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Antoine Bombrun

vendredi 18 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 18

Tu as donné à la petite ce que Thief lui avait préparé. Du pain sec, de la viande fumée et une insipide soupe transparente. Tu l’as regardée manger, tu l’as regardée boire, puis tu l’as regardée dormir. Toi et moi, on ne s’est jamais vraiment entendus. Je te trouvais trop faible ; tu me trouvais trop dur. Néanmoins, cette nuit a creusé le fossé qui nous sépare ; elle l’a élevé au rang de gouffre.

Je suis ce que je suis, mais je peux tout de même être jaloux. À partir de ce moment, je cessai d’être ton unique compagnon. Cette petite merdeuse a pris toute la place qui demeurait dans ton cœur. Elle t’a rendu ton humanité. Et pourquoi ? Parce qu’elle arborait une tignasse sale de paille humide ? Parce qu’elle possédait une bouille d’amour apte à faire craquer le plus bourru des briscards ? Parce qu’elle avait vu ses parents assassinés devant elle ? Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi, je ne suis pas habile dans le domaine des sentiments.

Toujours est-il que tu ne peux t’empêcher d’admirer son petit nez qui se retrousse quand elle dort, et moi j’enrage dans un coin de ton esprit !

Tu te sens bondissant de joie, à la fixer ainsi comme un imbécile. Tu demeures immobile pour ne pas la gêner, mais ton cœur galope comme une harde de lapereaux. Tu n’éprouves plus cet équilibre fragile comme avec les autres de son espèce, les autres membres de la race humaine, entre méfiance et nécessité. Un nouveau sentiment t’occupe, t’emplit et te réchauffe. Un sentiment que tu avais oublié : la confiance.

C’est comme si le verrou de ton cœur avait éclaté, comme vous avez fait éclater, plus tôt, la vie de la fillette. Tu ressens bien une pointe de malaise, à te trouver heureux sur la mort d’un autre – d’autres – mais tu la repousses, cette pointe, comme tu extrairais une écharde.

Tu finis par t’endormir aussi, et avec toi ma colère. Le lendemain, la gamine se réveille tout sourire. Elle agit comme si votre compagnie lui était habituelle. Elle aide le vieux Thief à préparer le déjeuner et apporte même à l’épéiste son broc de café noir.

Pendant que vous mangez, Noisette vous engage dans un petit passe-temps de son invention. Elle pense à un animal et vous devez deviner lequel en lui posant des questions. Tout le monde se prend au jeu. Thief, bien sûr, toi, et même Rhyunâr. Même moi, je trouve que ça nous change du quotidien.

En lui parlant, en proposant des bestioles bizarres, en jouant avec elle, tu sens d’épais sanglots te remonter dans la gorge. Tu t’empresses de les chasser à grands coups d’éclats de rire. À quoi bon pleurer quand la vie se prend à revivre ? À quoi bon pleurer quand résonne la joie de celle qui a tout perdu ? Un instant, tu te rends compte de la futilité de ta quête et du sens de l’existence.

Puis, comme pour te détromper, les yeux de la fillette se font brutalement moins vifs. Sa mâchoire se crispe d’avoir trop ri. Elle sursaute à quelques reprises, entre les manifestations d’enthousiasme et la mélancolie. Elle oscille entre les deux, comme si, incapable de se segmenter, elle hésitait entre ses deux vies, celle passée, détruite, et la nouvelle à construire.

Soudain, son corps mollit sous la poigne de la fatigue et son cœur se ramasse sur lui-même. Elle cesse de rire. Tu te trouves désemparé devant un tel changement de comportement. Tes anciens compagnons – la crainte et le malheur – qui n’avaient décampé qu’à peu de distance, s’abattent de nouveau sur toi. Voyant ton incapacité à comprendre ce qui se trame, l’ancêtre prend les choses en main. Il se saisit de la petite et l’entraîne à quelques pas. Là, il étend son manteau à même le sol et l’y couche. Puis il sort son plaid de son sac et la recouvre. En un instant, Noisette s’est endormie. Il s’en éloigne à pas de loup et t’explique :

« Les émotions, ça fatigue. Elle est courageuse cette petite, mais elle ne pourra le demeurer si elle ne se repose pas… »

Comme la gamine ne se trouve plus à tes côtés, tu te renfermes dans ton mutisme et tu te contentes de hocher la tête. Cela irrite Thief qui préfère s’éloigner. En chemin, il glisse à Rhyunâr :

« Laisse tomber tout ça par terre, on ne reprendra la route que demain. »

Ce dernier, botté, barda sur le dos, grogne un peu. Néanmoins, il se ravise vite. Il sait que ses blessures l’ont beaucoup affaibli. Un moment de répit ne peut pas lui faire de mal !

 

Lorsque les cavaliers débarquent, quelques heures plus tard, votre groupe n’est plus qu’un amas de dormeurs. Vos corps dessinent des taches sombres dans l’herbe épaisse, sauf la petite, qui sommeille contre ton échine, et dont les cheveux étincellent au soleil.

Tu es réveillé par un lointain fracas de sabots. Tu te lèves et secoues sèchement les autres. Tu te montres plus doux avec Noisette, mais tu restes ferme. L’angoisse te prend aux tripes. Jamais tu n’as eu peur comme ça ! Tu ne crains pas pour toi – ta vie ne vaut pas grand-chose – mais pour la gamine.

Vous vous affairez encore quand les chevaux jaillissent. Les cavaliers donnent de la voix en voltant pour vous encercler. Leurs longs vêtements colorés claquent dans le vent et ajoutent au vacarme. En prenant place, les montures piétinent les premières fleurs de la saison. Leur léger caparaçon, fait de tissu violet et or, descend en cascade jusqu’à frôler les herbes hautes. Ils sont vingt chevaliers à vous faire face. Leurs lances s’abaissent et vous pointent, puis s’immobilisent.

Rhyunâr toise les soldats de son œil perçant. Il scrute chaque attitude, chaque détail. Il cherche les points faibles de chacun, les défauts de la cuirasse. Sa main caresse le pommeau de son yatagan.

Un des hommes met pied à terre. Il arbore, comme les autres, une étoffe lilas que recouvre une cotte aux mailles brillantes. Néanmoins, il se distingue par un fourreau aux couleurs chatoyantes qu’il porte sur le côté. Sans parler de sa ceinture qui s’enroule autour de son armure à la manière d’un serpent doré. À n’en pas douter, le personnage est d’importance.

Il s’incline devant vous et vous restez paralysés à l’observer, ahuris. Seule Noisette se penche en avant. Le soldat n’en paraît pas troublé et se redresse avec grâce. Décidément, ce pays vous réserve bien des surprises ! La main de l’épéiste retombe sur son flanc.

L’homme vous contemple d’un visage ravi, la jeunesse de ses traits tendue par une joie qu’il peine à contenir. Quand il vous a suffisamment embrassé du regard, il déclare d’une voix pétillante :

« Chers yeux blancs du pays voisin, je viens à votre rencontre au nom de Sa Majesté le prince Alcyre. Je me présente, Anathase, fils du baron de Vertefeuille, pour vous servir ! »

Il marque une pause, comme s’il attendait que vous vous présentiez en retour. Cette fois, même Noisette reste immobile. Guère affecté, bien que son sourire tressaute un peu, le baronnet continue :

« Sa Majesté le prince désire vous rencontrer, ainsi, je vous prierai de bien vouloir nous suivre. »

Le nobliau conclut sa tirade par un sourire éclatant, puis s’incline pour vous indiquer la route. Votre épéiste se racle bruyamment la gorge avant de répondre :

« Quant à moi, je suis Rhyunâr : sabreur, traqueur, tueur et marqué au service de ma propre personne. »

Il vous regarde puis se ravise ; il ne vous désigne que vaguement du doigt en poursuivant :

« Eux, on s’en fout. Malgré votre mignonne invitation, j’ai le regret de vous dire qu’on n’a pas l’intention de vous suivre. On a de la besogne à abattre de par l’autre côté et aucunement l’intention de rebrousser chemin. »

À cette annonce, le baronnet s’empourpre. Il remue un peu les pieds, gêné, puis se tourne vers un des cavaliers. La tête casquée cesse de fixer l’horizon pour faire face à l’épéiste. Sa voix, tranchante, démontre son habitude à commander :

« Si vous ne répondez pas à cette invitation, j’en ai une autre bien moins mignonne à vous proposer. C’est à propos du massacre des désosseurs… »

Rhyunâr fixe l’homme avec défi. Il va faire une connerie, encore, mais l’ancêtre l’en empêche en se précipitant en avant. Il s’affale devant le baronnet et s’exclame :

« Bien né Anathase, fils du baron de Vertefeuille, nous vous suivrons avec joie ! »

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