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Antoine Bombrun

dimanche 27 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 27

Au matin, des coups résonnent à votre porte. Le vieux Thief se lève pour l’entrebâiller et tombe sur les mufles féroces d’une tripotée de gardes. Ils n’ont pas besoin d’ouvrir la bouche pour faire passer leur message : vous êtes attendus dans la salle du conseil.

Vous sortez du lit en vitesse avec Noisette et, après vous être grossièrement débarbouillé le visage, vous suivez les cerbères à travers les couloirs du palais. Le trajet est le même que la veille, mais il te semble défiler à toute vitesse. Ton estomac se tord et grogne. Tu le contractes sans succès pour essayer de le calmer. La fillette lève vers toi un regard amusé. Tu tentes de lui sourire, pour la rassurer, pour te rassurer, mais tu ne parviens qu’à grimacer une mimique rigide. La petite baisse la tête et tu t’en veux. Où est passé ton courage, où est passée ton indifférence ? Avant tu t’en foutais, rien n’avait d’importance. Aujourd’hui, tu crains pour ta vie et pour la sienne.

Bientôt, vous atteignez la grande porte. Une fois encore, tes tripes se mettent à chanter et tu te sens nauséeux. Les soldats s’arcboutent contre les battants pour les ouvrir. Dans la salle du conseil, le peuple se masse et caquette. En face, les croûtons de la brochette échangent à voix basse, courbés les uns sur les autres. Au milieu d’eux, le prince Alcyre tente de conserver sa majesté. Bidihooly, le gamin aux yeux blancs, demeure silencieux dans son coin.

Au fond de la fosse, sur la plaidoirie, Rhyunâr se tient droit. Pendant un instant, tu peines à le reconnaître. Tu lui trouves quelque chose de différent. Puis tu percutes : il ne porte pas son yatagan ! Les bras liés dans le dos, il fixe le chapelet des croulants avec un air que tu imagines sardonique.

Les soldats vous poussent vers le petit escalier. Autour, la pègre vous hue un peu, mais le prince la fait taire en donnant du pommeau sur le bureau. Soudain, une main se referme sur ton épaule. Tu sursautes et te retournes violemment. C’est un de cerbères. Il arque un sourcil devant ton air effrayé, puis t’indique d’une voix grave :

« Par là. »

Il te montre un couloir qui s’étend à gauche de la volée de marches. Étonné, tu t’y enfiles sans demander ton reste. Tant qu’on t’éloigne du présentoir où se tient ton compagnon, tu ne trouves rien à y redire !

Le corridor, fin et sombre, fleure bon le renfermé. Son plafond, posé de guingois comme un escalier à l’envers, est constitué par les bancs qui se superposent les uns au-dessus des autres. Le martèlement des pieds et le marmonnage des conversations emplissent l’air.

Sur la droite, régulièrement, s’ouvrent de petits passages à peine assez larges pour un homme. En y jetant un œil, tu devines l’agitation de la salle. De temps en temps, des volées de marches serpentent, d’en haut ou d’en bas, et permettent le déplacement d’un étage à l’autre. Ce labyrinthe de bois te fait l’effet d’un gruyère où, pour peu que tu sois initié à ses secrets, chaque galerie peut te mener à destination. La comparaison te fait sourire, mais ce dernier s’efface bien vite devant le concert de ton estomac qui, après en avoir fait de même pour l’anxiété, se décide à chanter une ode à la faim.

Votre cheminement se poursuit quelques minutes, puis les gardes vous entraînent dans un des fameux petits passages. En un instant, vous passez de l’obscurité à la lumière, du cognement sourd au tohu-bohu. Un banc, isolé, vous accueille ainsi que la soldatesque. En examinant bien, tu en découvres quelques autres, disséminés dans les gradins, probablement réservés pour quelques visiteurs particuliers.

Avec Noisette, vous vous penchez un peu sur la barrière pour observer Rhyunâr. Ce dernier n’a pas bougé et toise toujours le conseil. Le vieux Thief demeure tassé sur son banc, bien décidé à ne pas jeter un œil en contrebas.

Soudain, le prince se lève et le silence tombe sur la salle comme une chape de brume. Le contraste est tel qu’un des croulants, assoupi sur le bureau, se redresse avec agitation.

Le souverain dresse les bras vers le peuple puis entame les paroles rituelles. Alors qu’il les prononce, un murmure reprend la foule. Plus ténu qu’auparavant, mais indiscutablement présent. Enfin, quand Son Altesse dépose le dernier mot, toutes les bouches se ferment et la salve d’applaudissements retentit.

« … C’est ainsi que mes ancêtres ont acquis votre confiance, c’est ainsi que je la conserve. »

Après un temps suffisamment long pendant lequel l’ovation s’éternise, le souverain reprend :

« Contrairement à ce qui avait été annoncé hier, ce matin la sagesse du peuple doit laisser place à la justice. En effet, de graves évènements se sont déroulés cette nuit dans l’enceinte même du palais. Des crimes ont été commis ! Pour cela, je laisse place aux magistrats et leur demande d’officier avec droiture. »

Le prince s’incline de part et d’autre pour saluer lesdits magistrats, puis se retire. Il emprunte une petite rampe, à gauche du long bureau derrière lequel trône le chapelet des décrépits, qui lui permet de grimper au-dessus des gradins bourgeois. Tout en haut, un vaste balcon lui est réservé.

Quand le souverain s’est installé, un des croûtons se redresse à son tour et croasse à l’adresse de votre compagnon :

« Rhyunâr aux yeux blancs, meurtrier venu du pays de Lhune. Notre confrère, le talentueux Bidihooly, porte contre vous la pire des accusations. Tentative de fuite devant le conseil et meurtre de soldats de la garde. »

La voix du vieillard écourte les phrases et les tord comme des branches mortes. Cela produit un effet singulier. Après quelques paroles, la vérité à leur propos te frappe : l’orateur reprend son souffle à chaque fois, par grandes goulées, comme si son âge lui interdisait plus longue tirade.

« En conséquence, le talentueux Bidihooly a tranché. Il demande la peine capitale. La mort. »

La voix de l’ancêtre s’épuise et se tait tout à fait. À côté, un magistrat qui paraît plus jeune et un brin plus énergique, malgré sa barbichette blanche, se lève et riposte :

« Œil pour œil et dent pour dent, sommes-nous de vulgaires gamins qui rendons justice à la lueur de notre colère ? Agissons avec notre sagesse, non notre cœur. L’accusé a pris la fuite devant une condamnation à mort prochaine, mais ses compagnons n’ont pas quitté leur suite. S’ils étaient coupables, pourquoi n’auraient-ils pas tous tenté de fuir ? »

Un autre, yeux pochés et gros nez épaté, répond avec ferveur :

« Nous ne jugeons pas les compagnons, mais l’homme seul qui se tient devant nous. Son crime est considérable, il ne mérite pas moins que la mort.

— Je ne prétends pas le contraire, je mets simplement en lumière le fait que la vie des trois marqués est inextricablement liée. Ce sont des camarades, ils ne se quittent pas depuis des années. Le sort de l’un d’entre eux devra être celui des autres. Ils ne forment qu’une entité, unis par les yeux, unis par les actes. Et je le répète, je le clame : un homme ne peut être condamné pour les méfaits d’un autre ! »

Le spectacle de ces vieillards en pleine joute te fascine. Tu as déjà pu observer la justice dans ton pays et rien ne se rapprochait de ce débat passionné où se combinent morale et rhétorique. Chez toi, l’accusé était coupable et on lui tranchait le chef. Ici, le démêlé s’enrichit d’un nouvel avis à chaque ancêtre qui prend la parole. Bientôt, deux groupes se dessinent. Le premier, en rang d’oignons derrière le jeunot à la barbichette, essaie de vous défendre. Ses membres mettent en avant l’éthique et prétendent que la vie d’un homme vaut plus que toute chose, même la vie d’un meurtrier. À la suite du magistrat au gros tarin, le second s’en balance des bonnes mœurs et ne cherche qu’à vous envoyer au bout d’une corde. La deuxième faction, bien que plus nombreuse, ne parvient pas à prendre le dessus. Au centre, le plus vieux des croulants compte les points entre deux râles.

Le seul qui n’a pas ouvert la bouche, c’est l’instigateur de ce procès, le gamin aux yeux blancs : Bidihooly. Il suit le débat de son regard crayeux ; il paraît passionné par chaque harangue, enthousiasmé par chaque point de vue, emporté par chaque raisonnement.

À côté de toi, un des gardes s’est endormi. Il ronfle comme un bienheureux. Les autres s’ennuient ferme.

Noisette tripote les petites figurines en bois que tu lui as sculptées durant le voyage en carrosse. Elle les anime dans une histoire qu’elle commente à voix basse.

Le vieux Thief, malgré un dédain affiché, ne peut empêcher ses traits de trahir son angoisse face à la scène qui se déroule devant lui.

Après une heure de débat, les deux camps s’enterrent et jouent à la défensive. Les attaques portées se révèlent moins féroces, mais l’on consolide ses arguments. L’alliance du jeunot garde aux lèvres un petit sourire haletant. Tu t’en étonnes à voix haute et cela réveille le cerbère somnolent. Il grommelle avant de reprendre son somme :

« Ça, c’est que la défense a réussi à repousser l’offensive. Du coup, sans accord plénier rien ne peut être décidé. Ce putain de procès n’est pas prêt de se terminer… »

Le public semble se forger le même avis, car nombre de bancs se vident. Par grappes entières, la pègre se délite et s’engouffre dans les petits couloirs. Chez les bourgeois, on demeure en place mais l’attention devient plus fluctuante, l’écoute plus bavarde.

Soudain, le gosse se dresse sur ses pieds. Il n’a pas encore prononcé une parole que le monstre du silence étire déjà sa carcasse à travers la salle du conseil. Le colosse impalpable agit par cercles concentriques depuis le marqué, son influence grandit et toute la pièce tourne bientôt son intérêt vers Bidihooly. Ceux du peuple qui n’avaient pas tout à fait pris leurs cliques vont même jusqu’à se rasseoir. Quand le gamin fait face au jeunot à la barbichette et ouvre la bouche, toute l’assemblée y reste pendue :

« Rhyunâr a tué, alors il doit mourir, et toute votre bonne rhétorique n’y pourra rien… »

En une phrase, le garçon brise la carapace de son adversaire. Ce dernier balbutie quelques mots, le regard plongé dans celui du marqué, puis acquiesce.

Tu ne parviens à retenir une flopée de jurons :

« Putain de merde ! Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ! »

Une force de conviction implacable prend Barbichette et l’abat sur le flanc. Il paraît comme ensorcelé par le gamin : ses yeux cillent moins souvent, son souffle se fait plus lent.

À ta gauche, le vieux Thief en a la bouche ouverte d’ahurissement. Même Noisette, de l’autre côté, acquiesce aux paroles de Bidihooly.

Derrière le jeunot qui vous soutenait, sa bande se désagrège et les ancêtres se rangent un à un du côté de l’offensive. En moins de trente secondes, la défense est balayée.

Dans ton esprit, le doute qui te tenait à propos du gamin devient certitude.

L’arbitre se lève en tremblant et articule entre deux souffles :

« Rhyunâr aux yeux blancs, meurtrier venu du pays de Lhune. Le conseil vous condamne à la peine capitale. La mort. Ne reste à trancher que le comment. »

Le garde qui ronfle à tes côtés est secoué par un petit rire. Une voix rauque filtre de sa barbe :

« Finalement, nous avons de la chance ! Nous allons nous emmerder moins longtemps que prévu ! »

Bidihooly reprend la parole avec concision :

« La question ne se pose pas, il mourra par les ogres.

— Cela est certain, noble Bidihooly, intervient le jeunot, mais nous devons choisir l’itinéraire qui le mènera à eux. Si notre hypothèse selon laquelle ces monstres sont attirés par les yeux blancs du pays voisin est bonne, il est des mesures que nous devons prendre. »

Le magistrat au gros tarin opine du chef et ajoute :

« J’en vois deux. La première est de ne pas séparer Rhyunâr de ses compagnons, tous doivent cheminer ensemble pour ne pas perdre en attraction. »

Le chapelet hoche la tête comme un seul homme devant l’évidence.

« La seconde consiste à décider d’un itinéraire pour les mener aux ogres. En déplaçant les yeux blancs astucieusement, nous devrions pouvoir faire zigzaguer les graisseux entre les différents villages qui mouchettent le bas pays. Si le parcours est habilement défini, nous limiterons les pertes humaines, ce qui demeure le principal. »

Cette seule harangue semble sceller votre destin et la brochette des croulants se met soudain à bourdonner à propos de l’itinéraire à suivre. De loin, ils paraissent une bande d’amis qui organise une balade…

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