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Antoine Bombrun

vendredi 11 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 11

Au matin du sixième jour, Jönss rassemble tous les membres de la caravane. Chacun délaisse sa charrette et s’avance vers lui.

Le gamin du troisième chariot se rapproche de toi, il admire ton arbalète. Au lieu de lui sourire ou de l’ignorer, comme tout être humain aurait fait, tu lui montres les dents. Le gosse s’enfuit en criaillant jusque dans les jupes de sa mère. Cette dernière te harponne du regard.

Les mercenaires fixent votre meneur d’un air sombre. Ils savent qu’une telle réunion ne présage rien de bon. Jönss monte sur son chariot et hausse la voix. Il doit parler fort, car le vent se réverbère dans les arêtes et les pics.

« Voyageurs, nous allons entrer dans le territoire des ogres. Si, jusqu’à présent, nous chevauchions joyeusement, je demande désormais rigueur et obéissance. Il n’y a peut-être qu’une chance sur cent pour que nous fassions une mauvaise rencontre, mais cette possibilité existe. Alors, mettons tout de notre côté pour empêcher qu’elle ne se produise ! Les ogres se servent majoritairement de deux de leurs sens : l’ouïe et l’odorat. C’est pourquoi, jusqu’à ce que nous quittions leur sol, toute discussion à haute voix sera interdite. Les chuchotements restent autorisés, mais uniquement lorsque cela s’avérera nécessaire. De plus, je proscris tout feu de camp. Nous ne mangerons que des aliments crus ! Il nous faudra quatre jours pour traverser leur domaine, patience et respect des règles établies sont de mise ! »

Mercenaires comme voyageurs hochent la tête ou grognent pour donner leur assentiment. Vous trois, vous restez silencieux. Jönss vous jette un regard et le vieux Thief s’empresse d’opiner du chef, suivi par Rhyunâr. Même toi, tu bascules un peu le cou. Satisfait, votre meneur vous enjoint de regagner vos charrettes et la caravane se remet en route.

Le premier jour s’écoule dans une quiétude complète. La sérénité s’étend jusqu’aux bourrins, à l’avant des chariots, qui paraissent prendre l’ordre au sérieux. Pas une parole, pas un murmure, rien qu’une accalmie tranquille. Au soir, lorsque vous dressez le camp, quelques chuchotements se font entendre, des clapotis d’eau et des tintements de casserole percent le silence. Seule ombre parmi les vivants, si l’on excepte vous trois bien sûr, Jönss à la chevelure de soleil qui reste plus coi qu’un muet.

Le deuxième jour, la rigueur se fait moindre. Les conversations courent sur les lèvres et votre meneur a beau caracoler tout le long de la caravane pour faire les gros yeux aux parleurs, cela n’y fait rien.

C’est le troisième jour que tout se gâte. L’affaire débute lorsque, pour apaiser son fils qui pleure, la mère du troisième chariot entame une berceuse. Jönss pique des deux et accourt au grand galop. Il gueule à voix basse :

« Silence ! Rigueur et obéissance, nom de Dieu ! »

À cet instant, des hurlements rauques, rythmés par de grossiers airs de tambour, éclatent en haut de la montagne. La mère grimace et le gamin se remet à chialer.

Jönss fait reculer sa monture d’un bond et clame :

« Nous avons été repérés ! Cochers, doublez l’allure ! Nous continuerons toute la nuit le temps que la horde se rassemble ! Nous avons une chance de fuir ! »

Les chariots bondissent dans un cahotement insupportable. Si ce n’est le fracas de leurs tressautements, le silence a pris la caravane par la gorge. Même les cris et les tambourinages des ogres se sont tus, seuls demeurent ceux de vos cœurs. Après une heure de cavalcade, Jönss lève un bras. Les charrettes ralentissent et retrouvent un rythme tranquille. Les visages se délient, mais les oreilles restent aux aguets. Rien. L’espoir s’infiltre et s’encre. Quelques rires fusent.

Soudain, les tambours reprennent, plus proches, et la course recommence. Le chemin où vous filez longe l’escarpement. Il s’étire et serpente contre la roche d’un côté, le vide de l’autre. De grosses pierres, décrochées par les roues cerclées de fer, dégringolent vers l’abîme. La charrette devant la tienne négocie mal un virage et manque de se déporter. Le cocher ne s’en aperçoit même pas et continue de pousser ses bêtes.

Votre fuite s’éternise. Chaque fois que vous vous pensez tirés d’affaire, que le silence vous englobe depuis suffisamment de temps pour avoir instillé l’espoir, les tambours retentissent. Plus proches, toujours plus proches. Rhyunâr grogne :

« Ils se jouent de nous ! Ce sont des prédateurs, des tueurs, et leur attitude démontre qu’ils sont sûrs de nous avoir ! »

Thief ne répond pas, concentré sur la route. Toi, tu conserves ton air de sombre abruti.

Vous trottez toujours lorsque la nuit tombe. Jönss fait réduire l’allure, mais la caravane continue. L’obscurité gêne votre conduite et l’ancêtre est obligé de se diriger au bruit. Il suit les soubresauts des véhicules devant vous. Deux heures après la chute du jour, le ciel se découvre et dévoile la lune. Elle vous indique le chemin, brillante. Il vous semble ne pas l’avoir vue depuis des mois.

Votre route se poursuit jusqu’au matin. Vous vous relayez à la manœuvre de la charrette. Deux heures chacun. C’est une rude nuit, même le sommeil en devient épuisant. Nerveux, secoué de cahots, déchiré par les roulements de tambours et lardé de mauvais rêves. Il vous tient compagnie comme une désagréable maîtresse.

Lorsque le soleil se lève, c’est Rhyunâr qui fait office de cocher. Le bougre a repris du poil de la bête depuis ses mésaventures avec l’élémentaire et le démon. Il mâchonne sa dose, le dos droit, son yatagan sur les genoux. Vraiment, il est increvable !

Il ne fronce pas même un sourcil lorsque les tambours retentissent de nouveau, ainsi que des hurlements gutturaux. Cette fois, les graisseux sont sur vous ! À l’avant de la colonne, dans un concert de jurons, Jönss avise une corniche un peu plus large que votre chemin et décide d’y faire halte. Il beugle :

« Stoppez les chariots ici ! Alignez-les pour faire une barricade ! Nous n’irons pas plus loin, nous ne parviendrons pas à leur échapper ! »

Rhyunâr répond dans sa barbe :

« Eh oui, imbécile, ils sont sûrs de nous avoir depuis le début. Ils attendaient simplement le matin avant de nous fondre dessus !… »

Les chariots s’entassent les uns après les autres. Les chevaux s’agitent, ils renâclent et donnent du pied dans la rocaille. Les mercenaires s’alignent à l’avant et dégainent pendant que la famille de la troisième charrette court à l’abri vers l’arrière. Tu te dresses, debout sur le banc, et tu attrapes ton arbalète. Tu l’armes avec méthode. Thief et Rhyunâr restent assis à leur place. L’épéiste, en tailleur, caresse la lame de son sabre. Le regard de l’ancêtre furette aux alentours.

Bientôt, aux cris des ogres se mêle la cavalcade de leurs pas. Des pas lourds, maladroits, puissants. Leur course martèle la roche et crisse sur les gravillons. Elle entraîne vos cœurs et leur fait battre la chamade. Pour prendre le dessus sur ce funeste tambourinement, les mercenaires entonnent un chant de guerre. Leurs voix fortes s’élèvent. Graves, vigoureuses, inébranlables. Elles scandent des paroles de guerre et de massacre, elles forgent le courage de la troupe. Leurs montures de combat patientent dans une immobilité totale. Cette bravoure rassure les autres chevaux.

Soudain, une créature énorme bondit d’un rocher en direction de la caravane. Elle se ramasse lourdement sur la corniche et reprend sa course. Son corps paraît presque humain, si ce n’est sa carrure ! L’ogre mesure plus de deux mètres de haut, pour autant de large. Il est recouvert d’une grossière tunique de peau qui laisse libre sa bedaine imposante. Dans sa main, il brandit une épaisse massue de bois. À bien y regarder, un essieu de charrette. Il grogne comme un animal sauvage. Si la ligne des mercenaires reste droite, les chevaux de la caravane paniquent et les chariots remuent violemment.

Le martèlement des pas du monstre cesse soudain et il s’effondre. La hampe d’un vireton lui dépasse du crâne. Tu recharges ton arbalète sèchement. Les briscards poussent un cri de joie, puis reprennent leur chant guerrier. Ils entrechoquent leurs lames sur leurs boucliers dans un rythme brut.

Alors que les voix épaisses de vos protecteurs s’élèvent pour le refrain, la horde apparaît. Elle dégringole des roches dans un vacarme assourdissant. Hurlements et tambourinages mêlés. Le chant guerrier disparaît dans le flot. Il se fait piétiner et réduire en charpie. Le choc du fer sur le fer n’est plus qu’un tintement de gamin. Chaque ogre est une bête monstrueuse, un taureau enragé de forme humanoïde. Leur troupeau grouillant déboule du flanc de la montagne comme une vague de chair et de graisse pour engloutir la caravane. En quelques secondes, une dizaine de monstres se pressent sur la saillie où vous vous êtes réfugiés.

Pris de panique, les bourrins de la cinquième charrette se débinent et sautent dans le vide. Leur hennissement cingle l’air plus que le cri des hommes qui chutent.

Les mercenaires, formés à l’affrontement de ce genre d’adversaires dans les forêts nordiques, opposent à la vague le croc de leurs lames. S’aidant de toute la puissance de leurs lourds chevaux et de la portée de leurs armes, ils chargent quand s’avancent les ogres. Ils retournent la vitesse et la masse des créatures contre elles. L’accrochage est rude, mais tourne en faveur des hommes. Les épées percent les crânes et déchirent les bedaines. Les mercenaires s’y mettent à deux ou trois pour finir chaque ogre qui s’effondre. Même couverts de sang et les boyaux à l’air, les monstres leur donnent du fil à retordre.

Depuis l’arrière, ton arbalète crache ses viretons d’acier à une vitesse surprenante. Tu vises les ogres isolés. Chacun de tes tirs fait mouche et les cadavres commencent à s’entasser sur la corniche. Tes deux compagnons demeurent de marbre.

La première vague est ainsi vaincue. Seuls deux mercenaires restent sur le carreau. Leur chef beugle de se replier, que la deuxième vague ne va pas tarder. Les hommes pressent leurs montures, mais les corps étendus gênent la manœuvre. Alors que les chevaux cherchent à s’en dépêtrer, une nouvelle flopée de monstres dévale les contreforts. Ils sont plus nombreux, aussi féroces. Ils jaillissent depuis les pierres jusque sur la saillie. Au lieu de galoper vers la mort comme leurs congénères, ils bondissent des hauteurs et sautent sur le râble des mercenaires.

Les destriers ainsi doublement montés caracolent lourdement pendant un instant puis, portés par le poids des mastards, s’affaissent sur le flanc pendant que les cavaliers sont rapidement évincés.

C’est un massacre chez les hommes. Cinq briscards tombent en moins de dix secondes. Les ogres piétinent les corps pour s’attaquer aux chariots.

Tes carreaux fusent et sifflent. Chacun abat sa cible.

Rhyunâr, lui, ne bouge toujours pas.

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mardi 25 septembre à 09h17