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Antoine Bombrun

samedi 19 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 19

Alors que nous quittons le rivage pour gagner l’intérieur des terres, je sens mon mal-être s’intensifier. Peur de l’inconnu, comme si je délaissais le pays paisible de mon enfance ? À mes côtés, les pas lourds du cheval noir crissent sur les derniers galets. Puis, plus rien, plus que l’herbe gelée sous nos pas. Il fait froid. Pour me rassurer, pour me réchauffer, je chantonne.

Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte ! Ma mémoire tangue comme une barque sur les flots. Vole, vole, vole et virevolte !

Je suis comme une mère qui chanterait pour son fils, je suis comme un fils apaisé par sa mère.

 

Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte !…

À présent, le petit garçon est presque un jeune homme. Avec son père, ils sont partis pêcher sur la côte. Le vent du large est trop glacial pour sortir la barque, un coup à finir comme deux glaçons sur l’océan, a ironisé le père.

Chaudement habillé, la canne coincée dans les rochers devant lui, le garçon observe les mouettes qui volettent au-dessus des flots. Il éprouve un petit pincement au cœur, comme de la jalousie devant leur liberté. Elles n’ont pas, comme lui, à pêcher pour survivre…

Cela fait longtemps qu’Itham n’est pas revenu avec une prime, trop longtemps. À la maison, on peut sentir poindre l’inquiétude, bien que personne n’ose encore l’avouer, ni même se l’avouer.

À côté, le père attrape un poisson dans leur seau. D’un geste précis de son couteau, il l’ouvre en deux. Puis, il saisit les entrailles à pleine main et vide sa prise. Enfin, il l’installe sur une grille dans l’âtre de la cheminée. Son bonnet, qui laisse dépasser des cheveux gris, s’affaisse sur son crâne comme le nid d’un volatile.

Un âtre ? Quel âtre ? Vole, vole, vole et virevolte !

Une fois le poisson cuit, le père le dépose sur deux assiettes ébréchées. Des antiquités que le vieillard manie avec soin.

Pendant qu’ils mangent, ils rient et leurs souffles tracent de grandes fumées blanches. Derrière, prostrée dans son fauteuil, la mère pleure. Merde, mais quel fauteuil ? Vole, vole, vole et virevolte !

Le repas s’étire comme un trou dans l’ennui, une fissure dans la lente coulée du temps. Lorsque tout a été mangé, ils retournent à leur pêche et avec elle à l’attente et au froid.

Enfin, le soleil achève sa course. Le seau n’est guère plein ; une maigre pêche pour toutes ces heures. Barda sur le dos, courbés sur eux même, poussés par le vent, le père et son fils reprennent la route du logis.

Ils ouvrent la porte. Avec eux entre une vague de froid et quelques flocons de neige. Dans l’âtre, le feu se meurt. Personne au plan de travail, personne dans l’atelier. Seul, au centre de la pièce, le dossier solitaire du gros fauteuil rapiécé.

« Maman ? Tu es là ? »

Pas de réponse. Le père lâche tout ce qu’il tient et se précipite. Dans le tonnerre des objets qui chutent, la voix du garçon perce un peu :

« Maman, tu me fais peur ! Où es-tu ? »

Pas de réponse, seulement les cris du père qui s’époumone à l’étage :

« Sidelle ! Où es-tu, nom de dieu ? »

Puis, comme un sanglot. Le fils s’avance et contourne le fauteuil.

« Maman ? »

Il la trouve. Elle est là, prostrée entre les bras de cuir usé, le visage ravagé par les larmes. Les yeux rouges, des cernes crayeux. Elle bégaye et balbutie, essaie d’attirer l’enfant à elle. Mais le fils se recule : elle lui fait peur. Alors, la mère articule un maigre filet de voix. Elle le canalise en une phrase cohérente, une parole porteuse de malheur. Elle se décharge du fardeau sur son fils :

« Le marchand est venu me rendre visite. C’est Itham, ton frère… Il… Il est mort. »

Le père rebrousse chemin en entendant les voix. Il pénètre la pièce principale et ne trouve que la porte ouverte qui bat dans le vent.

Affaissée dans le gros fauteuil, la mère pleure.

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