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Julien Willig

samedi 4 juin 2016

Les Survivants de l’Après-Minuit, I - L’Immortelle

Chapitre 9 : Une histoire de famille

Fin du XVIe siècle après J.-C., époque Azuchi Momoyama,

Montagne du vent, Province de Hizen, Japon.

 

 

Qui aurait cru qu’un corps humain puisse déverser autant de sang ?

 

J’essore ma serviette au-dessus du seau d’eau sale, avant de continuer à éponger le sol. Je suis seule dans le silence, agenouillée devant cette tache rouge pour l’empêcher de s’insinuer davantage entre les lames de parquet. Je n’entends que ma respiration sous l’effort, et le remous des eaux contre leur récipient. Pourtant, l’intérieur de ma tête résonne encore des chocs qui ont retenti il y a peu dans cette salle.

Le frottement des chaussettes sur les planches, de l’effleurement félin au choc de titan.

Le cri des combattants, le souffle-énergie dans lequel le ki ne fait qu’un avec le corps qui le pousse.

Le fracas du bois contre le bois.

Et cette tension dans l’air…

 

Ce n’est pas la première fois que j’observe les entraînements d’escrime à la dérobée, à la faveur d’un panneau entrouvert. Lors de ces scènes, le temps lui-même semble s’arrêter pour demeurer spectateur. Ces deux corps vibrants, silhouettes blanches anonymes sous un masque grillagé, l’âme au bout du bokken. Aucune pensée parasite. Aucune imperfection. Aucune faiblesse. Aucune… pitié.

 

Aujourd’hui, Hoshino a frappé fort.

Au lieu de simplement contrer le sabre adverse, il l’a accompagné avec sa propre arme pour l’amener derrière son épaule. Dans le même mouvement, il a pivoté sur lui-même, remonté sa lame à hauteur de tête. L’autre, déséquilibré, les bras tendus par la rotation du garçon, n’a pu que voir le coup venir. Comme nous tous. Soldats, maîtres d’armes, et même les enfants du chef du village assis dans un coin. Tous ont vu Hoshino abattre son sabre d’entraînement sur le casque de son adversaire, le brisant du même coup dans un craquement sinistre.

Alors Nakaï, le soldat avec qui il s’entraînait, s’est effondré. Terrassé par la frappe, il n’a plus bougé. Par sa bouche entrouverte, du… Ô, par tous les dieux, tout ce sang !

À ce moment-là, j’ai lâché un cri de surprise que j’ai tenté de masquer de mes mains. Pas un homme n’a émis le moindre son ; heureusement pour moi, ils avaient tous l’esprit ailleurs. Au-dessus de Nakaï, Hoshino s’est incliné puis a fait volte-face, a lancé casque et sabre à un novice avant de quitter la salle d’entraînement. Quelle froidure inhumaine ; j’en étais tétanisée ! Sitôt parti, l’assemblée s’est levée pour prêter assistance au vaincu. Devant l’effervescence, j’ai préféré partir pour aller chercher de quoi nettoyer. Quand je suis revenue, il n’y avait plus rien : ni corps, ni débris, ni hommes. Rien que les fantômes d’une tempête de violence.

 

La tache commence à s’estomper.

Il avait besoin de prouver sa puissance.

Je le savais, depuis quelque temps. Je les entendais : les soldats du chef Kaerizaki contestaient la présence et les ordres de Hoshino, allant parfois jusqu’à cracher au sol et proférer des insultes à son encontre. Le jeune protégé du Maître, hors du sanctuaire, devait raffermir son emprise sur la soldatesque.

C’est chose faite, maintenant.

 

Quelle horreur…

Je ne pourrais jamais faire couler le sang ainsi !

La tache n’est plus. Je me lève et fais jouer mon échine. La série de craquements clôt cette scène macabre : j’ai rempli mon office, il ne me reste plus qu’à déserter les lieux. Mes deux seaux en mains, je sors de la maison pour aller les vider. Je me dirige vers l’endroit habituel : un bosquet d’arbustes, dont les feuillages masquent bien l’abandon des liquides. Seulement, aujourd’hui, la corvée m’est compliquée.

 

Il a neigé.

 

Tout est blanc autour de moi. Sous ce voile immaculé, le monde brille d’une telle pureté ! Un nouvel hiver a passé sur le village ; il signe également un nouveau printemps chez moi : voilà maintenant quinze années que mon âme s’est incarnée. Je ne peux m’empêcher de m’arrêter, une fois dans le jardin. La vue m’inspire la sérénité. Autour de moi, les montagnes se perdent dans des volutes argentées : la brume tisse un toit de coton que même les dents de la terre ne peuvent percer. Tous les passages sont bloqués ; nous sommes seuls, au village. Si la vie semble engourdie, je me sens au contraire plus vigoureuse que jamais : ce frais qui me picote le visage, qui me mord les lèvres et colore mes joues, imprime en moi un fort désir d’exister. La neige, je crois, exhorte mon cœur à croire en aujourd’hui, quand ma tête ne pense qu’à demain…

Je me demande ce que fait Leiji pour vivre durant l’hiver.

Un tremblement secoue mon corps, trop peu vêtu pour l’extérieur.

Prends garde : ce n’est pas parce que c’est beau que ça ne te tue pas.

Je dois maintenant affronter les alentours de la maison… tout en prenant garde à ne pas troubler son harmonie. Jirô Kaerizaki a ses caprices ; contempler le paysage enneigé depuis sa terrasse, pipe au bec, en fait partie. De plus, je n’ose imaginer les traces que laisseraient mes pieds souillés sur le parquet. Heureusement, l’allée de graviers qui serpente dans le jardin a été dégagée, ce qui me permet de parcourir une grande partie de la distance jusqu’au bosquet. C’est au deuxième virage que tout se gâte, car le sentier fuit loin de mon itinéraire. Seules quelques pierres plates, disposées avec art, pourraient me permettre de m’approcher. Elles sont, bien sûr, couvertes de neige – je les imagine gelées et glissantes à souhait. Il va me falloir faire preuve d’habileté…

Je prends un peu d’élan et saute sur la première. Ma réception n’est pas mauvaise, mais je penche en avant, entraînée par mon impulsion. Je lance alors mes deux bras en arrière, chargés des seaux. Le contrepoids parvient à me stabiliser. J’espère que personne ne me voit dans une position aussi ridicule.

Une deuxième pierre : mon saut est beaucoup mieux !

Il en reste encore deux. Je plie les genoux. Impulsion… Atterriss…

— Oooh non !

 

*Sproutch*

 

Assise dans la neige… J’abandonne mes charges et me relève d’un bond, pour me frotter une partie de l’anatomie que la dignité m’empêchera de détailler davantage. Tant pis pour mes pieds, tant pis pour l’eau propre qui s’est déversée lors de ma chute, et tant pis pour l’état de la neige. Je marche jusqu’aux arbustes et y déverse le seau plein de sang. Le sinistre flot écarlate disparaît dans les branchages. Frisson. Je retourne sur mes pas pour ramasser l’autre seau, vide, et me hâte de regagner le sentier. Il n’y a toujours personne dehors. Je cours jusqu’à la maison alors que la morsure du froid me talonne jusque dans les chairs.

Ma pauvre Hanako, il doit faire tellement froid là-haut !

 

J’ouvre le panneau qui ferme l’entrée et me jette à l’intérieur. La chaleur m’enlace ; je me sens comme un oisillon dans son nid douillet. Le craquement des braséros, l’odeur du charbon… Ma place offre quelques avantages. Pourtant, je ne dois pas traîner : mes pieds étalent la neige fondue dans mon sillage. Si Akemi me voit, je suis bonne pour une sacrée correction ! Débarrassée de mes seaux, je me munis à nouveau d’une serviette. Et je frotte, je frotte, inlassable, sur le parquet des couloirs que j’ai empruntés. Mes genoux me maudissent. Je reste sourde à leurs suppliques. J’aimerais presque leur intimer de garder le silence, ils me…

Non, ce ne sont pas eux qui crient.

 

Des éclats de voix : une discussion en provenance des quartiers du chef, tout près de mon passage. Malgré le panneau fermé, je les entends très bien ; la tension est palpable. Je m’approche, toujours à quatre pattes…

— Je ne suis pas sûr que vous compreniez, constate Jirô Kaerizaki.

— Les démêlées entre les clans ne sont pas notre priorité, proteste une seconde voix (je reconnais Maseo, celui avec qui parlait le chef lors de la cérémonie de thé que j’ai… investie). Est-ce bien sage de nous immiscer dans ces luttes ?

— Seigneur, intervient à son tour Shôkichi, avec tout mon respect, les craintes de Maseo sont fondées. Nous ne pouvons nous permettre d’envoyer des renforts hors du village alors que les Ichibashi complotent à nouveau contre nous.

— Si nous n’agissons pas, nous perdrons nos alliés à Nagasaki, messieurs.

— Nagasaki ? Ce trou de pêcheurs miséreux ? peste Maseo.

— Maseo, surveillez vos paroles.

— Vous l’ignorez peut-être, déclare Jirô avec roideur, mais Nagasaki a bien profité du commerce avec les étrangers. Le village a prospéré, il est devenu le principal point d’entrée des navigateurs.

— Quel rapport avec nous, Seigneur ? demande Maseo.

— Certains marchands étrangers semblent très friands des « curiosités », des « merveilles » qu’ils pourraient trouver dans nos cultures et sur nos terres. Ils se procurent tout et n’importe quoi, parfois au prix fort, et surtout au mépris des lois.

— Cela ne ressemble guère aux Chinois.

— Je ne parle pas des Chinois, Maseo. Je parle des étrangers de la lointaine Europe, ceux que l’on appelle les kirishitan[1]. Nous avons découvert que certains d’entre eux s’intéressent à notre village. Au sanctuaire de l’Étoile, plus précisément.

La nouvelle plonge la petite assemblée dans une chape autrement plus glaciale que la neige à l’extérieur. Je suis toute ouïe, ma salive s’accumule dans ma bouche tellement je n’ose déglutir.

— Vous comprenez, maintenant ? demande le seigneur Kaerizaki. Je n’agis pas uniquement pour préserver le clan Ryuzoji. Mon unique but a toujours été la préservation de notre bien le plus précieux.

— Pourquoi ne pas envoyer notre agent ? interroge Shôkichi.

— Telle est la raison de cette réunion, messieurs. Après plusieurs semaines sans nouvelles, mes éclaireurs l’ont finalement retrouvé…

Ce vieux Jirô et son goût pour les surprises…

— Il était à la dérive dans une rivière, à la lisière du domaine Ichibashi, lâche-t-il enfin.

— Il a été démasqué ? s’enquiert Maseo.

— Et torturé avec un goût certain pour la cruauté.

— Nous avons perdu notre meilleur atout, constate sentencieusement Shôkichi. Qui sait ce qu’ils ont pu apprendre de nous ?

— Vous aurez donc compris, messieurs, l’importance de la situation, conclut Jirô. Ses derniers communiqués laissaient soupçonner une connivence entre les Ichibashi et certains kirishitan débarqués à Nagasaki.

Je déglutis avec toute la discrétion dont je suis capable ; cela sonne comme une avalanche dans mes oreilles. Moi qui le pensais replié sur lui-même, jamais je n’aurais soupçonné Jirô de mener une politique aussi complexe. Surtout en ce qui concerne les étrangers… Je me concentre davantage sur mon ouïe, tandis que Maseo reprend ses questions :

— Que pouvons-nous faire, si ce n’est envoyer un autre espion pour glaner des informations et agir en conséquence ?

— Leur formation est longue et difficile, explique Shôkichi. Peu de personnes ici ont, malheureusement, l’étoffe d’endosser une telle charge.

— Si nous prenions un soldat dévoué ?

— Il nous faut quelqu’un de rusé et discret, qui sache ne pas se faire remarquer – pas comme ces outres à vin de riz qui gardent nos portes et nos champs, général Maseo.

— Vous m’insultez !

— Messieurs, s’il-vous-plaît, intervient Jirô.

Les deux subalternes se taisent et marmonnent des excuses. Je les imagine en train de s’incliner devant le chef, forcés d’étouffer la rancune au fond de leur cœur.

— Shôkichi, reprend-il, n’avez-vous donc personne à proposer ?

— Il y a notre agent précédent, mais…

Maseo s’emporte de nouveau :

— Vous n’êtes pas en train d’envisager sérieusement de faire appel à elle ?

— Ses compétences sont indéniables, se défend le bras droit de Jirô.

— Je ne parle pas de ses compétences, enfin ! Je parle des raisons pour lesquelles elle a été mise au ban : il semble qu’entre les étrangers et le clan Kaerizaki, elle ait déjà choisi son camp !

— Maseo !

— Seigneur, ce serait totalement inacceptable, proteste le général. Si jamais nos alliés venaient à l’apprendre, ils nous cracheraient aux pieds. Le déshonneur serait…

— Seigneur, coupe Shôkichi, la décision vous revient. Je comprends les implications d’une telle proposition, mais nous n’avons pas d’autres options.

— Je vous ai entendu, messieurs.

— Que décidez-vous ? interroge Maseo.

— Je dois en référer à Maître Tôkaze avant de prendre une décision.

— Au Maître ? Mais…

— Seigneur, objecte Shôkichi, c’est au chef de clan d’accepter ou non un tel choix.

— Oui, mais… je… Je dois au préalable m’entretenir avec lui pour… soupeser tous les éléments. Ce sera tout, messieurs, au revoir.

 

Congédiés, les deux hommes ne vont pas tarder à sortir. Je me lève et décampe aussi discrètement que possible. Mon cœur est sur le point d’exploser :

Un « agent »… « Elle »… Le déshonneur et les étrangers…

Ma mère cache décidément bien des secrets.

 

***

Un pied nu vient me tâter le visage sans délicatesse.

— Réveille-toi, limace, le Soleil se lève dans une heure.

Une servante ; j’émerge trop lentement pour la reconnaître à sa voix. Ça s’agite autour de moi, ça s’habille et ça jacasse. Partager un dortoir avec ces pies, quel plaisir…

Je suis fatiguée. J’ai toujours su accuser le coup de ma lassitude : l’esprit peut sombrer, le corps jamais. Mais là, c’est différent. Je travaille plus que pour ma peine : j’allège le fardeau des autres servantes, j’accomplis certaines de leurs tâches à leur place, je fais tout pour leur être agréable. Pas par gaieté de cœur, non. Par intérêt.

 

J’ai quelque chose à savoir.

 

Akiko ne me dira rien. Elle ne m’a jamais rien dit. Comme toujours, je vais devoir apprendre par moi-même. À la force de ma volonté, j’irai glaner la connaissance, once après once, jusqu’à franchir par la lumière de mon savoir les ombres qui voilent mes origines. L’épreuve sera ardue, je le sais, mais jamais je ne…

— Je rêve ou tu me regardes m’habiller ?

— Q-quoi ?

Fubuki. Un an de moins que moi, mais déjà plus de carrure. Elle joue les filles fortes, les dominatrices. Elle me tire dans l’instant présent alors que j’avais le regard dans le vide, à peine relevée de la mauvaise natte qui accueille ma carcasse.

Elle s’approche ; nous ne sommes plus que deux dans le dortoir.

— Ne lève pas tes sales yeux sur moi, bâtarde, crache-t-elle.

Je baisse le regard : elle doit me croire soumise.

— Lève-toi, maintenant.

Je m’exécute. Avec sa demi-tête de plus et mon visage incliné, je ne vois que ses…

— C’est ça que tu veux, c’est ça ? lance-t-elle sans finesse.

Elle me prend la main, fort, pour l’amener jusqu’à son sein. Je rougis, gênée, je tente de me dérober.

*Claque !*

Sa gifle me sonne plus que celles d’Akemi… Mes mèches voilent mes yeux.

Reste calme, Kagerô. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer.

Comme tant d’autres…

Je sais.

— Habille-toi, souillon, ordonne Fubuki. Ce matin, tu t’occupes des commodités.

 

***

Le crépuscule tombe sur le village Kaerizaki. Pour mon corps, il est déjà là depuis longtemps. Les seules forces qui me tiennent debout sont celles de ma volonté. L’entretien des braséros, le rafraîchissement des nattes, le nettoyage des sols et j’en passe : j’ai travaillé comme quatre aujourd’hui. Je déambule dans un couloir, en lutte pour chaque pas de plus…

On m’attrape par les épaules, on me retourne sans ménagement : Akemi.

— Kagerô, tu vas m’écouter, petite sotte ? Je t’ai couru après dans la moitié de la maison !

— Pardon…

— Fubuki m’a appris que tu devais servir les repas du soir, apparemment vous vous êtes arrangées, grogne-t-elle.

Elle n’a pas l’air d’apprécier que ses plans du service soient modifiés derrière son dos.

— Quoi ? Mais…

— Ne geins pas auprès de moi comme ça. Je ne sais pas ce que tu manigances, toi, mais tu as intérêt à ce que le travail soit fait. Tu devrais déjà être aux cuisines !

Et c’est reparti…

 

Le commis de cuisine – un gamin – sursaute quand il me voit arriver. Il dresse ses ustensiles, comme pour se défendre.

— Doucement, je viens juste chercher les plats ! lancé-je, surprise, mains levées en signe de paix.

— Déguerpis, esprit, il n’y a rien pour toi ici !

— Qu’est-ce que tu baves, morveux ? finis-je par m’énerver.

Il semble se rendre compte de sa méprise. Son regard s’adoucit et il pose ses armes improvisées. Je passe une main sur mon visage, au comble de la lassitude.

— Oh, pardon, lâche-t-il, en te voyant j’ai cru qu’un fantôme venait voler à manger.

— Je manque de sommeil, c’est tout.

Bâillement.

— T’es tout seul ? demandé-je après une idée subite.

— Pour le moment, oui. Les autres prennent leur repas, ils m’ont laissé ici pour la distribution.

— Quand tu les vois, tu écoutes les soldats ou les chefs parler entre eux ?

— Non.

Je prends un ton menaçant :

— Tu en es sûr ?

— O-oui. Enfin, non j’veux dire, je les écoute pas, tente-t-il en rougissant.

— Tu sais, ça m’arrive aussi.

Une petite tape sur l’épaule pour le taquiner. Il baisse les yeux, embarrassé. Je reprends mon investigation :

— Par hasard, t’aurais pas entendu parler de Nagasaki ?

— Si, c’est là où on envoie une partie du thé vert.

— C’est tout ?

— Oui.

— Et les Ichibachi ?

— Eux, c’est de la crotte de chien, les soldats y disent.

— On le dit tous. T’aurais pas entendu parler d’un agent, aussi ?

— Un « nageant » ? rumine-t-il en se grattant la tête.

— Oui.

— Non, ça m’dit rien.

Quand je lui demande qui d’autre pourrait me renseigner, il me parle des garçons de la maison – ce gros porc de Yoshito – ou des servantes. En ce qui concerne ces dernières, mes recherches sont déjà lancées. Je pars avec des plateaux-repas, dans mes mains ouvertes et sur mes avant-bras tendus. Leur fumet torture mes papilles : poisson, riz et soupe de haricots de soja. Famille Kaerizaki, soldats dans la caserne, soldats de garde, je visite beaucoup d’habitants pour leur donner les mets avant de repartir en chercher d’autres. Ces allers-retours mettent mon estomac au supplice. J’avance de plus en plus lentement, comme si la nourriture que je charrie drainait mon énergie…

— T’as pas encore fini, toi ?

Fubuki, qui m’intercepte au détour d’un couloir, alors que je viens chercher de nouveaux plateaux en cuisine. Appuyée nonchalamment sur l’encadrement d’une porte, elle me toise de toute sa hauteur. Il me faut quand même répondre :

— Il ne me reste que Shôkichi et le fils du Maître, et après j’irai servir le dortoir.

— C’est déjà fait, ça : les filles n’en pouvaient plus d’attendre. T’es vraiment lente, Yamaneko.

— Pardon, soufflé-je en baissant la tête.

— Allez, dépêche-toi. Les hommes importants attendent, tu aurais dû les servir avant de t’occuper des soldats.

— Mais, ils sont à l’autre bout de la résidence…

— On les fait pas attendre, c’est tout ! Si tu veux traîner, c’est avec les soldats.

— Désolée, je ne fais pas le service d’habitude.

— Oui, c’est très gentil de ta part de l’avoir fait à ma place.

C’est peut-être le bon moment, vas-y !

— Fubuki, je peux te demander quelque chose ?

— Quoi ?

— Tu… tu entends les hommes parler de l’extérieur du village, quand tu les sers ?

— Oui.

— Qu’est-ce qu’ils disent ? osé-je enfin.

— Écoute, ma petite…

D’un doigt sous mon menton, elle me relève doucement la tête jusqu’à pouvoir river ses yeux brillants dans les miens. Sa voix n’est plus cassante comme une chute de pierres, mais soufflante comme le vent dans les arbres :

— Si tu veux savoir ce que les hommes ont à dire, tu fois faire comme moi.

— C’est-à-dire ?

— Passer du bon temps avec eux, susurre-t-elle.

Elle conclut ses mots en agrippant fermement mes hanches pour m’attirer à elle. Soudain, je comprends… Je comprends son attitude – sa façon de minauder devant les hommes –, je comprends leur regard tombant, leurs gestes lourds pour me retenir alors que j’apportais à manger, leurs injonctions de rester auprès d’eux…

Ce carcan me dégoutte !

Je lance mes deux bras en bas et les écarte du même coup, pour me défaire de l’emprise de Fubuki. Je n’ai pas le temps de me jeter en arrière : déjà elle me prend à la gorge et serre ses doigts.

Elle n’attendait que ça.

— Alors ça y est, tu te révèles enfin ? crache-t-elle.

Tout en maintenant son étau, elle me pousse jusqu’à me plaquer contre un pilier de bois. J’étouffe…

— Tu me détestes, n’est-ce pas ? Tu voudrais me faire la même chose qu’à Urumi ?

Je tousse, j’essaye de me débattre. Sans succès.

— Méfie-toi, petite souillon, on t’a à l’œil. Je ne sais pas ce que tu veux de nous, mais tu n’auras rien.

Elle me lâche. Ma poitrine n’a que le temps de s’ouvrir en grand ; je reçois la seconde suivante son genou dans mon bas-ventre. Agonie. Douleur…

— Salope ! sifflé-je entre les gouttes de sang.

Pliée en deux, je m’écroule dans le couloir. Elle appuie son pied sur ma gorge.

Qu’est-ce que…

Les choses prennent une tournure que je n’attendais pas ; les filles ne me portent pas dans leur cœur, je sais… mais celle-ci veut vraiment me tuer !

— Je vais mettre fin à ta misérable vie, Yamaneko. Personne ne te regrettera…

Qu’elle ose, je ne regrette rien non plus !

Fubuki augmente la pression sur ma trachée. Mon corps tressaille, je gratte le parquet de mes ongles tandis que ma bouche hoquette dans le vain espoir d’absorber un dernier filet d’air. Une douleur me traverse le crâne en vrillant comme un vol de sauterelles. Des mouches dansent devant mes yeux et bourdonnent dans mes oreilles. Mes pensées s’égarent :

Des insectes, en cette saison ?

Le visage de la garce qui me tue semble s’éloigner, tout comme le couloir qui nous abrite. Les ténèbres m’entourent :

je serai bientôt dans leurs bras…

 

Soudain, une série de bruits étouffés – une cavalcade de petits pas. Le sol vibre sous mes cheveux. Ma tortionnaire tourne la tête et évite une salve de baguettes de bois, celles qui servent à manger le riz. Le pied se retire de ma gorge.

 

Respiration !

 

J’inspire, je tousse, j’inspire de nouveau. Fubuki me jette un dernier regard haineux avant de s’en aller, sans un mot. La suite n’est que confusion. Le petit commis de cuisine me relève ; ses lèvres bougent, mais je ne l’entends pas. Il me prend par la main et me traîne jusqu’à son office. Je me laisse faire. Je suis assise… Il me tend quelque chose.

Ma langue me brûle !

— Qu’est-ce que c’est que ça ? m’étranglé-je.

— Du vin de riz, répond le gamin. Je savais que ça te rendrait des forces.

Installé à côté de moi, il joue avec ses pieds.

J’ai vraiment bu toute cette coupe ?

— Comment tu t’appelles ? demandé-je.

— Taku. Toi c’est Yamaneko, c’est ça ?

— Mon vrai nom, c’est Kagerô.

— Pourquoi ils t’appellent comme ça, alors ?

— Quand je suis née, on m’a abandonnée dans la forêt. J’étais vouée à la mort, personne n’était là pour me secourir. Mais, finalement, une créature a eu pitié de moi. C’est un chat sauvage qui m’a protégée et nourrie pour que je garde mes forces, jusqu’à ce que quelqu’un me retrouve.

— C’est pas vrai ? s’émerveille Taku, les yeux comme deux lunes noires.

 

Le vin m’a réchauffée et m’a donné des forces. J’ai encore deux plateaux en main quand j’arrive devant les quartiers de Shôkichi. Je m’agenouille à l’entrée et en dépose un pour plus tard – celui d’Hoshino –, puis ouvre le panneau et entre à l’intérieur. Le bras droit du chef de clan ne m’entend pas, assis en tailleur devant son bureau. De dos, sa silhouette m’est auréolée par les bougies illuminant les écrits qu’il consulte, tout en marmonnant. Je reconnais son chignon. L’atmosphère est épaisse ; la concentration de l’homme semble le confiner dans un cocon dont il est le seul maître.

Ce n’est pas le moment idéal pour lui parler de ma mère, apparemment.

J’avance pour déposer les mets à côté de lui. Je pensais laisser le plat et me retirer aussitôt, mais Shôkichi semble d’un autre avis : il m’attrape la main, me place un couteau sous la gorge dans le même mouvement. Ralentie par l’alcool de riz, je ne songe même pas à me débattre. Ma surprise se fond avec la sienne. Ses yeux s’écarquillent, il ouvre grand la bouche avant de s’étonner :

— Tu es déjà là ? Mais comment…

Puis, enfin, il voit mes yeux. Son visage accuse une deuxième vague de surprise, figé comme un masque de théâtre.

— Oh, c’est toi, constate-t-il. Yama… Kagerô, c’est ça ?

— La fille d’Akiko, monseigneur.

— Oui, je vois, tu lui ressembles beaucoup. Malgré…

— Malgré mes traits étrangers ? On me le dit souvent, commenté-je d’un ton amer.

— C’est un fait rare, mais pas toujours une fatalité, dit-il, les yeux dans le vague.

— Vous vous attendiez à la voir ?

— Pardon ?

— Ma mère.

— Pas du tout, qu’est-ce qui te fait dire ça ?

« Vous parliez d’elle quand je vous espionnais… »

À regret, je dois clore le sujet :

— Rien, c’est ce que j’ai pensé quand vous m’avez vue.

— Tu n’as pas à en savoir plus sur mes intentions, petite.

Sa voix est bienveillante, mais la sentence est ferme.

— Veuillez me pardonner, monseigneur, je n’étais pas à ma place, avoué-je en m’inclinant.

— Ce n’est rien, relève-toi.

Je m’exécute. Shôkichi semble soudain scruter mon visage, pensif. Les secondes s’égrènent, lentes comme un lever de Soleil. Il lâche enfin :

— J’ai bien connu ta mère, à l’époque où elle travaillait pour le clan. C’est vrai que tu lui ressembles.

— Merci, monseigneur.

— Elle était très douée. Mais elle a eu le malheur de commettre une erreur. Une erreur qui lui a coûté sa place.

— Je suis cette erreur, monseigneur, constaté-je, lasse.

— Non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Tu as… Tout va bien ?

Une série de vagues blanches me traverse la tête en sifflant. J’ai la tête qui tourne… Le constat sort de ma bouche sans que j’aie à y réfléchir :

— C’est juste un peu d’épuisement. Pardonnez-moi, monseigneur, j’en oublie ma place.

— Bois ça, cela te donnera des forces. Les soldats l’appellent leur « source de vitalité », ajoute-t-il d’un sourire amusé.

Il me tend une gourde ; j’avale d’un trait une grosse gorgée.

 

Eargh.

 

Du vin de riz, encore…

Je cache ma grimace.

— Merci, monseigneur. Permettez-moi maintenant de me retirer, je dois effectuer la fin du service.

Nous nous saluons, je me retire et ouvre le panneau pour sortir. Il m’interpelle une dernière fois :

— Kagerô. Ta mère a fait beaucoup pour le village, c’était quelqu’un de dévoué. Ne considère pas ta naissance comme un fléau : tu feras tôt ou tard sa fierté.

 

Le plateau d’Hoshino tangue dans mes mains

alors que j’approche de sa chambre.

Le couloir aussi, d’ailleurs.

J’ai l’impression de

peser aussi lourd qu’une charrette.

Je respire fort, je transpire.

J’ai aussi l’impression de

parler toute seule.

Mais, dans ce cas,

qui me répond ?

— Entrez, parvient de l’intérieur une voix étouffée.

Je tombe à genoux et ouvre le panneau ; il glisse bien. J’entre avec mon plateau et piétine. La pénombre fait cligner mes yeux.

— Ah, c’est toi.

Je me retourne en vacillant – mon kimono me serre les jambes. Hoshino est caché dans l’obscurité, derrière un mur de l’entrée. Il y semble même incrusté, tel un esprit de bois. Le jeune homme rengaine son sabre, le pose négligemment et s’approche. Quelle fluidité dans ses gestes ! Un rayon de lumière me révèle son visage, impassible au possible. Je m’incline, m’agenouille à nouveau, laisse le plateau au sol. Une mèche de cheveux s’échappe de mon épaule et me chatouille la gorge. Mon estomac lâche une plainte ; je rabats mes mains sur ma poitrine dans l’espoir de le faire taire.

— Tu fais le service, maintenant ?

— C’est exceptionnel, marmonné-je.

— J’espère bien. Les rares fois où l’on t’attend, tu trouves le moyen d’arriver en retard.

Je me relève en un éclair, dans la ferme intention de lui signifier que…

 

que la prochaine fois, s’il…

 

s’il veut manger plus tôt, il n’a qu’à

 

 

aller…

 

***

Les marches de pierre sont toujours bien taillées.

Elles défilent, avalées par le vide, englouties par l’infini.

Aux bords de l’escalier, les lanternes flamboient écarlate.

Pas un souffle de vent.

 

Pourquoi je monte ?

J’aimerais te voir.

 

La forêt passe à toute vitesse.

Le lac et ses brumes de coton.

 

Je n’ai pas le droit d’être ici.

 

Bientôt, tu pourras.

 

Pourquoi ?

 

Car je t’y convie.

 

Il n’y a personne sur l’île.

Le sable ne s’enfonce pas.

Ni bruit ni odeur.

 

Où est Hanako ?

 

Est-elle si importante pour toi ?

 

Je donnerais ma vie pour elle.

 

Alors viens.

 

Sous le chaume du sanctuaire.

La pénombre, les rayons de lumière blancs traînent sur le sol.

Un couloir s’invite à son tour.

Détour, une chambre.

 

Hanako !

 

Elle dort.

 

La fillette reste paisible sous les caresses.

Elle sourit, « Koneko », remue.

Une position différente.

 

Elle va bien ?

 

Oui.

Est-ce qu’elle m’entend ?

 

Oui.

 

Hanako, je viendrai te voir. Je t’aime.

 

Il te faudra me rejoindre.

 

Où êtes-vous ?

 

La salle principale du sanctuaire.

Des psalmodies gutturales font trembler la fumée d’encens.

C’est le cri du silence qui fait vibrer le domaine.

 

Vous… c’est vous.

 

Un autel sur son trône de fumée.

Et à l’intérieur…

 

***

L’Étoile scintille encore sous mes paupières, comme si un soleil rouge allait y rester jusqu’à me consumer. Mes doigts agrippent fermement ma jambe alors que je me réveille.

Je sursaute : une main, sur mon épaule.

— Toi ? Mais…

— Tu vas bien ? demande Hoshino.

Pour la première fois, il affiche une émotion.

L’inquiétude.

— Je crois, oui. Où sommes-nous ?

— Toujours dans ma chambre.

— Qu’est-il arrivé ? demandé-je, trop habitée de mon rêve pour être surprise.

— Tu m’es tombée dans les bras.

Il n’a pas l’air de plaisanter, préoccupé comme il est. Je ne sais que répondre, lui que faire. Puis je m’aperçois que je suis allongée sur sa natte, sous une couverture. Le jeune homme fixe mes jambes. Mes questions décident de sortir toutes en même temps :

— Dans tes… Mais, qu’est-ce qu’on a…

— Tu as dormi. J’ai essayé de méditer pour passer le temps.

Les informations peinent à éclaircir mes pensées, obscurcies par les nuages qui grondent sous mon crâne.

D’où vient ce mal de tête ?

— J’ai bien dit « essayé ». L’alcool fait ronfler, Yamaneko, tu sais.

Cette fois ce sont mes arguments de défense qui tentent une sortie commune. Les syllabes roulent et s’entrechoquent, vacillent et s’effondrent : de ma bouche empâtée ne s’échappe qu’un babillage inepte. L’esprit aussi affûté que sa lame, Hoshino coupe court :

— Comment va ta jambe ?

— À pied, comme l’autre.

Il me décoche son regard comme on envoie un jet d’acide.

— La blessure à ta cuisse est-elle guérie ? insiste-t-il, plus dur.

— Oui.

— Complètement ?

— Oui. Tu veux que je te montre ? lancé-je par défi.

— Non, épargne-moi ça.

— Pourquoi ça t’intéresse ?

Le jeune homme regarde ailleurs, embarrassé. Serait-ce le regret qui voile ses yeux ? Le temps se recouvre d’un manteau de neige qu’aucun de nous deux ne semble apte à défaire. Soudain, des mouvements sourds nous viennent du couloir. Nous sommes le matin…

… et je dois travailler !

Il me faut faire vite.

— Hoshino, dis-je sans détour, le Maître tire son pouvoir de l’Étoile, n’est-ce pas ?

— Je n’ai rien à te dire.

— Tu le sais, toi. Je l’ai vue, c’est elle !

— « Elle » quoi ?

— Elle qui est à l’origine de tout. C’est pour ça que ma jambe a réagi à la fin de mon rêve.

— Quel rêve ? demande-t-il, perplexe.

— Je dois retourner la voir.

— Quoi, l’Étoile ?

J’acquiesce de la tête tandis que je me relève – heureusement, je porte toujours mon kimono. Hoshino se met debout à son tour. S’il semble ne pas tout comprendre, il me regarde néanmoins dans les yeux.

— Tu ne pourras pas, déclare-t-il.

— Comment ça ?

— Tu crois vraiment être arrivée là-haut par ton seul talent ? Par la seule force de ton courage ?

De nouveau ce ton sarcastique…

— Yamaneko, poursuit-il, les Gardiennes t’ont vue venir lors de ton ascension. Elles ont suivi ta progression, épié le moindre de tes mouvements. Tu peux remercier le Maître pour avoir eu la vie sauve : sans lui, jamais tu ne serais arrivée jusqu’au sanctuaire. Ton cadavre percé de flèches aurait repu les corbeaux, petite inconsciente !

Cette déclaration me heurte aussi durement que le plus dur des coups que j’aie pu prendre. Je vacille ; l’air me manque pour accepter cette vérité. Terrassée, je murmure :

— Alors toutes ces épreuves, tout ce que je croyais accomplir…

— Tu n’as réussi que parce qu’il l’a été ordonné.

— Pourquoi ?

Mes yeux me piquent. Est-ce leur couleur qui provoque cela ?

— Le Maître semble vouloir te garder en vie, à ma grande incompréhension.

— Tu le savais ?

— Pas au début. Et ça lui a coûté cher, ajoute-t-il difficilement.

— Comment va-t-il ?

— Il a été grandement affaibli par ta faute.

— Quand pourrais-je le voir ?

— Oublies-tu ta place ?

Excédé, Hoshino ne tarde pas à me mettre dehors.

Il a essayé de se montrer aussi sec et détaché qu’à l’accoutumée, seulement cette fois le cœur n’y était pas.

Il avait des choses à cacher. Et d’autres à oublier.

 

***

Quelques heures plus tard, Akemi apparaît au détour d’un couloir. Je me décale pour lui laisser le passage, mais elle semble avoir quelque chose en tête :

— Tu es là, ma petite, susurre-t-elle.

Je tente de poursuivre mon chemin, déstabilisée. Suite à mon absence de réponse, la vieille femme réitère son appel, étrangement calme :

— Kagerô, tu m’entends ?

Je la regarde dans les yeux, hagarde.

— Que fais-tu ? interroge-t-elle en souriant.

— Rien. J’allais…

— C’est très bien ; j’ai besoin de toi pour le service du thé, dans les quartiers de la famille Kaerizaki.

— M… moi, pour le thé ?

Ça n’est pas ce dont elle m’a chargée ce matin. Le service du thé est une faveur, c’est l’une des tâches les plus convoitées parmi les servantes.

— Les enfants de Jirô reçoivent leur leçon par le Maître aujourd’hui, il faut que tu…

— Le Maître ? coupé-je la vieille femme. Le Maître est ici ?

— Il vient pour éduquer les enfants du chef. C’est très important, Kagerô.

— J’y vais, lancé-je en partant aussitôt.

— Merci, ma petite.

Je n’arrive pas à le croire ; le Maître est ici et je vais pouvoir le voir. Peut-être lui parler ? L’attitude d’Akemi m’étonne, tout de même : lui aurait-on ordonné de me demander ce service ?

 

Passage en cuisine, où Taku m’a gentiment préparé des gâteaux pour accompagner le thé ; je le serre dans mes bras en échange. Il rougit, gêné, mais son regard est doux. J’arrive enfin chez le chef du village. Mes jambes tremblent et mon cœur bat bien trop fort.

Qui sait ce que j’y verrai.

Au début, je n’entends rien. Je m’agenouille devant le panneau qui ferme les lieux, tends l’oreille dans l’espoir de saisir quelque son au travers du papier. De légers grattements, le tintement d’un encrier que l’on visite et la course délicate du pinceau de calligraphie. Une petite toux, un raclement de gorge, puis…

La voix du Maître.

Je ne distingue pas tout, il semble parler de préceptes et de… de « véhicule » ? Il finit sa phrase et laisse le silence régner ; il doit m’avoir entendue arriver. J’incline mon visage, fais doucement coulisser la paroi et entre avec mon plateau. Une colonne de vapeur, libérée de la théière que je transporte, trace mon sillage. Personne ne prête attention à mon arrivée ; je me dirige vers une table basse, proche de l’assemblée, où je prépare le thé. Ils sont trois : le vieux précepteur et les deux enfants de Jirô. Le plus âgé a dix ans, le regard fier et la tête haute : l’étoffe d’un chef. Le plus jeune en a six ; il est adorable avec sa bouille ronde et ses oreilles écartées. Ils sont tous deux penchés sur une feuille blanche où, lentement, ils impriment en noir les sentences du Maître. Cette scène me fait l’effet d’un rêve éveillé : j’ai parfois pu assister à leur enseignement, mais toujours en les espionnant. Les dires du Maître, ces flots du savoir et de l’inconnu, m’ont toujours fascinée. Et je suis là, maintenant, à l’écouter :

— Avant d’atteindre l’éveil, il vous faut maîtriser les dix préceptes de la compassion, enseigne-t-il. Il vous faut vous efforcer de ne pas avoir de convoitise (les enfants notent au fur et à mesure), de vues fausses, de ne pas user d’animosité, de calomnies, de paroles inutiles, dures ou blessantes, fausses ou mensongères, de ne pas prendre ce qui ne vous est pas donné, de garder la maîtrise de vos sens, et vous efforcer de ne pas nuire aux êtres vivants, ni de retirer la vie.

Durant ce prêche, je vérifie l’intérieur de la théière : prêt à servir. Je remplis les tasses. Alors que le plus jeune écrit avec application, l’aîné lève la tête, vivement intrigué :

— Maître, je ne comprends pas. Comment pourrions-nous ne pas tuer, si nous nous entraînons au combat et à la direction de l’armée du clan ?

— Il s’agit d’un art de vivre, une philosophie qui doit vous mener à l’éveil. C’est une pensée de tous les jours ; si tu la suis bien, les évènements ponctuels auxquels tu feras face pour le clan ne devraient pas l’affecter. Si tu parviens à faire preuve de détachement, il n’y aura pas de conflit en toi.

— Maître, intervient le cadet, alors l’Éveillé ne veut pas que nous défendions l’Étoile ?

Sa voix innocente et la simplicité sur son visage me touchent au cœur, je manque d’en pouffer. Je baisse la tête, laissant mes cheveux masquer mon sourire, tandis que je dépose le thé à boire devant les trois hommes. Le précepteur reprend :

— L’Étoile est une divinité, son existence transcende celle des hommes. Si vous deviez tuer pour elle, comment qualifieriez-vous votre acte ?

Le cadet ouvre grand ses yeux, dépassé. Je dispose les gâteaux de Taku à côté des tasses, que les enfants grignotent machinalement. L’aîné tente une réponse :

— Par définition, tuer est un crime. Mais tuer pour le clan est pardonnable, dans la mesure où cela sert notre défense. Est-ce la même chose pour l’Étoile ?

— Tous les gestes réalisés pour l’Étoile sont des devoirs à accomplir, lâche gravement le Maître.

— Alors tuer pour l’Étoile est un devoir ? interroge le premier fils de Jirô.

— Quand cela est nécessaire, conclut le précepteur. Mais vous ne devez en aucun cas sombrer dans la noirceur de vos actes. Telle est la raison de votre enseignement des véhicules secrets, des paroles des mantras et des tantras. Vous pouvez ainsi purifier votre corps par des actions bienveillantes, une générosité sans réserve…

Les enfants se remettent à écrire sous la diction du Maître. Invisible aux yeux des hommes, je reste assise parmi les ombres. La séance se conclut bientôt ; les fils de Jirô saluent le sage avant de sortir de la pièce pour leur entraînement au combat. Lui reste assis, prétextant un besoin de repos pour ses vieilles jambes, tandis qu’il achève de déguster son dernier gâteau. Je débarrasse les tasses vides des deux frères, puis m’approche du Maître pour lui enlever la sienne. Toujours inclinée, je perçois son regard perdu dans le vague. Il semble plongé dans ses pensées profondes, une méditation que je n’ose interrompre. Je tends mes doigts vers l’anse du récipient…

Une main parcheminée me saisit le bras : la sienne. Je sursaute, lève la tête vers lui. Il plonge ses yeux dans les miens ; c’est la première fois. Sa barbe blanche frémit alors qu’il me pose la question qui scellera mon destin :

— Et toi, irais-tu jusqu’à tuer pour l’Étoile ?

 

***

 

 

« Regarde toujours dans la direction du Soleil levant et tu ne verras jamais l’ombre derrière toi »

(Proverbe japonais.)

 



[1] C’est ainsi, au XVIe siècle, qu’étaient nommés les chrétiens au Japon. [retour]

 

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