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Antoine Bombrun

mercredi 23 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 23

Après votre sortie en trombe, les gardes vous ont escortés jusqu’à vos appartements. Plus qu’une simple chambre, il s’agit d’une véritable suite luxueuse. Pas moins de cinq spacieuses alcôves, une salle d’eau étincelante, une cuisine bien garnie, ainsi qu’une pièce commune élargie par un immense balcon. Le tout se dresse à plusieurs étages au-dessus de la rue, ce qui a arraché une exclamation de joie à la naïve Noisette et un grognement de déplaisir au féroce Rhyunâr.

Malgré la richesse de vos appartements, vous ne vous y êtes pas attardés. Le temps de balancer vos besaces dans un coin et vous avez rebroussé chemin. Vous avez bien tenté de vous installer confortablement, pour vous reposer, mais quelques minutes d’inactivité ont suffi pour vous mettre mal à l’aise.

Alors que vous franchissez la porte, votre épéiste grommelle qu’au moins vous serez à l’air libre quand les sicaires du prince viendront vous assassiner, et non cloîtrés entre quatre murs. Sa mauvaise humeur te semble justifiée lorsque tu détectes quelques factionnaires qui vous suivent à bonne distance. Si leur présence t’inquiète, leur armement minimal te rassure, de même que le flegme qu’ils mettent dans leur filature. Clairement, ce ne sont pas là des assassins, mais plutôt des garde-chiourmes !

Votre groupe éclate à peine l’extérieur retrouvé. L’ancêtre d’un côté, le sabreur d’un autre, toi et la petite d’un troisième.

Tu entraînes cette dernière à travers les rues pour regagner l’allée principale qui fend la ville en deux. Au début, côtoyer la foule te paraît grisant, aussi excitant que de s’approcher d’un félin sauvage ou de naviguer sur une mer déchaînée. Pour la première fois depuis des années, tu peux le faire sans crainte, à visage découvert. Quelques regards curieux furètent bien sur tes pupilles, mais aucune peur, aucun ressentiment.

Puis, après dix minutes à piétiner, à heurter des culs et à se faufiler entre les badauds, le jeu te lasse et la solitude te manque. Heureusement, la grande artère se présente bientôt sous vos yeux. De voir tant de monde, tant de carrosses et tant d’ambulants, cela vous ravit le cœur et votre joie se manifeste par de larges gestes et des rires niais.

Vous menez votre première escale auprès d’un marchand de rissoles. Vos doigts sales fourragent les petites merveilles avant que le vendeur ne vous repousse à l’aide d’une longue spatule en bois. Peu de mots et quelques piécettes plus tard, vous vous éloignez les bras chargés de beignets. Il y en a pour tous les goûts : des sucrés qui collent, des dorés frits à point, des trop remplis qui laissent déborder leur contenu… De quoi combler les yeux, enchanter le cœur et se bourrer la panse ! Ce que vous faites d’ailleurs sans tarder, à grands coups de dents et de langue. Dans votre empressement, les rissoles vous dégoulinent sur les mains et sur les habits, mais vous n’en avez cure. Vous vous servez d’une fontaine croisée par hasard comme d’un rince-doigt et vous vous y désaltérez. Juste de quoi faire glisser la première fournée afin de remettre le couvert !

Lorsque votre appétit se trouve apaisé et que même votre gourmandise vous fait défaut, tu entraînes la petite vers un autre présentoir. Tu t’y diriges à l’oreille, suivant les tapotements et les tintements. Tu erres un peu entre les étals, mais tu déniches finalement l’objet de tes désirs. Un minuscule comptoir qui déborde d’instruments de musique. Le tintamarre vient de la horde de gamins qui s’évertue à tous les essayer, mais aussi du commerçant pris de fous rires qui remuent son ventre bedonnant autant que ses cordes vocales. Tu demeures un instant émerveillé devant tant de joie de vivre, puis tu suis Noisette qui te tire par la main.

Alors qu’elle admire les mandolines, les rebecs et les guimbardes, tu lui glisses :

« Tu m’as dit que tu savais jouer de la flûte, Noisette, choisis-en une et elle sera tienne ! »

La fillette se jette à ton cou pour te remercier, puis elle retourne dévorer du regard les instruments. Le vendeur s’aperçoit que la petite peine à trouver l’objet de son désir et vient à son secours :

« Que recherches-tu, jolie demoiselle ? »

Noisette rougit devant la demande, puis glisse timidement :

« Je voudrais une flûte… »

Le marchand l’attrape alors par la main et l’entraîne vers l’autre extrémité de son étal. Le visage éclairé d’un sourire satisfait, il désigne le présentoir du bras :

« Voici tous mes instruments à vent, je te laisse faire ton choix ! »

Noisette le remercie et se plonge dans l’observation du comptoir. Par-dessus son épaule, tu distingues un amoncellement hétéroclite d’instruments en tous genres. Des traversières, des flûtes de pan, des trompes, des ocarinas, mais aussi des bassons, des sacquebutes ou des cromornes ! Sans parler de la ribambelle d’instruments dont tu ne connais pas le nom, comme le petit moulin qui siffle au vent ou la spirale de cuivre dans laquelle souffle un bambin.

Noisette reste immobile plusieurs dizaines de secondes, concentrée. Elle ne fait pas mine de toucher ou de saisir les objets de sa convoitise ; elle se contente de les fixer avec toute son attention. Dans son application, elle se mordille la lèvre inférieure. Toi, tu l’observes et cela t’émeut de la trouver si sérieuse. Tu ne sais pas trop pourquoi, mais les larmes te montent aux yeux. Moi, je pourrais te le dire, pourquoi : parce que tu es un abruti ! Mais peu importe, vu que tu ne m’écoutes pas…

Soudain, le bras de la fillette se détend et bondit sur une petite flûte en os laqué. Elle l’observe sous toutes ses coutures, puis la brandit sous ton nez :

« C’est celle-ci que je veux ! »

Un brin perplexe, tu lui demandes si elle ne veut pas l’essayer d’abord, mais la gamine n’en démord pas et t’assure que ce n’est pas la peine. Son sourire est si large que tu décides de n’en pas douter plus longtemps, alors tu payes le marchand et vous vous éloignez.

La suite de votre promenade vous entraîne de par les rues animées et les avenues bondées. Tu as l’oreille tellement enchantée par les airs de flûte de la petite que tu esquives les badauds sans plus t’en rendre compte. Pendant qu’elle sifflote, tu plaisantes et tu ris. Je te le dis mon gars, et sans méchanceté crois-moi bien, mais cette scène est la plus terrifiante que j’aie vue de ma vie. Ta gueule de mélancolique on s’y fait, ton étroit nez en trompette pourquoi pas, tes yeux plus torves que ceux d’un poisson mort, passe encore, mais de te surprendre un sourire sur la trogne, ça par contre ça fait vraiment peur. Merde, si j’avais pu je me serais barré vite fait, quitte à réduire à néant toutes mes belles manigances !

Heureusement, une rencontre inattendue te rend ton apparence habituelle. En un instant, ton mufle mute du rire exalté à la plus pure anxiété. Instinctivement, tu repousses Noisette du bras pour la placer dans ton dos. Une fois la fillette derrière le rempart de ton corps, tu portes la main à ton arbalète et tu fixes les alentours.

Tout d’abord tu ne vois rien que le flot des badauds. Pourtant il y a bien une présence néfaste, tu en es certain ! Tu scrutes la rue des yeux, tu fouilles la foule du regard. Bientôt, tu tombes sur l’objet de ton effroi.

Derrière toi, Noisette n’a pas conscience du danger et croit à un jeu. Elle essaie de se dégager en te chatouillant les côtes et ne cesse de souffler dans son flûtiau.

La présence se rapproche. À peu de distance d’elle, le peuple se fend avec déférence. Nombre de bonshommes et de bonnes femmes font même la révérence. La présence n’en a cure et trace droit vers vous. Elle écrabouille des pieds, bouscule des enfants et crève des groupes de flâneurs. À chacun de ses méfaits, la foule autour d’elle palpite. Elle bruisse de voix insidieuses, d’acerbes critiques plus ou moins voilées, de grimaces de colère. En y regardant bien, tu remarques que ces grogneries ne sont aucunement adressées à la présence, mais plutôt à ceux qui sont maltraités par elle. Sous les menaces, un badaud met le genou à terre afin de demander clémence pour avoir laissé traîner son pied. Un bambin en larmes se fait vilipender par son père pour n’avoir pas cédé le passage. Les traineurs fuient par troupeaux honteux, s’accusant les uns les autres pour leur bourde impardonnable.

La présence te contourne et se plante devant Noisette, les poings sur les hanches. Elle a l’apparence d’un jeune garçon joufflu d’une huitaine d’années, dont la figure ronde se trouve surmontée par une épaisse tignasse sombre. Les traits de son visage conservent l’empâtement de l’enfance : tout y demeure bien en chair, si l’on excepte un petit nez, fin et droit. Au-dessus de ce dernier, sous la ligne fournie des sourcils, sont plantés ses deux yeux. Deux grands yeux pâles, tels des éclats de givre. Des yeux immaculés de marqué.

De sa bouche s’extrait une voix fluette :

« Eh, la gamine, tu veux bien cesser ton tapage ! »

D’instinct, tu lèves le bras et tu t’apprêtes à admonester l’indésirable sèchement, mais une parole de Noisette t’immobilise :

« Je suis vraiment navrée, jeune monsieur, je vous promets de m’arrêter et de ne plus vous importuner. »

Joignant le geste à la parole, la petite s’incline devant le garçon pour appuyer son excuse. Éberlué face à une telle attitude, ta main retombe et tu ne trouves rien à ajouter.

Puis, comme les badauds autour commencent à grommeler à leur tour, vous préférez décaniller en vitesse. Noisette salue galamment le marqué et vous vous éloignez à grands pas.

Lorsque vous avez pris du large, tu la questionnes quant à sa réaction. La fillette ne comprend pas ton trouble et répond :

« C’est normal, ma flûte gênait le jeune monsieur… »

Tu tentes de la raisonner, de lui faire comprendre que l’attitude du gamin aux yeux blancs n’avait rien de normal. Seulement, malgré ton insistance et tes explications, Noisette se mure dans sa réplique :

« C’est normal, ma flûte gênait le jeune monsieur… »

Commentaires

« Je te le dis mon gars, et sans méchanceté crois-moi bien, mais cette scène est la plus terrifiante que j’aie vue de ma vie. » : cette remarque est géniale^^
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lundi 1 octobre à 11h29
Ah ah, elle m'a bien faite rire aussi ! Mais c'est vrai quoi, ça fait peur !
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mardi 2 octobre à 18h23
J'imagine d'autant plus un Shiujih en mode simplet, du coup x)
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mardi 2 octobre à 18h34
C’est le point de vue du narrateur, en tout cas !
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mardi 2 octobre à 20h00