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Julien Willig

vendredi 18 mars 2016

Les Survivants de l’Après-Minuit, I - L’Immortelle

Chapitre 8 : Une ombre aux airs de déjà-vu

15e jour croissant, 1ère lunaison, année 427 prime.

Vallinor-la-Belle, Vallée du Sillage, Prima Vode.

 

 

Le crépuscule étendait son voile au-dessus de la ville. Si, d’ordinaire, on pouvait voir les étoiles percer son maillage fin, les lumières embrasaient les rues de Vallinor en ce soir de la Première Pleine Lune. La frêle membrane de calme qui isolait les groupes de badauds – de plus en plus nombreux – ne cessait de vibrer sous une excitation grandissante, prête à éclater. La fête approchait.

 

« Alex (6) ».

Alice soupira et ouvrit les nouveaux messages dans son T.D.M. :

 

« Tu as vu Nara aujourd’hui ? »,

« Al, répond. Tu sais ce qu’elle fabrique ?  »,

«  Je suis intrigué par ce que peut faire Nara, elle ne nous tient au courant de rien… »

 

Et d’autres formules, mais toujours la même question depuis plusieurs heures. Premièrement, la jeune femme n’avait aucune idée de ce qu’avait pu faire sa tante aujourd’hui. Ensuite, elle s’en fichait pas mal. Et, enfin, qu’est-ce que ça peut foutre à Alex ? Alice saturait de ces questions. Visiblement, il ne prenait pas ses « non » et « je ne sais pas » pour des réponses satisfaisantes, aussi elle ne se fatiguait plus à répliquer.

 

— Un problème ? demanda Nicolas Tocastre à côté d’elle.

Elle avait presque réussi à l’oublier jusqu’à ce qu’il intervienne. Depuis combien de temps faisaient-ils le planton côte à côte, devant l’estrade vide dans leur dos, face à une place qui se remplissait petit à petit ?

— Non, répondit-elle d’un ton qu’elle voulut sans réplique.

— Alors range ton T.D.M. et compose-toi une figure normale – si tu en es capable. Ce n’est pas le moment de nous faire remarquer. D’ailleurs, qu’est-ce que tu fais avec ça ? Le règlement nous interdit de le porter pendant les heures de service.

— Oh, vraiment ? répliqua-t-elle d’un ton piquant en lorgnant sur le poignet du jeune homme. J’imagine que certains parviennent tout de même à s’arroger ce petit privilège.

Tocastre grimaça et rajusta sa manche pour cacher sa propre machine.

Un point partout.

 

Voilà. Alice enrageait de nouveau de devoir rester immobile ici, aux yeux de tous, en compagnie de l’être qu’elle devait abhorrer le plus sur Terre. Et la foule autour d’eux, mouvante comme un membre unique. La jeune femme avait l’impression d’être au cœur de la ville, la Place de la Fontaine en guise de cage thoracique. À bien y réfléchir, c’était le cas. Vallinor n’était pas seulement le cœur de la Vallée du Sillage, elle en était aussi sa tête ; le point culminant de la contrée aux vertes vallées.

Autrement dit, du monde.

Alice savait que tout Prima Vode enviait le faste des fêtes de « la Belle » au-dessus des nuages. Nombreux ceux des cités éloignées qui auraient donné cher pour se retrouver ici. Pourtant, constatait la recrue avec lassitude, elle « traînait » ici tous les jours, si bien qu’elle pourrait décrire l’endroit les yeux fermés à quiconque lui demanderait :

« Imaginez un carré parfait, dirait-elle. Un carré aux pavés couleur de montagne, comme les deux bras qui entourent notre chère Vallinor. Ce joyau en pierre taillée est serti dans un écrin circulaire, brun comme la tuile et rose comme la brique : c’est le grand centre de la ville, le boulevard Rosalie-Viguier. Il est incontournable pour qui souhaite se rendre Place de la Fontaine.

Si vous veniez du nord, vous descendriez l’allée Ambroise-Hautcastel jusqu’au château. Il ne subsiste de celui-ci qu’un rempart, désormais habité, qui délimite la place ; vous le franchiriez en passant sous son arc imposant. Mais avant, vous lèveriez sûrement la tête sur la tour de l’horloge qui le couronne, un fantastique bras de pierre levé au ciel pour montrer sa bague à aiguilles.

Arriver à l’est ou à l’ouest serait comme regarder dans un miroir : vous longeriez les bords du rempart jusqu’aux angles nord-est ou nord-ouest pour retrouver l’un des « jumeaux de marbres ». Car ces deux côtés de la place sont bordés par un bâtiment semblable : un fier titan faisant face à son reflet barlong. Tout y est identique, de l’avant-corps de colonnes en marbre incarnat, au centre, soutenant l’imposant fronton triangulaire de l’entrée principale, aux deux ailes percées de rangées de fenêtres serrées sur trois niveaux. Seules les bannières, le long de leur façade ouvragée, pourraient alors différencier la fonction de ces édifices. À l’est flottent le pourpre et l’or de l’Armée du Sillage : vous verriez le siège du Commandement et de l’Académie militaire. À l’ouest rivalisent les drapés outremer des défenseurs de l’harmonie et de la culture, l’Aube Nouvelle.

Les angles sud de la place vous feraient déboucher au côté du « Crâne » ; la tour du Conseil. Si, en face d’elle, la tour de l’horloge est un bras pourvu d’une montre, alors celle du Conseil est une tête dressée vers l’horizon. Ses deux ailes, aux appentis descendant vers l’extérieur, sont les épaules qui la soutiennent tandis qu’en son sommet un encorbellement détache sa silhouette de son cou. Voici le Crâne : le cerveau de Vallinor, le nid duquel le Conseil plonge son regard sage sur la ville qu’il dirige.

Car c’est ainsi que vit la Vallée du Sillage : toujours par deux. Les jumeaux de marbre et les deux tours, qui représentent à l’ouest l’Aube Nouvelle universelle et à l’est la force armée de la ville, puis au sud le Cerveau de Vallinor, et enfin au nord le Temps que l’Après-Minuit nous a laissé.

Mais ce n’est pas tout. En sortant d’un de ces formidables bâtiments, vous ne manqueriez pas de remarquer certaines dalles crème disposées au sol. Elles dessinent une spirale parfaite, l’incarnation d’un astre céleste ou de quelque autre entité nébuleuse qui, si vous la suiviez, vous mènerait en son centre, le noyau même de la cité. Alors, vous la verriez.

La Fontaine de Vallinor.

Vous arriveriez devant un large bassin circulaire, au pourtour de cuivre. Si vous aviez la curiosité de prêter attention à ses reliefs, vous y constateriez des gravures narrant l’histoire de la fondation de la ville. Dans les vagues de la source, ce sont les créatures de l’Écrin sauvage qui crachent les flots, de divers poissons en allant jusqu’aux gibiers, sans oublier nos terribles ours. Mais l’essentiel de la Fontaine se trouve dans la sculpture qui lui donne son nom : celle de Vallinor. Au milieu des eaux trône une statue de bronze patinée de noir. Celle d’une jeune fille au visage doux, juvénile, autour duquel cascadent de longs cheveux. Elle est perchée de ses deux pieds sur un bloc rocheux à la texture grossière, un non finito qui contraste habillement avec la peau lisse de la fillette. Ses deux bras sont tendus le long du corps, légèrement écartés au niveau des hanches. L’innocence de ses traits est rompue par ses paumes, tournées vers l’avant, en un geste d’impuissance tragique.

Bien sûr, vous vous demanderiez pourquoi une représentation aussi sombre, au centre d’une ville aussi rayonnante.

« Vallinor n’oublie pas », vous répondrait-on. »

 

Enfin, ça c’est la théorie.

Toute à ses pensées, Alice sortit de sa poche un des biscolats qu’elle avait achetés au Comptoir à victuailles, alors que les autres se rassemblaient pour les préparatifs de la parade. Elle se remémora l’air jaloux de Craig, Angus et les autres : dispensée malgré elle de la prestation des recrues pour ce soir, elle avait pu s’octroyer ce petit plaisir avant de rejoindre son poste : l’estrade érigée devant la tour du Conseil.

Je doute que les vétérans de la guerre de désalliance acceptent que les derniers conflits soient passés sous silence, au profit d’un rapprochement hypocrite avec Norcastrie. Ce qui m’étonne, c’est qu’on n’entend plus parler d’eux depuis…

— Eh m’dame, qu’est-ce’ tu manges ?

— De quoi ? se réveilla Alice.

On lui tirait la manche, elle tourna la tête. Un bout de chou rivait ses yeux clairs dans les émeraudes de la jeune femme. Ses boucles châtain ne parvenaient pas à dissimuler son ravissant teint de lait, ni la rondeur de son visage poupin. Un sourire auquel il manquait une dent ou deux : il ne devait pas avoir plus de huit ans.

Trop mignon.

— C’est moi qu’t’appelles « m’dame » ? répondit la recrue.

— Bah ouais.

— C’est pas très gentil, ça.

— T’aimes pas qu’on te dise que t’es une dame ? s’étonna le bambin.

— Non, je préfère qu’on m’appelle par…

— Eh, Flammèche, qu’est-ce que tu fabriques encore ? Le périmètre est interdit aux civils.

Si on n’était pas en public, je t’en aurais déjà collé une, Binoclard !

Le petit rit à la mention du surnom voué à ridiculiser Alice.

— Désolée gamin, tu vas devoir t’éloigner, lâcha-t-elle à contrecœur.

— J’peux avoir à manger ?

— Bon d’accord, tiens.

Elle lui céda un de ses précieux biscolats. Le petit la remercia avec un sourire à faire fondre le bronze de Vallinor, avant de disparaître dans la foule en expansion. Mais la statue n’avait rien vu de tout ceci. Plantée au milieu du maelstrom humain qui envahissait la place, elle tournait le dos à l’estrade de bois sur laquelle devaient intervenir les politiciens et les animateurs de la soirée. Microphones et drapeaux attiraient le regard des spectateurs, la pauvre fillette sur son trône de pierre n’était ici qu’un obstacle à la vue des plus éloignés… ou un perchoir, pour les moins respectueux.

Le seul moyen de rendre cela plus grossier aurait été de suspendre des banderoles sur la sculpture elle-même.

Voilà ce que gardaient les recrues Fendar et Tocastre : un assemblage de planches destiné à élever les plus gros égos de la ville. Les deux jeunes gens se tenaient au pied de l’édifice, plein sud. Leur tâche était simple : veiller à la bonne tenue des distances de sécurité. Ils n’étaient pas les seuls, bien entendu. Mais, malheureusement pour la jeune femme, ils étaient au premier plan.

 

***

— C’est pas vrai, tu as vu ce monde ! s’exclama Alexandre.

Il s’était forcé à employer un ton léger et entraînant, mais cela ne suffit pas à obtenir une réponse de sa compagne d’infortune. Il n’avait pas revu Gabrielle depuis sa rencontre avec son père. La retrouver dans les couloirs sans fin du siège de l’Aube Nouvelle n’avait pas été une mince affaire. Elle n’avait accepté de le suivre que par devoir, mais restait aussi froide et silencieuse que les colonnes autour d’eux.

C’est en sortant du bâtiment de marbre qu’Alexandre avait constaté l’immensité de la masse de gens présents. On ne pouvait plus alors parler de regroupement de personnes : tous ces citoyens n’étaient devenus « qu’un », la bouche et l’œil, le juge auquel les deux jeunes gens allaient devoir faire face.

Ils sont bien plus nombreux que les années précédentes. Le Conseil a dû mettre le paquet. Peut-être pour appuyer l’initiative du Lotus blanc ? Que l’Aube nous gagne, on va devoir passer devant eux…

C’était bien simple : les pavés de la place n’étaient plus visibles. Chaque mètre carré était occupé par des civils. Çà et là, des Gardes vallinoriens tentaient de garantir le maintien des cordons de sécurité. La tâche la plus ardue était de maintenir le couloir de sécurité pour le défilé militaire : « de l’espace vide, disaient les yeux de la foule, allons-y ! » Des écrans géants étaient disposés aux « endroits stratégiques » – autrement dit, partout où il était possible d’en accrocher –, même si, pour l’instant, seule une version animée de l’emblème de la cité était affichée. Avec eux, des enceintes diffusaient de la musique pour faire patienter le peuple. Le jeune Fendar n’était pas un expert, mais il reconnut quelques morceaux, du fantasque compositeur Charles-Albéric d’Ambroisie Sylvestre aux artistes plus récents, comme Laurianne & les Malukian, ou la très estimée Lisis Bleuenn. Plus surprenant, il distingua également le rock du jeune groupe Mirage.

Je me demande qui ils ont engagé pour diffuser tout ça ; Al serait contente.

— J’espère qu’on pourra voir ma sœur de là où on sera, tenta Alexandre avec un sourire.

Gabrielle acquiesça dans le vague.

J’ai compris, je n’insiste pas.

L’attente avant leur entrée en scène promettait d’être longue… Perchés sur les marches d’entrées de l’Aube Nouvelle, les deux jeunes bénéficiaient d’une vue plongeante la masse grouillante. Tous les regards semblaient converger en un seul point : l’estrade vide érigée sous la protection du Crâne. Les bannières flottant au-dessus des planches lui donnaient un air encore plus bigarré que lors des années précédentes : aux couleurs militaires de Vallinor ainsi qu’à celles de l’Aube Nouvelle se joignait la bande blanche, ceinte d’un vert pâle, du Lotus blanc.

L’existence de cette organisation allait être annoncée ce soir, la plèbe n’en savait encore rien. Au poids de l’excitation dans l’air se mêlait le picotement de la curiosité. Alexandre, par ses motivations et sa relation avec Daryl Marcellin, était dans la confidence. Mieux que ça, il allait bientôt participer à la marche de cette nouvelle structure en tant que stagiaire. Dans une cité sous les griffes rivales des autorités claniques, cette incursion dans une entité politique, bien que parallèle, était une aubaine !

Calme-toi, Alex. À t’écouter, tu lancerais la prochaine révolution.

Ah ah, t’es rigolo de te parler tout seul.

Allez, arrête maintenant.

 

Le jeune homme apprécia la mise en valeur de l’estrade pour le passage des politiciens. Le seul écueil… c’est qu’il allait devoir y monter aussi.

— Je commence à avoir la trouille, confia-t-il. On va être jetés en pâture à toute la Vallée du Sillage.

— Hm, répliqua Gabrielle.

— C’est pas que j’ai pas envie de participer : ce n’est pas nous que l’on regardera. Mais tu imagines…

Alexandre mima le fait de trébucher, moulinant l’air comme pour se rattraper avant d’étreindre une colonne qui resta de marbre. Il fut récompensé par un sourire discret, ainsi qu’une étoile filante sur les prunelles d’aube de son amie.

— Tu te sens comment, toi ? poursuivit le jeune homme.

— Le monde ne me dérange pas. Ce n’est pas ça le problème…

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Gabrielle baissa le regard. Le rose qu’Alexandre avait réussi à faire remonter dans ses pommettes s’affadissait à nouveau.

— C’est toujours la même chose, Alex. Je préfère ne pas parler de ça maintenant.

Le jeune homme acquiesça gravement. Intrigué, il la regarda s’asseoir sur une marche et farfouiller dans son sac de tissu à bandoulière. Elle en sortit une tablette rectangulaire enveloppée dans du papier, qu’elle déballa sans cérémonie. Du chocolat. Elle en cassa un carré, rapidement avalé.

— Ça m’aide à aller mieux, expliqua-t-elle. Tu en veux ?

— Pourquoi pas.

Alexandre n’était pas goinfre comme sa sœur. Mais il profita de ce geste pour se rapprocher de Gabrielle et s’installer à côté d’elle. Leurs doigts s’effleurèrent quand il saisit l’aliment dans sa main ; il se retira vite et détourna le regard, gêné – tapoter du pied, faire quelque chose. Mais la jeune femme perdait ses ongles dans ses boucles blondes, et laissait le reflet de son âme dériver à l’envi sur les flots de la foule ; elle était ailleurs.

— Euh… Gabrielle ?

— Oui ?

Il fut perdu lorsqu’elle lui imposa la candeur de son visage : une bouffée d’air frais.

Trouve quelque chose à dire, grand cornichon.

— Tu connais le problème de l’oiseau migrateur ? tenta-t-il.

— Le problème de l’oiseau migrateur ? Non, qu’est-ce que c’est ?

— C’est… c’est qu’il ne se gratte que d’un seul côté.

L’aiguille de la tour de l’horloge semblait lui enfoncer un pieu dans le cœur chaque seconde écoulée, lourde comme un siècle. Alexandre mourait intérieurement.

— Alex, mais…

« Mais » quoi ?

— … Mais c’est débile ! éclata-t-elle d’un rire cristallin.

Détendus, ils restèrent assis là, à attendre que la Cérémonie de la Colonisation commence. Cette patience fut enfin tolérable, nourrie de discussions plus légères et d’une tablette de chocolat. Un ange passa, inaperçu.

 

— Alex, je…

— Oui, quoi ?

— Tu dormais ? s’étonna Gabrielle.

— Non non, pas… enfin… Tu disais ?

— Nara sera-t-elle présente à la Cérémonie ?

— Non. Tu sais, même si elle tient à cœur son rôle d’intercesseur entre l’Aube Nouvelle et le Conseil, elle préfère agir et rester dans l’ombre.

— C’est dommage, elle aurait été fière de se tenir là avec toi.

— Ce n’est pas grave. Je n’y tenais pas moi-même. Maistre Estampier est décidément bien facétieux…

— La faute à qui ? taquina la jeune femme d’un coude amical.

— C’est toi la faute ! Pourquoi tu voulais savoir ça ?

— Vous êtes proches, elle et vous deux ? Ta sœur et toi, je veux dire.

— Oui. Ça ne saute pas aux yeux, c’est vrai. Pourtant, elle n’a qu’Alice et moi. On est les enfants de son frère, mais elle veille sur nous comme si nous étions les siens.

— Alors pourquoi n’est-elle pas là ?

— Je ne sais pas, elle est partie depuis ce matin sans donner d’explications. Elle a dû rencontrer des gens pour l’Aube Nouvelle, d’après Godevin.

— Godevin ?

— Oui, pourquoi ?

— Ce même Godevin qui prétend que je ne suis qu’une « paire de seins sous hormones » ?

— Il n’a quand même pas… s’offusqua Alexandre.

— Si, il l’a dit. Si tu savais ce que ta sœur pense de…

— Je ne préfère pas, merci. Je suis désolé Gab, je tiens à ce que tu sache que je ne cautionne pas sa façon de penser.

— Je sais, tu es gentil.

— Vraiment ?

Gabrielle replia ses genoux et posa ses mains dessus, les yeux dans le vague. Ses doigts nerveux trituraient le tissu de sa jupe.

— Qu’est-ce que tu allais me dire ? interrogea le garçon.

— Je ne voulais pas que ça se sache, j’avais peur que personne ne puisse me comprendre. Mais vous…

Elle s’interrompit : des pas, derrière eux.

Elle et Alexandre se retournèrent, puis se relevèrent aussitôt. Ils étaient là : Charlotte Meriam, Trisha San Liana et Vilic Noran. Les éminents de l’Aube Nouvelle à Vallinor. Les jeunes gens leur adressèrent des salutations distinguées : le moment était solennel. Enfin, tous passèrent en revue leur tenue – lissé du vêtement, plis des cheveux – et se tournèrent vers la Place de la Fontaine.

— Êtes-vous prêts ? demanda Charlotte Meriam à ses deux poulains.

— Oui, affirmèrent-ils.

— Bien.

Mais les secondes s’écoulèrent. Puis plusieurs minutes à rester debout.

— Euh…

— Oui, Alexandre ? s’enquit Trisha.

— Qu’attendons-nous ?

— Ça, répondit-elle en pointant un écran du doigt.

 

***

Enfin, les choses commencèrent – Alice n’en pouvait plus ! L’emblème vallinorien s’estompa des écrans ; lui succéda une vue de l’entrée de l’Académie militaire. Une contre-plongée ouvrit le porche imposant tandis qu’au fond vibrait seul le peuplier de sa cour centrale ; une luette dans son gosier. Puis un grondement : celui d’un ensemble de baguettes sur des peaux tendues. Après les percussions tonnèrent les cors et les cuivres. La fanfare de la Garde rugit son hymne tandis qu’elle surgit sur l’écran, quittant son écrin pour investir la place. Les musiciens ouvraient la marche d’un pas tout militaire, tandis que le reste de la formation – des recrues et des engagés – suivait en cadence, épée à l’épaule.

Le corps d’armée se sépara en deux à la sortie de l’édifice : non pas une langue de serpent, mais bien une paire de bras pour enlacer la Place de la Fontaine. Enfin, à cette marche vinrent ses paroles, chantées par le chœur de l’armée pourpre et or :

 

« Nous sommes les soldats au-dessus des nuages

Dans notre beau pays le long de son sillage

Nous protégeons dames et enfants,

Nous, les gardiens au cœur vaillant.

 

Nous combattrons pour Vallinor-la-Belle

Nous tomberons en lui restant fidèles

Nous saignerons pour qu’elle reste invaincue

Et que Minuit ne tombe jamais plus.

 

Ô Vallinoriens, ô Vallinoriennes,

Nous sommes unis dans la joie et la peine

Ne pleurez pas, non, ne nous retenez pas,

Seuls nos ennemis connaîtront le trépas.

 

Nous combattrons pour Vallinor-la-Belle

Nous tomberons en lui restant fidèles

Nous saignerons pour qu’elle reste invaincue

Et que Minuit ne tombe jamais plus.  »

 

Les soldats achevèrent d’encercler la place. Les deux têtes de file se rejoignirent devant l’Aube Nouvelle, avant de former une haie d’honneur devant les escaliers de l’édifice. Les dignitaires descendirent les marches et rejoignirent leur « escorte ». Il y avait d’abord Charlotte Meriam, la Voix de l’organisation au sein de la Vallée du Sillage[1]. Derrière elle suivait la charmante Trisha San Liana, préposée du département culturel et Œil officiel, ainsi que Vilic Noran, la Main qui déracinait de mauvaises pousses ou en plantait de nouvelles. Suivaient les deux poulains, qui chaque année symbolisaient les nouvelles générations. Et aujourd’hui…

— C’est Gab ! Et Alex ! s’exclama Alice.

— Fendar, on nous a imposé le silence ! souffla Nicolas Tocastre.

La présence du Binoclard devant l’estrade, droit comme un piquet, devenait intolérable. S’il se hâta de reprendre son air impassible, la jeune femme ne put s’empêcher de commenter ce qu’elle voyait :

— Comme elle est gracieuse dans ses nouveaux vêtements. On dirait que les Gardes sont venus pour l’escorter ; elle semble faite pour régner. Et Alex, ah ah, toujours aussi mal à l’aise en public !

— Flammèche, vas-tu te taire ?

— Nicolas, espèce de…

La fin de la phrase s’évapora de son esprit avant même qu’elle franchisse le seuil de ses lèvres. Elle l’avait vue, en ramenant son regard vers son camarade. Dans la foule, vers la gauche… Elle était là.

Non, je dois rêver. À force de me poser des questions, je crois voir les réponses partout. À portée de main et pourtant inaccessible…

À tant réfléchir, j’ignore comment fait Alex pour ne pas exploser.

— Quoi ? demanda le Binoclard.

— J’ai cru… Rien.

— Cru quoi ? Ça y est, c’est ta nouvelle bizarrerie, ça, m’appeler par mon prénom ?

— De ?

— Trois. On n’est pas copains, Fendar. Fais ce que tu fais de mieux d’habitude : vide ton cerveau et ton regard. C’est ce qu’on nous demande maintenant.

Alice ne prit même pas la peine de répondre. Elle était vraiment troublée.

Dans la foule…

Tous ces gens, qui grouillaient, hurlaient, gigotaient. La masse n’était qu’à un mètre d’elle. Soudain, la jeune femme se demanda si un tel regroupement ne pouvait pas réellement contenir un danger. La Place de la Fontaine avait beau contenir la quasi-totalité de l’effectif militaire de Vallinor, ceux-ci ne pourraient peut-être pas voir à temps une éventuelle menace tapie dans la multitude.

Et elle était en première ligne.

La recrue Fendar serra la garde de son épée, plus nerveuse que jamais.

 

***

Alexandre pensait mourir à chaque pas. Tous ces regards posés sur lui, les caméras… Il crut même apercevoir Tau, le robot téléguidé de Godevin, au-dessus de la place.

Il doit bien se marrer en me voyant comme ça. Ce n’est pas lui qui sortirait prendre un bain de foule, ça non ! Si seulement la nuit pouvait tomber plus vite…

La mort dans l’âme, il suivait les Membres de l’Aube Nouvelle en direction de l’estrade, escortés par la Garde. À ses côtés, Gabrielle était impressionnée, mais faisait également forte impression au jeune homme : son sourire et ses yeux rieurs semblaient les seules choses à même d’insuffler la vie dans le corps d’Alexandre. Celui-ci se rapprocha petit à petit, dans un état second. Il avança sa main, doigts ouverts… qui ne cueillirent que le vide.

— Oh, regarde, c’est Al ! pointa-t-elle du doigt.

— De quoi ?

— Là, devant l’estrade. C’est elle qui monte la garde.

— Ah, oui, émergea Alexandre. Mais qu’est-ce qu’elle fait là, elle ne devait pas faire partie de la fanfare ?

— Si, son rôle lui tenait à cœur.

— Elle a beaucoup travaillé les percussions, je ne comprends pas.

— En même temps, si elle a eu l’opportunité d’être à cette place, elle a dû la saisir, en déduisit Gabrielle.

— Tu crois ?

— Regarde, elle est à côté du fils Tocastre. Peut-être qu’elle veut se faire des relations pour grimper des échelons.

— Ça m’étonnerait de sa part. Elle n’est pas adepte de stratégies de ce genre, et elle ne porte pas ce type dans son cœur. Regarde sa tête, c’est pas la joie.

— Alors qu’est-ce qu’elle fait là ?

Alexandre sourit.

— Elle a dû faire une connerie.

 

Le petit groupe gravit les quelques marches érigées sur le côté de l’estrade et se retrouva sur les planches. Tandis que les deux poulains restaient en retrait, les trois Membres prirent place sur le devant de la scène, face aux microphones. Charlotte Meriam avança pour prendre la parole et… rien. Elle tapota l’instrument, apparemment inactif. Trisha vola à son secours et trouva le bouton d’activation. Un larsen salua la performance, puis un discret bourdonnement indiqua que l’appareil était enfin sous tension. La Voix de l’Aube Nouvelle retrouva vite son aplomb :

— Bonsoir Vallinor !

Si l’assistance tenta une réponse intelligible, il ne ressortit de la foule qu’une cacophonie de voyelles entrechoquées.

— Une fois de plus, nous voici réunis en cette Première Pleine Lune pour honorer notre nouvelle ère. Mes amis, j’ai l’honneur d’être avec vous ce soir pour célébrer la quatre cent vingt-septième année des Survivants de l’Après-Minuit !

Une ovation générale salua sa déclaration. La forme de son discours était similaire à celles des années passées, nota Alexandre. Charlotte Meriam déclara encore quelques phrases formelles sur l’ouverture de la Cérémonie, puis laissa la parole à l’Œil, Trisha San Liana. Cette dernière vanta les grands évènements auxquels l’Aube Nouvelle avait contribué depuis sa création – l’antique programme de partage et d’optimisation des nouvelles technologies, la redécouverte de satellites encore en orbite autour de la Terre, les vagues d’exploration ou encore la mise en place du Plan Énergétique Commun de l’Après-Minuit[2] –, qui menèrent au modelage de Prima Vode tel qu’il était aujourd’hui. Les écrans appuyèrent son discours en diffusant photographies et illustrations. Puis Vilic Noran intervint pour rappeler les actions effectuées pendant l’année : l’avancée des travaux de la ligne antigrav directe Vallinor-Décaria – défi de taille, le pays de Thulem étant majoritairement recouvert d’un désert de sable –, les nouvelles découvertes des forages du glacier au nord de la Vallée des Anciens, ou encore l’intervention périlleuse d’une équipe de réparation sur les éoliennes du Mur Provençal.

— Deux ouvriers ont perdu la vie durant cette opération, conclut gravement Vilic Noran. L’Aube Nouvelle a tenu, ce soir, à leur rendre hommage. N’oublions pas le sacrifice courageux de ces hommes, Lawrence Gavaro et Alan Hellival.

Le portrait des deux hommes fut diffusé, ainsi qu’une photographie de l’équipe d’intervention.

Avant même que la Main le demande, la foule fit silence.

Une minute plus tard, Charlotte Meriam reprit position devant son microphone. Le moment était toujours solennel :

— Cher peuple de Vallinor, n’oubliez pas ceci : nous avons pour coutume de bien vivre, mais cela n’éloigne pas les malheurs de nos vies.

De nouveaux clichés apparurent aux écrans : une vue large du col de Pierrefroide-le-Bourg, dans la Chaîne blanche, des troupes vallinoriennes et naracostines avant et après combats – des murmures inquiets crûrent au sein du public –, des captures fugitives du soulèvement décarien, puis les clichés officiels des signatures de traités de paix, avec poignées de main d’usage. Sifflements, grondement sourd et même quelques cris d’indignation : les réactions ne se firent pas attendre.

— Pourquoi parle-t-elle de ça maintenant ? souffla Gabrielle à Alexandre. C’était évident que les gens allaient mal réagir.

— Elle tient à être limpide sur les évènements.

— Juste avant le lancement des élections claniques, en plus. On pourrait l’accuser d’influencer les votes.

Le jeune homme dénia de la tête.

— À moins que… , continua-t-elle, le Lotus blanc ?

Il approuva, puis du menton lui montra l’écran le plus proche, devenu blanc. Charlotte Meriam éleva la main pour attirer l’attention : les caméras se recentrèrent sur elle. Malgré la houle, le calme revint vite : tout le monde voulait savoir de quoi il allait être question. La Voix ne se fit pas attendre :

— Vous venez de le voir encore aujourd’hui, certains sujets sont encore… délicats à évoquer.

« Trahison ! Mort à l’ennemi ! » réagirent quelques âmes échauffées parmi la foule.

— La guerre de désalliance a laissé ses marques, reprit Charlotte Meriam sans y prêter attention, sur nos terres et dans nos cœurs. La paix est fragile…

« C’est un mensonge ! »

— … et les tensions se multiplient. La politique de l’Aube Nouvelle a toujours été la même, depuis son existence : ne pas se mêler des conflits au sein d’un pays ou entre plusieurs d’entre eux. Nous œuvrons pour le bien-être de l’humanité, dans l’universalité que cette notion puisse évoquer.

« Vous fermez les yeux ! »

— Non, certainement pas, répliqua-t-elle fermement.

Sa répartie figea l’assemblée de stupeur. L’auteur de la dernière protestation, un quarantenaire massif et mal rasé, se fit tout petit sous le poids des regards autour de lui.

— Non, continua Charlotte Meriam, nous ne fermons pas les yeux sur les conflits qui ont déchiré Prima Vode, qui menacent de le déchirer encore. Les stigmates sont bien présents, vous le savez tous.

Murmures d’approbation.

— Il est temps que cela cesse, reprit-elle. Ne cherchons pas à jeter la pierre à quiconque : nous sommes tous coupables. Nous nous plaignons des dégâts causés, des disparus au champ d’honneur et des ruptures d’échanges… Mais que pouvez-vous nous dire sur l’accueil réservé aux survivants ? Aux guerriers qui se sont battus, qui ont saigné, souffert et tutoyé la mort pour vos vies ?

Regards gênés dans l’assistance. Soudain, les soldats de la Garde devinrent le centre d’attention général. Hormis les instructeurs, on n’y trouvait que des jeunots : pas un n’atteignait la trentaine.

— Aurions-nous oublié les vétérans ? En voulant tourner la page, nous avons laissé nos soldats derrière nous.

Le silence, dorénavant, était palpable. Tous semblaient trouver très intéressant le bout de leurs pieds.

— Depuis, avez-vous entendu parler d’eux ? Pourtant, ils existent encore. Ceux qui étaient aptes à se battre lors de la guerre de désalliance, cette génération sacrifiée par les trop vieux et les trop jeunes, n’ont jamais pu retrouver leur place. Exclus, parias, ils n’ont pu vivre qu’entre eux, dans la misère et le sang qu’ils avaient sur les mains. Savez-vous comment ils se nomment, aujourd’hui ?

Progressivement, le public releva la tête, suspendu aux lèvres de la Voix.

— Les « Damnés », annonça sentencieusement Charlotte Meriam.

 

***

Promis, dès demain je me calme.

Alice regrettait le geste qui l’avait menée ici. Juste devant elle, la foule s’agitait. S’il n’y avait aucun débordement à signaler jusqu’à présent, il était clair que la nervosité allait croissante. La jeune femme dardait ses prunelles de tous côtés, mal à l’aise. Sa main ne quittait pas la poignée de son sabre…

Dans le soir naissant, elle vit des regards briller parmi la masse. Roides dans la tempête, certaines personnes gardaient la tête haute, nimbée d’une distinction qu’elle n’avait pas remarquée alors. Pourtant, ces gens-là n’étaient pas grimés et soignés comme tous les fêtards de la Cérémonie : le menton des hommes disparaissait sous une barbe drue et anarchique, tandis que les cheveux des femmes – quand ils n’étaient pas coupés court – trahissaient un manque flagrant d’entretien. Mais tous avaient grossièrement la même apparence, celle d’un âge commun, d’une croyance partagée. Un même combat, les mêmes stigmates ?

Ce sont eux, les « Damnés » ?

Confuse, Alice manqua les dernières phrases du discours de la Voix. Celle-ci semblait avoir bifurqué sur un nouveau sujet :

— Nous ne pouvons souffrir plus longtemps de ce genre de tragédies. C’est pourquoi l’Aube Nouvelle, alliée au pouvoir des trois cité-états de Prima Vode…

« Quoi ? » « C’est un complot ? » « Silence ! » réagit la foule : c’était un fait historique, l’Aube Nouvelle ne s’était jamais liée à une forme de pouvoir local.

— … alliée au pouvoir des trois cité-états de Prima Vode, vous présente une nouvelle branche. Elle sera indépendante, universelle, et œuvrera pour la paix et le dialogue national et international. Les quatre clans de Vallinor se sont engagés – je dirais même portés volontaires – pour collaborer pleinement à son activité. Les Damnés seront bien entendu représentés, afin d’être réintégrés et accompagnés dans leur nouvelle vie auprès de nous tous.

Des réactions enthousiastes commencèrent à faire vibrer la foule. On promettait la fin des animosités, un climat de bien-être global et la réhabilitation des Damnés, souffre-douleurs tout juste révélés et nouveaux martyrs du peuple.

— J’ai l’honneur de vous présenter, chers Survivants de l’Après-Minuit, l’organisation du Lotus blanc !

Sur les écrans géants apparut un logo de lotus stylisé, blanc pur et vert pâle. Quelques applaudissements timides : c’était peut-être le remède aux maux qui affaiblissaient Prima Vode depuis des années. Puis, de l’entrain : la formule semblait plaire. Tout le monde applaudit et cria son soulagement. Ils étaient venus pour se divertir et se rassurer : à présent, on absolvait leur conscience.

 

— C’est quoi ce bordel ?

Alice tourna la tête, incrédule : Nicolas était ébranlé. Visiblement, il ne s’attendait pas à une telle annonce.

— Garde ton calme, Tocastre, lui lança-t-elle.

— Parce que tu acceptes ça, peut-être ? À moins que ton coup de sang contre San Liana ce matin ait été feint ?

Il n’avait pas d’animosité dans sa voix. Juste du désarroi et, sur sa dernière remarque, une légère pointe d’approbation. Alice voguait de surprise en surprise.

— Écoute, on n’est pas là pour penser, encore moins pour donner nos opinions, lui souffla-t-elle. Garde tes yeux devant toi, ça commence à s’agiter pas mal.

Les mains du Binoclard tremblaient. Elle baissa son regard : les siennes aussi.

Merde.

Anxieuse, la jeune femme semblait ne percevoir les paroles de Charlotte Meriam qu’à travers une bulle : tout était brouillé, mat. Elle saisit à la volée quelques termes, de quoi comprendre grossièrement les explications qui étaient données : le Lotus blanc prévoyait un réseau de relations internationales, basé sur le dialogue et la diplomatie, et – ô, surprise ! – leurs fondateurs tenaient à garder l’anonymat. Toujours les mêmes magouilles ? Pourtant la Voix de l’Aube Nouvelle présentait la chose comme un remède aux replis progressifs des cité-états et à la dégénérescence des conflits territoriaux, citant notamment l’exemple des pirates installés dans les marais de Kerlann. Alice n’y voyait que le nouvel appendice d’une organisation secrète et tentaculaire qui s’agrippait à chaque parcelle de vie dans tout Prima Vode.

Qu’ils nous révèlent quelque chose, au moins. On n’a jamais su d’où l’Aube Nouvelle émet, ni où se retrouvent ses dirigeants…

— Assez de discours, acheva Charlotte Meriam, l’Aube Nouvelle vous transmettra à tous le dossier complet concernant le Lotus blanc, dès demain matin. Il ne me reste plus qu’à vous présenter le fer de lance de notre projet…

« Oh, regardez ! »

Des visages levés, des doigts tendus parmi la foule, haut dans le ciel. Puis une puissante lumière illumina la Place de la Fontaine, tel un soleil artificiel. Des cris furent poussés, des mains plaquées sur des bouches ébahies. Les applaudissements tonnèrent.

— Que la Faucheuse me les arrache ! sacra Nicolas à côté d’elle.

Alice ne pouvait plus supporter qu’un mystère pareil plane au-dessus de sa tête. Malgré sa mission, elle se retourna aussi.

Estomaquée.

 

Un aéronef planait sur la ville. Il était gigantesque ! Outre la paire de projecteurs qui dardait son double cône sur Vallinor, rutilants comme les yeux d’un hibou, une série de lumières multiples, multicolores et clignotantes, dessinaient vaguement ses contours ovoïdes. Le vrombissement de ses moteurs évoquait non pas le bourdonnement d’un insecte vindicatif, mais plutôt le ronronnement d’une mère animale sur sa progéniture. Il opta pour un vol stationnaire, au-dessus du Crâne. Des éclairages furent dressés depuis le sol pour révéler sa silhouette. La toile blanc-crème sur un fuselage métallique formait la coque rigide caractéristique d’un ballon dirigeable. Ce n’était pas le premier appareil de ce genre à voir le jour sur Prima Vode, mais…

Qu’il est grand !

D’ordinaire, les dirigeables étaient de taille modeste, d’une courte autonomie et une capacité de transport réduite. Ce mastodonte devait au moins atteindre une longueur d’un kilomètre, la taille de ses moteurs et de sa cabine – non, ses cabines – était particulièrement importante. Les projecteurs au sol se centrèrent sur le logo du Lotus blanc peint sur sa coque, le nimbant d’un halo de lumière.

— Je vous présente le zeppelin S.T.H.9., annonça Charlotte Meriam, dernier né de la flotte vallinorienne. Sa vitesse de pointe frôle les deux-cents kilomètres à l’heure. Il est capable d’accueillir une cinquantaine de passagers dans tout le confort qu’un bâtiment de croisière puisse proposer. En outre, il est pourvu d’un moteur électrique dernier cri et d’un champ antitempête, afin d’assurer des conditions idéales.

— Tout ça c’est bien beau, intervint Vilic Noran dans un effet de provocation savamment travaillé, mais quel rôle aura-t-il dans la mission du Lotus blanc ?

— Et bien, réfléchis donc un peu, mon cher Vilic : quelle est donc la raison d’être d’un tel engin ?

— De voler, je crois.

— Oui, de voler. Le S.T.H.9. est capable de parcourir l’ensemble de Prima Vode en moins d’une quinte.

— C’est formidable ! s’extasia la Main.

— Tout à fait, répondit la Voix. C’est d’ailleurs le programme prévu pour son vol inaugural : survoler toutes les terres des Survivants de l’Après-Minuit. Il permettra une rencontre diplomatique entre les représentants des cité-états et des minorités, rassemblés à son bord. Ainsi tous pourront se rendre compte des beautés et des fragilités de notre monde, vu sous un angle inédit, et agir en conséquence.

— C’est… formidable.

— Vous l’avez déjà dit, Vilic.

C’est ça, parlez, parlez…

Alex ayant eu beau essayer de la préparer en lui révélant ce qu’il pouvait – ce qui n’était pas classé « secret » –, Alice demeurait abasourdie par les révélations qui ne cessaient de pleuvoir. L’humeur de la foule amplifiait l’effet de surprise, peut-être. Il était vrai que ce projet monté par le Lotus blanc laissait de quoi rêver : un vol qui ferait le tour de Prima Vode, dans un engin de luxe… Et tout le gratin à son bord.

Mouais, ça donne tout de suite moins envie.

 

***

Voilà, l’annonce était faite. Soulagés, Gabrielle et Alexandre quittaient l’estrade pour se fondre dans la foule, tandis que les Membres de l’Aube Nouvelle étaient escortés vers leur siège par une escouade de la Garde. Les jeunes gens passaient inaperçus, la majeure partie des spectateurs se dévissant la tête pour admirer le S.T.H.9. Alexandre intercepta néanmoins quelques œillades furtives.

Encore ces gens… J’ai du mal à croire qu’ils puissent vivre comme ça, dans la rue. Leur regard trahit autre chose. Ce serait eux, ces fameux « Damnés » ?

Ni Charlotte ni Daryl ne lui avaient parlé de ces gens-là. Qu’est-ce que cela pouvait bien…

Un mouvement furtif, dans la masse. L’espace d’un instant, l’ombre d’une capuche noire avait semblé le scruter, lui aussi.

Qu’est-ce que… Décidemment, je dois avoir des visions.

Alexandre se sentait troublé, tout d’un coup. S’il avait été du genre à se fier plus à ses sentiments qu’aux faits, il aurait pu facilement déterminer ce qui tournait dans sa tête en ce moment : un mauvais pressentiment…

Il tenta de progresser parmi la foule, la fille Marcellin à son bras, en direction de sa sœur. Il discerna bientôt sa tête, plusieurs mètres devant lui. Elle affichait encore sa « moue d’ennui », son tic lorsque les moments étaient trop calmes pour elle.

Ah bah bravo…

Il se faufila et parvint à prendre place au premier rang, juste derrière le cordon de sécurité. Un bambin aux yeux clairs se colla à lui.

Qu’est-ce qu’il veut, ce môme ?

Il le repoussa du bras, mais le gamin revint à la charge. Gabrielle l’encouragea en caressant ses cheveux bouclés.

— Mais dans quel camp es-tu ? demanda le jeune homme.

Elle lui tira la langue pour toute réponse. Trahi, Alexandre leva le regard jusqu’à sa sœur. La scène avait fait naître une étincelle dans ses opales ; elle le fixait désormais avec un sourire béat. Son frère ne lui en tint pas rigueur : il avait le même. Leur « truc de jumeau », aurait dû se moquer Gabrielle. Mais ses yeux troubles se perdaient désormais plus loin : une nouvelle apparition, sur l’estrade…

 

Le dernier acte de la Cérémonie avait commencé. Suite aux Membres de l’Aube Nouvelle, le pouvoir de Vallinor se manifestait. Alors que le zeppelin se retirait lentement du ciel citadin, les quatre chefs claniques firent leur entrée depuis la tour.

Jimbo Malone, chef du clan Tellini, quartier nord. C’était lui qui régnait sur la ville depuis un moment déjà : son courage et sa capacité à mener les actions militaires avaient été les facteurs de ses réélections depuis la fin de la guerre de désalliance. Dirigeant puissant et avisé, il affrontait le cours du temps avec panache : ses longues boucles désormais poivre et sel cascadaient sur ses épaules, toujours maintenues par son éternel bandana, tandis qu’un bouc soulignait son menton au bout de sa mâchoire carrée. Alexandre restait discret à ce sujet, mais Jimbo était également un ami proche de sa famille. Aujourd’hui, l’archichef de la Vallée du Sillage allait remettre son titre en jeu.

Vint ensuite Aude Levitski. Dirigeante du clan Borca, à l’ouest, c’était une jeune héritière d’à peine trente ans. Elle abordait la charge de son rôle avec modestie et prenait à cœur les préoccupations patrimoniales de son quartier : elle avait, notamment, réussi à imposer des limites de territoire aux exploitants des carrières de pierre, qui menaçaient de défigurer les montagnes occidentales autour de la ville. Si ses prétentions politiques étaient encore fraîches, elle voulait néanmoins tenir tête pour servir les préoccupations de son clan.

Après elle se présenta Natasha Tocastre, la « poigne de fer » des Guivander. Son clan, logé à l’est de la ville, était le plus conservateur de Vallinor. Elle avait gagné de nombreux soutiens depuis la guerre de désalliance, en promettant la rupture des échanges diplomatiques et la fermeture des frontières communes à Norcastrie – nul doute que sa collaboration avec le Lotus blanc serait réduite au minimum. On la voyait comme une femme froide, inaccessible, toujours tirée à quatre épingles sous son chignon blond. Natasha Tocastre visait l’excellence et se montrait intransigeante sur le fond comme sur la forme. Elle aurait été outrée d’apprendre que son fils avait été relégué à la surveillance de l’estrade…

Daryl Marcellin fermait la marche.

Tous les quatre saluèrent chacun à leur tour, devisant pour son clan :

— Le Nord et au-delà, clama Jimbo Malone.

— L’Ouest est éternel, déclara Aude Levitski.

— Toujours bat le cœur de Guivander, avertit Natasha Tocastre.

— En bas le monde, en haut les Clissard, affirma Daryl Marcellin.

 

La parole était à l’archichef : Jimbo Malone prit position devant le microphone. Bien campé sur ses pieds, les épaules droites, il resplendissait de puissance et de stabilité. Sa voix, posée, trahissait l’orateur né et forgé à l’art de discourir :

— Vallinoriennes, Vallinoriens, habitants de la Vallée du Sillage, de Prima Vode et du monde entier, je vous salue. Je vous remercie pour la confiance que vous m’avez accordée toutes ces années. Il est temps pour moi de revenir sur les actions passées, avant que vous ne déterminiez celles à venir. Mon ascension, il est vrai, je la dois à de bien tristes circonstances. Mais telle est la nature des Survivants de l’Après-Minuit : survivre, toujours survivre, relever la tête et affronter l’avant malgré les sacrifices. Grâce à votre soutien, nous avons pu gagner une guerre. Un roi tyrannique a été défait, nous avons soutenu la révolte décarienne contre l’oppresseur et rétabli la Maison haute de Pierrefroide-le-Bourg. Mais le plus dur reste encore à conquérir… Ce projet du Lotus blanc, dont nous avons ouï la ferme volonté d’unifier Prima Vode en un cœur commun, le Crâne l’a accueilli pleinement, puisque c’est nous qui lui avons fourni sa technologie. Le zeppelin S.T.H.9. est une langue tendue vers les cieux, un message aux astres comme aux terriens. « Voyez, dit-il, comme Vallinor-la-Belle s’engage à faire régner la paix. Relevez-vous, ô Survivants, relevez la tête et suivez son exemple ! »

Si le style était un peu ampoulé, l’émotion et la conviction y étaient : Jimbo Malone tenait son public par le cœur. À lui de clore la Cérémonie :

— Il est temps pour moi de remettre mon titre en jeu. À partir de maintenant, je vis ma dernière quinzaine en tant qu’archichef de Vallinor. Ce sont vos votes, Vallinoriennes, Vallinoriens, qui détermineront la tête qui vivra sous le Crâne lors des deux cycles à venir. Vous devez choisir, mais choisissez judicieusement. Que l’Aube vous gagne !

 

Une salve de feux d’artifice, tirés depuis la tour du Conseil, ponctua ses derniers mots. Des gerbes de couleurs éclatèrent dans les cris de l’audience tandis que la musique reprenait. La fête commença.

 

— Ça va ? demanda Alexandre à Gabrielle.

— Oui, ça… Je pensais que mon père… Enfin, il doit garder ça pour le dernier acte de sa campagne.

— Garder quoi ?

— Il comptait…

Elle se figea soudain, les yeux écarquillés au-dessus de son épaule : une présence derrière lui. Le jeune homme se retourna.

 

Le barbu, celui de ce matin.

 

— Fendar ?

Pris parmi la foule, Alexandre sentait comme un étau se resserrer sur lui. Son cœur… la panique.

— Ou… oui ?

L’autre porta son doigt à ses lèvres : « silence ».

— Qu’est-ce que vous… s’inquiéta le jeune Fendar.

Sa seconde main compléta le message : à la ceinture de l’homme, sous les replis de son vêtement, une dague dégainée de quelques centimètres. Alexandre amorça un mouvement de recul, jusqu’à sentir Gabrielle dans son dos. La jeune fille lui prit le bras. Son cœur battait fort sur les omoplates du garçon.

— Il serait mieux pour vous de ne pas bouger, souffla le barbu.

Le grain ténébreux de sa voix étouffa toute velléité chez les deux amis. Les secondes passèrent, interminables. S’il avait l’air sûr de lui, l’homme qui les menaçait ne semblait pas pressé : il les avait à sa merci.

Que fait Alice ?

Lentement, Alexandre tourna la tête dans la direction de sa sœur.

 

Elle n’était plus là.

 

***

Alice adorait les feux d’artifice. Toutes ces couleurs, l’explosion d’un arc en ciel sur fond d’étoiles. Le fantôme de leur mort s’imprimait, l’espace de quelques secondes, en comète dans ses rétines, avant que recommencent les détonations. Mais aujourd’hui, elle craignait que ce spectacle ne la détournât de sa mission. Le jeune femme cligna des yeux et reporta son attention sur le public devant elle. Toujours les yeux en l’air, il bougeait désormais au rythme des airs diffusés dans la Place.

Qu’est-ce que je fais là, moi ?

Les Gardes devaient veiller à la bonne tenue du cordon de sécurité jusqu’à la fin de la soirée. Pourtant, cet endroit n’avait plus grande utilité : les chefs claniques descendaient de l’estrade.

Ils doivent vouloir éviter les saccages.

Alice chercha son frère et son amie du regard. Ils étaient toujours là, à quelques pas devant elle. Tous deux semblaient conserver avec un homme à la barbe imposante. S’il faisait partie des Damnés, comme la jeune femme l’avait supposé tout à l’heure, lui et Alexandre devaient déjà causer politique.

Alex, c’est toujours comme ça que tu t’amuses…

Dépitée, elle tourna la tête pour voir ailleurs. Elle observa Daryl Marcellin se diriger vers l’ouest, quittant discrètement le cordon de sécurité pour une ruelle aux abords du Conseil ; il semblait vouloir disparaître. Alice se demanda pourquoi ni Gab ni lui ne cherchèrent la présence de l’autre.

Pourquoi l’évite-t-elle autant ?

Il lui fit de la peine, à s’éclipser ainsi alors que les réjouissances venaient à peine de commencer. Personne ne semblait l’avoir…

 

La capuche.

 

Elle était là. La silhouette se faufila entre les badauds, esquiva les Gardes sans même qu’ils l’aperçoivent. Et elle allait jusqu’à…

Daryl !

Elle allait s’élancer quand on lui saisit la jambe. Le gamin de tout à l’heure.

— Encore toi !

Alice ne prit pas de gants : elle lui écarta les bras et le repoussa. Le bambin en tomba sur les fesses, les yeux comme des billes.

— Désolée mais j’ai à faire ! lui lança-t-elle.

 

La capuche avait disparu, mais sa direction était claire. Elle s’élança. Une voix s’éleva tandis qu’on la retint à nouveau, cette fois par le bras :

— Mais qu’est-ce que tu fais ? cria Tocastre.

— Il va y avoir un meurtre, viens !

Elle ne prit pas la peine de l’attendre et se mit à courir. Alice passa entre deux Gardes qui admiraient toujours le feu d’artifice, forçant le passage.

— Poussez-vous !

La ruelle. Personne !

— Daryl ? jeta Alice.

Un hurlement retentit. Il venait du prochain embranchement. Alors que Nicolas arrivait sur ses talons, elle reprit la course, franchit le virage, puis…

— Daryl !

Il était étendu là, devant elle. Du sang s’écoulait entre les pavés. Au bout de la ruelle, la capuche s’échappait.

 

***

Alexandre n’en revenait pas : sa sœur avait quitté son poste, alors que le danger était à un mètre devant elle. Nicolas Tocastre n’était plus là non plus. Il n’y avait que le mioche de tout à l’heure, le cul par terre.

— Merde, jura le barbu.

Surpris, Alexandre porta son attention sur lui. Le Damné regardait l’estrade : il semblait déstabilisé. Le jeune Fendar n’attendit pas davantage. Il glissa son pied derrière la jambe de l’agresseur et poussa de toutes ses forces sur ses épaules : le porteur de dague partit en arrière. Toujours agrippé à son arme, il ne trouva rien pour se retenir et chut sur les gens qui se trouvaient derrière. Alexandre se retourna et saisit la main de Gabrielle : c’était leur chance ! Il leva le cordon qui les séparait de l’estrade et fit passer son amie dessous, avant de la suivre. Elle l’entraîna vers la droite.

— Là, des Gardes, lança-t-elle.

En effet, une paire de Gardes s’agitait à l’embouchure d’une ruelle. Mais, au lieu d’accueillir les jeunes fuyards qui se jetaient sur eux, ils firent demi-tour et se précipitèrent dans l’ouverture.

— Qu’est-ce qu’ils font ? s’étonna Gabrielle.

— On n’a pas le temps, suivons-les !

Le barbu avait franchi le cordon et se lançait à leur suite, tandis que d’autres comme lui le rejoignaient. Alexandre et la jeune femme s’engouffrèrent dans la voie.

Elle était bien peu éclairée à leur goût.

 

***

— Je m’occupe de lui, rattrape-le ! jeta Nicolas en s’agenouillant devant Daryl Marcellin.

Devant Alice, le père de sa meilleure amie se vidait de son sang tandis qu’au fond de la venelle, la personne qui avait attenté à sa vie prenait la poudre d’escampette.

— Mais, je pourrais…

— Eh, vous, qu’est-ce que vous faites là ?

Deux Gardes arrivèrent à eux. Le temps de leur expliquer…

— Fonce ! hurla Nicolas.

La jeune recrue tourna les talons : elle avait une capuche à baisser.

 

***

 



[1] Les enjeux de l’Aube Nouvelle étant de promouvoir la paix et l’unité dans Prima Vode, ses têtes pensantes restent dans l’anonymat pour garantir leur sécurité. Ces Chefs sont représentés dans les différentes nations par des Membres désignés : la Voix, la Main, l’Œil, ainsi que la myriade d’employés plus ou moins haut placés qui font vivre l’organisation. Mais l’origine du pouvoir de l’Aube Nouvelle demeure cachée. [retour]

 

[2] Le P.E.C.A.M., ou Plan Énergétique Commun de l’Après-Minuit, a été élaboré entre les années 135e et 145p. Il fut à l’origine d’importants dispositifs énergétiques écologiques, tels que le barrage de Gibraltar, l’implantation progressive d’éoliennes dans les Murailles, la miniaturisation des technologies solaires, etc. [retour]

 

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