s’est redressé lentement, sans un bruit. Le chasseur de prime était inerte, vide de vie, mais son cadavre ne mourut pas. Des soubresauts ont agité le corps. Il tremblait, il tressautait, il palpitait. Autour, les guerriers retenaient leur souffle. Ils fixaient avec horreur cette dépouille qui remuait.

« Le cadavre s’est relevé comme une marionnette désarticulée. Il se transformait, il changeait. Ses os ont poussé, grandi comme de jeunes arbrisseaux, et ils ont transpercé sa chair. Le mercenaire a hurlé, c’est comme ça que les guerriers ont su qu’il était toujours vivant. Ils se sont précipités pour l’aider, mais ce qu’ils voulaient secourir n’était plus un homme. Une bête, un monstre de sang et d’ossements. Un assemblage squelettique d’au moins trois mètres de haut. Le chasseur de prime ne possédait plus en lui une once d’humanité. Fou de douleur, il s’est jeté sur tout ce qui passait à sa portée : personnes, animaux, mais aussi murs et meubles. C’était comme s’il voulait faire ressentir aux autres sa souffrance, les déchirer comme il était déchiré, les rompre comme il était rompu.

« Le nécromancien s’était redressé dès que son émissaire arachnide avait touché la peau du mercenaire. Il s’était éloigné de sa démarche trébuchante et avait quitté le dojo. Dehors, et ça je l’ai vu de mes yeux, il a écarté les bras en s’égosillant dans une langue incompréhensible. Ses raclements de gorge et ses consonnes saccadées perçaient les tympans et prenaient le dessus sur les hurlements du monstre. Sa cape noire s’est gonflée comme sous l’effet du vent. Elle s’est mise à bourdonner et à danser. Soudain, elle s’est déchirée et l’air s’est empli de créatures volantes. Des flots et des flots de grosses mouches noires. Les insectes ont tourbillonné, leur vol s’est boursouflé et ils se sont abattus sur le village. Tout ce qui entrait en leur contact noircissait et flétrissait, qu’il s’agisse d’êtres humains, de végétaux ou même d’objets. Les bourdonnants étaient porteurs de la corruption, du mal, et ne vivaient que pour apposer la marque de leur maître malfaisant comme une empreinte au fer rouge. »

Le vieux Thief se tait et te regarde. Tu ne bouges pas, les yeux toujours plantés dans les flammes. L’ancêtre bougonne et souffle. Ça ne te fait ni chaud ni froid, tu ne remues pas même un sourcil. Petit con, tu as dû manquer de coups de pied au cul dans ton enfance ! L’autre renonce à te tirer une larme et reprend :

« Les marques que laissent les créatures démoniaques sont étudiées depuis longtemps, souvent au prix de la vie des savants. Il est ressorti de ces analyses qu’elles permettent aux sorciers de posséder leurs victimes. Cette possession leur accorde le pouvoir d’infliger de terribles douleurs au marqué, d’utiliser certains de leurs sortilèges par son intermédiaire, mais surtout d’acquérir le contrôle de son corps. Cela fonctionne un peu à la manière des parasites qui s’immiscent dans leurs victimes et en modifient le comportement…

« Comme le trône ne voulait prendre aucun risque de contagion, il a été décidé qu’une armée serait dépêchée sur place. On reconnaît les marqués à la décoloration totale de leurs yeux ; pas de surprise donc, mais le trône n’a pas fait dans la dentelle. Les soldats avaient pour mission de purifier le village en éliminant le monstre créé par le nécromancien, mais aussi tous les spectateurs du drame. En clair, massacrer la population et incendier les baraques. Le temps que les bataillons arrivent sur place, les épéistes du dojo étaient parvenus à occire la créature. Nombre d’entre eux avaient perdu la vie, des membres, ou bien leur santé mentale. Lorsque la troupe se présenta, ils ne purent opposer aucune résistance et furent éliminés. »

L’ancêtre te jette de nouveau un regard, mais tu n’en as rien à foutre. Enfin, vu la grimace que tu tires à présent, j’en conclus que tu as changé ! Cela semble plus te toucher maintenant, maintenant que c’est trop tard… Le vieux continue :

« À l’époque, j’étudiais moi-même les marques et le marquage. En fait, j’étais herboriste dans le village de Fineval et c’est un sujet qui me passionnait tout particulièrement. J’ai commencé, avant l’arrivée des bataillons, des expérimentations sur Rhyunâr. Je voulais un sujet jeune et notre épéiste était le seul gamin à avoir survécu. J’obtenais bien quelques succès, mais rien de très satisfaisant. Lorsque la troupe a lancé l’offensive, nous ramassions des herbes dans la forêt et nous avons pu nous enfuir.

« Après avoir trouvé un abri dans l’épaisseur des bois, j’ai tenté le tout pour le tout. Certaines drogues et champignons hallucinogènes réagissent au contact des marques démoniaques. J’ai concocté une mixture en en mélangeant plusieurs. Un enchantement à inhaler.

« Avec Rhyunâr, nous avons creusé un grand trou sous les arbres, profond de trois bonnes coudées. Ensuite, nous avons recouvert la cavité d’une épaisse couche de branches et de feuilles. On ne pouvait pas y tenir debout, mais assis sans que ce soit trop désagréable. Enfin, dernière étape, nous avons ramassé une grosse réserve de bois sec, de quoi alimenter un brasier pendant plusieurs jours, et nous l’avons entreposé dans un coin de la fosse.

« Nous avons prié avant de démarrer l’enchantement. Nous étions encore croyants à l’époque ! Pendant de longues heures, nous avons égrené les supplications et les appels. Puis, quand la nuit est tombée, nous sommes descendus dans notre grotte. Rhyunâr s’est assis et j’ai allumé le feu. En quelques minutes, l’air est devenu irrespirable. La fumée restait piégée sous le dôme de branches et ne pouvait sortir que par une petite aération au sommet de l’édifice. Avant que notre sens de la vue ne devienne inutilisable, j’ai versé une partie de ma mixture sur les braises. Une épaisse vapeur, jaune sombre aux reflets rougeâtres, s’en est immédiatement élevée. Je suis allé m’asseoir auprès de Rhyunâr et j’ai soufflé : "On n’a rien à perdre mon garçon, on n’a rien à perdre… "

« Nous sommes restés deux jours sous terre. Nous avons manqué de mourir étouffés à plusieurs reprises, mais nous avons survécu. L’enchantement nous avait détruits physiquement, il nous a rendus dépendants à plusieurs espèces d’herbes et de champignons. Pire, nos yeux sont demeurés toujours aussi blancs. Nous n’avions pas brisé la marque…

« Malgré notre désespoir, nous nous sommes aperçus au bout de quelques jours que le nécromancien possédait de moins en moins d’influence sur nous. Nous n’en étions pas libérés, mais nous avions un peu relâché les chaînes.

« Nous nous sommes installés comme fermiers à la lisière de la forêt. Eh oui, il faut bien vivre ! Après quelques mois d’une dure vie en autarcie, nos pouvoirs ont commencé à naître. Nous en avons d’abord été effrayés, puis nous avons tâché de les utiliser. Hélas, plus notre corps apprenait à coexister avec la malédiction du sans nom, plus notre aura devenait forte et attirante. Un an après la destruction de notre village, presque jour pour jour, nous avons subi notre première attaque. Au fil du temps, les nuisibles ont commencé à nous harceler. Nous brillions comme un phare pour tous les esprits, les monstres et les démons de passage. Nous avons bientôt compris que nous ne pourrions vivre en paix tant que nous n’aurions pas brisé la marque. Comme nous n’avions pu nous en débarrasser en l’attaquant elle-même, il ne nous restait qu’une seule solution…

« C’est ainsi que nous sommes devenus traqueurs, car qui mieux que nous, sur qui ses malédictions n’ont plus d’effet, peut réussir à occire ce nécromancien ? Je n’en dis pas plus parce que tu connais la suite, nous t’avons rencontré et notre quête n’a pas encore trouvé sa fin… »

Commentaires

"Soit disant que ce dernier aurait juré d’avoir sa tête, mais se serait esquivé après une première rencontre."
Je relève juste cette coquille, c'est plutôt *soi-disant !
Sinon je me plonge enfin avec plaisir dans l'univers des traqueurs et ça fait plaisir ! J'aime bien pour l'instant cet univers mystérieux et sombre...
Je fais une pause dodo mais je reviendrai !
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jeudi 26 juillet à 22h34
Salut,
Ça fait plaisir de te voir ici !

Merci pour la coquille, je corrige ça !
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vendredi 27 juillet à 10h43