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Julien Willig

samedi 11 juillet 2015

Les Survivants de l’Après-Minuit, I - L’Immortelle

Chapitre 4 : Sous l’œil du vieil ours

15e jour croissant, 1ère lunaison, année 427 prime.

Vallinor-la-Belle, Vallée du Sillage, Prima Vode.

 

 

Souvenez-vous ; nous quittions les jumeaux, Alice et Alexandre, au centre-ville de Vallinor, alors qu’ils se rendaient à leurs occupations respectives. Accrochez-vous, ce sera une bien longue journée, bien qu’il ne nous soit pas possible de la conter dans ses moindres détails. Commençons donc par la jeune femme : les dames d’abord, après tout…

 

***

Au second étage de l’Académie régnait un silence apaisant. Un léger courant d’air empruntait le couloir qui traversait le bâtiment sur toute sa longueur. Ses doigts de fraîcheur caressaient les lambris de bois dans un doux frémissement, s’attardaient sur chaque panneau avec la langueur d’un amant de longue date. À intervalles réguliers, les portes massives gémissaient au contact des langues de vent et rythmaient ce chant sensible de pointes mélancoliques. Au sol, quelques rejetons de poussière s’accrochaient dans les imperfections d’un parquet centenaire, martelé par des générations de chausses martiales.

À cette danse sensuelle, seules les pierres murales restaient de marbre. Dures et froides, elles arboraient fièrement les cicatrices qui les avaient écroûtées comme des témoignages de leur puissance ; ici un léger éclat où un étudiant buté s’était brisé une phalange au défi de ses camarades, là quelques traits tracés au poignard – un énigmatique « Bauwens, sac à… » – avant que l’imprudent graveur se fasse épingler par l’autorité, ou encore plus loin quelques tâches brunes et organiques marquaient l’issue d’une altercation musclée entre deux spécimens coriaces – la rencontre d’un faciès trop tendre contre le granit trop dur. Les pierres de l’Académie étaient d’ascendance noble, comme tous les marbres de la ville ; seul un coûteux déplacement avait pu les arracher à leur mère naturelle, la montagne. Désormais, elles perpétuaient l’écho des sommets, leur héritage, en faisant vibrer chaque rumeur qui s’aventurait dans leur territoire. Elles l’amplifiaient, la nourrissaient, la grossissaient jusqu’à la faire éclater.

 

Soudain, une rumeur creva la bulle de silence matinal : des éclats de voix, des pieds de chaise tirés, des bruits de pas, du brouhaha. Le vent crispa ses membres, perdit l’harmonie de son ondulation avec le bois docile et fila prestement. Aussitôt, les pierres se réveillèrent et saisirent cette intrusion au vol. Elles l’amplifièrent, la nourrirent, la grossirent ; enfin, elle éclata.

Alice ouvrit la porte avec fracas puis pénétra dans le couloir, piétinant un long cheveu blond et une écorce de bois qui s’étaient entremêlés avec grâce sous le souffle du vent.

 

La jeune Fendar étouffa son grognement en quittant la salle : Trisha San Liana, chargée de cours, mais aussi employée municipale à qui ses grands talons permettaient de prendre tout le monde de haut, était malheureusement une connaissance de sa tante.

Tentons de faire bonne figure jusqu’à être hors de vue.

— Ça ne va pas ? demanda Craig à côté d’elle.

Son camarade trottinait presque pour suivre son rythme. Elle maintint sa posture droite et regarda devant elle, jusqu’à ce que leur groupe d’étudiants rompe la formation et se sépare. À journée exceptionnelle, programme exceptionnel : les cours ne duraient que la matinée lors de la Première Pleine Lune. Là, ils avaient droit à une demi-heure de pause avant de reprendre jusqu’à midi.

La recrue, irritée, s’arrêta au niveau de l’escalier tandis que les autres descendaient à l’étage inférieur. L’endroit était une merveille architecturale : une descente en spirale à double révolution, couronnée d’une majestueuse coupole de verre.

— Alice ? persista le jeune homme.

Une demi-tête plus proche du sol, un sourire aussi éternel que ses taches de rousseur, une passion pour tout ce qui lui tombait sous le nez et une légère tendance à l’embonpoint : Craig. Une nuance, cette fois : ses sourcils étaient arqués par l’inquiétude. La jeune femme se retourna et posa ses fesses sur la rambarde de fer forgé, les mains en renfort de chaque côté. Appuyée nonchalamment à plus de dix mètres de vide, elle fixa son interlocuteur. Celui-ci l’interrogea du regard ; Alice se força à sourire. Derrière elle, les rayons de soleil captifs de la coupole la nimbaient d’un halo doré, comme pour révéler une douce fragilité qu’elle dissimulerait dans les tréfonds de son être.

— Un peu contrariée, c’est tout. Tu n’as pas à t’en faire dès qu’un grain de sable ne roule pas dans le bon sens, Craig.

— Quelque chose ne va pas ?

— C’est ce cours. Je ne l’ai pas supporté.

— Vraiment ?

Craig se dressa de toute sa petite hauteur et crispa son nez retroussé : le féru de politique était titillé. Alice avait toujours trouvé cette attitude comique – au point de parfois vouloir l’attiser –, mais elle savait tout le sérieux de son camarade.

Pourquoi, mais pourquoi j’oublie de prendre des gants quand je lui parle ?

Une moue ennuyée fut sa première réponse.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? poursuivit Craig.

— Enfin, c’est la même chose chaque année. « L’histoire de la politique de Prima Vode, de l’an 0 à nos jours ». Bienvenue dans la matinée de la redondance, mes amis.

— C’est important de le savoir, Alice.

— Ah oui ? répondit la jeune femme revêche.

Elle se pinça le nez pour rendre sa voix désagréablement nasillarde, et poursuivit :

— « Oh, mais oui ils sont gentils les Naracostins, ce sont nos frères, les Naracostins. C’est pas de leur faute s’ils vivent dans une région inhospitalière, alors s’ils nous attaquent il faut leur pardonner, aux Naracostins… »

Craig rit malgré lui.

— Tu l’imites bien… Mais tu ne peux pas te borner à voir les choses ainsi, Alice.

— Oh, vraiment ?

— Si tu as bien écouté ce que San Liana a dit, tu…

— Voyons voir, le coupa-t-elle.

Elle commença à énumérer avec ses doigts :

— Le chaos qui a mené à Minuit, oui, d’accord ; l’humanité a merdé, la nature le lui a fait payer. La découverte et la colonisation des terres de Prima Vode, soit ; si l’on avait pu communiquer un peu plus, cela aurait été plus rapide, plus efficace et… moins sanglant. La création des cités-état que sont Décaria, Norcastrie et Vallinor, admettons ; on comprend nos diversités culturelles. Le survol des relations aléatoires entre ces trois villes, pourquoi pas ; c’est notre histoire, après tout. Mais, franchement, cajoler comme ça les Vilmerin, c’est n’importe quoi. Depuis qu’ils sont sur le trône de Norcastrie, c’est la monarchie absolue, on a été en guerre la moitié du temps !

— Mettre cette famille royale au pilori, l’accuser de tous les méfaits commis depuis l’attentat sur la Maison haute de Pierrefroide-le-Bourg comme le font la plupart des instructeurs, c’est aussi ridicule. Heureusement que tu n’es pas intervenue, je voyais que tu étais prête à le faire.

— Oui, et j’aurais dû ! argua la jeune femme en tendant un index vindicatif vers Craig.

Oubliée la nonchalance, sa hargne avait penché ses canines vers le visage du rouquin. Elle aimait bien l’intimider ainsi. Mais Craig la connaissait, et aujourd’hui ne voulait pas se montrer dupe.

— Tu t’es entendue ? À t’écouter, depuis 392 les Naracostins n’auraient fait que conspirer contre nous et semer le chaos sur nos terres – après avoir zigouillé la famille de la Maison haute, qui liait nos terres et nos deux familles dirigeantes, bien sûr.

— Dis ça aux victimes de la guerre de désalliance, répondit Alice sur un ton beaucoup plus froid.

Elle se redressa, subitement roide, croisa les bras et précipita son regard en bas de la spirale de marches. Craig se tut. La mine dégringolée à ses pieds, il déglutit difficilement.

J’aurais peut-être dû y aller plus doucement…

Une autre voix, dans le dos d’Alice, tua dans l’œuf la chaleur qu’elle s’apprêtait à témoigner à son camarade.

— Tes parents te manquent, Fendar ? Si tu t’appliquais mieux que ça tu pourrais les rejoindre bientôt ; il paraît que ça s’agite à la frontière.

Lancée de l’autre côté de la cage d’escalier, la parole résonna cruellement dans la coupole de verre, à en fendre le crâne de la panthère aux yeux verts. Le sang de la jeune femme ne fit qu’un tour – à contresens. Un frisson de haine, dans sa nuque. Elle serra poings et mâchoire, puis se retourna.

Nicolas Tocastre. Arrogamment accoudé contre le garde-fou, le jeune privilégié de l’Académie arborait tout ce qu’elle abhorrait : une taille imposante qui lui permettait de snober tous les « inférieurs », des mèches en pic qui semblaient vouloir crever le bleu du ciel, un nez tellement fin qu’il paraissait faux, des lèvres levées sur des dents trop blanches, et une paire de lunettes rectangulaires pour masquer les plis mesquins de ses yeux. Derrière lui, d’autres apprentis soldats d’âges variés ; son petit groupe de minions musclés au cerveau fébrile, prompts à dégainer moqueries et rires faciles.

Visiblement, c’était la journée des imbus.

— Tiens donc. Je parlais de cloportes ricanant dans le noir, et voilà que je tombe sur le perfide en chef, lança Alice au-dessus du vide.

— Tu brasses beaucoup de vent pour m’inquiéter, Fendar.

— Tu n’as pas besoin de moi pour ça, Binoclard.

— Tout beau, Flammèche ! Ou je te refais l’autre main…

Alice porta la main à la garde de son épée, et dans le mouvement s’élança vers l’importun – elle n’aurait eu qu’à contourner la cage d’escalier au pas de course. Mais son propre bras la retint aussitôt : Craig le lui avait agrippé.

Rapide, pour une fois.

— Il faut croire que tes amis ont un minimum de jugeote, contrairement à toi, ricana Tocastre. Reste en arrière et laisse faire les grands.

Alice se dégagea de l’étreinte de son camarade, mais resta sur place. Le troupeau de fidèles du Binoclard ricana grassement. Lui affecta un air dédaigneux, toute son attention portée sur son uniforme pourpre qu’il entreprit de lisser. Nicolas caressa amoureusement la bordure dorée et impeccable, flambant neuf, de sa veste. C’était de la provocation ; il avait plusieurs fois fait remarquer à la jeune femme l’aspect débraillé de son vêtement et ses fibres élimés.

C’est ça, jouis dans ton uniforme, crémillion de bouc naracostin. De toute façon tes parents t’en offrent un toutes les quinzaines.

Il releva les yeux vers elle. Ses vrais yeux, d’un gris métallique, tandis que ses lunettes regardaient toujours sa propre poitrine. Un regard de rapace, vif, à l’affût : le genre d’œillade à percer la peau. Puis Nicolas Tocastre releva son visage et feignit l’étonnement.

— Oh, mais tu fais la tête, petite Flammèche éphémère ? Qui t’a donc soufflée ainsi ?

Alice posa ses mains à plat sur la ferronnerie. Puis elle dégaina son sourire le plus calme et répondit d’une voix doucereuse :

— Le soufflon, c’est pour les vilains garçons. As-tu quelque chose à craindre, mon grand ?

Son sourire s’agrandit de plus belle, tandis qu’elle effleurait le fil de la barrière forgée de toute la grâce de son index. Un geste suave ; chez Alice, il s’agissait de la moquerie poussée à son paroxysme, celle qui devait pousser l’autre à la colère.

Mais le Tocastre était plus subtil. Alors que son troupeau s’indigna et cracha injures, il haussa les épaules, lassé, et entama la descente de l’escalier par son côté. À l’entente de son « T’eh ! Je n’ai plus de temps à perdre pour toi, broutille », ses sbires s’aperçurent qu’il partait et s’élancèrent à sa suite. Les opales de la jeune femme fixèrent son rival jusqu’à ce qu’il disparaisse. Alors ses doigts fins se crispèrent sur le fer, et la commissure de son sourire sur des dents carnassières.

— Espèce de salpêtre paraplégique, jura-t-elle alors dans un murmure guttural, tu tâteras de mon poing sous quinte ![1]

Elle conclut sa sentence en abattant ladite future arme du crime sur la rambarde.

— Alice, intervint Craig, tu ne vas tout de même pas continuer à te battre contre lui ?

— Oh oh, qui a parlé de se battre ?

Un nouvel arrivant, bien plus sympathique cette fois. Des soldats de divers grades montaient l’escalier ; parmi eux se trouvait Angus, empêtré plus que noyé dans le groupe. Il se distinguait nettement de ses aînés par sa carrure imposante et sa barbe en pointe, malgré son jeune âge ; il avait un an de moins qu’Alice, encore plus de gouaille qu’elle et Craig était son meilleur ami depuis qu’ils avaient appris à marcher ensemble. Sa vigueur des plus prononcées faisait passer la lame qui lui battait la cuisse pour une légère baguette de chef d’orchestre. La symphonie qu’il daignait diffuser était composée des lamentations de ses adversaires : hormis Alice, rares étaient ceux qui osaient s’entraîner avec lui.

— Al a juré de faire son affaire à Tocastre sous quinte, confia Craig une fois que le groupe de soldat les eût dépassés.

— Sous quinte, ah ah ? J’ai croisé le Binoclard dans l’escalier, il avait l’air furibond.

Alice se fendit de son sourire fauve : la panthère était satisfaite.

— Comment comptes-tu t’y prendre ? Plus discrètement que le duel de la dernière fois, j’espère ?

— Si je me suis fait prendre, c’est parce qu’il m’a lancé un coup vicieux et qu’il m’a blessée, répondit la jeune femme en massant les zébrures sur le dos de sa main droite. J’ai agi sur le coup de la colère, c’est exactement ce qu’il attendait.

— Il faut que tu sois plus prudente, osa Craig. Varin t’a à l’œil depuis la dernière fois, et ça fait longtemps qu’il essaye de te prendre dans un sale coup.

— Qu’est-ce que tu entends par être « plus prudente » ? demanda Alice.

— Laisse Tocastre parler, tu n’as pas besoin de faire tout ça.

— Craig.

— Ta situation au sein de l’Académie est déjà tendue, ne détruis pas les chances qu’il te reste.

— Craig, écoute-moi, reprit-elle.

La jeune femme posa ses mains sur les épaules de son camarade, et darda ses yeux pistache sur ceux, noisette, du jeune homme.

— Si je me dresse contre le Binoclard, c’est exactement pour la même raison qui me pousse à intégrer l’armée. Ses parents sont puissants, il use de ses privilèges pour écraser les autres et progresser ainsi. Cette injustice m’écœure profondément, je me dois de faire quelque chose ; je veux lui montrer que tous, ici, ne sont pas à sa botte. Je ne suis pas une staticienne[2] comme mon frère, je préfère les actes à la parole. Autant à la frontière ou dans les rues de la ville, qu’ici dans l’Académie, je me dois d’agir.

Craig déglutit. Lui aussi avait déjà été molesté par les sbires du Tocastre. Il rétorqua néanmoins :

— Tu risques gros, Alice, vraiment. Ses parents dirigent le clan de l’est. Le clan Guivander, quand même, le nom le plus prestigieux de la Vallée du Sillage. Que la Faucheuse me les arrache, mais si tu le pousses à bout j’ai peur qu’il parvienne à saboter ton avenir.

— Ça ira, Craig, je…

— Ça n’est pas tout. S’il t’arrivait quelque chose de grave, ils étoufferaient forcément l’affaire. Même ici, alors que l’Académie est censée être apolitique.

— Il ne…

Craig saisit lui aussi la jeune femme aux épaules. Elle tressaillit ; jamais elle ne l’avait vu aussi ferme.

— Tu sais bien qu’il y a eu quelques… disparitions ici. Nous avons tous vécu des moments d’inquiétudes, de questionnements et d’incompréhension. Seuls Tocastre et son groupe gardaient leur sourire. Alice, je ne plaisante pas, ne te mêle pas de ça.

Elle ne répondit rien, étonnée par la réaction de son ami. À Angus d’ajouter :

— Craig a raison de s’inquiéter, Alice. Il ne s’agit pas que d’une épreuve de force. Les Tocastre ont des influences partout.

— Toi aussi, tu renonces ? s’étonna la jeune femme. Tu étais le premier à vouloir lui faire ravaler ses lunettes, à ce petit merdeux.

— Je ne dis pas qu’il faut renoncer, bien au contraire. Mais, si tu veux le faire redescendre sur terre, il faut t’y prendre à la loyale.

— Comment ?

— La joute quaternaire de l’Académie.

— La… Angus, ce tournoi est truqué. Le Binoclard a failli gagner l’an dernier, alors que son âge ne lui permettait même pas de concourir.

— Oui, il doit son inscription à ses parents.

— Les mêmes parents qui ont, d’après nos hypothèses, acheté la défaite des concourants les plus adroits, Angus. Et il a failli gagner, je le répète.

— Mais il ne l’a pas fait. Il a été vaincu, par…

— Aynur, répondit Craig gravement. La recrue Aynur. Qui a disparu peu de temps après.

L’atmosphère s’alourdit autour d’eux. Alice fut la première à briser la chape de silence :

— Rien ne prouve qu’il soit derrière tout ça.

— Alice, il y a des accidents lors de la joute. Des blessés. Il pourrait t’infliger ce qu’il souhaiterait aux yeux de tous, en toute impunité. Et il n’est pas forcément le plus dangereux, les soldats accomplis peuvent y participer.

— J’ai l’âge pour m’y inscrire, Craig. Et je le ferai. J’ai besoin d’un peu d’action.

— Tu as toujours besoin d’action, lâcha un Angus déridé.

— Je n’ai pas envie de la voir blessée gravement, lança Craig à l’attention du cadet.

— Mais Al ne se blesse jamais gravement. D’ailleurs…

Angus plissa ses sourcils broussailleux ; sa suspicion n’était jamais très discrète. Alice s’arma d’un sourire innocent.

— Tu sembles te remettre bien facilement de blessures impressionnantes, mon amie, observa le jeune homme.

— Je ne vois pas de quoi tu veux parler.

— Regarde ta main. J’ai bien cru que tu ne pourrais plus jamais en user, et pourtant aujourd’hui on n’y voit presque plus rien.

— C’était moins grave que prévu, voilà tout, répondit-elle d’une voix soudain enrouée.

— Et le poignet qu’un des molosses du Tocastre t’a tordu, il y a trois lunaisons ? Tu as bien vite récupéré il me semble, on t’a vue rapidement de retour à l’entraînement.

— Non, c’était il y a quatre lunaisons, j’ai eu le temps de me soigner.

— Je ne parlerai pas de cette histoire de flammèche…

— Tu ferais bien, merci, lança-t-elle d’un ton pincé.

— Et la rixe avec les hommes des rues, lors d’une patrouille l’an dernier ?

— Arrête, ça me met en rage rien que d’en parler. J’ai perdu tellement de temps à rester allongée, avec ces stupides infirmières qui…

— Al, on a bien cru te perdre ce jour-là, intervint Craig.

Alice baissa les yeux et se rendit compte qu’elle n’arrêtait pas de se tordre les mains. Ça n’était pas tout ; elle ne cessait de s’appuyer sur un pied puis d’alterner avec l’autre.

Calme-toi, ne fais pas n’importe quoi. Alex saurait comment gérer ça, lui.

Nara et son frère avaient été clairs : ne pas dévoiler la vérité. Quant à arrêter tout ce qui comportait des risques, c’était hors de question : elle ne pouvait pas ne plus être Alice Fendar, tout de même ! La jeune femme inspira et leva des yeux qu’elle voulut plus assurés.

— Il faut croire que je récupère vite.

— Mouais, répondirent de concert les deux garçons.

Ces deux-là n’avaient pas passé toute leur enfance ensemble pour rien… Alice se rendait compte qu’ils étaient de moins en moins dupes. Il lui faudrait bientôt faire preuve de plus d’habileté pour leur dissimuler son… ses capacités.

 

L’estomac de la jeune femme la sauva : ses deux comparses entendirent nettement ses gargouillements.

— T’as raison Al, trouvons un truc à grailler avant de reprendre les cours, lança Angus.

— Le comptoir à victuailles ?

— Le comptoir à victuailles. Un biscolat[3] nous ferait du bien !

Alice passa ses bras énergiques sur les épaules des deux compagnons et, ensemble, ils descendirent à l’étage inférieur, en direction de leur lieu de pause favori.

 

Le destin est parfois capricieux ; ses dés peuvent rouler dans une direction que l’on n’imagine pas, et générer un résultat inattendu. L’un de ces coups du sort prit les traits de Varin, un sergent-instructeur qui avait la – lourde – tâche de suivre la génération d’Alice et Craig durant leur parcours à l’Académie. Quarantenaire aux tempes grisonnantes, aux yeux nervés de fatigue et aux épaules écrasées par le devoir, il déboula de l’escalier en face d’eux tandis qu’ils atteignaient le palier du premier étage.

Voir les trois amis fut pour lui une oasis au milieu du désert ; la vision d’un espoir inespéré, la fin d’une quête harassante. Malheureusement pour lui, ses oreilles écartées lui ôtaient un peu de sa crédibilité, mais sa hargne se chargeait de relever le niveau.

— Vous ! s’essouffla-t-il en les pointant du doigt sans même s’arrêter. Votre groupe est réquisitionné, oubliez les cours : une mission d’escorte. Vous partez dans dix minutes avec le sergent Bauwens.

Le sergent-instructeur disparut au fond du couloir sud comme il était apparu ; à bout de souffle, la tête penchée en avant comme pour lui faire gagner de l’avance. Un ange passa sur les braises de son sillage.

Les trois amis se regardèrent, dépités.

— J’imagine qu’il ne s’adressait pas à moi, avança Angus.

— Chanceux, va, lança Alice. On fait quoi, Craig, on dit qu’on ne l’a pas vu ?

— Al, c’est Varin en personne – notre officier référent – qui nous a donné cet ordre, ça serait de la folie de s’esquiver.

— Ça va, je plaisante, répliqua la jeune femme en pinçant les taches de rousseur de son ami.

— Que l’Aube vous gagne, salua Angus non sans ironie.

— Ouais, c’est ça, bon appétit !

 

***

Hors d’haleine, Alexandre arriva devant sa salle de cours. Il s’arrêta stupéfait ; l’huis était ouvert et la pièce vide.

— Il n’y a personne ici, lui annonça une voix sèche dans son dos. La prochaine fois, arrivez à l’heure ou trouvez-vous un cerveau.

Le jeune homme se retourna. Dans l’encadrement d’une autre porte se tenait Maistre Calampin. Teint pâle, presque maladif, cheveux gris. Peu aimable, il parlait avec une voix nasillarde qui soulignait son aigreur au quotidien. D’une manière générale, Maistre Calampin était un mauvais souvenir pour tous les élèves de premier cycle au sein de l’Aube Nouvelle. Le dos d’Alexandre en frissonna.

Merde, j’ai perdu le groupe et je me retrouve avec la vieille écorce.

Alex n’avait fait qu’un détour à la sortie du premier cours, juste le temps d’aller trouver Godevin à son bureau et lui remettre les vallinettes achetées au marché. Mais, bien sûr, la chose n’avait pas été aussi simple :

« Tu as vu mes nouveaux jouets ? » avait demandé son ami sans cesser de farfouiller dans son bazar informatique.

« Pas maintenant, je dois y aller », avait répondu le jeune homme.

« Attend, regarde juste celui-là, il… »

« Je repasserai tout à l’heure. »

Godevin pouvait le retenir un temps considérable, aussi Alexandre avait tenté de s’éclipser au plus vite. Il avait couru dans la direction habituelle : l’aile sud du deuxième étage. Il n’avait trouvé qu’une pièce vide et son cauchemar d’enfance : l’enseignant. Maistre Calampin était venu informer le jeune homme de la situation dans le couloir, sans se soucier de planter ses propres élèves – des enfants qui regardaient la scène de leurs grands yeux – dans sa salle de cours.

— Mais, où sont… , tenta de demander le jeune homme.

— Dans l’aile du musée, au département prévallinorien. Maistre Estampier donne son cours sur la découverte de la Vallée du Sillage, comme à son habitude avant la Cérémonie de la Colonisation.

— Bon sang, c’est aujourd’hui !

— Comme chaque année depuis plus de quatre-cents ans, oui, lâcha dédaigneusement le Maistre.

Alexandre parlait du cours, pas de la Cérémonie, mais il ne prit pas le temps de l’expliquer à l’homme qui déjà lui claquait sa porte au nez. Traversé par un vif sentiment d’urgence, et la vague d’adrénaline qui allait avec, le retardataire repartit au pas de course là d’où il était venu.

 

L’administration de l’Aube Nouvelle était basée au rez-de-chaussée. La section dédiée à l’enseignement se trouvait aux premier et second étages, dans l’aile sud. Quant à la section musée, elle était logée dans l’aile nord : on y trouvait les vestiges conservés de la survie pendant Minuit, et de l’exode qui s’en suivit. Les autres musées de la ville, eux, conservaient les reliques de l’ancien temps et les œuvres créées après la fondation de Prima Vode.

Le jeune homme n’avait donc pas besoin de changer de niveau, mais il dut traverser le siège de l’Aube Nouvelle dans sa longueur. Il parcourut les couloirs lambrissés jusqu’au centre du bâtiment, avant d’emprunter le majestueux escalier en colimaçon… afin de descendre un étage, et de remonter de l’autre côté.

Pourquoi, mais pourquoi ces fichus architectes ont jugé bon de séparer le dernier niveau par… ça ?

Sous la coupole de verre dominait la silhouette imposante d’un ours nordique, dressée sur son piédestal de pierre brute. La bête hirsute, empaillée depuis plusieurs années, témoignait de l’aspect sauvage des terres que les colons de la future Vallinor avaient découvertes à leurs dépens. Elle bloquait tout le passage qui contournait l’escalier, de son arrière-train proche du mur à l’une de ses pattes avant posée sur la rambarde de fer, toutes griffes dehors ; ses deux mètres et demi de haut, ses canines incisives et son pelage d’un noir de jais en faisaient frémir plus d’un.

Alexandre détestait approcher la bête. Une aura malsaine semblait en émaner, un condensé de violence et de colère. Sa présence glaçait les sangs du jeune homme, transperçait son corps jusqu’aux tréfonds de ses entrailles pour y disséminer les graines d’un malaise qu’il ne saurait expliquer. Pourtant, l’ours avait été abattu quelques années avant sa naissance ; la cicatrice filiforme qui lui barrait le flanc en était la cause. Et dire que cela avait eu lieu à la sortie de la ville, non loin de la lisière de l’Écrin sauvage…

Près de chez lui.

 

Alex pesta contre les irresponsables qui avaient installé cette chose et pressa le pas. Une fois que le jeune homme eut gravi l’autre versant de l’escalier et rejoint l’aile nord, son calvaire put prendre fin : la Salle de la Colonie était la première du couloir. Avant d’entrer, il consulta l’heure sur son T.D.M., en haut à gauche :

 

«  10 :12  »

 

Douze minutes de retard. En dessous de l’affichage numérique, un oiseau pixélisé attendait sagement, une enveloppe dans le bec avec, à côté, la mention « Godevin (1) ». Alexandre ouvrit le nouveau message :

 

« J’ai quelque chose d’intéressant à te montrer, viens me voir dès que tu peux. »

 

Je te répondrai plus tard. Le jeune homme mit son appareil en veille et se présenta enfin au cours de Maistre Estampier.

Celui-ci était un homme assez âgé, dont la peau sombre contrastait avec sa barbe fine et ses cheveux poivre et sel. Il avait un nez large, un air bienveillant et une voix douce et sereine, à l’envoûtant grain grave. On le reconnaissait à ses vêtements de lin immaculé, du pantalon droit aux chemises au petit col montant – parfois appelé col Mao dans la culture populaire, bien que la raison en soit oubliée depuis des siècles.

L’attitude posée et réfléchie du précepteur l’avait imposé aux yeux des jeunes comme l’image même de la sagesse ; il était apprécié et respecté de tous. Aussi Alexandre s’en voulut profondément de perturber la leçon du vieux Maistre. L’homme accueillit pourtant le retardataire en souriant et l’invita sans plus de cérémonie à se fondre dans le groupe des étudiants qui l’écoutaient. Mais il ne fallut que la lueur taquine qui naquit dans les yeux de Maistre Estampier pour faire rougir le jeune homme de honte. Celui-ci rentra la tête dans les épaules et se faufila entre Vilic, un garçon d’allure empotée qui fixait le Maistre les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte, et Meriam, une fille qui somnolait debout en équilibre précaire. Alexandre, qui n’avait jamais vraiment apprécié cette dernière, la réveilla d’un coup de coude. Son glapissement fit lever un sourcil étonné au Maistre, ainsi que quelques ricanements autour d’elle. Puis le précepteur reprit son enseignement autour des différents objets exposés.

 

Malgré la trentaine de personnes présentes, l’endroit conservait son atmosphère calme, feutrée, ensorcelante. Sous les pieds de l’assemblée en demi-cercle autour du vieil homme, le parquet marqueté, d’ordinaire si prompt à craquer, se tenait coi pour faire chœur à la solennité de l’instant.

Des particules dansaient sous les rayons épais du Soleil matinal ; elles dévoilaient çà et là quelques vestiges de l’histoire de l’humanité. Sur les étagères, les tables d’exposition ou les vitrines de verre dormaient les souvenirs obsolètes. Des équipements électroniques de la vie souterraine durant Minuit, principalement des ordinateurs archaïques et de la vieille robotique, du matériel météorologique et électrique recouverts de rouille et d’oubli. Des outils de fortune ayant servi à l’aménagement des premières habitations extérieures, principalement des objets de fer arrachés aux abris ou des créations en bois. Un peu partout étaient disposées de vieilles photographies au papier jauni par le temps : des souvenirs de l’exode, de la découverte de l’Écrin sauvage, ou des premières constructions de Prima Vode.

Protégés de la poussière par leur écrin de verre, des cornes, bois, squelettes et peaux d’animaux curieux ou dangereux reposaient en silence ; le ténébreux ours du nord qu’avait croisé Alexandre était leur émissaire. Il s’agissait pour la plupart d’animaux descendus de lignées d’Avant-Minuit : des cerfs, des rapaces ou des reptiles. Certains, comme l’ursidé de l’escalier, présentaient tout de même des caractéristiques impressionnantes : seuls les plus forts avaient pu survivre jusqu’à l’aube d’un nouveau monde. Des chercheurs avaient émis l’hypothèse que tous les bouleversements climatiques, combinés aux ravages infligés par l’homme à la nature, avaient contribué à changer certains spécimens… Ainsi, croiser un ours aussi terrible aurait été tout bonnement impossible dans les Pyrénées ou la chaîne alpine d’antan !

 

Bien en retrait dans la troisième rangée d’étudiants, Alexandre écoutait Maistre Estampier. Celui-ci, support photographique à l’appui, rappelait la tâche difficile à laquelle s’attelèrent les premiers Survivants de l’Après-Minuit :

— Il ne s’agissait pas juste de bâtir de nouvelles maisons ; ceux qui eurent la clairvoyance de la fin du monde l’avaient bien compris. Quand l’Aube Nouvelle est née dans les abris souterrains, une règle préventive a été consciencieusement dressée : aucune domination nocive sur la nature – si un jour une sortie se montrait envisageable – n’était permise. Sagesse et cohabitation étaient les maîtres mots…

Le vieil homme continua son discours en insistant sur les notions d’harmonie et d’écologie. Bien sûr, certains parmi les moins patients faisaient la moue : n’eût été le respect qu’ils vouaient au Maistre, ils auraient dédaigné ce savoir qu’on leur imposait, faisant fi de ce qu’ils pensaient être du « rabâchage bien pensant ». Alexandre laissa son esprit dériver, captif de l’envoûtement de la Salle de la Colonie et de ses souvenirs. Après tout, le Maistre ne commençait-il pas à radoter ? Les éoliennes des Murailles infranchissables – il leur montrait encore ces vieilles maquettes ! –, le barrage « auto-intelligent » de Gibraltar et tout plein d’autres dispositifs… Le jeune homme connaissait toutes ces merveilles technologiques, qui donnaient vie et énergie à la face humaine de Prima Vode sans conflit avec son côté naturel.

Les yeux du jeune homme glissèrent à leur fantaisie sur les objets muets qui peuplaient la pièce. Ils s’attardèrent principalement sur les bocaux de fleurs de Chimaera, aux couleurs vives malgré la dessiccation des végétaux. Quelques jours plus tôt, Nara lui avait dit quelque chose à propos de ces plantes médicinales, mais il ne parvenait plus à s’en souvenir… Alexandre passa plus rapidement sur une vieille carte abîmée de l’Écrin sauvage, qui datait de l’époque où celui-ci venait à peine d’être investi : les contours étaient naïfs, car les bordures n’avaient pu qu’être estimées. Mais son regard s’assombrit quand il se posa sur certaines reliques du passé, celui d’Avant-Minuit. Leur cartouche précisait :

 

« Objets découverts parmi les biens personnels de certains abrités. Ils ont aussitôt été confisqués et scellés dans un dépôt interdit d’accès : leur possession et leur usage depuis la création de l’Aube Nouvelle ont toujours été strictement prohibés. »

 

Le jeune homme frissonna. Il avait déjà vu ce type de choses, dans d’antiques films sur le Réseau de l’Aube Nouvelle. Même si ceux-là étaient rouillés et depuis longtemps inutilisables, il reconnaissait aisément le long et fin tube métallique, que rejoignait en un angle presque droit une poignée plate destinée à être saisie à une main. Des pistolets…

Saloperies.

 

Soudain, Alexandre sentit qu’on le tirait par la manche, derrière lui. Il tourna la tête par-dessus son épaule, agacé.

Ah, c’est elle…

— Gabrielle, salua-t-il en chuchotant.

Le visage d’ange lui sourit en tintant de rose ses délicates pommettes laiteuses, estompant temporairement leurs taches de rousseur. Entre ses boucles blondes, les prunelles d’un bleu vespéral chantèrent l’espace d’un instant. La jeune fille serra chaleureusement le bras d’Alexandre en guise de salut, puis elle effectua une discrète génuflexion, une révérence teintée d’ironie qui perturba à peine les plis de sa jupe. Ses lèvres charnues esquissèrent alors une petite moue inconsciente, vers l’avant, comme à chaque fois qu’elle voyait le garçon.

Lui se contenta d’un hochement de tête. Être tiré de ses rêveries le rendait toujours grognon – il le savait – et il ne s’attendait pas à la trouver ici.

— Tu as pu venir, finalement, constata le jeune Fendar.

Malgré l’administration.

La fille était de deux ans sa cadette, mais tous les Maistres avaient reconnu qu’elle était précoce, que son intelligence et sa persévérance lui donnaient la possibilité de suivre les enseignements supérieurs. Pourtant la réticence du personnel administratif était palpable, et Gabrielle devait pour le moment se contenter de rares autorisations de transfert temporaire. Comme aujourd’hui, visiblement.

Alex ignorait quoi penser d’elle. Gabrielle était la meilleure amie d’Alice et les deux passaient leurs moments libres ensemble. Elle pouvait être capable d’observations des plus pertinentes, et d’une finesse d’esprit qui laissait Alice démunie de toute répartie cohérente.

Hin, comme si c’était difficile…

Pourtant, le jeune homme ne savait jamais quoi faire de Gabrielle. Il redoutait sa manie de s’ouvrir en chaque occasion, de parler de ses aspirations, de parler des difficultés qu’elle rencontrait avec son père, de parler de sa sœur à Alexandre, de… de parler, quoi. Et puis pourquoi ne cessait-elle de le regarder – il se sentait comme un animal de foire –, de s’agripper à son bras, de solliciter son avis ?

— Tout va bien ? chuchota-t-elle.

— Oui, expédia Alexandre en feignant d’écouter le cours.

— Ce n’est pas ce que dit Al.

— Mais enfin, en quoi cela vous…

Ils furent interrompus par la voix profonde de Maistre Estampier, qui retentit cruellement dans un silence nouveau-né :

— Je remercie mademoiselle Marcellin d’aider le jeune Fendar à trouver sa place, mais je la prie de faire cela en silence, merci.

Les joues de Gabrielle rosirent de nouveau tandis que ses doigts agrippèrent nerveusement les plis de sa robe. Alex se passa une main sur le visage en souhaitant disparaître dedans : il était vrai qu’un sommeil tranquille lui aurait fait du bien…

 

Les minutes passèrent et les jeunes gens écoutèrent calmement. Puis l’atmosphère de la Salle de la Colonisation devint à nouveau silencieuse. Les cours de Maistre Estampier fonctionnaient d’une façon inédite : le vieil homme accordait des pauses à ses élèves afin de leur donner des moments d’observation et de réflexion. D’échanges, même, à condition que ceux-ci soient faits à voix basse. En cet instant, le demi-cercle des étudiants se dispersa dans la pièce. Mais Alexandre, lui, sentit ses yeux de nouveau attirés par les funestes artefacts qu’il avait observés.

— Pourquoi tu regardes toujours la même chose ? demanda la jeune fille.

— Pardon ?

Le sourire de Gabrielle s’évanouit.

— Ces objets, ces fusils, ces canons… Ça t’inquiète, tu penses toujours à Al et sa formation ?

— Oui.

— Personne n’utilise de poudre ou d’armes à feu, tu le sais bien. L’armement « à potentiel multilétal » appartient à un temps révolu.

— Je sais.

— N’était-ce pas ce que Maistre Estampier nous a dit un jour ? « Même si l’humanité est longue à la détente, Minuit lui a donné une leçon efficace », je crois.

— Ma tante est maître d’armes et ma sœur veut servir dans l’armée, pourtant. Je vis entouré de pattes à langue[4].

— Alex…

— Alice dit que son épée est dédiée à la défense du peuple, qu’elle est un symbole. Je sais qu’elle aimerait ne jamais avoir à tuer, et qu’elle n’aura probablement jamais à le faire. Mais je m’en fais toujours pour elle.

— Nara l’a bien formée. Et je doute qu’elle risque un tir de flèche dans les rues de la ville. Tout ira bien.

— Elle va prendre la grosse tête si tu continues à la hisser sur un piédestal.

— Eh, qui ne ferait pas ça pour sa meilleure amie, ajouta Gabrielle avec un clin d’œil taquin.

La jeune fille pressa à nouveau le bras d’Alexandre pour le rassurer. Mais celui-ci continua dans son inquiétude :

— J’ai beau savoir que la crise avec Norcastrie concerne principalement les frontières, je ne suis pas tranquille pour elle.

— Alex, tu sais que la Garde est probablement le corps d’armée le plus sûr de tout Prima Vode… Le moins actif, en fait. Elle continuera son service en ville jusqu’à l’obtention de son diplôme, dans deux ans. Et Vallinor est trop chaleureuse pour que des heurts éclatent. Rien ne peut nous arriver ici.

Alexandre acquiesça distraitement. Pourtant le souvenir de l’homme des rues de l’allée Ambroise-Hautcastel, avec son regard étrangement perçant, s’imposa à son esprit. Il n’était pas tranquille. Pensif, il activa son T.D.M.

« Godevin (2) ». Il ouvrit le premier message :

 

« Sérieux, Alex, faut vraiment que tu viennes, j’ai un truc important à te montrer. »

 

— La journée va être longue aujourd’hui, continua Gabrielle, entre la célébration et les festivités…

Alexandre garda la tête baissée et consulta la seconde missive :

 

« Ne parle de ça à PERSONNE, surtout ; il s’agit d’infos que je ne suis pas censé connaître. »

 

— Alex ?

Merde.

— Oui, la cérémonie de la Colonisation a toujours été un peu lourde, répondit Alexandre en relevant prestement la tête.

J’espère qu’elle n’a rien vu ; sois à son écoute et fais la changer de sujet, grand cornichon.

— Alice va enfin parader avec la Garde, cette année ! ajouta Gabrielle avec le sourire.

— Oui, mais elle appréhende. Les démonstrations publiques solennelles n’ont jamais été son truc.

— Pourtant elle a l’habitude d’apparaître en public.

— Ça ne serait pas la première fois qu’elle se débine à cause du trac. J’espère qu’elle ne va pas filer comme un sylicat.

À l’entente de cette phrase, la jeune fille leva un sourcil et se retourna vers une des vitrines consacrées à l’histoire naturelle, où reposait une curieuse créature. Ou du moins ce qu’il en restait. Ce qui se trouvait sous les yeux de Gabrielle et Alexandre était loin de correspondre à l’image que les dires donnaient au sylicat : un pelage immaculé, une queue en panache et une morphologie fantasmée coincée quelque part entre le renard, la fouine et le félin. L’urne de verre n’abritait qu’un squelette fragmentaire, orné de quelques pans de peau séchée et poilue, aux dents ébréchées, maintenu par une structure de fils métalliques. Le tout était affreusement vieilli, bruni par le temps, la terre et l’air. La silhouette de cet être restait difficilement identifiable ; certains soutenaient même qu’il s’agissait d’assemblage de dépouilles de créatures existantes. Mais c’était là l’une des seules traces que l’Aube Nouvelle avait pu conserver du mystère sylicat.

En dessous, le cartouche de cuivre synthétisait avec prudence tout ce qui était connu de ces créatures :

 

« Dépouille supposée de sylicat (Vulpes feliformia)

Chaîne Blanche, 343P.

Squelette et peau.

 

Don : Éraste de la Pointe Blanche.

 

Les sylicats sont des petits mammifères prétendument découverts sur les terres de Prima Vode lors de la colonisation. Ils seraient extrêmement rares et peu confiants envers la race humaine : tous les spécimens rencontrés ont pris la fuite. La plupart des gens doutent même de leur existence, car aucun animal n’a pu être capturé ou convenablement étudié en plus quatre-cents ans.

Les difficultés à en trouver des traces réelles – hormis des corps inédits et non identifiés tels que celui-ci – font de ces créatures un mythe pour les plus sceptiques. »

 

D’où l’expression « filer comme un sylicat », pour désigner une personne ou un événement attendu qui, finalement, ne se présentait pas.

Le regard toujours rivé sur la vitrine, Gabrielle reprit la parole :

— Je sais qu’elle sera très fière. Elle s’est souvent entraînée aux manœuvres devant moi, ces derniers jours.

— J’ai parfois l’impression que c’est toi qui habites avec elle, et non moi.

— Arrête, ça fait deux jours que je ne l’ai pas vue.

— Elle n’a rien voulu me montrer, à moi. Je me demande de qui elle est vraiment la sœur…

Intérieurement, Alexandre sourit ; il aimait tendre des pièges à son entourage. Gabrielle, pourtant si clairvoyante dans sa vision du monde, tomba dans le piège :

— Alex, enfin… , bredouilla-t-elle en ouvrant de grands yeux inquiets.

Pour toute réponse, le jeune homme plissa les yeux et tira la langue droit sur la jeune fille : sa plus horrible grimace. Gabrielle laissa alors échapper une exclamation indignée et tenta de pincer son interlocuteur.

— Vilain !

Alexandre allait répliquer du même ton lorsqu’il entendit un raclement de gorge dans son dos, grave comme un roulement de cailloux.

Mince, le Maistre.

Sa nuque se raidit. Le jeune homme prit conscience que leurs derniers cris avaient détoné dans la pièce feutrée.

— Je cherchais justement deux volontaires pour la cérémonie de tout à l’heure, annonça Maistre Estampier aux perturbateurs. Pour représenter l’Aube Nouvelle et accompagner les chefs de clan à leur discours sur la Place de la Fontaine. Vous qui aimez vous donner en spectacle, j’imagine que vous êtes partants ?

Le vieux sage était malin, Alexandre le savait. Et le large sourire du vieil homme, qui dévoilait deux belles rangées de dents blanches, interdisait au jeune homme de refuser.

— Génial, répondit ce dernier d’un ton qui s’affaissa en même temps que ses épaules.

 

***

 



[1] Les Survivants de l’Après-Minuit comptent le temps passé en quintes (un regroupement de cinq jours), en quinzaines (soit une période de trois quintes) et en lunaisons (un cycle lunaire complet, soit deux quinzaines). Pour plus d’information, consulter en annexes le Calendrier lunisolaire de Prima Vode. [retour]

 

[2] « Staticiens » est le surnom donné par les recrues de l’Académie militaire aux étudiants de l’Aube Nouvelle. Son origine est floue, mais laisse imaginer une référence moqueuse à leurs activités « statiques ». Certains militaires invoquent aussi des liens « passionnels » avec les statistiques, au détriment de la vie « réelle ». [retour]

 

[3] Le biscolat est un biscuit au chocolat artisanal, de qualité inégalée. À l’intérieur est insérée une gemme d’épice issue de l’une des trois capitales de Prima Vode : « rubisée » pour Vallinor, « saphirée » pour Norcastrie, ou « ambrisée » pour Décaria. Un biscolat contient deux de ces gemmes et leur disposition est aléatoire : il est impossible de deviner le goût avant de les avoir mangées. Cette fantaisie offre la possibilité de combinaisons inventives et de paris amusants entre les consommateurs. Le biscolat est vendu en sachets autodégradables, mais certaines éditions de grande taille furent commercialisées dans des boîtes en métal à collectionner. [retour]

 

[4] En réponse au surnom de « staticien », les étudiants de l’Aube Nouvelle qualifient ceux de l’Académie militaire de « pattes à langue ». Les nouvelles recrues passent par une formation en tant que Gardes vallinoriens, au début de leur carrière. Mais de nombreux domaines sont étudiés à l’Académie : politique, commerce, communication de terrain, sciences sociales, etc. Les étudiants sont formés pour être aptes à se déplacer pour leurs missions, à servir leur ville et à interagir avec la population ou d’autres citoyens de Prima Vode. Ce surnom renvoie donc à ces fonctions, mais certains y voient également une analogie avec le qualificatif servile de « chien de l’armée ». [retour]

 

Commentaires

"Alice ouvrit la porte avec fracas puis pénétra dans le couloir, piétinant un long cheveu blond et une écorce de bois qui s’étaient entremêlés avec grâce sous le souffle du vent."
Cette image est très jolie !

Petit problème dans ta note n°1, les mots en italiques sont collés au déterminant^^

Le comptoir des victuailles, ça c'est un endroit où j'ai bien envie d'aller faire un tour ! Et de goûter un biscolat * o*

En lisant le passage avec Maistre Estampier je me faisais la réflexion que je trouvais tous tes personnages intéressants en fait. Good job !
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mercredi 29 août à 00h32
Je viens de corriger, merci ! Et... bah merci pour tout en fait^^
Antoine m'avait mis au défi d'écrire une scène de banquet dans ce roman, pour te dire. J'ai pas encore pu m'y mettre, mais je n'oublie pas ;)
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mercredi 29 août à 15h39
Han, j'ai hâte de voir ce défi là accomplit, ça promets d'être intéressant !
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mercredi 29 août à 19h33
Tiens, au fait, si l'univers de Vallinor t'intéresse, tu peux accéder aux annexes depuis le sommaire. Je n'ai écrit que le système calendaire pour le moment, mais ça pourrait aider à comprendre la date en début de chapitre ;)
 0
jeudi 30 août à 12h18
Absolument, j'irai voir ça avec plaisir ! Merci !
 1
jeudi 30 août à 20h16