2

Antoine Bombrun

samedi 12 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 12

Le combat n’a duré qu’un instant. Le temps que Jönss prenne la décision d’intervenir, il est déjà trop tard.

Les corps des mercenaires gisent sur le sol, foulés aux pieds, défigurés, leurs poitrails et leurs crânes fracassés. Les montures, fauchées elles aussi, demeurent étendues. Éventrées, sanglantes, crevées par les pas des monstres, broyées par les talons nus et les orteils puissants.

La corniche déborde de cadavres et l’odeur du sang accroche fortement au nez. Il ne reste que deux briscards encore debout, dos à dos, qui se défendent en une lutte acharnée contre une grappe d’ogres. Ils n’ont pas la moindre chance de survie.

Jönss pousse un cri et se lance à l’assaut. Il attaque son premier adversaire de dos et lui ouvre le crâne de son scaramax. La bête mugit, se retourne et frappe maladroitement à côté de votre meneur. Derrière ce dernier, les marchands sortent eux aussi leurs lames.

Par l’autre extrémité de la corniche, deux ogres s’en prennent à un chariot. Le premier en brise la roue gauche d’un coup de son énorme massue. La deuxième passe son groin par en dessous : il a senti quelque chose. Ses yeux, enlisés dans leurs orbites, ne parviennent à rien discerner, mais il y a pourtant là-bas une friandise. Il en est certain. D’un geste lourd, il renverse le chariot et le pousse dans le ravin. L’attelage rue et cabre, mais rien n’y fait. Il ne peut s’opposer à la puissance du monstre. Sa vue dégagée, l’ogresse aperçoit enfin l’origine de l’effluve qui lui cajole les narines : le gamin !

Les marchands de Jönss se jettent à l’offensive. Leurs épées courtes décrivent de grands gestes, mais elles n’arrivent pas à entamer la couenne des créatures. Les massues adverses, en revanche, leur arrachent aisément la gueule. Seul Jönss parvient à tenir tête aux monstres. Son poignard, manié vivement mais avec force, provoque de petites entailles. Rien de bien profond, mais suffisamment pour affaiblir ses opposants. Un prompt revers lui permet même d’égorger un ogre. Le pataud animal presse ses doigts épais contre sa carotide déchiquetée, mais c’est trop tard. Il se vide de son sang et s’effondre.

À cet instant, Rhyunâr sort de sa torpeur. Il bondit, prend son envol ; son yatagan étincelle au bout de son bras. Alors que la trajectoire de l’épéiste s’arrondit, une vague de silence envahit le champ de bataille. Les cris et les heurts, d’abord étouffés, deviennent bientôt inaudibles. Lorsque les jambes du sabreur touchent le sol, le calme englobe toute la petite corniche. Plus un bruit.

Plus un bruit, mais de la violence ! Jönss, qui s’est fait attraper à la gorge par la poigne d’un des monstres, lui taillade la face à grands coups de scaramax. L’ogre pousse une braillerie mutique mais ne lâche pas prise. Finalement, le poignard se loge au sommet de son crâne et y reste fiché. Les doigts se desserrent du cou de votre meneur qui peut se libérer. Il va rouler au sol et se relève. Autour de lui, ses marchands gisent en pièces détachées. Les rares survivants ont fui vers l’arrière. Le cadavre de l’ogre fait trembler la terre en s’y abattant, la lame saillant toujours de son chef. Trois autres monstres se pressent derrière lui et bondissent sur le gaillard aux cheveux de soleil.

Le gamin pousse un cri silencieux lorsqu’il s’aperçoit que la créature l’a repéré. Le père s’interpose, son couteau brandi par une main frémissante. La bête avance de deux pas pesants et décapite l’homme d’un coup de dent. Le cadavre de ce dernier s’affaisse comme une poupée de chiffon. L’ogresse recrache la tête sans s’y intéresser et balance hors de la corniche la mère qui cherche à intervenir. Enfin, il saisit le gosse par une jambe. Il le renifle avant de le porter à sa gueule. Derrière, son congénère pousse un beugle aphone avec jalousie. Il s’avance à son tour. Vu sa tronche, le gamin doit hurler à s’en déchirer les poumons, mais rien ne sort. Avec ses pieds, il donne des coups contre les crocs tordus. Soudain, un sifflement interrompt la scène. Ton carreau a percé la cuisse de l’ogre. Pas la tête, tu ne voulais pas prendre le risque de toucher le gosse. Le monstre se retourne et te fixe de ses petits yeux porcins. Ses dents se dévoilent de nouveau, mais dans un rictus de colère : il te fera la peau, quitte à y laisser la sienne. Heureusement, tu la lui troues avant. Trois carreaux jaillissent de ton arme et se fichent dans son poitrail. Tchac, tchac, tchac. Il mugit, vacille, s’effondre. Le gamin rampe sous un des chariots. Un autre vireton, ton dernier, signe l’arrêt de mort du deuxième ogre.

Le yatagan de Rhyunâr danse sur la corniche. Les tracés qu’il dessine se colorent de rouge et se prolongent en longues arabesques. À l’autre extrémité de la lame, le sabreur paraît voler, soulevé par un talent hors de portée des mortels. Autour, les corps se joignent à la pantomime. Les bedaines ventrues, les bras, les jambes et les crânes prennent leur essor. Ils décollent puis se répandent au sol dans un silence artistique. Ce ne sont plus des ogres, créatures affreuses et assoiffées de chair fraîche, mais des jouets entre les mains de l’épéiste.

Jönss roule à terre pour éviter les horions. Soudain, un des monstres parvient à le maintenir en place d’un pied puissant apposé sur sa poitrine. La bête baisse la tête et une grimace lui dévoile les crocs. Un filet de bave dégouline de ses lèvres jusque sur votre meneur. Ce dernier martèle le jarret de coups, mais sans résultat. L’ogre tire un grossier poignard rouillé de sa ceinture.

« Arrête. »

La voix perce le silence, impérieuse. Le monstre ne peut faire autrement que de s’y plier. Son bras s’immobilise dans les airs. À cet instant, le tintamarre des cris de douleur et des plaintes déchire la bulle de silence, éclate dans les tympans des survivants, comme si l’enchantement s’était rompu. L’ogre tourne la tête vers Rhyunâr qui lui fait face. Son crâne vacille, lui glisse des épaules et dégringole par terre en roulant des yeux affolés. La dépouille décapitée titube une seconde, un flot de sang noir jaillissant par violents à-coups de la gorge tranchée, mais déjà Rhyunâr se détourne pour englober le champ de bataille du regard. Enfin, le cadavre s’effondre lourdement et son ichor constelle le corps ahuri de Jönss.

 

Quelques instants plus tard, votre meneur se relève et entame d’achever les rares ogres agonisants à coups rageurs de son scaramax. La paire de mercenaires et de marchands survivants se penche sur les mourants de la caravane. Pour la plupart, le traitement s’avère le même que celui que prodigue Jönss, avec en sus une brève prière gutturale. Thief bondit de la charrette pour les aider.

Toi, tu parcours la corniche à la recherche de tes viretons. Chaque fois que tu en trouves un, tu le retires du cadavre en ahanant. Une fois décroché, tu l’examines sous toutes ses coutures. Tu sais qu’un carreau fendu peut te coûter la vie et, bizarrement, tu as l’air d’y tenir, à ta vie.

Rhyunâr regagne lentement votre chariot. Il s’y assoit, tire de sa sacoche un long tissu sombre, avec lequel il nettoie précautionneusement son yatagan.

Alors que Jönss retire son poignard de la dernière dépouille, la cadence brutale d’un tambour se fait entendre. Les jurons filtrent de toutes les bouches dans un charmant concert ; il n’y a que toi qui ne réagis pas.

Après une flopée de mots crus, votre meneur se reprend et ordonne :

« Chargez les morts sur les chariots, nous n’avons pas le temps de leur refaire une beauté tout de suite ! Nous devons fuir ! »

Les survivants obéissent avec célérité, mais la voix de Rhyunâr résonne, forte et grave :

« Laissez les cadavres bien en place au contraire ! Je connais ce genre de bêtes, il faut leur laisser de quoi se nourrir, ça les retardera ! »

Jönss traverse l’espace qui le sépare de l’épéiste avant de répondre :

« Croyez-moi, mon gars. Les ogres ne sont pas des animaux, des macchabées ne les intéresseront pas. Ils sont là pour notre chargement plus que pour nos chairs !

— Faites ce que je vous dis. » articule doucement Rhyunâr en se dressant devant votre meneur.

Sa carrure paraît ridiculement petite face à celle de Jönss. Ce dernier répond d’une voix sourde :

« Je dirige cette caravane, mon gars, donc vous obéirez. »

Votre épéiste saisit le marchand par le col et le rabaisse à sa hauteur. Ses yeux blancs fixés dans ceux, bleus, de l’autre, il grince :

« Écrasez-vous, Jönss, ou c’est moi qui vous écrase. »

Le meneur reprend son souffle pour répondre, mais Rhyunâr ne lui en laisse pas le loisir :

« Pas un mot, ou votre vie finit sur le fil de ma lame. C’est compris ? Bon… Maintenant vous allez gentiment dire à vos hommes de monter sur les chariots et on va se barrer d’ici ! »

Jönss paraît hésiter un instant, puis il repousse l’épéiste d’une bourrade.

« Mercenaires, à moi, qu’il crie. Emparez-vous de… »

La fin de sa phrase lui reste dans le gosier. Il baisse des yeux étonnés sur la lame du yatagan qui lui crève le torse.

Les hommes de Jönss demeurent un instant interloqués, l’arme en main. L’instant de trop. Rhyunâr en profite pour mettre son sabre en mouvement. L’air est comme figé, le son alourdi, et même le gémissement du vent a presque disparu. Seule l’épée de Rhyunâr se fait entendre, son sifflement se déplace rapidement, de mercenaire en mercenaire, de marchand en marchand. Les premiers corps ne sont pas encore au sol que d’autres tombent. En moins de quelques secondes, les quatre membres survivants de l’équipage gisent à terre et Rhyunâr a rengainé son arme. Avec Thief, vous en avez le souffle coupé.

La bise, elle, se remet à haleter. Rhyunâr porte un maigre sourire d’un côté de la bouche. Son regard ne quitte pas la scène macabre qu’il a créée.

Puis, entre deux courants d’air, vous entendez les hoquets geignards d’un enfant. Le gosse ! Toujours caché sous sa charrette… Le sourire de l’épéiste se fige, puis s’élargit en un rictus. Il se tourne, dégaine une nouvelle fois son arme. Il s’avance à pas lents, puis lève le bras tout aussi doucement, fixé sur les yeux luisants du gamin terrorisé. Thief et toi, vous hurlez quand sa lame s’envole.

Suit une seconde de silence avant que ne résonne un tambour, très proche, trop proche.

Commentaires

C'est une arbalète ou une sulfateuse qu'il se trimbale :D ?
Histoire très sympa ceci-dit
 0
jeudi 19 juillet à 22h27
C’est bien une arbalète, mais du genre qui ne plaisante pas ;) Et puis, sa force vient surtout de celui qui la manie...
 0
vendredi 20 juillet à 00h04