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Antoine Bombrun

mardi 29 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 29

De nouveau dans le couloir, tu rumines de sombres pensées. Si le souverain refuse ton marché, tu ne vois vraiment pas comment vous sortir de là…

Tu entreprends d’errer dans les corridors pour retrouver Noisette et tu laisses ta cervelle rouler seule ses réflexions : Pourquoi le prince s’interdit-il donc de s’en prendre au nécromancien ? Merde, si je trouvais la réponse à cela, je pourrais tout arranger ! Toutes ces statues sur ses victoires, tous les récits de batailles du planton, tous ces peuples et toutes ces nations soumis au pays de la Nouvelle lune, tout ça pour reculer devant une simple forteresse ? Voilà qui ne tient pas debout ! La peur ? Non, le souverain est bien trop fier pour y succomber. Le manque d’intérêt d’un tel assujettissement ? Je lui ai exposé le contraire tout à l’heure et puis, qu’importe l’absence de bénéfice pour un conquérant ! Mais alors, quoi ?…

À chaque passage, sur ta gauche, qui mène à la lice, tu perçois le relent des voix des jurés. Aucun d’eux ne semble vouloir démordre de son point de vue. Si le jeunot à la barbichette s’est fait botter le cul il y a un instant, il paraît l’avoir complètement oublié et s’être trouvé une nouvelle marotte !

D’ailleurs, quelle étrange conclusion pour un débat aussi houleux tout à l’heure… Un mot du gamin aux yeux blancs et voilà Barbichette qui ferme sa gueule, c’est incompréhensible ! Comme la scène du marché en fait, pourquoi personne ne lui en met une ? Même Rhyunâr, dans les jardins… À moins que… Mais oui ! Putain de Bidihooly, tu vas me le payer !

Et te voilà parti au galop en sens inverse. Dans ta course, tu déploies un peu tes sens. Tu ne pourras tracer ton itinéraire comme cela, tu le sais, il y a trop d’agitation pour que tu parviennes à faire le tri. Mais pour localiser ce que tu cherches, il te suffit de trouver un vide. Un creux de vie, une excroissance de calme. Après une centaine de mètres, tu remarques une bulle de silence sur ta droite. Tu t’engouffres dans un des petits couloirs pour découvrir – victoire ! – un balcon abandonné.

Tu te penches sur la rambarde pour zieuter la brochette des croulants. À l’extrémité gauche, le gamin aux yeux blancs demeure en retrait. Il se contente d’observer la scène sans rien dire. À première vue, tu ne discernes rien. Alors tu aiguises tes sens et tu les acères, tu fiches ton attention sur le gosse. Là encore, rien ne transparaît.

Comme tu n’as pas peur du ridicule, tu sors ton mouchoir et tu t’en enfonces les coins dans les narines, tu te bouches les oreilles de tes doigts sales et tu fermes les yeux. Ainsi coupé du monde, tu utilises ton sixième sens : la perception de ta marque. Au début, tu ne distingues qu’une multitude de lumières dans le brouillard. Puis, comme tu te concentres davantage, les lanternes prennent forme : leur centre palpite et les irrigue en entier. Certains des falots brillent plus, principalement vous autres, les marqués. Tu découvres le vieux Thief, presque en face de toi, en bas Rhyunâr et ce connard de Bidihooly. Mais il y a autre chose à propos du gamin. Il ne t’apparaît pas aussi net que ses semblables, mais flou, comme éraflé, strié de rayons qui s’échappent de sa personne. Tu fixes ton attention sur ces faisceaux qui gênent ta vision et tu remarques qu’ils s’étendent plus que tu ne l’imaginais. Ils traversent les airs, comme de longs tentacules translucides, et leur extrémité va s’entortiller autour des autres falots plus ternes. Certains de ces appendices restent inertes, d’autres battent comme une artère au sortir du cœur. Tu en suis un, particulièrement vif, jusqu’à Barbichette en pleine allocution. Ce dernier paraît avoir tout oublié de sa cause première et ne s’occuper plus que de la mort de votre épéiste. Un autre mène au souverain, un troisième à Rhyunâr. Il en est même un pour aller s’accrocher à Noisette.

Tes bras te retombent le long du corps et quelques mots doux s’échappent de tes lèvres :

« Putain de merde, ça va plus loin que je ne le craignais. Tu m’étonnes que le prince ne veuille pas marcher contre le nécromancien. Il n’est qu’un pantin pour le gamin. Ils le sont tous… Bidihooly, tu vas me le payer ! »

De la dextre, tu retires ton mouchoir de tes narines pour te le fourrer dans la poche. Avec ton autre main, tu décroches ton arbalète de ton dos. Tu l’armes avec lenteur et précision, tu saisis un carreau et tu l’enfiles dans la rainure. Avant de te mettre en position, tu contrains ton pouls à décélérer. Lorsqu’il est suffisamment apaisé, tu déposes avec délicatesse l’arc de ton arbalète sur la rambarde, tandis que sa crosse va se loger dans le creux de ton épaule. Avec la taille de la salle, avec le brouhaha, avec les croulants qui s’agitent à côté, tu veux être certain de ne pas manquer ta cible.

Ta visée se prolonge : une seconde, quatre, dix. Autant, tu sais tirer sans crainte dans la précipitation et jamais tu ne loupes tes victimes. Autant, commettre un meurtre de sang-froid, ça te remue les tripes. Après plus de quinze secondes de visée, tu sens ton bras qui se met à trembler. Tu ramènes ton arbalète à toi en proférant quelques jurons. Devant cet échec, ton palpitant décide de battre la chamade. Tu secoues la tête pour chasser ton appréhension, mais rien n’y fait : elle garde ses griffes profondément plantées dans ton cœur.

Le mouvement qui agite un balcon en face de toi fournit une excuse à ta trouille. Tu lèves le regard pour voir ce qui s’y passe et tu distingues ton chaperon qui fait des grands gestes. Tu es trop loin pour entendre ce qu’il beugle, mais il vient visiblement de découvrir ta disparition. Faut vraiment que tu sois sacrément inintéressant pour qu’il ne s’en rende compte que si tard ! Toi, tu n’as d’yeux que pour celle qui se trouve aux côtés du molosse : la petite Noisette. Elle paraît affolée par ton absence. Plus tu la regardes et plus tu te crispes : tu n’as pas peur pour toi, mais pour elle. Qu’adviendra-t-il d’elle si tu te fais prendre ? Cette pensée te redonne courage et, ni une ni deux, tu te remets en position, l’œil dans ton viseur.

Ta visée est cette fois bien plus courte, le temps de calmer ton cœur et ton souffle, de placer la sale tête du gamin dans ta ligne de mire et tchac, le vireton s’élance.

Il siffle à travers la salle du conseil. Ton arme possède une telle puissance que la courbe du carreau n’a pas le loisir de s’infléchir, le projectile file droit et sans fioriture. Un quart de seconde avant l’impact, Bidihooly se penche en avant pour cogner du poing sur la table. Le vireton lui caresse la tignasse mais ne fait que l’effleurer, pas une gouttelette de sang pour te donner du plaisir. Le carreau se fiche dans le mur en même temps que s’abat la main du gamin. Les deux coups, simultanés, résonnent dans la pièce et les jurés se taisent.

Bidihooly se tient immobile, la bouche ouverte, interrompu dans son action. Il se retourne et voit le vireton qui frissonne dans le bois de la cloison. En une seconde, il fait de nouveau face à la salle et la scrute. Ses grands yeux enfantins passent en revue chaque balcon, chaque banc, chaque spectateur.

Les jurés ne savent comment réagir. Il est rare que Bidihooly intervienne aussi violemment, mais qu’il le fasse sans avoir rien à dire, c’est bien une première !

Tu recharges ton arbalète en sacrant entre tes lèvres. Tu mâchonnes les insultes comme autant de noyaux d’olives.

Soudain, le gamin te repère et te pointe du doigt. Il mugit de sa petite voix :

« À l’assassin ! Il est là, dans les gradins ; il essaie de me flécher ! »

Toutes les attentions se tournent vers toi à la manière d’une vague gigantesque. Tu en as presque le souffle coupé et tu te sens rougir. La pression te fait faire un faux mouvement et tu te coinces les doigts dans ta poulie. La corde à moitié tendue s’en trouve relâchée et va bruyamment reprendre sa place initiale. Des flopées de gardes se décrochent de leurs postes de surveillance et accourent vers ta position. Déjà, tu entends le martèlement de leurs pas dans les couloirs derrière toi.

Les mains de nouveau tremblantes, tu parviens à armer ton arbalète. Tu sors un de tes carreaux que tu glisses dans la rainure.

Une paire de cerbères surgit derrière toi. Le fracas de leur avancée fait résonner le petit balcon désert.

Tu te mets en place contre la rambarde, la crosse enfoncée dans le creux de l’épaule, ton œil déjà contre le viseur.

Le premier soldat bondit sans prendre le temps de dégainer. Il sait qu’il ne doit pas perdre une seconde.

Ton doigt s’approche de la détente et…

Le garde s’écroule de tout son poids sur ton dos. Poussé par le choc, tu t’effondres en avant sur ton arbalète, épaule tendue vers l’arrière, mâchoire écrasée contre la balustrade. Tu entends craquer tous les os de ton corps.

« C’est bon, je l’ai eu ! beugle le garde. »

Devant ton peu de résistance, il s’inquiète de t’avoir tué. Il relâche un peu la pression mais tu ne bouges toujours pas. Tu as le regard planté sur le cul de ton vireton. Tu le suis à la trace, tu le vois vriller à travers la salle du conseil, tu l’observes parvenir jusqu’à la table des jurés, tu l’admires perforer ce petit con de Bidihooly ! En pleine tête ! Le gamin est soulevé par la force de l’impact et va heurter la cloison, juste à côté de ton premier trait. Cloué au mur par le crâne, il remue encore un peu les jambes. Une fois, deux fois. Ses gestes sont de plus en plus saccadés, ses mouvements de plus en plus convulsifs. Trois fois, quatre fois. Puis plus rien.

Commentaires

"Toutes les attentions se tournent vers toi à la manière une vague gigantesque" : je crois qu'il manque un petit mot ;P
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mercredi 26 septembre à 03h50
Zut ! Merci :)
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mercredi 26 septembre à 18h52
HEADSHOT !
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lundi 15 octobre à 17h06