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Antoine Bombrun

dimanche 13 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 13

Perchés chacun sur un bourrin, vous galopez à travers les arêtes caillouteuses de la Mâchoire de pierre. Derrière vous, les tambours ont cessé de battre. Outre le sifflement du vent et le crépitement des sabots, on n’entend aucun bruit. Il n’y en a pas eu depuis l’exécution du gamin. Comme si la nature faisait son deuil.

Lorsque sa tête a roulé au sol, Rhyunâr a nettoyé sa lame, l’a rangée avec précision, puis est allé décrocher trois chevaux de trait sur les attelages. Il aurait sans doute préféré les coureurs des mercenaires, mais ceux-ci étaient soit morts, soit en fuite. Pas d’autre choix, donc, que de se contenter de ces vulgaires canassons. Vous êtes montés en selle et les avez lancés droit devant. La même ruse qu’avec les bestiasses auxquelles vous aviez eu affaire peu avant d’aborder la cité de Lhune : laisser de la bouffe pour appâter les poursuivants. Si ce n’est que le stratagème se révèle bien plus morbide cette fois. Briser des vies pour en sauver d’autres… Même toi, tu parais ébranlé, c’est pour dire ! Moi, pas plus que ça, mais d’en causer te mets dans tous tes états, alors j’en profite !

Vous n’en avez jamais reparlé, de cet infanticide. Vous n’avez jamais plus abordé le sujet de la montagne et de ses massacres. Les rares fois où votre conversation a pu s’en approcher, vous vous êtes tendus comme la corde de ton arbalète et vous l’avez fermé.

 

En plus d’être morbide, votre ruse ne fonctionne pas. Comme l’avait prédit Jönss. Enfin, pas tout à fait. Vous avez laissé les chargements avec les cadavres. Si les ogres en avaient eu après les marchandises, ils auraient trouvé leur content en restant sur le lieu de la bataille. Leur acharnement donne à penser qu’ils en ont après vous. À moins qu’ils ne croient que vous en avez emporté le meilleur… Quelle que soit la réponse à cette énigme, vous n’y songez pas. Vous êtes trop concentrés sur votre fuite pour y réfléchir.

En effet, le concert de martèlements reprend dix minutes à peine après votre départ. Il est lointain, mais vous est clairement destiné. Vous pressez davantage vos montures. Celles-ci râlent et transpirent, mais elles tiennent bon. Les tambours résonnent en continu, ce n’est plus une traque qu’ils mènent, mais une véritable vendetta !

Bientôt, le chemin se redresse.

« Ce doit être le dernier col ! » beugle Thief.

Des cailloux roulent sous les sabots de vos bourrins et vous êtes contraints de ralentir. La route se révèle si escarpée que vous ne parvenez qu’à avancer au pas. Rhyunâr ne cesse de donner du pied, mais il ne fait que décrocher davantage de caillasses et les envoyer choir vers l’abîme. Soudain, sa monture trébuche sur une grosse pierre et s’abat en avant. Elle tente de se relever, mais une couche de terre entière se détache. Le bourrin se débat du mieux qu’il peut, mais finit par rouler sur le côté. Rhyunâr en bondit à temps pour voir sa glissade s’achever dans le vide.

« Merde ! »

Thief s’immobilise auprès de l’épéiste et l’invite à monter. Cette fois, vous ne pouvez qu’emprunter un pas lent. Dès que le sentier devient plus praticable, vous lancez vos montures au galop. Ainsi, vous parvenez presque au col lorsque le cheval de Thief plie le genou. Épuisement de ces deux jours sans repos, nervosité de la bataille et de cette dernière course : le bourrin se met à trembler. Immédiatement, tes deux compagnons sentent qu’il se passe quelque chose. Ils perçoivent la respiration haletante de l’animal qui s’accélère et se transforme en râle : vif, bruyant, excessif. Ses naseaux se dilatent à l’extrême et son œil demeure fixe. L’ancêtre voudrait s’arrêter, mais le sabreur donne encore du pied. Bientôt, la monture ne peut plus mettre un sabot devant l’autre sans chanceler. Elle puise dans ces dernières forces pour escalader quelques rochers, puis s’écroule sur le côté. Thief et Rhyunâr dégringolent dans les pierres avant de se redresser. Pendant que l’ancêtre va constater la mort de l’animal qui tressaille, secoué de spasmes, l’épéiste hurle de rage.

Une fois son surplus de fureur évacué, Rhyunâr grince à ton égard :

« Shiujih, donne ton cheval à Thief, nous on continue à pieds. Dans ces conditions, nous n’avons aucune chance de leur échapper. Il faut atteindre le col, nous y serons plus à même de nous défendre ! »

Tu mets pied à terre et votre course recommence. Vous peinez dans le vacarme des tambours. Les ogres vous talonnent.

Vous mettez bien une heure à parvenir au sommet. Il s’agit bien du dernier. Plus loin, les contreforts dégringolent jusque dans la plaine. D’abord de manière abrupte, puis en pente douce. Thief descend du bourrin qui, sans un regard, sauve sa peau en filant vers la liberté. Vos poursuivants ne se trouvent plus qu’à quelques centaines de pas en arrière. Leurs beuglements déchirent la sérénité de la montagne. Ils ont délaissé leurs instruments pour mieux galoper. Malgré leur forte stature, ils paraissent très à leur aise sur le terrain caillouteux. Comme s’ils enfonçaient leurs chevilles dans le roc pour mieux s’y accrocher.

Rhyunâr se campe au milieu de la route, yatagan dégainé. Un sourire vicieux lui lacère le visage. Toi, un peu en arrière, tu armes ton arbalète. L’ancêtre, et c’est là plus étrange, déblaye une petite parcelle du chemin de la rocaille qui l’encombre. Utilisant ses mains comme des balais, il retire pierres, gravillons et grains de poussière pour les repousser sur le bas-côté. Il obtient rapidement un cercle lisse d’un mètre de diamètre. À l’aide de son poignard, il ôte un à un les cailloux fichés dans le sol et rabote les protubérances terreuses. Tu ne lui accordes pas d’importance, tu sais qu’il a ses raisons même si elles demeurent encore impénétrables.

Quand la horde n’est plus qu’à cent mètres, ton premier trait jaillit et siffle. Un des monstres s’effondre. Les autres bondissent par-dessus et le laissent dévaler la pente. Bientôt, c’est l’impact. Votre épéiste s’est porté en avant et tranche dans le lard. Il a trop d’adversaires pour la jouer finaude, alors il fait fi de l’artistique pour demeurer efficace. Sa lame débite, égorge, cisaille et transperce. Bref, elle moissonne. Toi, tu te contentes de flécher les ogres qui lui échappent. Ah, je ne renie pas ton habileté, loin de là ! Encore qu’à trente mètres… Mais bon, tu ne te mouilles pas trop ! Derrière, Thief s’installe en tailleur dans sa zone épierrée. Les yeux dans le vide, il psalmodie des sons étranges. Comme une mélopée dont on aurait dérobé les consonnes. À cela s’ajoute bientôt un anormal chuintement de l’air autour de lui. Tu m’étonnes qu’on vous prenne pour des sorciers, vous autres les marqués, vous avez quand même des usages pas communs !

Soudain, Rhyunâr se heurte à une barrière de métal. Le choc dissonant attire ton attention. Engagé contre l’épéiste, tu vois un ogre qui dépasse ses congénères d’une bonne tête. La face large, les yeux porcins enfoncés dans le crâne, le nez aplati, les dents brisées et inégales, quelques chicots en or qui saillent çà et là, un vrai cauchemar ! Caparaçonné dans une cuirasse d’acier sombre, il manie une lourde hache de bataille. Un armement d’homme ! Rhyunâr frappe pour tuer, mais son coup ricoche contre l’armure avant d’aller se perdre dans la gangue de cuir adipeux qui couvre le corps du monstre. Un duel s’engage. Force brute contre vitesse. Après quelques passes retentissantes – fer contre fer, fer contre graisse – la horde se désintéresse du combat singulier et fonce vers l’arbalétrier, vers toi en somme !

Derrière, la voix de Thief enfle et boursoufle. Elle se gonfle comme une voile noire dans le vent. Tu te fais mal aux doigts à force d’armer à toute vitesse. Malgré toute ta célérité, la plupart des ogres restent sur leurs jambons et galopent vers toi. Leurs beuglements font trembler la montagne.

Le chef de guerre éclate d’un rire gras. Son corps est couturé d’une multitude de blessures superficielles, d’où le sang ne coule qu’à peine. À la place, la graisse suinte et se coagule au contact de l’air ; une véritable carapace de lard qui le recouvre en entier ! Rhyunâr frappe sans relâche mais le chant de sa lame, englué, ressemble de plus en plus au râle d’un mourant. De temps en temps, l’ogre abat sa hache de bataille avec une puissance phénoménale. L’épéiste l’évite prestement et l’arme creuse d’énormes sillons dans le sol. La terre est rayée, entaillée, retournée par la force bestiale du chef de guerre.

La horde se rapproche de toi à grandes enjambées. Tu voudrais prendre tes guiboles à ton cou pour fuir, mais tu dois protéger l’ancêtre qui débite son récital derrière toi. Tu ne tiens pas vraiment à lui sauver la vie, mais tu espères que ce qu’il mijote pourra sauver la tienne. Dix mètres. Tu décides de viser les jambes pour retarder la meute. Le premier culbute et s’affale. Sa gesticulation dérange un peu l’avancée de ses congénères, mais rien de bien méchant. Les autres préfèrent le piétiner plutôt que de se laisser gêner. On dirait une volée de chiards obèses et affamés qui se précipitent sur de la bouffe : une bien belle image !

Tu te jettes en arrière pour éviter une massue qui cherche à s’abattre sur ton crâne. Tu roules et tu te redresses, mais il est trop tard pour recharger. Tu bondis sur le côté pour esquiver un deuxième coup. Thief se tient deux mètres derrière. Les ogres manquent d’agilité et, un instant, tu espères pouvoir te soustraire à leurs cognades suffisamment longtemps, mais leur férocité idiote prend le dessus. Les monstres de l’arrière veulent aussi leur part de castagne et ils poussent les premiers pour avancer. La bousculade s’étend et bientôt toute la horde s’affale sur toi. Par chance pour tes vieux os, tu parviens à te jeter sur la gauche pour éviter une bedaine fatale. Néanmoins, le choc te coupe le souffle. Tu as une pensée, qui te paraît futile, mais c’est la seule qui te vient au seuil de la mort : Mon arbalète ! Pourvu qu’il ne lui arrive rien !

Les ogres entreprennent de se relever et l’étau d’une main se referme sur ton cou. Tu te sens soulevé dans les airs. Tu as peur que tes cervicales ne craquent, tu suffoques. Entre tes paupières qui frémissent, tu devines la gueule puante d’une des créatures et ses crocs acérés. Soudain, un flot de lumière noire jaillit derrière toi. Tu te souviens de l’ancêtre et tu reprends courage. Un coup de pied dans la mâchoire du monstre et tu te dégages de la poigne de l’ogre. Tu chois dans les pierres avant de te redresser. Au passage, tu saisis ton arbalète : intacte ! Ce n’est qu’une fois debout que tu te rends compte que ton ridicule coup d’éclat n’y est pas pour grand-chose dans ta libération. Tous les ogres se sont immobilisés et ils fixent, effarés, quelque chose derrière toi. Tu te retournes et tu vois que…

Rhyunâr lacère le flanc du chef de guerre en frappant le défaut de la cuirasse. Encore une fois, sa lame ressort presque immaculée, couverte simplement d’une fine couche huileuse. Il bondit sur le côté pour éviter la hache qui bourdonne à ses oreilles, puis s’immobilise de stupeur quand ses yeux tombent sur Thief et le…

« Merde ! » beugle-t-il en esquivant de justesse une rude cognade.

Cet instant d’inattention a manqué de lui faire perdre la vie. Tout ça à cause d’un… De nouveau, le chef de guerre pousse son avantage et lève son énorme hache de bataille.

Thief est jeté en arrière par la porte de marbre noir qui jaillit devant lui. Plus qu’une porte, c’est un portail qui dévore la pierre pour s’élever. Autour de son ossature, la terre retournée sombre dans l’abime d’où il surgit. Une fois tout à fait dans votre monde, l’huis occulte enfle, il s’élargit. Haut comme trois hommes, il fait grincer ses gonds. Ses battants de bois sombre s’ouvrent doucement et libèrent leurs flammes obscures. En face, la lice entière s’est immobilisée. Tous fixent cette néfaste apparition.

Rhyunâr se coule sur le côté pour se dérober. La hache rugit et pénètre le sol. L’ogre essaie de la retirer, mais n’y parvient pas. Il pousse un grognement étonné lorsque le yatagan de l’épéiste lui mord la chair et s’y enfonce profondément.

« Putain de merde, que tu souffles, qu’est-ce que c’est que cette connerie… »

Derrière toi, les ogres restent figés dans un stupide étonnement.

La noirceur du portail s’accentue quand les battants finissent de racler la rocaille du col. On croirait une ouverture sur le crépuscule. Bientôt, des ombres s’y pressent. Elles possèdent le pas lourd et pourtant inaudible des mauvais esprits. Les tremblements qu’elles produisent prennent naissance au creux de l’estomac. La première silhouette franchit le seuil. La lumière qui aurait dû l’atteindre se mâchure, s’atténue, se distord comme si le soleil n’était qu’un jouet pour les ombres. Tes sens ne font que confirmer ce qui est clairement visible : ils sont des démons ! Les ogres, plus lents d’esprit, ne réagissent toujours pas. Tu en profites pour te précipiter entre leurs jambes arquées. Tu te faufiles et tu rampes. En quelques secondes, tu as traversé la meute. En face de toi, tu aperçois le dos de l’épéiste. Ton compagnon transperce le seigneur des graisseux.

Un sourire se dessine sur le visage de Rhyunâr alors qu’il retire sa lame, puis se brise quand il comprend que le rire du chef de guerre n’a pas cessé. Une énorme claque le projette en l’air, un coup de poing le fait retomber. Le sabreur crache une gerbe de sang. Il se relève sur les deux bras, mais sait qu’il est trop tard. Il devine l’ombre d’un pied qui se rapproche de son crâne.

Les flammes vertes qui te dévorent la main forment d’épaisses fumerolles. Ta course les allonge et les étend. Tu prends appui sur une roche et tu bondis, épaule tendue vers l’arrière. Tu crains un peu le choc, mais tu n’as pas le choix. Alors que tu retombes vers la corpulente créature, tu tends le bras vers l’avant. Les lois de la nature t’auraient brisées, petite brindille enflammée propulsée sur le dos d’un mastodonte de graisse, mais tu ne leurs obéis pas, à ces lois. Les seules que tu suis sont celles de ta marque. Le brasier verdâtre pénètre la cuirasse de fer, fond le cuir adipeux, perfore les chairs. L’ogre pousse un hurlement de douleur. Il porte la patte à son échine et la retire devant les flammes. Toi, tu t’affales sur son arrière-train et tu glisses au sol. La main de l’épéiste t’aide à te relever. À peine sur pieds, vous prenez vos jambes à votre cou.

Ton bras fume encore lorsque vous contournez la meute des ogres. Ceux-ci défendent chèrement leur vie contre les créatures que vous préférez ne pas regarder. Du coin de l’œil, vous en devinez suffisamment pour ne pas vouloir en savoir plus. Une face longue et blanche, plate, un corps chitineux et des ailes enténébrées. Derrière, le vieux Thief vous hurle d’accourir.

Un tonnerre éclate derrière vous. Le chef de guerre ne rit plus, il vocifère. Son timbre évoque le cri d’une montagne et des rocs qui s’entrechoquent. Il ne prend pas la peine d’éviter la horde, il la fend. De ses bras musculeux, il balance au loin ses congénères qui se trouvent sur son chemin et se fraye un passage. Soudain, il freine des deux jambons et s’immobilise. Le soleil tombe sur sa vie. À trois pas de lui, la créature penche son crâne sur le côté et émet un chuintement désarticulé.

Pendant ce temps, vous avez rejoint Thief. Vous prenez la fuite tous les trois. Dans votre course, vous êtes rattrapés par les hurlements du chef de guerre au supplice. Vous serrez les dents sans un regard en arrière.

Vous abordez le raidillon, puis vous le dégringolez à en perdre haleine. Vous roulez sur les pierres sans crainte de chuter ; vous savez que la mauvaise fortune et la mort sont derrière vous.

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