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Antoine Bombrun

mardi 15 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 15

Ta voix déchire le silence :

« Mais qu’est-ce que c’était ? Ça a failli nous tuer, nom de Dieu ! »

Ton grognement se brise et tu contemples ton bras brûlé, de la main jusqu’au coude. La douleur t’inonde et te rend tes manières. Les deux autres te fixent avec incrédulité ; l’étonnement a effacé leur peur. Après quelques instants, l’ancêtre explique d’une voix haletante :

« Un portail spectral… Si c’est bien ce que je crois, c’est un pont qui lie temporairement le monde des Nïms au nôtre. Et tu as vu ce qui en sort… »

Tu n’acquiesces même pas. Rassuré que tu aies retrouvé ton mutisme habituel, le vieux sourit un peu. Vous êtes étendus à même le sol, sur le bas des contreforts. Pantelants. À bout de souffle et encore blancs de terreur. Le silence prend sa place, à peine troublé par le bruissement du vent et le chuchotis de quelques oiseaux. Il s’étire jusqu’à ce que Thief accapare la parole :

« Ce n’est que la troisième fois que j’utilise ce… pouvoir. La première, c’est quand je l’ai découvert. Ça a failli nous tuer avec Rhyunâr. On a dû fuir et on a perdu tout ce qu’on possédait. La seconde, c’était pour échapper à une bande de chasseurs de primes. J’espérais que ce serait la dernière, qu’il n’y en aurait pas d’autres… »

De nouveau, le silence reprend ses droits. Longtemps. Tu t’es redressé sur le cul et tu tentes de te bander le bras. Le tissu dans lequel tu l’enveloppes n’est pas bien propre, mais tu te dis que quelques doses purifieront tout ça. Surtout, tu n’as pas le courage de chercher mieux. Derrière toi, l’épéiste dort à moitié, adossé à un rocher. L’ancêtre comate. Il fait chaud, les oiseaux chantonnent, sans les guerriers d’outre-tombe auxquels vous avez échappé, la vie aurait été belle.

Soudain, tu lèves la tête. Tu es sur tes pieds en un bond. Une présence. Non loin. Tes sens entrent en ébullition. Ils bouillonnent et s’exacerbent au maximum. Ta vue se réverbère sur chaque éclat du soleil, ton ouïe agrippe chaque bruissement des feuilles, chaque frémissement dans l’herbe, ton odorat s’empare de chaque fragrance évaporée. Sur ta droite, une tige froissée, un relent d’une âcreté inhabituelle, un chatoiement plus sombre. Tu te lances en avant. Une percée dans l’air. Tes pas te semblent gourds et lents. Tu progresses vers Rhyunâr. Un sifflement inaudible. Tu heurtes l’épéiste et tu l’envoies rouler à deux mètres. Le sabreur sacre en se jetant sur ses pieds, yatagan déjà en main. Sur la roche, à l’endroit précis où reposait sa tête un instant plus tôt, frissonne le carreau d’une arbalète.

Vous vous tournez comme un seul homme. À cent mètres, sur un tas de pierres, se tient une silhouette écarlate. Le tireur ! Sa maigre carcasse recouverte d’un ample manteau couleur sang, trop épais et trop chaud pour la saison, il porte une arbalète lourde nonchalamment calée sur l’épaule. Celle-ci paraît gigantesque en comparaison de sa frêle stature. Sans changer de position, il bondit à une hauteur incroyable et se reçoit en bas de l’éboulis. Il s’approche de vous d’une démarche tranquille. À dix pas, il s’immobilise. Son vireton frémit encore.

Vu de plus près, l’impression de maigreur qu’il dégage se confirme. Le cadavre d’un gamin mort de faim engoncé dans une couverture. De par dessous son capuchon, vous devinez des traits fins, juvéniles, sans aucune trace de pilosité. Il n’est qu’un enfant. Ses mâchoires s’agitent et il articule d’une voix aigre :

« Je vous souhaite le bonjour, mes frères. »

Comme vous ne répondez pas, le gosse s’explique :

« Nous avons le même père, nous sommes donc frères. »

Le yatagan de l’épéiste siffle. Rhyunâr s’est approché d’une secousse et frappe de toute sa force. Pourtant, la lame ne fait que happer l’air. Après avoir reculé de quelques pas, le gamin reprend d’un ton neutre :

« Mon maître souhaiterait vous proposer un marché. Comme il sait que vous refuserez, il m’envoie vous dire qu’il est inutile de chercher à le tuer, il prétend ne pouvoir mourir avant de s’être vengé.

— La chose est la même pour nous ! gronde Rhyunâr. Par contre, toi tu vas mourir, ici même et de ma main ! »

Un ricanement agite les lèvres du gosse alors que le yatagan de l’épéiste mord l’air pour la seconde fois. Un salto arrière, montant à presque trois mètres de haut, permet au gamin de s’éloigner de votre compagnon. Il chuchote en reprenant ses appuis :

« Dans ce cas, je vais devoir finir le travail que mes monstrueux alliés n’ont pu mener à bien… »

Rhyunâr expire lentement par le nez, puis se précipite de nouveau. Sa lame chante, ses contours deviennent flous à force de vitesse, mais le gosse esquive sans mal. Son énorme arbalète toujours sur l’épaule, il paraît se jouer des lois de la pesanteur.

L’affrontement ne dure qu’une vingtaine de secondes. À dix mètres, vous pouvez sentir les mouvements de l’air causés par leurs déplacements. Chaque assaut épuise un peu plus le souffle que Rhyunâr avait réussi à récupérer. Soudain, ce dernier semble changer de tactique. Au lieu de faire face après l’un de ses horions, il frappe derrière lui avec le pommeau de son arme. Le gamin, pris de court, ne parvient à esquiver et ne peut qu’interposer son pied entre lui et le yatagan. Il prend appui sur le manche et se projette comme une grenouille. Il s’affale un peu brutalement au sol sans réussir à amortir la chute. Une roulade arrière lui permet de prendre le large.

Rhyunâr, en garde, s’immobilise face à son adversaire. Le seul mouvement est celui de sa cage thoracique qui monte et qui s’abaisse avec vigueur. Le gosse recharge son arbalète sans accorder un regard à votre compagnon, qui demande :

« Qui es-tu ?

— Par le passé, on ne m’appelait pas ainsi, mais à présent je suis Shakami, premier lieutenant du comte de Rochemont.

— Alors, premier lieutenant, embrasse la vie une ultime fois, car tu vas la perdre. Ceci sera ma dernière attaque. De toute manière, je n’aurai pas assez de force pour une suivante… »

Rhyunâr imprime à son yatagan le léger mouvement sinueux d’un serpent sur le sable. Puis, il accélère peu à peu la cadence. Sous l’effet du sifflement furieux de la lame, le son alentour s’effiloche. Le vent tombe, les oiseaux cessent de chanter. Même vos souffles paraissent s’éteindre.

La déflagration part d’un coup. Elle claque comme le fracas du tonnerre. Déjà, l’épéiste dévore la distance qui le sépare du gamin. Cinq mètres. Réflexe, celui-ci décoche son carreau. Trois mètres. Le vireton ricoche contre le serpent de métal et explose en une gerbe d’échardes. Un mètre. La lame déchire l’air en hurlant. Le gosse se jette en arrière, trébuche, s’effondre. Au passage, le yatagan fend la capuche et mord un peu la chair. Contact. Une seconde déflagration accompagne le choc, ainsi qu’un nuage de poussière décroché du sol par la puissance de l’impact.

Pendant une seconde, vous ne voyez plus rien. Puis, alors que le sable et la rocaille retombent, vous devinez les deux silhouettes. Votre épéiste a le dessus. Il est penché sur le corps étendu du lieutenant, sa lame abattue sur lui. Mais il tremble. Il convulse un instant, puis s’écroule sur le côté, épuisé. Dessous, le gosse tient son arbalète à bout de bras. Perforée, tordue, brisée par la collision. Mais lui est bien vivant.

Sa capuche écarlate, tranchée, flotte dans la brise qui a retrouvé ses forces. Elle dévoile une face hâve, décharnée, qui paraît rongée par ses yeux crayeux et leurs épais cernes noirs.

« Au moins, nos doutes sont confirmés, halète l’épéiste avant de perdre conscience. »

Shakami se relève en prenant appui sur les bras. Il cherche à le cacher, mais l’attaque l’a visiblement ébranlé. Il vous sourit, puis s’incline. Alors qu’il tourne le dos, Thief l’apostrophe :

« Attends ! Mais alors, le comte de Rochemont, ton maître, c’est… »

Le vieux ne parvient pas à terminer sa question. Le gamin sourit de nouveau, puis achève la phrase à la place de l’ancêtre :

« Le nécromancien, oui. »

Après cette ultime parole, il se retourne et s’éloigne d’un bond. En un instant, il a disparu. Vous restez bouche bée et Thief ne parvient qu’à lâcher :

« Sa vitesse est vraiment hallucinante… »

Commentaires

L'un des passages les plus manga du roman^^
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mardi 25 septembre à 15h48
En effet. Mais j'apprécie que tu t'en rendes compte, car c'était vraiment l'impression que je voulais !
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mercredi 26 septembre à 18h49
Oh, ça fonctionne, pas de soucis là-dessus ! ;)
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mercredi 26 septembre à 18h50