0

Antoine Bombrun

lundi 28 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 28

Le débat s’éternise. Rhyunâr reste immobile, droit comme une statue de marbre écarlate strié de noir. Il toise le conseil, sans peur et sans regret.

Soudain, tu grommelles dans ta barbe. Étonné, le vieux Thief oblique vers toi un œil morne. Il t’interroge du regard.

Si le garde qui te chaperonne, sculpture plus que veilleur, lui aussi, n’accorde aucune importance à ton grognement, les autres te fixent quelques secondes avant de se tourner de nouveau vers la lice. D’un signe, tu expliques à l’ancêtre que tu désires t’éclipser. Thief hésite un instant, puis il hoche la tête. Dans le brouhaha de la salle, il se met à ronronner quelques paroles indistinctes. Bientôt, il se tait et garde bouche close. Il grimace, fait la moue comme si quelque chose le démangeait de l’intérieur. Le bourdonnement de sa voix, qui avait cessé, reprend doucement. Il paraît plus vrombissant, plus naturel.

Quand il n’en peut plus, l’ancêtre écarte les lèvres avec dégout. D’entre ses dents luisantes bondit une volée de chicots noirâtres : de grosses mouches bourdonnantes qui ronflent avec hargne. Elles s’éloignent vivement de leur créateur et se ruent sur les cerbères. Celui qui te flanque mollement s’élance dans les airs et pousse un beugle de surprise. La cognade qu’il balance sur sa cuirasse pour se défendre résonne dans toute la salle. La bestiole, indemne, prend un peu de champ avant de repartir à l’assaut.

Dans les secondes qui suivent, une agitation d’arène secoue votre petit bastion. Géants en armure contre insectes ailés. La bataille, inégale, tourne au conte quand les minuscules se faufilent habilement entre les paumes furieuses. Néanmoins, après quelques sanglants coups de gongs, les mouches finissent par gésir sans vie sur le sol.

Tu profites du bocson pour te tirer en vitesse. En quelques pas courbés, tu pénètres le couloir. Dans l’ombre des gradins, où tu te sens tout de suite plus à ton aise, tu te concentres quelques secondes pour trouver ton chemin. Tu déploies tes sens, mais la foule qui peuple la salle du conseil est trop nombreuse pour que tu parviennes à visualiser. Il y a trop de cœurs qui battent, trop de souffles et de mouvements pour que tu puisses établir une cartographie précise du lieu.

Tu fermes les yeux et essaie de te forcer à ignorer toute cette populace, mais rien à faire ! Avant de te décourager et de t’enfoncer à l’aveuglette dans ce dédale de couloirs et d’escaliers, tu décides de tenter le tout pour le tout.

En te guidant au bruit, tu te diriges vers un autre balcon que le tien. Tu y glisses le nez et demandes sans en avoir l’air :

« Excusez-moi, pourriez-vous m’indiquer comment me rendre jusqu’au prince, s’il vous plaît ? »

C’est quitte ou double, soit le gaillard à qui tu t’adresses te reconnaît et il sonne l’alarme, soit il s’intéresse trop peu à toi pour remarquer tes yeux blancs. Par chance, le gars est tellement passionné par le débat qu’il ne quitte pas la brochette des croulants du regard. D’un geste vague vers les étages, il t’explique que tu dois aller toujours tout droit, toujours plus haut.

Ni une ni deux, tu t’éclipses avant que l’attention du spectateur ne se détourne de la lice et tu suis son conseil. Au début, tu te perds dans des culs-de-sac et des balcons bondés, mais, par à-coups, tu parviens à te rapprocher de la loge du prince. Finalement, derrière un peloton de gardes hérissé de pics et de lames, tu aperçois la silhouette élancée du souverain. Son profil de vautour fixe avec concentration l’échange qui oppose le jeunot à la barbichette à son homologue au gros tarin.

« Merde, que tu murmures, je ne vais tout de même pas buter contre cet ultime obstacle ! »

Seulement, tu as beau te creuser la cervelle, l’excaver comme un fossoyeur une année de peste, tu ne déniches pas d’astuce qui te permettrait d’éviter les sentinelles. Pas de trouvaille, pas d’illumination, rien qu’une épaisse couche de rien au-dessus de la pierre du désespoir. Avant d’arriver à ce roc fatal, surtout qu’il vaut mieux te presser tant que ton chaperon ne s’est pas aperçu de ta disparition, tu te décides à employer la même ruse que précédemment. Tu t’avances, avec l’air stupide du badaud, et tu fends le peloton. Enfin, tu t’apprêtes à le fendre ! Tu n’as pas fait trois pas vers eux que déjà les épées et les hallebardes te cernent de toutes parts. Une soldate s’applique même à saisir ton arbalète, tandis qu’un second te contourne pour te passer les fers.

Par chance, le bruit des armures en mouvement attire l’attention du souverain qui se tourne vers toi. Il reconnaît ta maigre carcasse entre les corps musculeux de ses cerbères et donne de la voix :

« Que se passe-t-il ? »

Un des gardes se retourne, s’incline et répond :

« Nous arrêtons un des complices aux yeux blancs de Rhyunâr, mon prince…

— N’as-tu pas écouté le débat le moins du monde, sombre barrique ? La culpabilité de son compagnon n’engage en rien la sienne ! Et s’il venait m’assassiner, vu son armement, crois-tu qu’il s’emmerderait à vous passer devant ?

— Je… Heu, je…

— Allons, abandonne là tes balbutiements et laisse-le partir.

— Bien, Votre Majesté. »

La sentinelle s’incline, puis t’indique la sortie. Tu hésites une seconde avant de lancer :

« Votre Altesse, j’ai un marché à vous proposer. Vous seriez déçu de l’avoir laissé passer ! »

Le visage du prince s’encadre de nouveau entre les cerbères l’espace d’une seconde, puis sa voix ordonne :

« Qu’il entre ! »

Le factionnaire s’écarte pour te céder la place. Autour de toi, le buisson des lances se soulève et s’éloigne. Tu t’avances à pas prudents et tu entres dans la loge souveraine. En chemin, tu jettes un coup d’œil par l’ouverture, juste le temps d’apercevoir l’épéiste, toujours droit, et la brochette des croulants en plein débat. Malgré la distance, tu t’étonnes de les entendre aussi bien.

Tu t’immobilises devant le prince et tu t’inclines. Ce dernier ne t’accorde qu’à peine un regard, concentré sur la lice. Tu chuchotes :

« Majesté, je voulais… »

Le souverain éclate d’un gros rire :

« Vous pouvez parler sans crainte, les jurés ne vous entendront pas ! Quant aux gardes, ils me sont tout à fait dévoués. Si tel n’était pas le cas, comment les puissants pourraient-ils comploter en toute sérénité ? Allez, dévoilez-moi votre marché. »

La plaisanterie te détend et tu expliques sans prendre de gants :

« Si nous refusons de vous dévoiler la recette de l’antidote, nous voulons bien vous en fournir pour l’œil blanc qui dirige aux ogres. Ainsi, vous n’aurez pas d’armée de marqués, mais vous en obtiendrez une de monstres assoiffés de sang !

— À la bonne heure ! répond le prince avec un grand sourire.

— En échange, nous ne demandons qu’une seule chose.

— Alors parlez, et j’accéderai à votre désir comme vous accéderez au mien !

— Ce que nous voulons ne servira pas uniquement nos desseins, mais tout aussi bien les vôtres ! Cette difficulté aplanie ouvrira l’horizon à de nouvelles conquêtes, elle vous permettra de mettre en branle votre armée fraichement enrôlée ! »

De te voir ainsi manipuler le prince m’étonne, moi qui pensais que tu n’étais qu’un abruti de première. Faut croire qu’il n’y a pas que moi et du vide, sous les os durs de ton crâne ! Tu as su trouver le défaut de la cuirasse et y enfoncer ta lame dans toute sa longueur. La voix du souverain tremble d’excitation lorsqu’il te presse de dévoiler ta condition :

« Expliquez-vous, je vous dis !

— Nous avons besoin de votre aide pour occire le nécromancien sans nom. »

La fébrilité s’éteint d’un coup, comme une bougie dont on aurait soufflé la flamme. Le prince Alcyre se calme, son œil cesse de briller, ses bras s’affaissent sur les accoudoirs. Si ton franc-parler du début paraissait bien lui plaire, il semblerait que tu n’aies pas pris assez de pincettes sur ce coup-là… Cela semble lui arracher la gueule de le faire, mais il répond par la négative :

« Je suis navré, je ne puis accéder à votre requête. »

Tu accuses le choc à ton tour et tu tombes des nues. Tu bafouilles :

« Mais… pourquoi ?

— Je refuse de m’attaquer au nécromancien. Je… Heu… Je citerai un de mes conseillers pour justifier mon refus, le très sage Bidihooly : l’on n’est jamais mieux servi que par ses alliés de longue date. »

Tu reprends vite contenance et tu rétorques :

« Je peine, ô mon prince, à comprendre un tel argument. Les marchands de la cité lacustre n’étaient-ils pas vos alliés, avant que vous ne leur déclariez la guerre ? »

Le souverain se racle la gorge avant de répondre :

« La chose n’était pas la même. Nous avions tout à y gagner, comme le répète Bidihooly. Des richesses, mais aussi une place forte !

— Pardonnez-moi, ô mon prince, mais j’ai ouï dire que la forteresse de Rochemont était l’une des plus imprenables du pays. Sans parler de sa position, à la limite de votre royaume, qui en ferait un point d’appui formidable pour vos futures conquêtes ! »

Ton insistance finit par faire sortir le souverain de ses gonds. Enfin, ton insistance, mais surtout son incapacité à contrer tes arguments. Il se lève et beugle un bon coup :

« Gardes, embarquez-moi ce fauteur de troubles ! »

Puis, se tournant vers toi :

« Et ne vous avisez plus de remettre les pieds ici, œil blanc de malheur ! »

Commentaires

Il n'y a aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à donner votre avis !