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Julien Willig

lundi 20 juillet 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume VIII

[Résumé des chapitres précédents]

Je suis Abriel de Ravh. Renégat fugitif de l’Obscurie, chasseur de trésors et baroudeur de l’extrême. Avec l’aide plus ou moins choisie de mon équipe composée de Thalie, Darse, Béor et Myriel, j’ai pu pénétrer le Tombeau du Messager. Après ça… tout contrôle m’a échappé. La Médaille n’était pas là. Thalie m’a trahi pour le compte de la Rébellion Néphéline. Des morts-vivants nous ont attaqués. Cédalion, mon ancien frère d’armes, a remonté ma trace jusqu’à ce que nous nous affrontions, largués tous deux au milieu du désert. Il m’a appris certaines vérités que j’aurais préféré ignorer, puis mon « équipe » est finalement revenue me chercher.


***


« Il est difficile d’estimer l’image de Liane Vestine auprès des peuples. Avant sa découverte de l’Arbre de la Vallée des Morts, elle passait souvent pour une fautrice de troubles, voire une criminelle. Ensuite, pour une affabulatrice, tant son exploit était énorme, et incroyable le récit de sa survie.

Les témoignages des pèlerins se multiplièrent au fil des cycles et attestèrent la véracité de sa parole. Dame Vestine devint alors une figure populaire, et l’on s’arrachait sa présence dans les événements mondains. Elle parvint ainsi à se faire offrir le financement de sa dernière expédition : un long périple dans le Secteur Fantôme. »


(Codex ocritien, Lavin de Vigante, Pèlerin du Remerciement de Lumière.)



Le sable irrite ma nuque. En fait, j’en ai partout dans le dos. L’égouttement lancinant qui tinte depuis le plafond, réverbéré dans le réseau des grottes, accentue cruellement mon envie de prendre un bain.


« Thalie ? »


C’est tout juste si même mon écho ne m’ignore pas.

« Allez, je sais que vous êtes pas loin !

— Silence… »

Je retire les doigts quand le geôlier fait mine de frapper les barreaux. Je ne sais pas ce qu’il peut trouver d’intéressant dans le couloir qu’il retourne fixer, Devarïm en main, mais ça le captive déjà plus que ma tronche. Ou que ma petite cellule ouverte aux vents qui, vu le bordel de caisses crevées, doit davantage servir de débarras.

« Bon, je crois qu’on s’est encore fait avoir…

— On s’est fait avoir quoi, hein, dis Abriel ? Quoi qu’il y a ?

— Darse, on dit “qu’est-ce qu’il y a” ou “qu’y a-t-il”…

— Kia ? Kia ? Où qu’est-ce qu’elle est, Abriel, hein, dis ? »

Ça y est, je me tape la tête sur les barreaux. Un courant d’air humide remonte du sol et pique ma gorge. La faute à une fissure qui éventre la roche de notre cage, à l’Hydre et à moi. Il n’y a rien à en tirer, c’est à peine si j’y passe les doigts. En revanche, elle confirme la sensation qui m’est venue quand on m’a ôté le bandeau sur mes yeux : nous nous trouvons dans une grotte. Ou, plutôt, dans un complexe caverneux. Moite, rythmé de clapotis d’eau stalagmitique et de bises glacées – un repaire approprié au caractère de ma future ex-partenaire, pourtant j’imagine qu’elle s’est réservé un coin plus confortable.

Mais… chez la Rébellion Néphéline ?

D’un coup de semelle, j’envoie distraitement un éclat de pierre effectuer le grand plongeon à travers la fissure.

« Lita est tombée, Abriel. À jamais. »

L’information se débat dans mon crâne. À l’en rompre. Si seulement elle pouvait se frayer un chemin vers la sortie pour de bon !

Oh, Lita… La peur, la distance, l’incompréhension et l’impuissance m’ont peut-être distancié de Ced’, de Lyuba, mais toi… je crois que tu m’aurais entendu. Je crois que notre amitié aurait été plus forte que le reste. Plus forte que l’Obscurie, que le dogme et le pouvoir.


J’aurais vraiment aimé te revoir, Lita.


Le caillou tape enfin quelque chose. Quatre secondes, au moins : c’est vaste en dessous. Mon humeur dégringole bien plus bas… et le fond est encore loin.


***

« La Palatine Inomel vous adresse ses excuses pour son retard, Damoiselle d’Ormen. Elle se tiendra prête à vous recevoir dans dix minutes. »

Thalie acquiesce, distraite. Ses yeux sont totalement focalisés sur sa tâche : verser l’eau de la bouilloire dans sa tasse de grès. À l’intérieur de celle-ci, une panière contient les baies et les feuilles séchées qui se gonflent sous le torrent chaud. D’après l’un de ses rares souvenirs d’Ormen, la haute société trouve déplaisant le crépitement du thé lorsqu’on l’humecte, assimilé à des cris d’insectes ou des bourrasques ensablées ; Thalie, au contraire, a toujours loué la nature pour les nectars dont elle fait don à qui sait les apprécier. En ce sens, elle perçoit ce grésillement comme l’un des plus beaux souffles de vie.

« Permettez-moi d’ajouter qu’elle a hâte de s’entretenir avec vous. »

Janel doit être avec Myriel. Elle s’est tellement inquiétée pour lui…

C’est cette pensée qui ramène la Damoiselle d’Ormen à la réalité ; lasse, elle relève la tête et remercie d’un sourire la Sœur Lumineuse. Celle-ci s’incline. Le temps de sa révérence, la capuche tombante avale son visage, tout comme son corps disparaît sous les plis de son laticlave. Les tissus blancs s’animent d’une aura spectrale à la lueur bleue, phosphorescente et dansante, des vers luisants nichés au sommet de l’antichambre.

Thalie frissonne. Comme souvent, elle se demande si la tenue des Sœurs est conçue à dessein ; si elle impressionne une alliée de la Sororité, que dire de l’effet sur ses ennemis ?

La Lumineuse s’efface en silence. Son drapé, avare, daigne seulement dévoiler quelques secrets : un justaucorps sans manche et une jupe fendue, ensemble au cuir bleu d’abysse ; le fil d’un sabre court greffé, au pommeau, d’une petite lame en crochet ; des pieds nus d’humilité. Les mouvements de la garde subliment la brillance des tatouages qui rehaussent les muscles secs en sphères, courbes, étoiles, tourbillons et sillons. Thalie apprécie à sa juste valeur cette œuvre aussi pieuse que somptueuse, dont le double, en reflets d’argent, figure gravé sur les parois de l’antichambre. Elle représente l’odyssée cosmique de Lumière : le “premier instant de vie” où Lumière jaillit de Néant[1] ; la séparation terrible des amants Primaires ; la folle traversée de Lumière et son essaimage de la vie dans l’Univers ; son trépas aux côtés du Serpent de la Création ici même, aux confins de l’existence. En offrant sa peau à l’encre de bétyle blanche, la Lumineuse dédie sa vie à la Primaire, la première des Entités. Prier Néant le remercie d’avoir enfanté Lumière ; prier Lumière, c’est vénérer la Vie elle-même.

La vue d’une Sœur force le respect de Thalie. Elle lui rappelle sa détermination, le facteur unique et crucial de sa mission chez Arkon. Or, elle sent son esprit s’égarer. Le temps lui a paru tellement long depuis la Saillie.

En réalité, ces derniers halos ont changé la donne…

Ses doigts pianotent sur le grès alors qu’elle hésite avec sa tasse trop chaude. Elle prend seulement conscience de sa station perdue, debout devant le guéridon, au lieu de se détendre sur le divan taillé à l’aplomb de la gravure. Son premier réflexe a été pourtant d’investir la desserte nichée à côté, de préparer sa panière à infuser, et de filtrer l’eau puisée dans le bassin sous les stalactites. Les clapotis des gouttes cristallines la renvoient à son propre silence.

Je n’aurais pas dû être seule.

Le froid la gagne à l’intérieur. L’ironie la cloue sur place : alors qu’elle retourne enfin dans son foyer – son vrai foyer – aux portes de la Sororité, pourquoi le sentiment qui l’étreint est-il celui d’une perte ?

Confuse, elle tente une nouvelle gorgée.

Toujours trop chaud.

Et les souvenirs déferlent. La tractent plusieurs halos auparavant, quand l’incertitude pesait moins lourd que les remords…


La montre tinte doucement, comme une pichenette sur du cristal. Thalie la tait d’une pression sur le bouton de nacre – ce modèle de luxe lui fut offert pour célébrer son intégration au Sylvaer.

Ensuite, elle retire le panier de la théière en verre. La fleur de lamiacette s’est ouverte sous la chaleur pour épandre ses arômes, comme elle l’aurait fait sous les rayons solaires ; un brin de poésie que le cœur de la Damoiselle d’Ormen ne manque jamais. Thalie se verse une première tasse. Le thé brun s’illumine d’une volute claire, le nectar que la lamiacette relâche au faîte de son soupir. C’est dans ce mince filet que dort la crème de la crème, l’essence même de la fleur aux vertus curatives. L’on dit de ce fluide qu’il ne se dévoile qu’aux personnes croyant en ses pouvoirs. Le don ultime de la nature. La tranquillité.

Thalie avance sur la terrasse. Une nouvelle matinée naît sous la Frondaison. Le halo orange blanchit lors de sa traversée du contreprisme, cette goutte de verre bombée tenant autant du ciel que du plafond. Le gazouillis des angelots s’éveille, emporté par les flots de la rivière roulant tout le long du foyer-jardin, la douce Bérénée.

La Novarienne inspire à pleins poumons. Une minute ou deux peuvent bien s’écouler avant qu’elle se décide à bouger. Alors, son premier réflexe est de rejoindre la statiophone dans son salon et d’y glisser un sillodisque. Elle s’accorde à l’aura ouatée de cette Ouverture en diffusant le Concerto pour duo de vibrolines #4 composé et – surtout – interprété par Odélie Rougette. C’est un enregistrement rare, antique, la fierté de Thalie, quand les gens du peuple ne connaissent que la version empesée de Folam Chancritien – ce faquin n’y entend rien en shinë-stem, les vrais amateurs le savent.

Les premières notes tremblotent dans le salon : une progression simple, lentement arpégée. Bientôt, la seconde vibroline enlace la première en l’harmonisant à la tierce. Grisée, Thalie tourne le bouton de volume et regagne la terrasse. Sa tasse dans la senestre, elle extirpe de son sac son cahier de notes et l’ouvre sur la table extérieure. Il accompagne la petite pile de vieux ouvrages qui l’attend : la quête de la Médaille du Messager. Le marque-page la guide à son index personnel, un condensé de ses connaissances en vieil ocritin, shinë-stemien et planhin. Il faut au moins le thé, et la musique d’Odélie Rougette, pour ressentir la motivation nécessaire à pareil épluchage. La Damoiselle d’Ormen s’apprête à déguster sa première gorgée…

La quiétude de la Frondaison se déchire dans un cri bestial. Un tic agace la paupière de Thalie. Rapidement, un autre grondement s’élève – non, un rire. Elle ploie la nuque et soupire. Le vacarme semble ne pas vouloir cesser : s’y joignent même des éclaboussures et le battement d’ailes des angelots en fuite[2]. La Novarienne se lève et s’approche de la haie délimitant son jardin. Elle ne distingue pas grand-chose, tout juste des gerbes d’eau ou des mouvements de branchages, mais l’origine de la perturbation ne souffre d’aucun mystère : la maison voisine, celle de Khadel. Ou, plutôt, celle qu’il occupait avant de se faire mettre à la porte…

Quelques craquements, maintenant. C’en est trop. Thalie peste, récupère sa tasse et rentre, direction l’étage – mieux vaut prendre de la hauteur que de côtoyer si tôt pareils énergumènes. Du balcon à sa chambre, elle perçoit la musique diffusée depuis sa baie vitrée. Mais, surtout, elle contemple l’étendue du désastre ébouriffant la Frondaison.

Abriel braille à tout va en se faufilant entre des arbres. Thalie hisse les yeux au ciel et regrette, une fois de plus, le moment où Arkon la désigna pour assister ce rustre pilleur de tombe, souillant le sacré de leur quête. En abaissant son regard, elle découvre une scène désolante : Darse, la jeune Hydre apprivoisée à l’initiative d’Abriel, poursuit ce dernier dans un râle que Thalie finit par reconnaître comme un rire. Le reptile avale la distance, propulsé par ses jambes musclées, et agrippe les troncs de ses griffes. À l’écart de ce piètre tableau, la Damoiselle d’Ormen distingue un reflet d’argent sous l’ombre des branchages. C’est Cirice, la vieille sylicate, dont l’iris de feu scrute avec méfiance le remue-ménage. Son échine frémit, elle suinte l’irritation.

Pauvre petite, se dit Thalie, jamais tu n’aurais imaginé qu’un lézard bipède et un bon à rien d’ivrogne viennent perturber ta paix.

Et la sienne, par la même occasion. Darse manque de peu Abriel au détour d’un pimin – Thalie se crispe en voyant le bel arbre, plusieurs fois centenaire, se faire lacérer par le spécimen en train d’ajuster sa trajectoire. L’Hydre dresse œil et museau dans l’espoir de saisir sa cible. Abriel paraît furtivement dans son dos, porté par la ruse. Il approche, enjambe la queue et tapote le biceps… sans résultat. Le pilleur de tombes hausse les épaules et crie un bon coup. Darse sursaute, l’autre lui claque l’épaule et s’enfuit, la course reprend. Abriel croit en sa lancée mais, de son perchoir, Thalie devine la stratégie de l’Hydre : faire penser à l’avance de sa proie alors qu’elle la contourne. Ce qu’elle fait quand le Novarien s’arrête pour regarder derrière lui. Le reptile s’approche, malicieux…

Il veut reproduire le geste d’Abriel, mais la gestion de la force diffère totalement chez cette combattante à l’âme d’enfant. La taloche envoie le Novarien rouler à plusieurs pas de là, dans des exclamations de surprise douloureuses. Darse, elle, s’esclaffe de tout son gosier.

Moi qui cherchais à travailler…

Le pilleur de tombes se relève et sacre, jure, râle – bref, aussi charmant qu’à l’accoutumée. Il offre même à la Novarienne un autre aperçu de son savoir-vivre en ôtant sa chemise d’un mouvement d’humeur. Thalie sent ses joues s’échauffer, soudain honteuse d’assister à la scène. L’Hydre, à l’inverse, se dandine joyeusement jusqu’à ce que les deux lurons se jettent à l’eau sans cérémonie. Pauvre Bérénée, elle qui coule d’habitude si tranquille…

Le lit de la rivière se voit propice à de nouvelles cabrioles. Toujours, Abriel cherche à se jouer de Darse, et toujours celle-ci réplique sans contrôler ses muscles, si bien que le Novarien souffre de valdingue en valdingue. Pourtant, aucune de ces deux présences perturbatrices ne semble remettre en question l’absurdité de leurs agissements, comme si le jeu et la douleur donnaient du crédit à leur quotidien.

Thalie, incapable de les comprendre, se passe une main dans la crinière. C’est tout juste si elle s’autorise à les observer : elle se sent comme une exploratrice en milieu inconnu, peuplé d’une faune curieuse, grotesque et… bruyante – Liane Vestine aurait bien eu un mot ou deux à dire sur ces mœurs étranges. L’Hydre se meut habilement dans l’eau, légère malgré sa carrure. Abriel, au contraire, fatigue vite, les poils empesés de gouttelettes retombant sur son front et ses tempes, et en triangle sur son torse ; se dégagent du baroudeur, malgré tout, une insouciance et une réelle joie de vivre, un éclat inédit que Thalie n’aurait jamais imaginé surprendre chez son coéquipier avant l’adoption de sa compagne de jeu. Peut-être que, derrière cette bougonnerie, la jovialité sincère d’Abriel ne se dévoile qu’aux personnes sachant la mériter.

Comme la lamiacette et son nectar ?

En bas, le sillodisque cesse de tourner. Thalie en est là de ses réflexions quand elle se rappelle sa tasse, oubliée dans ses doigts.

Avec ces bêtises, j’en oublie l’essentiel.

Elle la hisse à sa bouche. Dommage : le thé est froid maintenant.


La bataille céleste de Béthanie, la descente au Tombeau du Messager, l’apprivoisement de Darse… et d’Abriel : ces derniers temps n’ont pas été de tout repos. Thalie finit par tremper ses lèvres[3]. Elle savoure les baies d’Abyla et les pétales de Claudel, puis elle se permet un soupir et laisse ses yeux divaguer. Incapable de s’assoir, elle préfère déambuler. En face du divan, la baie vitrée s’ouvre aux ténèbres ; ainsi sont les ombres de la Griffe noire quand la Fermeture glisse, lentement, dans la nuit. C’est la seule chose que Thalie reproche à ce lieu : niché dans la paroi de la faille, il se prive des feux d’Ocrit dès le moment où l’horizon s’étrécit. La Damoiselle d’Ormen ne perçoit donc sur le verre froid que son reflet, las.

Prends le temps de réfléchir.

L’urgence est passée, le stress va redescendre. Thalie joue avec les muscles de son dos, de sa nuque. Sa peau, comme brûlante, est percluse de frissons chauds. L’envie d’un bain se fait cruellement sentir – elle s’y serait jetée à l’instant si elle n’avait pas d’autres priorités. Or, elle doit dresser le compte-rendu de sa mission pour Janel.


Le fruit de plusieurs cycles de travail…

Pour quel résultat ?


C’est à peine si Thalie a pu changer de tenue pour une simple combinaison de toile. Une pensée émue pour sa robe favorite, désormais en lambeaux, précipite à nouveau son esprit dans les coursives du Sylvaer.


***

Et c’est qu’on nous laisse croupir au mitard, en plus ! Aucune visite, aucune explication, bah c’est du propre. Remarquez, quelques degrés plus tôt Thalie voulait simplement me flinguer, on peut considérer ça comme une amélioration…

Mais qu’est-ce qui lui a pris ?

Je sais, j’ai paniqué en voyant que le Messager était vivant. Et j’ai tout de suite pensé à celui qui me guide depuis ma… désordination – ça se dit ou pas ? Bref, Gaeth en connaît un rayon sur l’Œuvre du Seigneur-guide, et sur le Seigneur-guide Lui-même[4]. Le problème, c’est que Thalie m’a braqué avant même qu’il puisse répondre. J’ai grillé l’existence de la Vigie, son secret absolu. La Damoiselle d’Ormen, elle, a brisé d’un geste la confiance et le bien-être que je n’avais jamais ressentis jusqu’alors.

Est-ce que ça me surprend, au final ? Ça ne fait qu’une Novarienne de plus à vouloir me trouer la peau. Et, malgré des aptitudes qui ne cessent de m’impressionner, Thalie n’atteindra jamais l’acharnement d’une certaine lieutenante à mon égard.

Lyuba…

“Tu savais l’attachement qu’elle éprouvait envers toi.”

Cédalion, tu vas continuer à me servir des reproches même à l’intérieur de mon crâne ?

Je n’ai jamais donné à Lyuba l’attention qu’elle méritait. Certes, c’est moi qui l’ait sauvée quand elle s’était introduite dans les cuisines de la caserne – elle crevait la dalle, et le chef avait déjà commencé à la rosser. Mais j’ai jamais voulu la gérer, j’ai préféré la laisser à Cédalion. Puis j’ai vu, à l’adolescence, que le regard de Lyuba changeait sur moi, et j’ai préféré m’en tenir loin. Mais qu’est-ce qu’elle pouvait bien me trouver, merdelle ?

Résultat, elle ne cessera de me traquer qu’après ma mort, violente.

“T’es-tu vraiment soucié des gens que tu laissais derrière ? De l’Obscurie ou d’ailleurs ?”

J’ai trahi Cédalion. Il était mon frère d’armes, mon ami, mon confident. Nous avons évolué ensemble et je l’ai jeté derrière. Je sais qu’il est intelligent, qu’il aurait pu réfléchir à ma condition avant de me dénoncer. J’aurais pu tenter de le désordiner, lui aussi : Darse est la preuve vivante que le procédé aurait fonctionné. Mais je ne lui ai rien dit. Je l’ai laissé en plan avec Lyuba, et un escadron sans capitaine ; selon les règles de l’Obscurie, ce grade ne sera pas octroyé chez Laetere tant que je n’aurai pas été traîné devant la cour martiale couvert de chaînes… ou jeté bas aux pieds du Messager.

“C’est si difficile de sauver les gens, Abriel. Si difficile… En ce qui te concerne, c’est un peu tard pour faire preuve de prudence.”

Ces foutues réminiscences éclatent une à une. Pas maintenant, non, pas maintenant !

“Elle est morte, Abriel. Elle était à ta place, et elle est morte.”


Ruth…


« Dis, Abriel, pourquoi est-ce que c’est vrai que cette grotte elle se détache ? »

Darse : je l’oublie dès qu’il reste immobile. Étranges, ces bipèdes à sang froid.

« Qu’est-ce que tu dis, petite écaille ?

— Ces morceaux-là tout jolis, tu vois ? demande l’Hydre en pointant la roche du doigt.

— Du cristal ?

— Comment tu as fait pour t’en mettre un de ces cristals dans l’œil ? »

Long halo… Aucune envie de poursuivre, mais ses yeux insistent. Je souffle :

« De quoi ?

— Ton œil il brille. Si tu as un des cristals dedans ça doit piquer le dedans de l’œil.

— Oui, voilà. J’ai les yeux qui piquent.

— Oh, il fond ! Regarde, le cristal il a fondu ! »

Je me détourne, front baissé, et appuie mon crâne entre deux barreaux.

C’est ça, ouais, le cristal il a fondu…


***




[1] Il est triste de constater que Le Grand Livre de l’Obscurie aurait pu rester dans le vrai, s’il n’avait eu pour but véritable l’endoctrinement des masses à la solde du Messager – de “l’Imposteur”, disent les Lumineuses. [retour]


[2] L’on aurait pu croire que des êtres aussi graciles se déplacent en silence. Il n’en est rien, à cause de leur double paire d’ailes, mais le scintillement qui en résulte dessine une étrange mélodie dans les airs, quelque chose d’impalpable et de profond. [retour]


[3] Étrange mise en abyme. La dégustation de thé et d’infusions diverses, heureusement, n’est qu’une bien douce dépendance comparée à celle du sang de dragon. [retour]


[4] J’aimerais bien qu’il me dise comment il a appris tout ça, d’ailleurs. [retour]


Commentaires

Oh, Abriel qui pleure TT ça fait de la peine.

Première fois qu'on a un point de vue Thalie il me semble. Ça se reproduira ou c'était exceptionnel ?
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dimanche 26 juillet à 13h36
Voui :x

Alors, il y a eu de brèves narrations avec Thalie durant les moments d'action des premiers Psaumes, et il y en aura probablement quelques autres, pour nuancer les points de vue et apporter sa personnalité. Mais les narrateurs principaux restent Abriel et Cédalion, donc avec elle ce sera moins courant ;)
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dimanche 26 juillet à 16h53