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Antoine Bombrun

lundi 21 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 21

Quand la porte achève de s’ouvrir, un des soldats vous fait signe d’entrer. Vous jetez tout de même un coup d’œil avant d’obtempérer et vous apercevez deux rangées de sentinelles, armes rengainées, alignées devant un paravent de tissu clair. Entre les deux enfilades de cerbères réside un espace vide, assez large pour un seul homme.

L’étoffe tendue laisse à imaginer une grande fenêtre d’où jaillit un flot de lumière, ainsi qu’un petit air frais.

Vous pénétrez ce qui se trouve être la salle du trône. Vous vous avancez jusqu’à ce que les factionnaires brandissent un bras impérieux, paume raidie vers vous. Le chapelet de mains gantées de fer vous immobilise à dix pas.

Dans le silence qui s’ensuit, une forme se dresse derrière le paravent. Elle semble se lever d’un siège, ou d’un trône, et s’approcher de vous. Bientôt, la lumière de l’extérieur découpe sur l’étoffe l’ombre d’un jeune homme de forte stature. À hauteur de visage, deux petits trous ont été percés ; ainsi, le prince – vous imaginez qu’il s’agit de lui – peut vous observer à loisir, tandis que vous n’avez accès qu’à une silhouette mouvante. Vous devinez aussi, à travers les deux ouvertures, l’ovale de ses yeux.

Le souverain vous fixe une dizaine de secondes, puis son ombre grandit alors qu’il s’éloigne et se rassoit sur son trône. Il a un geste de la main et une volée de serviteurs surgit par une porte dérobée. Par groupes de deux ou trois, ils charrient de gros fauteuils qu’ils alignent devant vous. Vous prenez place et la voix du prince s’élève. Elle porte bien, chaude et épaisse : l’homme possède l’accoutumance de commander aux armées.

« Bienvenus, nobles yeux blancs du pays de nos ancêtres. Je suis le prince Alcyre, maître de céans. »

Il procède à une pause, pendant laquelle Rhyunâr se cale plus confortablement dans son siège.

« Bienvenue aussi à toi, fille de désosseurs. »

Après cette seconde déclaration, le silence s’étire un moment. Puis, avec une voix gênée, le vieux Thief demande :

« Heu… On peut parler nous aussi ? C’est qu’on n’a pas bien l’habitude de discutailler avec des puissants, on ne connaît pas les usages… »

Le prince éclate de rire derrière le paravent :

« En effet, vous pouvez parler ; il est même conseillé de répondre au souverain si vous ne voulez pas croupir dans mes geôles… »

L’ancêtre s’incline comme il peut depuis son fauteuil, sans penser que le prince ne le voit de toute manière pas, puis présente ses plus plates excuses. Le jeune homme les accepte avec gratitude puis vous explique :

« Il y a longtemps que mes yeux et mes oreilles vous suivent. Je crois pouvoir me vanter d’en connaître à peu près autant sur vos personnes que vous-mêmes ! Je sais que vous êtes originaires du village de Fineval, où celui qui se fait de nos jours nommer le comte de Rochemont a commis un massacre. Il n’y a eu que trois survivants, et ils se tiennent devant moi. N’ai-je pas raison ? »

La réponse est précipitée, c’est toi qui la donnes :

« En effet, Votre Majesté.

— J’en sais moins, par contre, sur votre venue ici. Racontez-moi. »

Le ton avec lequel le prince prononce sa dernière phrase ne laisse pas de place à l’hésitation. Thief prend donc la parole :

« Un jour, alors que nous abordions un village pour rechercher quelques vivres, nous sommes tombés sur une bande de chasseurs de primes. Nous avons craint pour notre vie : ils étaient au moins une douzaine de fureteurs, plutôt bien armés, à nous viser de leurs arcs. Nous allions combattre quand leur chef a rengainé. Il a dit ne nous vouloir aucun mal, si du moins nous étions prêts à l’écouter, à récolter un sac de nourriture et à nous détourner du patelin. Nous avons accepté. Le chasseur de prime nous a alors appris que le nécromancien sans nom avait quitté le pays. Qu’il avait traversé la montagne pour s’installer dans une forteresse en terre voisine.

« Abasourdis par la nouvelle, nous avons saisi nos vivres et continué notre route, prenant bien soin d’éviter le village. Quelque temps après, la découverte d’un grimoire a confirmé cette rumeur. Alors, nous avons… »

Rhyunâr, qui bouillonnait depuis un moment, coupe l’ancêtre d’une voix ferme :

« Pourquoi devrions-nous vous raconter cela ? Parce que vous êtes le prince d’un putain de pays et parce que nous sommes à votre merci ? Cela ne me suffit pas ! Donnez-nous de quoi vous faire confiance, alors nous parlerons ! »

À la violence de ces propos, toute la brochette de gardes dégaine d’un même mouvement. Ils vont approcher mais la voix de leur seigneur les retient :

« Laissez, ils ont raison. »

Un léger mouvement de la main et la volée de serviteurs reparaît. Ils se saisissent du paravent et l’entraînent. Le prince se dévoile alors dans toute sa majesté. De longs cheveux blonds qui lui tombent en tresses sur les épaules, une délicate couronne d’argent dont la couleur rappelle celle de sa cotte de maille. Son visage est éclairé par des yeux d’un bleu vifs, avec lesquels s’accorde parfaitement sa cape de tissu fin.

« Cela vous suffit-il ? »

Le vieux Thief s’incline et Rhyunâr émet une espèce de grognement.

« Dans ce cas, poursuivez. »

L’ancêtre continue son récit. Il conte la traversée de la montagne, le combat avec les ogres et la dent qu’ils avaient contre vous, l’attaque de Shakami et, enfin, votre arrivée dans le pays. Le prince sourit et conclut :

« Si l’on excepte votre petite… altercation avec les désosseurs du comte, je crois que vous avez tout dit. »

Rhyunâr ricane, comme satisfait de lui-même, et jette un regard mauvais à Noisette. La petite se presse un peu contre ton épaule mais ne dit rien. Le prince ne paraît pas le remarquer et poursuit :

« Ce que vous ne savez pas, c’est que la rumeur venait de moi. Il y a longtemps que je vous recherche, mais j’ai été incapable de vous retrouver. Mon ultime recours a été de lancer ce bruit, en espérant que vous y répondriez ! »

Thief reprend la parole :

« À présent que nous y avons répondu et que j’ai satisfait votre curiosité, pouvez-vous nous dire pourquoi vous souhaitiez nous rencontrer ?

— On s’en fout de ça, Thief, riposte l’épéiste, ce qui nous intéresse est plus prosaïque. Allez-vous, ô mon prince, nous aider à buter le nécromancien ou non ? »

Le souverain paraît interloqué par tant d’agressivité, si bien qu’il ne répond pas tout de suite. Quand il le fait, c’est à voix radoucie :

« Non, je ne vous aiderai pas. Bidihooly n’en serait pas d’accord. Sans parler des raisons militaires… Votre nécromancien a pris Rochemont en une nuit, et à lui seul ! Je ne veux risquer mon armée pour l’affronter, lui et ses sbires, alors que nous demeurons en paix. »

Rhyunâr raille ce qui est pour lui de la couardise :

« Avec toutes les guerres que vous avez menées depuis votre ascension sur le trône, avec votre caractère batailleur, vous refusez ? Dites plutôt que vous vous faites dans le froc ! »

Thief hausse le ton pour couvrir les paroles de l’épéiste :

« Qui est ce Bidihooly ? »

Le prince paraît troublé par la demande :

« Il est un, heu, un de mes conseillers… »

Rhyunâr s’emporte :

« S’il ne veut pas nous aider, à quoi bon rester ! Barrons-nous et repartons en traque ! »

Encore une fois, les gardes dégainent. Noisette, elle, se durcit sur son siège. Tu lui jettes un regard et tu vois qu’elle a les larmes aux yeux. Cette fois, c’est ton sang qui ne fait qu’un tour et tu te dresses devant l’épéiste :

« Ferme-la Rhyunâr, ferme-la un peu ! Tu nous emmerdes à toujours beugler et foncer dans le tas ! Tu es un bœuf, alors quand ça parle politique, ferme-la ! »

Le rouge de la colère t’est monté aux joues en même temps que les mots à la bouche. Tu te rassois tremblant. Tu t’attends à ce que le sabreur se lève pour t’en mettre une, mais il n’en est rien. Après quelques secondes, le prince reprend.

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