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Julien Willig

jeudi 20 août 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume IX

[Résumé des chapitres précédents]

Après l’échappée périlleuse du château de Béthanie, Abriel s’est retrouvé isolé dans le désert, où il a dû affronter son ancien frère d’armes, le commandant Cédalion. Il a ensuite été récupéré par son équipe et amené au repaire de la Rébellion Nephéline, pour laquelle Thalie a révélé œuvrer. Cette dernière est prise de remords à l’idée d’avoir caché son allégeance à son coéquipier. Abriel, lui, est partagé entre la colère de cette trahison et ses propres fautes, que Cédalion lui révéla lors de leur confrontation.


***


Centre d’Archives de Nybel

Fiche de transfert N°Y21.13.9-P5.18.3.25.


Caractéristiques du document :

Format – bobine photomobile.

État document – B- (ensemble lisible, dégradation partielle).

État pochette – pas de pochette.

Cote – BP-156-LV1-3.


Départ :

Section photomobile.


Arrivée :

Salle de consultation.


Note :

Demande d’emprunt exceptionnel de la part de Tephyr de Silaran III. Eh, Salomïn, s’il lâche un pourboire cette fois tu partages, compris ? On n’est pas censés faire sortir les documents des archives, même pour un bourge. Les affiches et les gravures ça passe, or là c’est la dernière copie connue de la première long-histoire photomobile sur Liane Vestine – et encore, elle est pas complète. Je sais bien que Tephyr bave d’admiration pour l’aventurière, mais la bobine date de 11.730… une sacrée antiquité !


(Document administratif du Centre d’Archive de Nybel, Secteur 1.7.)



Elle n’a pas entendu la Sœur entrer dans l’antichambre.

« Damoiselle d’Ormen ? La Palatine Inomel est prête à vous recevoir en privé. »

D’une main sur la poitrine, Thalie contient les reflets de son sursaut. Enfin, elle délaisse la baie vitrée et adresse un sourire à la Lumineuse.

« Merci, Laurélise.

— Heureuse de vous revoir parmi nous, ma Sœur. »

Un pincement, quand Laurélise s’incline devant elle : Thalie ne peut s’empêcher de percevoir cette marque de respect comme un rempart entre elle et les autres membres de la Sororité. Elle tire la chaîne de sa montre, logée dans le gousset de son pantalon.

Il ne reste qu’un sablier avant le Concile des Sœurs. Myriel a dut conter à Janel toute notre aventure béthanienne. La fresque, la Primae. Le Messager et l’absence de Sa Médaille. Darse. Abriel…

Son cœur se serre davantage.

Pourvu que la Palatine ne se forge pas d’opinion définitive après les dires de Myriel.

Alors que la Lumineuse la mène à la porte du Déposoir, Thalie prend conscience d’arrivées nouvelles à l’entrée de l’antichambre : une démarche légère ponctuée de cliquetis métalliques ; le crissement de griffes sur la pierre ; et une avancée traînante qu’accompagne un chapelet de râlements. Une bouffée d’air déverrouille les poumons de Thalie qui, enfin, gouttent à la fraîcheur des lieux. La Damoiselle d’Ormen s’arrête et se retourne, le sourire aux lèvres.

On ne le lui rend pas.


***

On frappe aux barreaux de la cellule comme si une porte nous séparait, métal contre métal. Encore ce foutu garde ?

« Eh. »

Non, une voix de femme. Sûre.

« J’ai jamais vu une posture de prière aussi zarb. Continue à te tordre comme ça et tu ressembleras vraiment à une Gargoule. »

J’essaye de me refaire une contenance : j’imagine que la nouvelle venue ne compte pas se tirer sur ces bons mots.

« Ça va ? »

Un brin moqueuse, l’intonation. Je redresse la tête. À la tronche qui se décompose devant moi, je constate qu’elle pourrait réitérer sa demande avec plus de compassion.

« Mauvaise journée », déclaré-je.

Je me lève et me passe la main sur la tronche. La Novarienne devant moi balaye la cage du regard.

« C’est pas terrible, désolée. La Rébellion prend son temps avant d’accorder sa confiance. »

Pas envie de répondre. Pourtant, la force qu’elle dégage me pousse à lui jeter un œil. Le sien, le gauche, est recouvert d’un bandeau élimé[1] ; du tissu s’échappent quelques mèches courtes, d’un châtain oscillant entre la lumière et l’ombre. Son visage est attirant – pas pour un quelconque intérêt plastique, mais plutôt pour ce qu’il diffuse, comme je disais : une solidité, une confiance. C’est ce que je vois dans son œil fixe, dans sa mâchoire ferme, dans sa moue sûre. Elle a quoi, plus de vingt cycles, mais clairement moins de trente[2].

Le reste de son corps s’acharne à contredire la force qui l’habite : si ses membres paraissent musclés, c’est avant tout à cause de leur sécheresse. Le pire est de constater l’absence de bras droit, remplacé par une prothèse métallique visiblement plus usée qu’elle.

On dirait qu’elle a traversé Béthanie jusqu’au Tombeau du Messager, elle aussi. Seule. Et qu’elle serait de taille à y retourner chaque Saillie comme routine matinale.

La Novarienne porte ce qui m’a tout l’air d’être l’uniforme de la Rébellion Néphéline. Le pantalon bleu nuit bâille sur ses jambes maigres, et la veste est nouée négligemment autour de sa taille, sous un étui à outils et la crosse d’un Peccamineux. Derrière ses bras croisés, un maillot blanc sans manches complète la panoplie. Des caractères émaillés y sont imprimés ; j’y reconnais le… le logo de Vorcin Hurleur, le groupe de stoa-kov ? Oui, c’est ce que confirme l’image en dessous : un hurle-vorcin fuligineux et zombifique étendant ses ailes immenses, perché sur un tas de squelettes, le bec figé dans un cri terrible. Je suis sûr que si elle se retourne, je verrai les dates de concert dans son dos[3]On s’y est peut-être croisés sans le savoir !

« Eshana.

— Quoi ?

— Je me présente, précise-t-elle. Je m’appelle Eshana. Je te serrerais bien la main, mais on n’a pas le droit de passer quelque chose entre les barreaux de la cellule. (Elle dresse sa dextre métallique et en agite les doigts) De plus, c’est un contact que certains trouvent… déroutant. »

Ployer certaines phalanges arrache un tic nerveux à sa paupière droite – sa seule paupière en fait.

« Abriel, rétorqué-je. Ne te fie pas à l’uniforme… ou ce qu’il en reste. »

Le peu de pourpre qui subsiste de mon pantalon, entre les déchirures, les traces de sable et de sang, ne lui tire aucune réaction.

« T’en fais pas, je suis au courant de ta situation. Je t’aurais déjà flingué dans le cas contraire. »

Bah tant mieux, je m’en fais pas du coup…

De sa prothèse, elle pointe les ravages de ma chemise.

« T’as vécu la guerre, toi. C’est des coups de griffes, là ?

— Ouaip. D’un – non, de deux – vermaux à dents de sabre.

— Impressionnant ! Tu les as vaincus ?

— Eh ouais ! Avec l’aide de Darse, bien sûr. »

Je le désigne d’un pouce au-delà de mon épaule.

« C’est… ton Hydre, c’est ça ? »

L’Hydre en question semble curieusement en retrait, à regarder autre chose – n’importe quoi hors de notre direction.

« Oui, Darse. Il est très gentil et c’est un allié fidèle.

— Il paraît. »

Sa réplique tranche le fil de cet échange. Mais Eshana demeure, depuis la Saillie, la seule personne à m’avoir accordé son attention. De quoi me pousser à renouer la conversation :

« Et… et toi ? »

Elle regarde son bras comme d’autres regarderaient leurs tatouages ou de vieilles cicatrices.

« Oh, ça ? Décharge d’Oblitorion, le souvenir de ma rencontre avec un visage bleu.

— Ça n’a pas l’air de te chagriner outre mesure, constaté-je.

— Ce connard m’a échappé. On vendait des armes dans le quartier nord de Lengel quand cet officier a débarqué. On l’a chopé, ça a dégénéré et j’ai failli clamser dans la boutique. L’Angelot – c’était mon ancien employeur – a décampé aussi sec. De toutes les fois où des gens m’ont laissée pour morte, celle-ci fut la bonne, puisque la Rébellion m’a soignée et recueillie parmi elle.

— C’est… une bonne chose ?

— J’ai su trouver ma place, tant sur cet assemblage de cailloux que dans l’ensemble de l’Univers. Donc oui, ça me convient. »

Un souvenir se rappelle à elle et détend ses traits.

« Oh, mais j’y pense, je suis venue pour vous faire sortir ! Bougez pas.

— Quoi, ça te revient comme ça ?

— J’étais déjà en chemin pour vous voir quand on m’a contactée. »

Eshana hèle le gardien, qui se ramène avec la clé.

« Vous êtes convoqués au Concile, annonce-t-elle.

— Le “Concile” ? C’est quoi ?

— Le rassemblement de la Sororité.

— La “Sororité” ? C’est quoi ?

— T’es toujours aussi lourd ? souffle-t-elle.

— N’y vois rien de personnel, mais je suis rarement jovial quand le premier réflexe de mes hôtes est de m’enfermer[4]. »

La porte s’ouvre. Le gardien, de mauvaise grâce, nous invite à sortir en agitant le bout de son Devarïm.

« Je comprends, déclare Eshana. J’aurais bien aimé vous fournir de quoi vous rendre présentables, mais le temps presse : la Palatine a hâte de vous voir et vous entendre. »

Je m’abstiens de demander “La Palatine ? C’est quoi ?” et m’engage après Eshana. Darse suit et le gardien ferme la marche. Je ralentis pour approcher l’Hydre, et lui murmure :

« Ça va mon grand ?

— Elle me fait peur. Cette Madame elle a tué beaucoup de bébés-Laetere. »

Mon grand lézard semble tassé sur lui-même, et l’éclairage variable des boyaux souterrains accentue l’effet.

« Écoute, Darse, tu dois comprendre que désormais ce n’est plus Laetere qui te contrôle. Tu es ta propre personne, Darse, et c’est une personne très gentille et très forte que tout le monde aime.

— Oui, mais la Madame elle a les yeux comme les cristals qui brillent pas. »

J’inspire longuement. À croire que je passe mon temps à faire ça… qu’est-ce que j’y peux si je me retrouve dans des situations pareilles, aussi ?

« Darse, Eshana est habituée à combattre Laetere parce que Laetere lui fait du mal. Et ça sera le cas de toutes les personnes qui seront ici. Personne ne te connaît, encore, mais on va faire en sorte que ça change, comme ça tout le monde saura qu’il peut t’aimer.

— Comme Madad’Ormen Thalie ? demande l’Hydre avec un sourire.

— Exactement, comme Mad… comme Thalie. Tant que tu ne la laisses pas dans ton dos, tu ne crains… Enfin, ce que je veux dire, c’est qu’avec un peu de temps, tout va s’arranger.

— Je crois toi, capit’Abriel.

— Écoute, mon grand, je te propose un truc[5]. Je vais continuer à parler avec Eshana, je vais lui montrer que tu es une gentille Hydre, et tu verras en même temps que c’est une gentille personne – elle vient bien de nous faire sortir de prison, non ? Tu es d’accord ? »

Darse opine, un peu plus sûr de lui ; inconsciemment, sa carrure commence à se déployer. Je laisse l’Hydre et presse le pas pour atteindre le niveau de la Néphéline. Celle-ci s’attelle à me décrire les lieux. Son attitude, aussi cordiale soit-elle, m’inspire une sensation étrange, comme s’il y avait un but derrière, un objectif que j’ignore, mais qui consisterait dans un premier temps à me brosser dans le sens du poil[6].

« Nous sommes dans un complexe réseau de grottes, m’explique Eshana. Les tunnels pullulent aux abords de la Griffe Noire – tu connais ? »

Il s’agit de la vaste gorge qui éventre le sud du Secteur 5.4 avec, à l’ouest, Molenravh et la Chaîne des vieux monts, au nord les confins de la Mer de sable et les abords du désert des Pierres d’Ouden, séparés par la croisée fluviatile, et à l’est un amas de montagnes usées où niche le Puits-sec – j’y suis allé me battre contre un groc dans des catacombes avant d’y trouver un mystérieux coffret en bois. Donc oui, je connais, et j’acquiesce. À Eshana de reprendre :

« La terre est très riche, surtout avec la proximité de la Plaine aux geysers de Molenravh. Elle est même volcanique, ce qui nous fait penser qu’une Salamandre est proche sous la croûte ocritienne. Et ses ressources nous sont bien utiles.

— Vous êtes nombreux à vivre ici ?

— Si tu savais.

— J’ignorais qu’il y avait des tunnels dans les bords de la Griffe Noire, avoué-je. Cependant, je conçois mal comment ils peuvent abriter la vie, à long terme surtout.

— C’est un secret ancestral, et c’est ce qui nous a permis de survivre aussi longtemps. Ces galeries et ces grottes sont une ville entière pour nous.

— “Longtemps” comment ?

— Depuis Adélanie. »

Elle s’esclaffe devant mon air interloqué. J’essaye de me rappeler les dates de l’hérésie des Cinq tours, quand la prêtresse Adélanie dévia les préceptes du Grand Lumineur pour convertir ses fidèles à une cause opposée au Messager. Combien de centycles… de millecycles ? C’est un événement d’Histoire, désormais, chargé de morale, de crainte et de sang. Comme tout le monde, je croyais que l’hérésie des Cinq tours avait été totalement éradiquée…

Et l’Obscurie ignore tout ça.

Nous délaissons les boyaux humides de notre détention pour une petite plateforme, à l’orée d’une aire bien plus vaste en surplomb. C’est une caverne immense, comme un dôme dressé sur une ville – car il s’agit bien d’une ville. Dans ce grand espace s’élancent des ponts, s’érigent des tours, des résidences et des locaux de toute sorte, entre les cascades, les fontaines, les rivières et même quelques jardins, à ce qu’il me semble. La ville paraît enchantée, mouvante sous les aléas luminescents de cristaux, de vers luisants et d’étranges jeux de lumières. Les rayons paraissent venir de partout : de puits dans le sol, de failles dans les parois et du plafond courbé. Il m’est tout simplement impossible de distinguer les constructions artificielles des agglomérats naturels, tant l’ensemble jouit d’une belle harmonie. J’arrive à peine à distinguer du quartz, du lichen, du diamant, et quelques nids de champignons qui me rappellent l’épave de Nahash. L’ambiance bleue et verte m’évoque cette même sensation de submersion, il me faut plusieurs respirations pour retrouver mes moyens.

« Ooooh », apprécie Darse. Des étoiles dans l’œil, Eshana déclare chaleureusement :


« Bienvenue dans la Petite-Nephel. »


Je n’en reviens pas, tout simplement. Je ne me suis jamais intéressé à la Rébellion Néphéline et j’ignorais où et comment elle subsistait. La réponse me cloue sur place.

« C’est… bafouillé-je, c’est là que vous vivez ? Que les Néphélins se cachent ?

— En partie. Vous voyez le repaire principal, mais les tunnels mènent bien plus loin.

— Impressionnant.

— Je sais, sourit Eshana. C’est encore plus beau de jour, quand la lueur haloaire passe à travers le puits-faîte pour caresser les eaux du lac en contrebas. »

Ledit lac est niché au centre. La Petite-Nephel s’organise tellement bien autour de ses rives, voire au-dessus, qu’il n’engloutit pas l’espace, au contraire. Quelle beauté. Je vous le disais en visitant les catacombes, avant qu’une bonne partie de toutes mes galères me tombe dessus : ce genre d’endroit me charme bien plus que les édifices monolithiques de l’Obscurie. La vue du dôme et de la ville m’apaise et dissout, dans ses dépôts calcaires, le traumatisme d’un estomac bien plus dur et vorace : la cage abyssale du château de Béthanie.

« Vous venez ? Euh, il y a un problème avec ton Hydre ? »

La voix d’Eshana me secoue comme si elle me réveillait. Un coup d’œil à Darse et je le vois, yeux perdus et langue pendante, en train de baver sans retenue.

« Laisse, ça lui arrive quand il est fasciné. »

Je secoue l’Hydre à l’épaule – la lui tapoter n’a aucun effet.

« Tu viens, mon grand ?

— C’est tout joli comme la Farondaison.

— La “Frondaison”. Oui, je sais. »

Plutôt que de nous faire descendre sur la ville, Eshana nous mène aux abords de la plateforme où notre boyau débouche. S’y trouve une station qui m’évoque les quais de tritons à l’intérieur de Béthanie. À ceci près que les installations de la Petite-Nephel accusent leur âge… et que les modules sont sur rails. La Novarienne nous fait monter dans un wagon et ordonne au gardien de l’actionner. Celui-ci a délaissé sa lassitude une fois pénétré dans la ville, il se tient plus droit et plus fier – mon gars, être soldat c’est tout le temps, pas quand ça t’arrange. Je me demande combien ici sont devenus combattants par conviction, comme Eshana, ou par nécessité comme ce pauvre bougre – le reflet d’une communauté qui survit avant de vivre. Aucun repaire, si charmant soit-il, ne pourra effacer ce triste constat.

Le wagon file le long du dôme. L’aisance d’Eshana, crinière au vent et le bras accoudé à l’avant du module, fait plaisir à voir. Le soldat à l’arrière se détend aussi et commence à siffler[7]. Darse, lui, darde sa gueule aux courants d’air. Ceux-ci se mettent à tant souffler qu’il devient difficile de se faire entendre, et je dois beugler ma question à la Néphéline :

« Nous n’allons pas en ville ? »

Elle secoue la tête.

« Le Déposoir, où le Concile se rassemble, fait partie du Palais, au plus proche de la faille ; c’est la demeure privée des Inomel, héritée depuis la prêtresse Adélanie. »

D’un geste de la main gauche, elle abrège et signifie qu’elle m’expliquera en détail plus tard. Notre module parcourt en rugissant la courbe du dôme ; l’occasion pour moi de détailler un peu plus la Petite-Nephel.

Il n’y a, bien évidemment, pas de casernes ni de tourelles antiaériennes. Pas d’églises non plus, celles-ci étant dédiées au Messager : elles semblent remplacées par un édifice non pas monumental, mais ouvert dans le creux d’une grotte, soutenu par des coulures calcaires en guise de colonnades[8]. Çà et là, quelques parcs étendent les ombres de leur feuillage et les éclats des lucioles. D’autres terrains au tracé régulier paraissent voués à l’agriculture.

Beaucoup de constructions ont poussé hors des hasards de la formation rocheuse, renforcées de bric et de broc, principalement du métal, de la terre ou du tissu. Les nombreux logements ressemblent davantage à des tentes améliorées que des pavillons – des camps de réfugiés, ou les quartiers des soldats ? L’exception notable est celle d’une sorte de tour de contrôle, tortueuse sentinelle érigée le long d’une stalagmite gigantesque. Autour de son pied, un large terrain plat accueille le repos d’aéronefs qui me sont inconnus. Leur conception m’a l’air plus proche des aspics obscuriens que des alfars du Sylvaer – pourraient-ils voler dans l’espace ?

Enfin, le vent reflue : notre module ralentit, puis s’arrête. Nous voici sur une autre plateforme, devant une haute ouverture en arc brisé cernée de lanternes. Deux sentinelles gardent l’accès. Du peu que j’en distingue sous leurs espèces de drapés blancs, il s’agit de Novariennes en cuir sombre et couvertes de tatouages étincelants. J’ai déjà vu ces motifs quelque part, mais mon cerveau préfère me rappeler ma fatigue. Même leurs pieds sont dénudés ; le climat doit être doux et constant sous ces terres volcaniques. Eshana congédie le soldat qui nous accompagne et approche des sentinelles, lesquelles se dispensent du moindre mouvement.

« Mes Sœurs, déclare-t-elle, ces deux personnes sont convoquées par la Palatine à l’occasion du Concile. Je sollicite le passage au sein du Palais. »

Les Sœurs s’écartent. Leurs yeux, eux, ne nous quittent pas. Eshana se tourne vers nous.

« Suivez-moi dans le calme. Pas de geste brusque, pas de remarque, c’est compris ? »

Elle est bien sérieuse, tout d’un coup. J’opine et elle nous ouvre la marche à travers l’ouverture. Je distingue, le long des parois, les pans d’un portail en métal assez épais pour supporter des décharges plasmatiques. C’est seulement après avoir passé les sentinelles que je remarque avoir retenu mon souffle…

« Oh ! »

Un mouvement d’écailles, rapide. Plus rapides encore sont les lames qui fusent à notre cou. Je me fige quand l’acier taquine ma glotte.

« Darse ? », articulé-je entre mes dents.

L’Hydre n’a même pas conscience de la menace : elle n’a d’yeux que pour la lueur dansant autour de la lanterne qu’elle pointe d’une griffe.

« Une luciole, capit’Abriel, une luciole ! Comment qu’elle est jolie ! »

La sentinelle a le bon sens de ne pas l’exécuter sur-le-champ. Ça ne l’empêche pas de fusiller l’Hydre du regard, du bout de son arme – un étrange sabre court avec, au pommeau, un crochet d’une quinzaine de centimètres. Je dirige mon attention vers l’autre gardienne, celle qui me menace du même geste, et j’écarte lentement mes paumes en signe d’innocence.

Eshana accourt, désolée.

« Mes Sœurs, je vous en prie. Il ne s’agit que d’un accident. Une maladresse. »

Elle lève les mains vers les sentinelles, mais n’ose les poser sur leurs épaules. Elle me siffle, en revanche :

« Si tu pouvais t’assurer que ton Hydre ne fasse plus de bêtises. »

Les Sœurs se rétractent et regagnent leur poste comme si rien n’avait eu lieu – Darse commence à peine à capter que quelque chose clochait.

« Mon grand ? Suis-moi et reste sage, d’accord ? Ces gens ne te connaissent pas encore, tu te souviens ? »

Eshana nous guide à nouveau. Le couloir que nous empruntons est aménagé de lampes et de structures forgées, il tient plus du corridor de château que des boyaux à remises où nous végétions.

« Elles rigolent pas, ces Sœurs, là.

— Les Lumineuses ont dédié leur existence à Lumière. Chacune veille sur la Sororité ; elles officient en tant que garde d’élite et, si besoin est, d’assassines.

— D’assassines ?

— As-tu vu leur deuxième main ? »

Je dénie. Un sourire illumine la Néphéline alors qu’elle poursuit :

« C’est normal. Leur main agile demeure sous le laticlave, à portée de leur arbalète légère.

— Tu plaisantes… Hein ?

— Si elles vous avaient réellement identifiés comme une menace, vous seriez morts en silence. »

Et moi qui ne me suis aperçu de rien. Derrière, Darse accuse le coup – tout ce qu’il a dû comprendre de notre échange, c’est que des personnes ont encore voulu le buter. Alors que je grommelle à la Néphéline le “plaisir” que j’ai de me savoir en sécurité grâce aux Sœurs, nous débouchons dans une salle dont les détails ondulent sous le bleu des vers luisants. À droite, un canapé de pierre sous une fresque. À gauche, une large baie vitrée aux armatures de fer. En face, une double porte sur le point de se refermer. Devant elle, une autre Sœur qui accompagne une Dame de glace à la moue satisfaite.

Thalie. Elle a eu le temps de se changer, elle, de se peigner, de jeter sa robe sacrifiée comme tous ses outils.

Je m’arrête sitôt la pièce investie et charge mon regard de tout le mépris dont je dispose. C’est que j’en ai accumulé, depuis la Matinale. Me voir ébranle soudain mon ex-coéquipière ; elle semble perdue, vacillante, et son air supérieur fond comme la neige sous les rayons d’Ocrit. Quelques secondes peinent à s’écouler. Je distingue bien Eshana, à l’orée de mon champ de vision, me fixer d’un œil perplexe, tout comme je sens Darse presser mon dos pour pénétrer dans les lieux. Je n’ai cure de tout ça. De l’autre côté, la Lumineuse chuchote à l’oreille de la Damoiselle d’Ormen. Celle-ci secoue la tête, mais la Sœur insiste. Vaincue, Thalie se replie avec elle derrière les portes.


Les battants se referment.


« Eh bien, tente Eshana, quelle ambiance. Vous feriez mieux de vous trouver un coin en privé. »


***




[1] Je doute que lui demander si elle a “jeté un œil, elle aussi”, soit adapté pour sociabiliser. Notez les efforts que je fais. [retour]


[2] Je me demande si, avec mes propres vêtements, elle ne ressemblerait pas un peu à Liane Vestine – non pas que je copie l’aventurière, hein !
En tout cas, elle a clairement plus de bagages pour l’incarner que celle qui la joue dans Vestine Extrême… [retour]


[3] Ça fait un moment que je n’avais pas vu cette affiche ; le Secteur 5.4 est maintenant trop dangereux pour la tournée des artistes, même pour des furieuses et furieux comme Vorcin Hurleur, Larme de Dragon, ou encore Eïla Krayt et les Brises-Cœurs. Dommage, j’ai jamais assisté à un concert aussi démentiel – le groupe devait être plus bourré que moi. [retour]


[4] C’est vrai que je suis plus compréhensif quand ça m’arrive après avoir fait des trucs. Ça m’arrange, même, parfois : ce gros con de Directeur général du Service de Prospection et d’Exploration a dû s’en mordre les doigts quand j’ai disparu de son bureau, sa coûteuse carte d’Ocrit en peau de thoriné avec moi… mais je vous l’ai peut-être déjà dit, non ? [retour]


[5] J’allais dire “je te propose un marché”, mais l’Hydre aurait sauté partout en pensant visiter de la quincaillerie et des morceaux de barbaque. [retour]


[6] Eh bien bon courage, Eshana, je suis tout poilu et tout emmêlé, là. [retour]


[7] Par contre, ça commence à ressembler désagréablement au début de La ballade du pèlerin. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec cette fichue chanson ? [retour]


[8] Probablement un temple dédié à la gloire de Lumière, ou un truc comme ça. Paraît qu’Adélanie a toujours apprécié les lieux naturels, qu’elle considérait comme plus proches de la Primaire. [retour]


Commentaires

J'ai adoré lire la description de la Petite-Nephel : comme toujours, tu nous peins des paysages précis et merveilleux. J'espère aussi qu'on va souvent revoir Eshana, j'aime son personnage !
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mercredi 20 janvier à 14h33
Double merci ! :)
Ca me change un peu d'écrire une ambiance plus "aqueuse", c'est littéralement rafraichissant^^
Eshana, oui, va prendre de la place ;)
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mercredi 20 janvier à 18h15