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Antoine Bombrun

jeudi 10 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 10

Plusieurs jours passent et il n’y a pas grand-chose à en dire. La route s’amincit tant que vous roulez bientôt en chapelet et les mercenaires ont du mal à effectuer leurs rondes. Fait marquant : la pluie a cessé. Pas même un petit crachin pour vous humidifier le manteau ou vous mouiller les bottes. Malgré l’absence de flotte, vous demeurez d’une humeur de chien. La faute en est à la promiscuité avec les autres voyageurs. Pas moyen de prendre votre dose en paix ou de vous découvrir le visage. Pour passer le temps, vous mâchonnez votre drogue à longueur de journée, mais c’est d’un morose !

Vous rongez vos repas à l’écart, même s’ils sont fournis par la caravane. Au début, Jönss venait tailler le bout de gras, puis, devant votre manque de loquacité à tous les trois, il a fini par renoncer.

La méfiance est montée à votre égard : les regards furtifs se sont doublés de messes basses. Néanmoins, il en faut plus pour vous inquiéter. Vous savez que, sans preuve, les mercenaires ne bougeront pas.

Cloîtré entre les quatre planches de votre charrette, Thief passe son temps à lire. Il dévore les pages, y revient, s’en imprègne et bougonne à leur encontre. Quand vous le questionnez, il vous grogne d’aller voir ailleurs. Le soir du quatrième jour, alors que les soudards se couchent autour du feu, il consent enfin à vous raconter. Il amène cela avec mystère, il essaie de se faire prier et ménage ses effets. Néanmoins, ce n’est pas avec les muets que vous êtes qu’il pourra obtenir ce qu’il veut. Il commence donc en grommelant :

« Tu te souviens, Shiujih, que nous avons été étonnés lorsque nous avons découvert le grimoire ? Nous trouvions cela étrange, qu’un élémentaire possède un ouvrage de papier et non de pierre… »

Politesse extrême, tu consens à hocher la tête. L’ancêtre continue :

« La raison en est simple, le volume n’est pas le sien. L’être se l’est procuré, je ne sais comment, pour le pouvoir qu’il renferme. Cela ne nous apportera rien à nous qui ne pratiquons pas la magie, si ce n’est des connaissances ! Les feuillets de ce grimoire sont taillés dans de la peau humaine ; l’encre, d’un rouge pâli, n’est autre que du sang. Cet ouvrage est celui du nécromancien ! »

La surprise vous arrache presque un cri. Rhyunâr presse le vieux de raconter. Thief s’exécute, enfin satisfait de la curiosité qu’il a réussi à attiser :

« En plus des sortilèges et autres enchantements, griffonnés dans une langue qui m’est inconnue, j’ai découvert un long passage dans notre écriture. Le sorcier y… Il y retrace sa vie. Sa vie et ce qui a suivi. Je ne vous le lirai pas, le texte est bien trop interminable, trop décousu et incompréhensible, mais je puis vous en faire un résumé…

— Trêve de paroles inutiles, raconte ! »

Le vieux Thief se gratte la gorge, puis entame son récit :

« Le hasard veut que ce ne soit pas très loin de Fineval, notre village d’origine, Rhyunâr, qu’est né le nécromancien sans nom. Je ne sais pas à quelle époque, mais c’était il y a longtemps, plus longtemps qu’une simple vie d’homme. Depuis tout petit, les gens le trouvaient étrange, pas ordinaire quoi, mais rien qui ne puisse justifier sa folie. Je crois, néanmoins, que cela l’a rendu suffisamment malheureux pour qu’un esprit infernal daigne s’intéresser à sa personne. Vous savez que ce type d’engeance se sustente d’abattement, se repaît du deuil et de la grisaille. Le démon a proposé un pacte, le nécromancien l’a accepté et signé de son sang. C’est ainsi qu’il a acquis ses premiers pouvoirs. Cette nouvelle puissance lui est montée à la tête, si bien qu’il a tué le démon afin d’attirer son maître.

« Orgueil, l’un des sept seigneurs Nïms, est venu à lui. Un nouveau marché, d’une ampleur bien plus grande, a été pour le nécromancien comme une seconde naissance. Il ne se contentait plus d’être homme, il devenait plus. Il a vendu son âme aux puissances délétères et en a fini esclave. Son corps, mort de sa vie humaine, a commencé à pourrir, mais son esprit lui permettait de garder son unité. Il a servi son maître pendant des années, ne s’épargnant aucune bassesse, aucune flatterie. Chacun de ses hauts faits était l’occasion de se voir léguer plus de pouvoir. Il est devenu un adepte de la magie délétère, un sorcier des os. Il est devenu le nécromancien sans nom.

« Un jour, l’honneur d’entrer dans le palais des Nïms lui a été offert. Il a profité de l’opportunité pour mettre son plan à exécution. Car à quoi lui servait la puissance, si c’était pour demeurer un esclave des sept ?

« Le nécromancien a tué Orgueil, puis grimpé la tour sombre. Il s’est présenté devant la table d’ébène du haut conseil. Il a dressé son corps déjà rongé par la maladie et les énergies corruptrices face aux six seigneurs Nïms restants. Richesse, Pouvoir, Désespoir, Gourmandise, Violence et Ennui, ces anciens sorciers devenus maîtres de la gent démoniaque. Il a plaidé sa cause et leur a tenu tête dans un long discours. Après des heures de lutte, ses arguments l’ont emporté. »

Thief vous jette un regard, vous demeurez pendus à ses lèvres.

« Ne me demandez pas quel genre d’argument, je n’y ai rien compris. Les voies des sept sont impénétrables… Malgré cette réussite, le sans nom n’a pas gagné son siège parmi les puissants. À ce que j’en ai saisi, ils l’ont jugé encore trop faible. Il lui manquait ce qu’il appelle sa "folie docile". Je ne saurais vous décrire précisément ce qu’il entend par là, mais je crois qu’il s’agit d’une dissociation de l’être.

« Les six puissants Nïms ont donc décidé de lui accorder la vie, mais de le bannir sur la terre. Ils lui ont interdit de remettre les pieds dans le monde des démons et ont fermé, pour lui, les portes démoniaques.

« À partir de ce jour, le nécromancien a sombré dans la folie. Les feuillets se recouvrent de pattes de mouches, de stries sanglantes et de déchirures. Son verbiage se fait plus incompréhensible encore… Il s’est abîmé, non pas dans le désespoir comme l’un des sept, mais dans la vengeance. Comme il ne pouvait exercer ses représailles sur les Nïms hors d’atteinte, il s’en est pris aux hommes. Il a parcouru le monde et s’est attaqué à tous ceux que la malchance faisait croiser sa route. Il a réduit chaque bourg qu’il traversait à feu et à sang. Il y a colporté la mort et la destruction. Il a noté, inlassablement, le nom de chaque village, de chaque hameau. Le nôtre y figure, Rhyunâr, vers le bas de la liste. Fineval…

« C’est ainsi que, sans le savoir, sans y prêter attention, il a créé les marqués. Même lorsqu’il l’a compris, cela ne lui a pas importé. Tout son esprit était fixé sur sa douleur, sur sa vengeance, tout son esprit était fixé sur sa folie. Il parlait seul, errant à l’aveugle dans le brouillard à l’orée des mondes, conscient de sa folie qu’il disait l’unique instrument de sa vengeance.

« Les marqués touchés par sa sorcellerie maligne, contaminés, corrompus, infectés, ont été laissés à eux-mêmes. Rejetés par leur peuple, souffrants, ils ne savaient plus ce qu’était la vie. Ils perpétrèrent des massacres.

« Un jour, le nécromancien a retrouvé son père et sa mère. En les abattant, une idée a germé en lui : il a décidé d’utiliser les hommes pour reconquérir sa puissance, pour le mener à la vengeance. Alors, usant de l’aval que lui conféraient les marques qu’il pouvait apposer sur toute créature, il a continué son voyage pour asservir toujours plus de victimes.

« Les six seigneurs noirs, qui le surveillaient depuis la tour sombre, ont constaté l’accroissement de son influence. Ils en ont été jaloux et cela a décuplé leur courroux. Après des pourparlers qui durèrent plus de cent jours et cent nuits – le temps n’a pas la même valeur pour eux que pour nous – ils ont décidé de se débarrasser du nécromancien. Ils ont envoyé toute une cohorte de démons et d’esprits chasser tous les hommes marqués par celui qui était, sans le vouloir, devenu leur maître. Ils ne se sont pas attaqués au nécromancien lui-même, car ils avaient promis de lui laisser la mort sauve. »

Thief opère une pause. Il n’a pas l’habitude de parler autant et s’essouffle vite.

« C’est à cause de cela que nous sommes poursuivis. Nous avons longtemps pensé que les démons qui nous traquent suivaient les ordres du nécromancien, mais il n’en est rien ! »

Rhyunâr prend un air atterré :

« Mais alors, cela veut dire que nous ne serons pas libérés si nous tuons le sans nom ?

— Ce point m’a posé problème, c’est pour ça que j’ai mis si longtemps à vous en parler. Néanmoins, je crois maintenant avoir la solution, même si elle est un peu bâtarde… La mort du nécromancien devrait détruire la marque ; ainsi, nous ne serons plus visibles et les poursuites à notre encontre devraient cesser. Si ce n’est pas le cas, nous aviserons… En attendant, je crois que le mieux est de ne pas y penser pour l’instant, finissons simplement ce que nous avons commencé : achevons notre traque. »

Rhyunâr grogne, puis demande :

« Et c’est tout ce que nous apprend ce grimoire ? Des doutes et rien de plus ?

— Non, ce n’est pas tout. Voilà mieux ! Lorsque les Nïms ont lâché leurs chiens de chasse sur les siens, le nécromancien a décidé de s’établir dans une place forte et d’y fixer sa puissance. À lui seul, il a envahi la forteresse de Rochemont et en a occis tous les occupants. Ensuite, il a usé de son influence pour y attirer les hommes qu’il avait marqués. Nombre d’entre eux ne lui étaient d’aucune utilité, alors il a décidé d’en faire le tri. Ses pouvoirs lui ont permis d’en choisir six. Un pour chaque seigneur Nïm survivant comme pied de nez à la tour sombre. Il a tué les autres.

« Cette citadelle, qu’il hante désormais, se situe sur les contreforts de la Mâchoire de pierre, sur la face opposée à la cité de Lhune. Mes amis, les rumeurs avaient raison, nous avons bel et bien ferré notre proie ! »

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