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Antoine Bombrun

jeudi 24 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 24

Les hommes d’armes pénètrent dans votre suite peu de temps après que la cloche a sonné midi. Pas moins d’une dizaine de soldats aux amples vêtements violets recouverts de mailles brillantes, l’épée au clair. Pas de doute, il s’agit bien de la troupe de Vertefeuille. Les briscards vous rassemblent sans un mot dans le grand salon. Leurs gestes ne sont pas violents, mais fermes. Tu fais de ton mieux pour calmer Noisette, que la situation inquiète au plus haut point. Elle serre sa flûte en os dans son poing et retient ses larmes.

Un des soudards entreprend de vous retirer vos armes. Il commence par Rhyunâr mais celui-ci ne se laisse pas faire. Il saisit le bras du garde et plante ses yeux dans les siens. Deux autres cerbères viennent à la rescousse de leur compagnon, mais une voix vigoureuse les arrête. Les soldats reculent de trois pas.

Anathase Vertefeuille et son lieutenant font leur entrée. Ce dernier poursuit son injonction :

« Qu’ils gardent leurs armes, rien ne prouve encore que ce soient bien eux les fauteurs de troubles. Tout ceci n’est peut-être qu’un malheureux hasard. »

Les soldats hochent la tête d’un même mouvement, puis retrouvent leur immobilité de factionnaires. Le traîneur de sabre vous balance un sourire complice pendant que le baronnet vous adresse gravement la parole :

« Yeux blancs du pays voisin, vous êtes accusés de trahison envers le peuple et le prince Alcyre. Pour cela, vous allez être jugés devant le grand conseil. Suivez-moi sans broncher, ou vous risquez d’aggraver votre cas. »

 

Après vous avoir entraînés de par le dédale du palais, le baronnet, son planton et leur garde vous laissent devant une grande porte à double battant. Plus qu’une porte, même, c’est un véritable portail qui se dresse au bout d’un immense couloir. Rien de commun avec la magnificence de l’entrée de la salle du trône, mais l’incongruité de sa taille en jette quand même !

À peine Vertefeuille hors de vue, les soldats en faction vous entrouvrent la lourde. Vous devez vous faufiler tous les quatre dans une fente à peine assez large pour un homme.

Après ce chemin de souris, la ventripotence de la salle du conseil vous émerveille encore plus. Au centre, en contrebas de l’entrée, se tasse une petite plate-forme de pierre. Trois mètres sur quatre, à peine, ce présentoir doit tenir lieu de plaidoirie pour les accusés en tracasserie ou les ministres en campagne. En face, des gradins de bois accueillent les notables aux bras longs, les politicards, les riches marchands un peu véreux, bref, la bourgeoisie décadente de la ville. De celle qui se presse dans les assemblées pour y accroître son pouvoir, sa fortune, ou son influence. De celle que tu ne supportes pas ; de celle dont, si j’avais été un autre, j’aurais immanquablement fait partie. À deux pas en dessous d’eux se trouve une rangée de vieillards en tenue de magistrats, accoudés sur un interminable bureau. Au centre, une figure dont la jeunesse détone parmi tant de décrépitude, le prince Alcyre.

Ce chapelet de croulants et leur sire font front à la plaidoirie vers laquelle vous conduisent les factionnaires. Ces derniers vous poussent jusqu’à un petit escalier, puis vous envoient dégringoler ses degrés en direction de la plate-forme.

En chemin vous avez le temps de discerner, en outre du beau peuple qui vous fait face, la pègre qui grouille en masses bigarrées sur les flancs de la salle du conseil. Des bancs s’étagent du sol au plafond, solidement juchés sur d’épais échafaudages de bois. Entre chaque travée, des couloirs et des escaliers s’entrecroisent pour permettre la navigation d’un niveau à l’autre.

Sur ces gradins, vous découvrez dans un joyeux bordel des campagnards en mal de spectacle, des filous en quête d’escroquerie, des ouvriers revanchards, même des mémères lassées du tricot ! C’est comme le ventre d’une baleine crevée, dont les multiples côtes blanchâtres auraient été colonisées par des flopées de charognards. Bref, pas de quoi casser trois pattes à un canard, pas non plus de quoi honorer la politique du pays de la Nouvelle lune. Malgré tout, de voir ce public crasseux qui se tourne vers vous dans une vague bruyante de têtes curieuses, de martèlement de pieds et de crépitement des voix, ça vous remue un peu les tripes.

Une fois que vous avez posé le pied sur le présentoir de pierre grise, le prince se lève, dresse le bras et calme la marmaille d’un geste. À peine le silence établi, il prononce le discours rituel :

« Bon peuple de la Nouvelle lune, depuis notre prise d’indépendance du barbare pays de Lhune, nous procédons à une gouvernance éclairée. Pour cela, le roi ne légifère pas seul dans son palais, mais aux yeux du monde, conseillé par les citoyens. C’est ainsi que mes ancêtres ont acquis votre confiance, c’est ainsi que je la conserve. »

Après la salve d’applaudissements, aussi traditionnelle que la harangue, le prince reprend la parole de manière plus personnelle :

« Certains m’ont par le passé accusé de vouloir m’accaparer les pleins pouvoirs en me servant des lois de la guerre. J’ai prouvé à plusieurs reprises, par mes victoires répétées et un retour, chaque fois, à notre politique habituelle, que je me trouvais au-dessus de ces soupçons. »

Un tel thème, en entrée de séance, étonne manifestement le public qui se met à bruire.

« Une fois de plus, la guerre se présente à notre porte. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour l’éviter, mais si je ne le puis, croyez en moi, croyez en vous, la victoire sera nôtre ! »

Plus qu’un bruissement, c’est désormais un brouhaha qui agite la foule. Visiblement, cette guerre n’était pas prévue. Quelques cris interpellent le prince qui consent à s’expliquer. Il lève de nouveau le bras, baisse la tête vers vous quatre, puis déclare :

« Des raids ogre ont été effectués hors de la Mâchoire de pierre. D’après tous nos éclaireurs, les monts résonnent d’une horde en marche ; d’après les meilleurs d’entre eux, les monstres sont menés par un homme. Un homme tout de blanc vêtu, armé d’une hallebarde lourde, un homme aux yeux étincelants ! Selon nos prédictions, la meute des graisseux se dirigerait vers nous. La capitale est menacée ! »

Une fois encore, l’agitation secoue la multitude. L’immense salle du conseil ne résonne plus que des cris aigus de frayeur et d’autres, plus rocailleux, de colère. Après quelques secondes de cette cacophonie, un des croûtons du chapelet donne de la canne sur la table pour obtenir le silence et beugle à l’attention du prince :

« Si l’affrontement est inévitable, pourquoi réunir le conseil ? Nous avons autre chose à faire que de pleurer sur notre sort ! »

Le prince acquiesce et va répondre, mais une voix fluette le précède :

« C’est moi qui ai convoqué le grand conseil. »

Tu tournes la tête pour voir l’auteur de cette tirade et ton regard tombe sur un jeune garçon joufflu. Il tombe aussi sur ses grands yeux pâles de marqué. Le gosse est tellement petit que tu ne l’avais pas repéré : seul son front dépasse du bureau des jurés. Après une seconde de doute, la vérité s’écrase sur toi comme un coup de masse. Il s’agit du gamin que vous avez rencontré au marché !

La voix du vieillard s’éraille alors qu’il répond :

« Je suis navré de vous le dire ainsi, Seigneur Bidihooly, mais je ne comprends pas la raison d’un tel acte. »

Le gosse se lève pour paraître plus grand. Malgré cela, il est dépassé d’une tête par le croûton qui siège à côté de lui. Pourtant, un silence de mort plane dans la salle du conseil quand il ouvre la bouche. Chacun demeure pendu à ses lèvres :

« Je crois que l’on peut éviter cette guerre. Depuis les décennies que les ogres vivent sur la Mâchoire, jamais ils n’ont mené de raids en plaine. Leur changement d’attitude, qui n’est pas lié à un quelconque bouleversement climatique, ne peut s’expliquer que par l’unique nouveauté du moment : la venue des trois yeux blancs du pays voisin. Ceux-ci ont fait récit de leur traversée des montagnes à notre prince, ainsi que de leurs combats contre les graisseux. La raison de ces offensives est donc toute simple : la vengeance. »

Le gamin marque une petite pause pour ménager ses effets, puis il reprend :

« Or, nous connaissons tous la légendaire rancune de cette race sauvage : ils ne cesseront leur poursuite qu’une fois leurs représailles noyées dans le sang ! La solution pour éviter cette guerre se profile ainsi toute seule. Elle tient à la logique même. Offrons aux ogres ce que nous possédons qui apaisera leur colère : la vie des yeux blancs du pays de Lhune ! »

 

Une clameur de joie s’élève en réponse à son allocution. La pègre cogne du talon sur les planches et siffle. Dans la bourgeoisie, l’effervescence est à peine moins palpable. Le gosse a parlé, et il a bien parlé.

Le vieillard qui a déjà donné de la canne réitère son geste. Lorsque le silence est revenu, il présente les quelques chicots qui lui restent pour déclarer :

« L’audience est levée. Nous devons à présent en débattre entre ministres afin de juger de l’éthique d’une telle solution. Une seconde séance se tiendra demain matin pour le verdict ! »

Commentaires

Bizarrement, les Traqueurs retombent rapidement dans les ennuis...
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lundi 1 octobre à 11h40