0

Antoine Bombrun

mardi 31 mars 2015

Les Traqueurs

Chapitre 2

Pour une fois, tu précèdes les autres. Vu leur tête, ça leur fait tout bizarre. Toi, tu es trop concentré pour faire la tronche. Tu avances comme si tu connaissais les lieux, tu enjambes des racines sans les regarder et tu te faufiles sous les branches basses. L’épéiste et le vieux achoppent contre les pierres et grommellent.

Ils ne sont pas étonnés lorsque tu t’immobilises devant un massif de ronces et que tu leur chuchotes :

« Il est là, derrière les buissons. À cinquante mètres à peine. »

Ils ne demandent pas non plus qui. Ils te connaissent, faut croire, tu ne l’ouvres pas beaucoup et quand tu le fais c’est pour parler comme une énigme.

L’épéiste vous ordonne de ne pas bouger. Il aime bien ça, lui, ordonner. Il contourne le taillis pendant que vous vous tapissez dessous. Alors qu’il s’avance, tu concentres tes sens pour essayer de découvrir ce qui se dissimule en face. Ta marque te permet de sentir les puissances délétères, mais pour une fois tu sèches. Comme ça t’inquiète, tu décroches ton arbalète, tu l’armes, et tu t’enfonces dans le fourré. Les ronces t’égratignent un peu la gueule en se faufilant dans ton capuchon, mais qu’importe : tu ne l’aimes pas, ta gueule.

Derrière l’amas de mauvaises herbes, tu découvres Rhyunâr qui s’avance vers une maisonnette. Un silence surnaturel entoure chacun de ses gestes alors qu’il se coule dans la clairière. Son yatagan accroche un peu la lumière qui perce entre les branches et la bicoque tressaille. Rhyunâr s’arrête et plus rien ne bouge. Il reprend sa marche après quelques secondes, pousse la porte de la masure et y pénètre.

Tu observes la suite à travers un des carreaux sales de l’unique fenêtre. Tu devines l’épéiste qui s’avance et qui pointe son arme sur la gorge d’un vieillard penché sur sa table. L’homme ne sursaute pas lorsque la lame entre en contact avec la peau de son cou.

Soudain, le silence se brise comme un enchantement et la voix de Rhyunâr résonne :

« Fais tes prières, vieillard. »

L’ancêtre tourne lentement la tête, il articule d’une voix qui tremblote :

« À ta place, sabreur, je serais plus prudent. »

Au même moment, la bicoque vacille sur ses bases dans un grondement sourd.

Tu comprends ce qui se passe avec une seconde de retard et tu beugles :

« Un élémentaire ! »

Ta voix croasse comme celle d’un corbeau, éraillée, mais Rhyunâr la perçoit tout de même. Son bras hésite un instant sur la cible à choisir, un instant de trop. La maison se redresse sur deux énormes pattes de pierre, et la façade se décompose en un monstrueux visage. Un poing de roche terreuse s’abat sur Rhyunâr. L’épéiste tente d’esquiver d’un bond, mais le horion lui heurte l’épaule et l’envoie bouler de l’autre côté de la pièce-estomac. Par chance, le choc est si fort qu’il traverse la porte et roule hors de la masure. En même temps, l’inconnu semble se distordre et se fondre dans la charpente de son habitation pour ne former avec elle plus qu’un seul être.

Tu jures à voix basse en visant : le vieillard est la faiblesse. S’il s’incorpore à l’élémentaire, ce sera trop tard ! Tes carreaux sifflent à travers la clairière et vont se briser contre le corps fossilisé de l’ancêtre.

La carcasse inconsciente de Rhyunâr s’affaisse sur la mousse. Dans un vacarme assourdissant, l’être de pierre bondit en direction du fourré où tu te caches avec Thief. Il te saisit par le torse et te projette de toutes ses forces sur le sol. Alors qu’il s’avance de nouveau vers toi pour te piétiner, ton vieux compagnon lève les bras au ciel et pousse un hurlement. L’élémentaire s’arrête un instant. Les vêtements de Thief se gonflent, comme si quelque chose croissait depuis l’intérieur de son corps. Ils se tendent et se distendent, puis éclatent pour laisser la place à un énorme ours qui s’extrait du poitrail du vieillard. L’animal se ramasse à terre, se redresse et s’élance vers le monstre. Il le percute dans un bruit d’os et de pierre brisés. L’être, déstabilisé, vacille puis s’effondre de toute sa masse sur le sol. La bête lui bondit sur le râble et la bataille s’engage. Un combat ponctué de râles, de mugissements et de plaintes. Pourtant, on voit bien que l’ours ne fera pas long feu. Il peine déjà face au colosse de pierre. Contrecoup de son invocation, Thief tombe à genoux.

Comme tu parviens à retrouver ton souffle, tu te mets à ramper jusqu’à l’épéiste. Tu sais très bien que tu n’es pas de taille toi non plus et que lui seul peut vous aider. Tu arrives à te traîner vers lui et tu le secoues. Rhyunâr ouvre les yeux lorsque le crâne de l’ours est broyé sous la patte de roc du monstre. Ton compagnon se relève, mais laisse son yatagan à terre. Je t’entends sacrer quand tu le vois étendre les bras au-dessus de sa tête, face tournée vers le ciel. Tu bondis de côté pour prendre tes jambes à ton cou. Au passage, tu redresses le vieux Thief et vous fuyez ensemble. Tu ne te retournes qu’à l’orée de la clairière, un instant, pour apercevoir la terrible métamorphose.

Les muscles de l’épéiste sont secoués de tremblements, son visage convulse et bave. Des poils poussent sur tout son corps. L’élémentaire s’approche de son pas lourd, délaissant le cadavre de l’ours qui se délite déjà. Rhyunâr hurle, mais ce n’est plus une voix d’homme. C’est un rugissement. Il fait face au monstre pendant que sa carcasse se transforme. Il mute en une bête. Une bête abominable et sanguinaire. Incontrôlable.

Soudain, les deux corps titanesques entrent en contact pour un effroyable affrontement.

Tu tournes la tête et vous reprenez votre course entre les troncs. Les bruits de la bataille se fracassent contre vos oreilles malgré l’éloignement. Vous galopez longtemps, jusqu’à ce que l’épuisement vous jette au sol. Dans un dernier effort, vous grimpez en haut d’un arbre. Avant de sombrer dans l’inconscience, tu entends le vieillard prier pour que Rhyunâr ne vous retrouve pas. Puis plus rien.

Commentaires

Il n'y a aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à donner votre avis !