0

Julien Willig

samedi 11 avril 2015

Les Survivants de l’Après-Minuit, I - L’Immortelle

Chapitre 2 : Un matin à Vallinor

15e jour croissant, 1ère lunaison, année 427 prime.

Vallinor-la-Belle, Vallée du Sillage, Prima Vode.

 

 

Qui voulait connaître Vallinor-la-belle devait comprendre à quel point c’était une ville vaste. Au centre, nous l’avons vu, la vie était rythmée comme du papier à musique : les horloges monumentales sonnaient l’heure du réveil alors que le Soleil franchissait difficilement la crête des montagnes qui enserraient la cité, puis c’était au tour des allées-terrasses de s’ouvrir, des aérobus de vrombir. Si la grand-rue Ambroise Hautcastel faisait office de colonne vertébrale pour Vallinor, alors le grand-centre, le boulevard Rosalie-Viguier, en était son cœur battant.

Or, l’ambiance au nord de la ville était toute autre ; nous voici maintenant dans le quartier Tellini. Ses pieds étaient léchés par le lac Jovenselh, qui séparait la cité de cette immense réserve naturelle que l’on appelait, à juste titre, l’Écrin sauvage. Ici, point de remparts, de bâtiments à plusieurs étages ni même de véhicules volants ; on ne trouvait que des pavillons paisibles. Seule la Porterie séparait l’endroit des bêtes sauvages qui arpentaient les berges du lac. Dans les larges rues et les jardins frais de Tellini, les arbres frissonnaient sous la rosée qui les perlait. Les discrets clapotis de Jovenselh se faisaient entendre, charriés par les murmures d’un vent d’été.

Silence.

 

Seul dans les rues pavées, un jeune chat traquait sa cible invisible, en jetant ses pattes dans toutes les directions. Malgré sa froide détermination, sa frimousse innocente trahissait son inexpérience : le ballet frénétique semblait ne jamais vouloir prendre fin, alors même que la proie semblait avoir disparu – si proie il y avait… Soudain, le lézard jaillit d’une fêlure ; le chaton se jeta à sa poursuite, mais le reptile se faufila entre deux briques, dans l’interstice d’un vieux mur d’enceinte. Le félin, acharné, ne savait que faire pour l’attraper. Il finit par tenter, sans succès, d’introduire sa patte dans la fente, évidemment trop étroite pour sa carrure.

La scène fit rire le seul spectateur qui y avait assisté ; un jeune homme solitaire sur la terrasse de son jardin, attablé devant son petit-déjeuner. Le chaton tourna sa tête ronde vers l’importun, à travers le portail vermoulu de la propriété, et lui jeta un regard vexé avant de s’en aller, bredouille. L’observateur ne put étouffer son dernier éclat de rire, aussi le prédateur, déjà tourné dans l’autre direction, dressa sèchement sa queue en l’air pour signifier son irritation. Du moins, c’était ce que le garçon pensait deviner. S’il avait été fait par un bras humain, s’imagina-t-il, l’effet de ce geste aurait été bien plus…

Irritable, ce félin.

Le jeune homme reporta son attention sur ce qui l’avait préoccupé. Un bout de papier laissé pour lui sur la table. Il ne cessait de le triturer machinalement en relisant le message qui y était écrit :

 

« Alex,

 

Je dois partir tôt aujourd’hui. Une affaire urgente à régler en ville…

N’hésite pas à réveiller ta sœur pour ne pas partir en retard (j’en ai assez de recevoir des lettres de réprimande de la part de l’Académie).

Passez une bonne journée, on se retrouve ce soir.

Soyez prudents.

 

Nara.  »

 

Venait ensuite un « je vous aime » griffonné à la hâte. Le jeune homme sourit ; Nara, la maître d’armes à l’esprit d’acier, toujours aussi gauche avec les marques d’affection… En revanche, le ton du message le laissait songeur. Qu’il lui fût adressé directement ne le surprenait pas ; Alex dormait peu et était souvent le premier à se lever.

Mais pourquoi est-elle partie sans même nous voir ? Ça ne lui ressemble pas…

 

Une brise plus virulente que les autres ébouriffa ses cheveux – comme s’il avait besoin de cela, il passait un temps fou à les coiffer correctement ! Alexandre rapprocha de lui son T.D.M., le Terminal de Données Mobile posé à côté de son petit-déjeuner. Il pressa un bouton sur la tranche cuivrée de l’appareil électronique, qui sortit de sa veille.

En bas de l’écran, un large bandeau colportait les nouvelles du jour. Toutes consacrées à la célébration de la nouvelle année, évidemment. La « Première Pleine Lune » : une nuit de festivités abondantes, sous l’argent de l’astre et l’orange ardent des lanternes. Ce devait être une nuit sans ombres, l’anniversaire du nouvel espoir de l’Humanité. Après tout, on fêtait la fin de « Minuit », qui plongea l’ancienne ère dans le chaos et la destruction pour plusieurs siècles, contraignant les survivants à vivre sous terre jusqu’à ce que la tempête passe…

 

Oui, ça allait être une nuit blanche. Une nuit de vacarme à n’en plus finir, de cris de joie pour célébrer l’avènement d’une nouvelle existence, il y avait maintenant 427 ans de cela ! Dans un petit encadré, on parlait aussi du retard de l’Argileux, l’un des deux forts vents annuels, qui allait souffler sur Prima Vode d’ici une quinzaine de jours. Et c’est tout : en ce jour le journal de l’Aube Nouvelle feignait d’oublier un instant les sujets plus graves qui assombrissaient les terres de Prima Vode, des taxes exorbitantes des marchands de Décaria jusqu’aux relations frissonnantes avec la farouche Norcastrie. Malgré les erreurs passées, le monde frémissait encore ; en ces quatre siècles d’espoir, le sang avait déjà coulé bien plus que de raison… et l’on redoutait une nouvelle saignée. Bel héritage que celui laissé par les générations précédentes, songeait Alexandre : les cendres d’une guerre achevée dans des larmes encore humides, et la menace d’une autre à venir !

Non, aujourd’hui, il fallait faire la fête.

 

Mais ce n’était pas le bandeau des actualités qu’Alexandre cherchait du regard ; en haut à gauche de l’écran, des chiffres indiquaient l’heure. Et il allait être en retard – ou peu s’en fallait. Il grogna dans sa barbe. Le Terminal de Données Mobile de sa sœur jumelle – ou « Termile » comme elle l’appelait – aurait déjà dû sonner pour la réveiller ! À tous les coups, la dormeuse en puissance devait pester contre son appareil braillard, la tête sous ses oreillers, en attendant vainement que cette sonnerie qu’elle estimait comme « le plus grand outrage à la jeunesse » voulût bien cesser de la tourmenter…

Ce n’était pas comme si elle ne devait pas participer au défilé de la Garde vallinorienne aujourd’hui !

 

« Je crois que je n’ai pas le choix », essaya de se convaincre le jeune homme. En réalité, il brûlait d’essayer le programme que son ami Godevin avait installé sur son Terminal et, secrètement, sur celui de sa sœur. Avec un sourire presque sadique, Alexandre traça une série de sigles. L’écran réagit aux nanomachines implantées dans les doigts du jeune homme ; un lapin blanc au dessin fantaisiste se matérialisa. Grassouillet, les yeux fermés et un oreiller dans les bras, avec une bulle en dessous de lui qui demandait :

 

« Me faire sortir du pays des merveilles :

OUI ou NON  ?  »

 

Les T.D.M. permettaient beaucoup de choses. Ils avaient été pensés comme un « assistant personnel doublé d’une plateforme d’accès et de diffusion des créations et savoirs culturels », comme disait le slogan de l’Aube Nouvelle[1]. Courts et longs métrages, écrits en tous genres, enregistrements sonores et musicaux, photographies, documents et informations : tous les médias étaient accessibles. Utilisés en intérieur, les appareils pouvaient transmettre la piste sonore aux enceintes dont les bâtiments étaient pourvus ; de quoi baigner la pièce entière de son.

— Désolé Alice, murmura Alexandre, mais c’est pour ton bien.

Il effleura le OUI de son doigt effilé. Le lapin ouvrit les yeux, jeta son oreiller au-dessus de sa tête en se trémoussant d’un air joyeux, et disparut de l’écran dans un nuage de fumée bleue.

Puis la tempête ; le Dies irae du Requiem de Mozart donna toute sa puissance dans la chambre de la dormeuse. Quelques secondes plus tard, un cri suraigu perça les murs – un palmipède paniqué lui répondit depuis le lac. Le jeune homme rit sous cape et retourna à son déjeuner, comme si de rien n’était. La musique s’éteignit brutalement : n’en resta qu’une mesure à jamais inachevée, condamnée à errer dans les vibrations du silence nouveau.

Une dizaine de minutes plus tard, une tigresse s’affala sur la chaise en face d’Alexandre, dans un grognement rancunier. Ou quelque chose dans le genre.

 

***

Alice salua son frère jumeau d’un signe de main, sa bouche occupée à étouffer un bâillement venu du fond du cœur, lèvre crispée au-dessus de canines saillantes. Elle saisit ensuite sur la table de quoi se constituer un petit-déjeuner conséquent – viennoiseries, fruits, lait chocolaté, œufs brouillés et jambon grillé déjà froids. Ceci fait, elle leva son regard, fronça les sourcils : la jeune femme pouvait voir, sous les boucles sombres et anarchiques de son frère – Tout de même, il pourrait se peigner de temps en temps ! – que ses yeux verts étaient creusés de cernes. Alexandre avait le regard dans le vide, plongé dans ses pensées.

— Encore une insomnie ?

Le jeune homme secoua légèrement la tête et cligna des yeux, comme à chaque fois qu’il revenait à la réalité. Puis il acquiesça d’un signe de tête.

— Toujours le même cauchemar ? s’inquiéta Alice.

— Toujours.

— C’est pas banal, quand même.

— Je sais.

Rien à ajouter ; Alice était parfaitement au courant des angoisses nocturnes de son frère. Et surtout elle avait faim ! Elle saisit une vallinette et se mit à la dévorer sans pitié. Alex, qui avait déjà fini de manger – il picorait à peine, ce corbeau dégingandé –, reprit d’un ton moqueur :

— Et toi tu dormais bien, j’imagine ?

Alice interrompit sa mastication quelques secondes, le temps de charger son regard émeraude de toute la rancœur qui l’habitait.

— Il est un impudent que je ne manquerai pas de châtier.

— Qui… qui ça ?

— Godevin !

— Oh, vraiment ? demanda son frère sur un ton innocent.

— Oui. Au début j’ai cru que c’était toi qui m’avais réveillée. Mais j’ai dû aller jusqu’à mon Termile pour éteindre la musique.

— « Jusqu’à » ?

— Oui. Et quand je l’ai retourné, devine ce que j’ai vu.

— Aucune idée.

— Un lapin goguenard qui riait en me pointant du doigt, avec en dessous écrit « avec les compliments de Godevin le réveil-matin » ! éructa la jeune femme.

Elle martela les dernières syllabes de ses poings sur la table.

— Oh ? C’est pas vrai ?

— Si, je te jure ! Interrompre mon sommeil comme ça, même toi tu ne l’avais jamais fait ! Il me le paiera !

 

***

Ils se turent. Alexandre observa sa sœur s’attaquer voracement à son repas : une panthère sur sa proie. Il sourit. Alors que lui se savait du genre discret, voire timide, Alice en était l’opposé direct. Pleine d’une énergie jamais totalement contenue, d’un caractère en acier trempé hérité de Nara, leur tante, ainsi que d’un optimisme qui lui faisait arborer un sourire permanent, Alice croquait la vie à pleines dents. Et bruyamment.

— Je vois que tu avais faim. Ça te suffira ? s’enquit-il ironiquement en désignant la montagne de victuailles sur la table.

En quelques secondes, la jeune femme dévora impitoyablement une autre vallinette. Cette pâtisserie était la spécialité de la ville : une viennoiserie oblongue de pâte levée feuilletée. À l’intérieur, le lit d’une préparation sucrée à la crème de marrons et de figues ; à l’extérieur deux monticules divisaient le gâteau en son milieu, des sortes de pyramides où trônait un carré de chocolat sur chacun des sommets. La séparation entre ces deux pics était nette, c’était une pâtisserie conçue pour être partagée : en famille, avec des amis, ou entre amoureux…

Mais Alice, elle, avalait sa troisième ce matin. Qui ne connaissait pas la jeune femme ne pouvait deviner ses appétits gargantuesques. L’uniforme pourpre aux fins contours dorés de la Garde vallinorienne, avec son épaisseur confortable, ne faisait pas apparaître les détails de son corps souple. Si sa taille était moins svelte que celle d’Alexandre, le tout était nuancé par les innombrables séries d’exercices – militaires ou non – auxquels s’attelait la jeune femme.

C’était d’ailleurs cette réalité brute qui mettait Alice en valeur, sans artifices. Des mèches rebelles ne cessaient de s’échapper de son catogan, et en dessous ses paupières en amande enchâssaient d’éclatantes prunelles de jade, d’un éclat renforcé par sa peau cuivrée – à vous donner le sentiment d’une proie devant la panthère. Son train de vie sulfureux perçait à travers certains détails : quelques cicatrices, deux ou trois raccommodages sur ses vêtements, de légères éraflures sur ses bottes grises ou encore la garde de son sabre, déjà trop éprouvée.

Voilà ce qui la caractérisait : le point de jonction improbable entre l’insouciance pure et la rigueur de ceux qui savaient dompter leur monde. Ainsi était Alice : la « finesse expéditive. »

 

***

— Donc je t’attends un quart d’heure, je te regarde te goinfrer au petit-déjeuner, et ensuite c’est moi qui dois verrouiller la porte, c’est ça ? s’indigna Alexandre.

— Ça va j’ai juste oublié de la fermer, ça arrive à tout le monde, non ?

— À tout le monde je ne sais pas, mais à toi…

— Alleeez, c’est toi le plus près ! Et ça te réveillera, au moins !

— Tracer trois glyphes devant les capteurs, en effet ! Mais j’y pense, tu t’y connais en réveils maintenant, non ?

— Monstre ! s’offusqua Alice à son tour.

— C’est comme ça que tu veux que je répare tes bêtises ?

— Est-ce si important de la verrouiller, cette porte, à la fin ?

— Nara veut que la maison soit sûre.

— Mais personne ne verrouille jamais sa porte dans le coin ! Qui chercherait à rentrer chez nous ? Ici. À Vallinor !

— Tu sais, Godevin m’a déjà parlé de gens peu recommandables qui traîneraient dans les bas-fonds de la ville, et…

— Pfff, coquecigrues ! rétorqua Alice qui n’avait jamais apprécié la suffisance de l’ami de son frère. Même en admettant qu’ils existent, qu’est-ce qu’ils pourraient nous vouloir, à nous  ?

— « Coquecigrues », vraiment ? Ma chère sœur, je crois que notre tante déteint un peu trop sur t…

Un coup de poing à l’épaule vint confirmer l’affirmation avortée du jeune homme.

— Je croyais que tu ne voulais pas arriver en retard !

Face à cet argument, Alexandre n’eut d’autre choix que de rebrousser chemin jusqu’à chez eux, cinquante mètres en arrière. En ronchonnant, les mains dans les poches et la tête baissée comme à son habitude. Alice regarda son dos, affaissé, s’éloigner seul dans la ruelle qui menait à leur domicile. Dans ce quartier sans jeunesse, ils étaient les seuls à se lever aussi tôt. En cet instant, dans le fond d’humidité d’un orage déjà loin, les jumeaux semblaient seuls sur Terre.

Tss, quelle volonté , pensa Alice. Pourquoi est-ce qu’il ne cesse de se tasser sur lui-même comme ça ?

Les rares fois où il se tenait correctement, il surprenait tout le monde par sa grande taille.

 

Alice enleva ses gants gris taupe, assortis à ses bottes, et les glissa à sa ceinture. Rêveuse, elle fit jouer ses doigts sous les rayons fauves du Soleil levant. La ligne nette sur le dos de sa main droite commençait à s’effacer…

— Qu’est-ce que tu as à regarder tes mains comme ça ? lança Alexandre qui venait de revenir.

— Hein ?

— On dirait un bébé. Les yeux grands ouverts, le sourire béat…

— Ça va, ça va ! Je me disais juste que la blessure portée par ce crétin de Tocastre n’est pas si grave que ça, finalement. Ce qui ne m’empêchera pas de lui péter la…

— Tu t’es encore battue ? s’indigna son frère.

— C’est bon, c’était pour s’amuser.

— Ne me dis pas que c’était un duel.

— Comme tu y vas ; un duel, tout de suite ! C’est rien de méchant, regarde, y’a presque plus rien !

Joignant le geste à la parole, Alice mit sa main sous le nez de son frère. Celui-ci, habitué à ses ruses, recula la tête de justesse pour éviter la tape « amicale » qui allait suivre. Sous les boucles brunes d’Alexandre, agitées par la caresse d’une brise solitaire, un sourire naquit.

Il se réveille enfin !

Les lèvres du jeune homme se retroussèrent en un rictus taquin. Alice reconnaissait ce trait chez lui ; adepte de la plume face à l’épée, il allait encore lui asséner un trait d’esprit bien senti…

Mais non. Il se figea, le regard loin au-dessus de l’épaule de sa sœur.

— Quoi, on est en retard, c’est ça ? demanda celle-ci. Très bien, allons-y.

Sans laisser à son frère l’occasion de répondre, elle lui passa le bras sous le sien et se glissa à ses côtés pour le faire avancer. Mais aussitôt qu’elle eût tourné la tête vers leur destination, elle se figea à son tour.

La démarche sûre et les yeux fixés sur les jumeaux, un grand loup s’avançait vers eux.

 

***

Par réflexe Alice s’interposa devant son frère, main sur la garde de son épée. Elle brava le prédateur du regard. Alexandre mit quelques secondes de plus à réagir.

— Alice…

— Ne t’en fais pas, tout va bien se passer, annonça-t-elle d’une voix qu’elle aurait voulue plus assurée.

Nara les avait formés à se battre contre des humains, pas des…

— Non, regarde son œil.

Alors elle la vit, elle aussi ; une terrible cicatrice verticale fermait à jamais l’œil gauche de la bête. Ce sinistre motif, loin de dénaturer la fière allure du prédateur, accentuait l’impression de puissance qui se dégageait sous les vagues noires et grises de son pelage. Dès qu’elle aperçut son œil meurtri, Alice se détendit.

Cela faisait longtemps, ma vieille.

— Luna ! s’écria-t-elle.

Et de se jeter autour du cou de la vieille louve. Luna jappa et s’assit sur ses pattes arrière, la langue pendante. Alexandre rit et s’approcha à son tour. À l’embranchement de la rue d’où venait la louve surgit un homme, la cinquantaine bien tassée, à qui la barbe sauvage et les cheveux épris de liberté donnaient un air bourru, mais joyeux.

— Salut, vous deux ! lança-t-il en agitant son bâton de marche.

— Bonjour Romaric, répondit Alexandre.

— Vous n’étiez pas censés partir en cours aujourd’hui ?

— Si ; nous sommes en retard, une fois de plus. Et vous, qu’est-ce que vous faites ? C’est rare de vous voir de l’autre côté de la Porterie.

Même s’il était un ami de la famille avant même la naissance des jumeaux, Romaric restait un ermite. Il vivait dans une cabane paisible, à la lisière de la forêt gigantesque de l’Écrin sauvage, avec sa vieille louve adoptée pour seule compagnie et son éternelle pèlerine noire sur les épaules. Il se plaisait à se qualifier de « gardien de l’Écrin », mais Alexandre n’avait jamais su s’il s’agissait d’un titre officiel ou d’une vocation personnelle – les réponses directes ou les conversations longues avaient rarement lieu chez le forestier.

— Ça m’arrive de « sortir » de temps en temps, rétorqua l’ermite. Luna se sentait d’humeur citadine aujourd’hui ; c’était l’occasion d’arpenter les rues de Vallinor.

— Vous nous avez fait une de ces peurs ! Malgré la Porterie, on a toujours quelques visiteurs inattendus qui viennent de l’Écrin sauvage.

— Oh, rien de grave.

— Nous avons déjà eu des prédateurs, répondit Alexandre d’un air plus grave. Plusieurs loups.

— Ils sont pas méchants. Hein Luna ?

L’interpelée vint se frotter à leur jambe, comme pour illustrer les propos de son maître.

— Et la carcasse de cet immense ours noir, en haut du grand escalier du siège de l’Aube Nouvelle ? continua le jeune homme.

— Empaillée depuis vingt ans.

— Tout de même, j’ai peine à croire que quelqu’un ait pu l’abattre sans y laisser sa peau. Ça s’est passé près d’ici, d’ailleurs, je crois…

Alexandre s’en voulait d’insister autant, au risque de paraître désagréable. Mais on lui avait raconté l’histoire il y avait peu, alors qu’il venait de commencer son stage chez l’Aube Nouvelle. L’ursidé, dont la dépouille empaillée dépassait facilement les deux mètres, avait forcé l’huis de la Porterie, comme pris dans un accès de rage. Puis il avait surgi dans les ruelles de Tellini en début de soirée, alors que les habitants flânaient dans les rues. On compta plusieurs blessés avant que la bête, incontrôlable, soit abattue dans des circonstances floues.

— Eh, tu fais pas autant de chichis quand vous venez me voir, coupa l’ermite. Qu’est-ce que t’as, ce matin, gamin, t’as croisé un lion ?

— Une panthère mal réveillée, plutôt (Alexandre jeta un œil en biais à sa sœur).

— J’voudrais pas vous retenir, au fait.

— C’est vrai, nous y allons. Alice ?

— J’arrive, dit-elle avant de caresser la louve une dernière fois.

— Vous passez par où ? interrogea Romaric.

— On emprunte la rue Écorcia, avant de prendre l’allée du canal central jusqu’au premier arrêt des aérobus, à deux kilomètres d’ici.

— Dans ce cas, je peux vous accompagner.

— Si vous voulez. C’est Nara qui vous a demandé de venir, n’est-ce pas ?

— Je ne vois pas de quoi tu parles…

Le jeune homme fronça les sourcils, mais Romaric lui lâcha un clin d’œil amusé.

— Je le savais !

Luna jappa, impatiente. Les jumeaux continuèrent leur route, accompagnés par cette « figure paternelle de substitution » – pour une fois que Nara n’était pas là pour les materner ! – et par les ombres mouvantes sous le Soleil levant.

 

***

L’aérobus décolla. Luna et Romaric, demeurés sur la terre ferme, disparaissaient aux yeux d’Alice tandis qu’elle s’installait sur une banquette au côté de son frère. L’appareil, un modèle municipal classique d’une vingtaine de places, était particulièrement bondé, à tel point que le pourpre des banquettes et le chrome des accoudoirs disparaissaient presque sous la masse humaine. De quoi faire monter la chaleur de cette fin d’été.

On aurait dû tenter le chemin à pieds , pensa Alice à contrecœur.

Les plateformes volantes de ce type étaient le principal moyen de transport dans les rues de Vallinor. Pratiques, ils défiaient la gravité pour laisser les rues et les allées aux piétons. Le trafic restait fluide ; le Conseil programmait une circulation régulière et étendue dans toute la ville. Ainsi, les modèles particuliers n’avaient par lieu d’être. Comme chaque jour, la jeune femme profita du quart d’heure de vol pour observer la vue imprenable sur la cité que l’aérobus lui offrait. C’était son rituel à elle, sa façon d’accueillir sa nouvelle journée.

La prochaine fois, on partira plus tôt. Heureusement que la vue est belle, j’ai presque le visage collé à la vitre.

Alice regarda les voies urbaines s’éveiller petit à petit en dessous d’eux, des premières corniches de circulation et d’amarrage en hauteur jusqu’aux allées piétonnes plus bas. Les artisans des maisons marchandes ouvraient l’arche de leur rez-de-chaussée, afin d’exposer leurs produits directement depuis les ateliers. Des étudiants de tous âges envahissaient les rues agitées d’un brouhaha dont la jeune femme percevait la rumeur. Cette ambiance matinale, à laquelle se rajoutaient les couleurs chaudes des bâtiments – briques, bois, tuiles, un peu de pierres et de marbre clair, du stuc et parfois de la chaux peinte – donnaient une forte impression de vie et de bonne humeur qui régnait jusqu’à la nuit tombée. Vallinor était une ville où il faisait bon vivre, qu’on se le dise.

L’aérobus arriva à son terminus et entama sa descente dans le centre-ville. Enfin, pas tout à fait au centre, car la circulation des engins motorisés y était interdite pour éviter les nuisances. Il était aussi question de sécurité : dans le boulevard Rosalie-Viguier – le « grand centre » – étaient établies les trois institutions qui régissaient la ville. Et son fief tout entier, la Vallée du Sillage.

Une fois sortis de leur appareil, les jumeaux se mirent en marche vers la place centrale. Ils n’avaient qu’à emprunter l’avenue Ambroise-Hautcastel, grand-rue piétonne du centre-ville, pour y parvenir. Mais l’endroit était bondé : c’était jour de marché.

— Il y a bien plus de monde aujourd’hui, tu ne trouves pas ? remarqua Alice.

— La Première Pleine Lune doit attirer pas mal de gens. Il faut dire que l’Aube Nouvelle met le paquet pour faire oublier la guerre de désalliance, comme chaque année.

— Si tôt le matin ?

— Beaucoup viennent pour plusieurs jours ; j’imagine que Vallinor doit être impressionnante pour les habitants de la campagne. Ils ont peu de grandes villes à visiter, tu sais. Pierrefroide-le-bourg est loin, et Étang-d’Aval…

— Alex.

— Oui ?

— J’ai faim.

Le jeune homme leva les yeux au ciel.

— Il y a des étals de pâtisseries devant, là.

— Non, je veux quelque chose de frais.

— Une pomme, ça t’ira ? Celles-là ont l’air bien.

— Où ?

— À côté des étals de pâtisseries…

La jeune femme suivit le doigt et s’avança. Alexandre prit ça pour un « oui » et la suivit. Une fois plantée devant l’étal de fruits, sa sœur étudia la marchandise avec le plus grand sérieux, comme si sa vie en dépendait. Elle pouvait en avoir pour un moment, aussi le jeune homme acheta discrètement une vallinette à côté : un remerciement pour Godevin. Puis il se dressa sur ses pieds et regarda la foule aux alentours. Il voyait, partout autour de lui, serrés dans les allées-terres et perchés sur les allées-terrasses, des gens de tout âge qui formaient une masse compacte, bruyante et bigarrée. Un point commun, cependant, entre tous ces êtres humains : pour la journée nationale de l’Après-Minuit, tous avaient revêtu leurs plus beaux atours. Chemises, pantalons et robes colorés, bouffants pour éloigner la chaleur estivale ou cintrés pour mettre en valeur la silhouette. Ceintures de cuir et de tissu, avec une boucle discrète ou forgée d’un métal précieux. Bijoux complexes, sophistiqués ou fantaisistes. Quelques chapeaux, pour protéger du soleil ou comme signe distinctif pour être repéré par un proche dans cette marée humaine. Ainsi, tous ici s’étaient faits…

Non, pas tous. Adossé parmi les ombres, un homme scrutait la masse. Sa pilosité aurait facilement pu faire passer Romaric pour un nourrisson, et ses vêtements étaient troués et rapiécés. En réalité, il avait l’air négligé, usé, bien plus que l’ermite quand il revenait de ses longues randonnées au diable vauvert ou Dieu savait où. Alexandre sentit un malaise l’envahir. Il aurait juré avoir senti les yeux de cet individu posés sur sa nuque. Un regard calculateur…

— Alice ? appela-t-il dans son dos.

— Quoi ?

— Regarde.

Mais l’homme aux vêtements rapiécés s’était déjà coulé dans les ténèbres d’une allée proche.

 

***

— Un vallin et demi pour une simple pomme ? Mais c’est le triple de d’habitude, c’est du vol ! s’offusqua Alice.

— Je vous garantis que vous ne trouverez pas mieux ailleurs, mademoiselle, argua le vendeur avec son sourire de façade.

Alice venait de choisir une belle pomme au rouge profond, brillante, prometteuse d’un jus succulent et d’une chair ferme. Le fruit lui faisait très envie, mais elle hésitait vraiment à payer le prix fort. Maudite soit la cupidité de ce marchand ventripotent, un jour où une horde de touristes venait se déverser en ville ! La jeune femme était en train de soupeser les pièces de monnaie – le demi-vallin carré en bronze, et le vallin rond du même matériau – quand son frère l’appela :

— Alice ?

— Quoi ? interrogea-t-elle en relevant la tête.

— Regarde.

En surplomb sur une des allées-terrasses au-dessus d’elle : cette silhouette discrète à la capuche noire… Non, ses yeux avaient dû la tromper. De toute manière, à peine la jeune femme avait posé les yeux sur elle que cette ombre s’était évanouie dans les hauteurs, hors de sa portée. Avait-elle halluciné ?

Je n’ai pas encore pris trop de sucre aujourd’hui, pourtant…

L’apparition intrigua Alice. Elle se retourna alors vers son frère, excitée.

— Tu as vu… ? demandèrent-ils en même temps.

Ils n’eurent pas l’occasion d’achever leur question ; l’horloge au bout de l’avenue sonna la demie de la huitième heure. Les regards des jumeaux se chargèrent d’une panique soudaine, à tel point qu’ils auraient pu lire « retard » dans les yeux de l’autre. Alice jeta sa monnaie sur le comptoir du vendeur de pommes, Alex prit la main de sa sœur, et tous deux se mirent à courir dans l’ombre de la tour en direction de leur destination, la Place de la Fontaine.

 

En face d’eux se dressait l’imposante tour du Conseil, la chefferie de la ville. De chaque côté, séparés par la fontaine de Vallinor, se trouvaient respectivement les sièges du Commandement militaire et de l’Aube Nouvelle, qui se faisaient face comme deux frères de marbre rivalisant devant leur père. Le long des trois édifices claquaient au vent les bannières de la ville : un château et son tapis de nuages pour emblème, le tout de couleur fauve sur un fond pourpre.

Toujours au pas de course, les jumeaux se séparèrent pour rejoindre leur destination respective, après un bref signe de la main.

 

***

S’ils n’avaient pas été si pressés, s’ils s’étaient retournés quelques instants auparavant, alors les jumeaux auraient pu l’apercevoir. Sous sa capuche, la silhouette mystérieuse avait longtemps hésité, mais pensait bien s’être fait surprendre par ceux qu’elle surveillait. Ainsi, malgré elle, le moment qu’elle avait attendu – autant que redouté – pouvait avoir lieu : la rencontre…

L’ombre s’était élancée hors de son abri. Elle avait sauté souplement de son perchoir, dévalant sans crainte les allées-terrasses de l’avenue Ambroise-Hautcastel. Son apparition à chaque étage inférieur ne manqua pas d’arracher des exclamations de surprise aux badauds et aux vendeurs qui se trouvaient sur son chemin, mais elle les ignora et continua sa descente féline. Ses pieds légers quittaient le sol juste après l’avoir touché, palier par palier, la traîne de son écharpe rouge la suivant avec un temps de retard.

Enfin, l’allée-terre.

La capuche noire reprit sa course. Au fond d’elle-même, elle avait senti son cœur se réchauffer par la perspective de rompre enfin la solitude qui l’étreignait de son étau glacial. Ils étaient là, devant elle ! Plus que quelques mètres et…

Une main l’avait fermement attrapée et entraînée en un éclair dans une venelle proche. Avant d’avoir eu le temps de réagir, la jeune femme s’était retrouvée plaquée contre un mur, une dague sous la gorge.

— Bordel, mais qu’est-ce que tu fous ici ?!

— Bonjour Nara, avait répondu Kagerô d’une voix calme.

 

***

 



[1] L’Aube Nouvelle est un élément important de la vie des Survivants de l’Après-Minuit : c’est une société presque aussi vieille que les premières villes de Prima Vode, créée pour accompagner et guider la vie dans ce nouveau monde. Si des conflits viennent tout de même à germer, l’Aube Nouvelle fait alors office d’intermédiaire diplomatique, n’étant affiliée à aucun des trois États des terres de Prima Vode. [retour]

 

Commentaires

Il n'y a aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à donner votre avis !