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Julien Willig

mercredi 20 mai 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume VI

[Résumé des chapitres précédents]

Abriel et son équipe ont eu fort à faire dans le Tombeau du Messager. Outre les dissensions entre Thalie et le chasseur de trésor, des revenants mécaniques ont lancé leur assaut. Mais, surtout, le commandant Cédalion a retrouvé la trace du fugitif : la course-poursuite s’est engagée au sein même du Mausolée, pour se prolonger dans les airs alors que l’équipe s’échappait du château de Béthanie. Suite à leur combat, Abriel et Cédalion sont tombés de l’amphiptère de Saren ; échoués en plein désert, ils viennent à peine de se retrouver pour un ultime face à face. Or, chacun rencontre une difficulté majeure : l’oreillette radio d’Abriel est endommagée, et le masque de Cédalion s’est brisé dans sa chute. L’agonie semble imminente…


***


« Le haut-maître ne cessait de se jouer de moi, car il laissa s’écouler deux longues renaissances avant de m’adjoindre aux séances d’entraînement. Même alors, je n’effectuai que des mouvements basiques, sans enchaînement ni déplacement. Et ce, halo après halo, sans me soustraire aux tâches quotidiennes.

Au bout d’un segment, je me constatai plus robuste, plus forte, je me sentais ancrée au sol comme si j’étais moi-même une part de la montagne, y plongeant mes racines à l’image des Planhigyns de jadis. J’entrevoyais, je crois, la réalité du planhin subtil.

Mais le secret de ma présence dut dévaler le flanc des montagnes car, lors d’une Jointure, l’un des ascètes se révéla être un sbire du Clan Toxépin, glissé dans le Temple pour m’assassiner. »


(Mémoires de Liane Vestine, Volume 3.)



Et dire qu’elle s’était couchée sereine.


Abriel connaissait les lieux à infiltrer et il avait rafraîchi son uniforme. Thalie, elle, était sûre de sa position en tant qu’ambassadrice et, plus que tout, confiante en son jeu d’actrice. Les membres fourbus après leurs danses des Nuits du Messager, le duo s’était rassemblé pour, une dernière fois, vérifier les détails de leur mission. Ainsi partagèrent-ils leur ultime moment serein dans la Frondaison endormie, seulement séparés par des bougies odorantes et des infusions fumantes. Apaisée par les clapotis discrets de la Bérénée, la Damoiselle d’Ormen commençait à croire que tout se passerait bien…


Quel désastre.

Et Saren qui ne cesse de malmener son tableau de bord depuis le décollage.

« C’est pas vrai, peste-t-il, on en a deux aux trousses. On s’accroche ! »

D’un violent écart, il soustrait l’amphiptère aux traits de plasma qui le dépassent dans la seconde.

« Alfar Deux, ici Petit Angelot. Nous sommes toujours en ligne de mire !

— Petit Angelot, répond une pilote par radio, ici Alfar Trois : Alfar Deux est tombé. »

À Kia de rétorquer :

« Julith ? Zinh est… C’est pas vrai…

— Alfar Cinq et Six en approche pour vous dégager le passage. Rejoignez le vecteur de fuite et décampez aussi sec. »

Saren confirme la manœuvre, met fin à la conversation et grogne :

« J’en peux plus de ce paysage. »

Malgré le doute qui l’empèse, Thalie se lève du strapontin de cloison pour s’agripper au siège de Saren. Ce dernier, alerté par le cliquetis de la ceinture, réagit au quart de tour :

« Eh, rasseyez-vous vous !

— Et Abriel, vous l’oubliez ?

— Rattachez-vous, c’est trop… »

Explosion, secousse. À travers la baie, un aspic disparaît derrière un soleil éphémère ; sa puissance fait s’échouer Thalie dans les bras de Béor, mais elle n’éclipse pas son idée fixe :

« Retournez le chercher !

— Avec tout le respect que je vous dois, Damoi…

— Le respect aux vorcins, Saren ! Il est votre futur commandant et le porteur de l’objet de notre quête, le laisser sur le carreau est tout simplement hors de…

— Et pour vous, il est quoi ? »

La Damoiselle d’Ormen s’offusque – son sursaut la heurte à la pierre couvrant le Rhakyt, qui la maintient toujours.

« Plaît-il ?

— Oubliez. Il doit être mort, tempère le pilote, ou peu s’en faut.

— Lieutenant Saren, je…

— Thalie, souffle doucement Kia, l’évidence nous force à… »

Le monde de feu et de sable se métamorphose soudain, arrachant un silence à l’équipage de l’astronef. La violence qui s’installe n’est pas guerrière : c’est un calme brusque, une intensité dérangeante par son absence de tirs et de flammes. La bataille s’est tue. Les moteurs alfars cessent de rugir quand leurs manœuvres s’adoucissent et, dans le ciel orange, les dernières traînées de fumée se confondent avec l’arête des montagnes.

« Petit Angelot, lance Julith, Allez-y ! »

Le pilote tend la main vers la commande des gaz.

« Saren, non !

— Thalie, c’est peut-être notre seul espoir d’en réchapper. »

Son argument meurt dans le crépitement des enceintes : la fréquence affichée n’est pas celle des Alfars.

« Gallinet à Petit Angelot, vous me recevez ? »

Thalie se sent soudain plus légère, à tel point qu’elle pourrait s’envoler – heureusement, ses ongles se raccrochent aux épaules de Saren.

« Abriel !

— Rhinoptère ! s’enjoue-t-il… avant de se raffermir : vous m’avez semé en route, vous pouvez vous magner de rappliquer ou c’était fait exprès ? »

Le chasseur de trésors indique sa position, un aspic fumant au milieu d’une mer de dunes. Après avoir obtenu de Saren qu’il rebrousse chemin, il coupe la communication sans s’encombrer de politesses. Au pilote de conclure :

« Toujours aimable celui-là. »


***

Le noir est confortable. Un grand tout, complètement vide : il pourrait aussi bien s’étendre à l’infini que masquer la vue d’une fine pellicule. Il ne souffre ni du temps, ni de la gravité, ni du froid. D’aucune force en réalité. Aucune contrainte. Si la conscience qui en germait recherchait cette sensation, elle l’appellerait “plénitude”.

Mais elle ne cherche rien, cette conscience. Elle émerge – ou elle naît, pour peu qu’il existe une différence – et, déjà, panique en constatant sa propre existence. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Pourquoi ?

Le vide ouvre sa gueule : la voilà gobée dans ce néant fuligineux.

Néant ?

La conscience se rappelle soudain ce nom surgi d’outre-tombe. Il semble important, mais la réponse lui échappe : elle n’est que dérive. Puis le temps apparaît, il étire la conscience sur son sillage. Et le froid…

Le pire est à venir. Son foyer de ténèbres, tout son univers, s’éventre. De la blessure jaillit une chose terrible, une puissance pure qui perce les ombres pour les détruire, les séparer à jamais de la pauvre conscience. Le noir n’existe plus, il n’y a que cette masse qui l’enveloppe : une sphère de lumière.

Lumière… Là aussi, un germe s’éveille dans la terre vierge de la conscience. Le présent est blanc, et avec lui s’élèvent d’autres sensations. Le mouvement : sa respiration ! Avec elle, la peur : quelle tâche si difficile ! Inspirer, expirer… la routine semble fatale, s’impose comme un fléau tout aussi harassant qu’éternel.

Alors, le voile blanc s’évapore à son tour pour laisser place aux couleurs naissantes. Elles crèvent l’existence, l’explose dans un tourbillon d’astres étincelants et de nuages psychédéliques, un tourment d’où survient la dernière révélation : la chaleur. Une douceur – enfin ! – qui allège la pauvre conscience d’un frêle réconfort. Mais, bientôt, trop vite, la douceur s’affermit, se change en étau et la coince dans un moule étroit. Elle se débat, pressent que le pire est à venir…

Avec raison. L’étreinte mue et s’arde, prend le nom cinglant et redouté de “brûlure”. Ou de “vie”, comprend soudain la conscience.

Cela revient au même.

Au bout du compte, la brûlure ne s’arrête qu’à l’achèvement…


Un son. Distordu, absurde, rêche, désagréable.

« Ced’, tu m’entends ? »

On lui tapote la joue. La conscience s’incarne dans un cruel corps de nerfs et de souffrance.

« Ced’. Eh oh… »

“Ced’” ? Cédalion. Commandant Cédalion, en charge de la Légion Laetere XIV. Cédalion sent son dos nu étendu sur le sable chaud, mais c’est de l’intérieur qu’il brûle. S’élève un nouveau bruit, lui aussi distordu, mais écorché, de surcroît, d’une note métallique…

Sa respiration.

Il ouvre les yeux.

« Ah bah quand même ! J’ai failli te coller plus de mandales qu’à l’entraînement pour te faire émerger ! »

Respire. Tousse.

« Qu’est-ce… »

Ses poumons abritent un soleil douloureux.

« … Oh. »

Un grand soleil.

« Doucement, mon grand. Tu reviens de loin, là. »

Ses rétines daignent traduire un semblant d’information : une silhouette noire entourée de blanc. L’image se précise lentement – ses yeux forcent, son cerveau vrille sous l’effort – pour conférer deux oreilles, légèrement décollées, et une tempête de crins chaotiques à la chose qui le réveille.

« Abriel ?

— Ouaip. »

Capitaine Abriel, matricule L.XIV/2 : son bras droit et meilleur ami. Cédalion tente de se relever… échec. Il lui faut quelques secondes pour remarquer les mains plaquées sur ses épaules.

« Prends ton temps, conseille Abriel.

— Que s’est-il passé ? »

Son sauveur étouffe un rire – le commandant se crisperait s’il avait pu conserver le contrôle de ses muscles.

« Tu t’es effondré, voilà ce qu’il s’est passé. Sans signe avant-coureur, si l’on exclut ton indigo exquis. Tête la première dans le sable, splaf ! »

Et de claquer des mains pour mimer la chute. Les teintes, les détails et les textures daignent finalement se joindre à la scène.

« Votre uniforme est en piteux état, capitaine.

— La faute à qui ? C’est toi qui m’as poussé dans le vide ! »

La réalité assène alors son dernier coup de tête au commandant. Sonné. Vertige.

« Je nous croyais à une autre époque.

— Tu nous crois toujours à une autre époque, Ced’. »

Traîner dans la poussière sous les cieux embrasés ; quel que soit le moment, il se nomme guerre.

Péniblement, le commandant dresse la tête. L’engrenage grippé de sa nuque ploie par à-coups, mais l’effort le hisse plus haut que prévu : il n’était pas au sol, simplement appuyé contre une dune. Assuré du retour à la conscience de son adversaire, Abriel grogne, se lève et va s’assoir sur un roc plat, trois mètres devant… et juste hors de portée[1].

Son expression s’illumine alors qu’en lui renaissent les souvenirs d’une époque abandonnée. Il est là, cet air de défi qui habitait le capitaine L.XIV/2 à chaque entraînement. Cédalion cède un sourire, bien vite ravalé quand l’extrémité de sa vision fond au noir. Le vertige le vrille, le front picoté comme un os décharné sous le bec des vorcins. Le commandant inspire une goulée, une grande goulée, une longue goulée, qui passe à travers un masque… un nouveau masque sur le visage !

Il le tapote :

« Où l’as-tu trouvé ? »

Abriel se contente d’un signe de tête. Sur le côté, à quelques enjambées gît l’aspic. Cédalion frissonne. Attention délicate, sa chemise et sa veste reposent, pliées, à sa portée : il délaisse l’orgueil pour se rhabiller sans attendre.

« Merci.

— Y a pas de quoi. »

Le fugitif – il serait vain de l’appeler capitaine – détourne le regard. Cédalion s’autorise une nouvelle bouffée d’air, aspirée à grand bruit. Il en sentirait presque les particules de vie réveiller, cellule par cellule, son corps agonisant.

« Vas-y doucement, grommelle Abriel, j’ai dû puiser une sacrée quantité des réserves pour te réanimer. Doit pu t’en rester grand-chose.

— J’en déduis qu’à l’intérieur…

— Elle est morte. »

Il se racle la gorge avant de s’arracher les derniers mots :

« Désolé. »

Cédalion laisse passer quelques secondes à son tour, le temps de respirer. Puis, sobrement :

« Tu la connais ?

— Non. Le matricule me dit rien, c’est peut-être le renfort d’un autre secteur[2].

— Il se peut que tu sois rouillé, capitaine. »

Le fugitif fronce les sourcils – la sale tête des sales jours.

« M’appelle pas comme ça. En r’vanche, ce qui est rouillé c’est cette foutue carcasse. »

Un pouce négligeant pointe l’aspic pour préciser le propos :

« J’ai à peine eu le temps de contacter les miens avant que la radio grille. Ced’, dis-moi que tu portes la tienne. »

Le moment où le commandant ouvre ses sacoches coïncide avec le nadir de la Jointure – les terres-plaquent s’étreignent, coupant l’accès aux lueurs solaires les plus proches – et la levée des vents vespéraux, froids et secs. Cédalion ne prend même pas la peine de s’inquiéter du mauvais augure : il connait la réponse.

« Non. Mon oreillette a dû choir avec ma casquette à l’entrée du Mausolée. »

Le visage d’Abriel porte un masque, lui aussi : un masque signifiant “je suis sincèrement désolé”.

« Ce n’est pas grave, reprend Cédalion. Au moins j’ai de quoi respirer pour un temps. La nuit est belle dans le désert. »

Les bourrasques écrêtent la ligne des dunes ; elles jettent leur poussière d’argent dans le rouge de l’horizon, alors que se délitent lentement les fumeroles sombres de la bataille de tantôt, et font dévaler sur le flanc des courbes les larmes éphémères qui, paradoxalement, creusent des rigoles sur leur peau délicate. Un enfant croirait voir dans ces mouvements les roulades de scarabées d’os ou la course d’une poignée de billes, or aucun trille n’emplit l’air. Les seuls cliquetis sont ceux, épars, de quelques scorpions toxépines en train de fuir la froideur nocturne sous le couvert du sable encore chaud.

Abriel hausse les épaules, Cédalion un sourcil.

« Tu ne trouves pas, Bri ? »

Aux yeux d’Abriel de gagner le ciel.

« M’appelle pas comme ça… j’ai l’impression d’être un gosse.

— Tu as tourné le dos à bien des choses, à ce que je vois. Comment te nomment les personnes qui te fréquentent ?

— … en des termes peu élogieux. »

Et de farfouiller sa ceinture-étuis, un reliquat de son passé martial, d’allure aussi esquintée que lui. Un éclat blanc jaillit du métal entre ses mains. Cédalion se tend…

« Du calme, Ced’, j’t’ai pas sauvé pour te buter derrière.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ma flasque. Cette vieille bougresse n’a même pas souffert de ma chute, s’enjaille-t-il en la remuant. Et bien pleine encore. »

Aussitôt dit, la “vieille bougresse” se trouve débouchée et vidée d’une partie de son contenu dans la gorge d’Abriel. Il prend le temps d’avaler, s’essuie d’un revers de main et soupire d’aise.

« Tiens. »

Le garnement n’a pas visé les mains, mais bien au-delà de l’épaule de Cédalion. Or, d’un geste expert, celui-ci se tend et l’attrape sans broncher.

« Heureusement que tu penses à prendre de l’eau avec toi.

— … ouais. »

Le commandant palpe son masque à la recherche de la paille télescopique. Elle résiste, peut-être endommagée, et les efforts de Cédalion manquent de le faire tomber.

« Cette pilote devait avoir la mâchoire fine : le masque m’est trop petit.

— Oui, son visage est beau quand elle dort. »

Le commandant tique devant l’euphémisme. D’un regard jeté, il surprend Abriel noyé dans le tableau du soir naissant, les pensées à des lieues d’ici.

Est-ce qu’il guette déjà l’amphiptère ? Il a dû s’éloigner durant ces trois sabliers, il lui faudra autant de temps pour revenir. Et encore, s’il évite facilement les patrouilles.

« Je t’ai rarement connu contemplatif.

— Ça m’arrive depuis peu, confesse doucement le fugitif. L’âge, qui sait ? Tu vas pas le croire, mais c’est même pour moi l’occasion de partager quelques tasses de thé. »

L’information ébranle Cédalion plus qu’il ne veut l’admettre.

« On jurerait du contraire, Bri, mais il semble finalement que tu aies beaucoup changé.

— Personne m’a jamais appelé comme ça depuis mon départ, Ced’… Quoi, ça te fait sourire ?

— Tu arrives à le voir ? »

Il roule des yeux :

« Je t’ai connu suffisamment longtemps pour ça – d’autant plus que ça t’arrive pas souvent. Et, t’as raison, ton masque est trop petit. Je reconnais bien là la Mâchoire.

— Ma mâchoire ? demande Cédalion.

— La Mâchoire. Toi, quoi.

— Moi ? »

Un vent solitaire se fraye un chemin entre les deux anciens frères d’armes ; il souffle en aigu, irrité par le mur d’incompréhension qui les sépare.

« Tu savais pas qu’on t’appelait comme ça ? s’étonne Abriel, tombé des nues.

— Qui m’appelait comme ça ?

— Tout le monde. Tes subordonnés, tes confrères… tes ennemis parfois. »

Cédalion ne relève pas. Son soupir de réflexion se dissout dans la brise.

« Je ne saurais pas dire si cela me plaît ou non. »

Enfin, la paille se déploie : elle plonge dans la flasque et en tire une lampée pour le commandant.

Mais…

Panique. Un nouveau feu dans la poitrine. Ce qu’il reste de ses poumons se déchire dans une toux atroce.

« Pu… purin d’écailles, éclate Cédalion, qu’est-ce que c’est ?

— Du sang de dragon.

— Mais… Bri[3] !

— Ced’… »

Pourtant, son gosier en réclame – du liquide, n’importe quoi qui puisse laver la sécheresse du sable ! Il puise, à contrecœur. L’alcool creuse un sillon embrasé dans les veines du commandant ; il assimile l’épuisement, la meurtrissure et la faim qui le rongent pour se muer en un venin rapide.

Sa tête s’allège, ses sensations lui jouent des tours.

Bigre, je n’avais pas connu ça depuis des lustres…

Combien de temps vient de passer ? Il rebouche la flasque et détend son bras. Elle rate Abriel, et de loin. Le fugitif se lève en maugréant. Alors qu’il va récupérer son bien, l’attention fluctuante de Cédalion est happée par un de ces curieux motifs dans le paysage :

« Tu sais ce que sont ces grands crochets blancs, là ? »

Abriel prend le temps de se réinstaller avant d’observer :

« On dirait des os, à en croire la couleur, mais ils sont énormes… Oh, mais je sais : on doit se trouver quelque part dans le Cimetière des Quadriphants !

— Les quadriphants ont leur propre cimetière ? s’étonne le commandant.

— C’est le nom qu’on donne à cette partie du désert. J’y ai jamais fait gaffe, ce sont des racontars de pèlerins, mais il semble que les quadriphants malades ou vieillissants se traînent jusqu’ici pour mourir.

— Pourquoi ? »

Cette voix traînante… Son état dégradé fait honte à Cédalion.

« Personne n’a su l’expliquer, explique Abriel, et pourtant certains animaux viennent de loin. Tu te souviens de l’un des contes des Douze Paliers de l’Extrême Univers, “le châtiment du hurle-vorcin” ? C’est dans le Cimetière des Quadriphants qu’il se situe.

— Je n’y avais pas prêté attention, c’est toi le littéraire. Du coup, ces structures sont faites d’ossements ?

— Et de défenses, ouais. On dirait qu’elles ont été assemblées mais j’ignore pourquoi. »

Dans un raclement de gorge, Cédalion tente de redresser sa position sans trahir sa maladresse – et ce fripon qui, pour une fois, arbore un air impénétrable !

« Je n’aurais pas cru que tu irais frayer avec les pèlerins, Abriel. Par la nature de l’Obscurie, renier son armée c’est renier le bras du Messager. »

Il opine. La flasque dans ses mains effectue un ballet dont il semble inconscient, attiré qu’il est par les premières étoiles perçant le Phylactère.

« Ça n’était pas les pèlerins qui m’intéressaient, juste une pèlerine. »

L’information peine à cheminer jusqu’au cerveau de Cédalion. Un temps qu’Abriel interprète comme une question muette :

« … Et pas pour sa nature de pèlerine, avoue-t-il en azurant. Mais ça n’a pas marché. En revanche, qu’est-ce qu’elle parlait… »

Une boule d’air déferle hors de la gorge du commandant. Un soubresaut et elle éclate, l’ébranle dans tout son corps : un rire.


***

Si je m’étais attendu à ça ! Voilà le grand gaillard qui s’esclaffe, et copieusement en plus, à s’en tenir les côtes. Même la douleur doit le faire marrer, pris dans les tentacules délirants de ses abysses fanatiques. Son regard céladon est aussi clair qu’humide alors qu’il descend sur ma flasque, entre mes mains. Pas sûr qu’il dure longtemps…

« À propos, t’as des nouvelles de Lita ? »

L’atmosphère perd soudain quelques degrés ; ils emportent l’allégresse de Cédalion avec eux.

« Pourquoi demandes-tu ça ?

— J’l’aimais bien, Lita, on avait pas mal de choses en commun.

— Et alors ? insiste-t-il, monolithique.

— J’me suis détourné de l’Obscurie, Ced’, pas de mes amis.

— Parles-en à Anke. À sa dépouille, plutôt. »

Merdelle, je l’attendais celle-là.

« Ce n’est pas… Anke a tenté de me tuer, j’ai dû me défendre[4]. J’ai toujours redouté de me retrouver face à vous. Le pire étant que j’ignore le Secteur d’affectation de Lita : j’y pense à chaque fois que des aspics me collent aux trousses. »

Cédalion s’affaisse. Le souffle métallique qu’il lâche, appesanti, rappelle la carcasse de l’aéronef toute proche comme s’il se brisait à nouveau. Il prend le temps de river ses prunelles dans les miennes avant de poursuivre.

J’aime pas ça.

« Tu n’as plus à t’en soucier. Lita est tombée, Abriel. À jamais. »

Mon corps comprend la nouvelle avant ma tête. Il se lève, tourne sur lui-même, indécis, avant de s’égarer vers les os de quadriphants dans un couloir de dunes. Le vent choisit ce moment pour se calmer, le sable cesse de chanter : le seul mouvement vient de la rosée tiède qui s’étend sur mes yeux. Mes doigts vides cherchent de quoi s’accrocher – j’ai dû laisser ma flasque en partant – et finissent dans ma crinière. Ma marche prend fin comme on achève une vie.

Les dépouilles de quadriphants sont assemblées en une structure pyramidale, guère plus haute que moi. On dirait des sortes de tentes en cône qui furent, jadis, recouvertes de pans de tissu – des nattes grignotées par le vent, délavées par le temps. C’est à peine si l’on reconnait l’ossature pachydermique de la bête, même si quelques défenses sourdent de l’ensemble, parfois des omoplates aussi larges qu’une table au Bouchon des Trépassés. Un autel en osier a été dressé au creux de l’abri : peut-être ce sanctuaire renferme-t-il quelques trésors liturgiques ou des curiosités.

Et j’en ai rien à foutre.


Rien à foutre.


Rien à foutre de la beauté du ciel – son pourpre prend la couleur du vin que nous buvions.

Rien à foutre de l’amphiptère qui doit venir me récupérer – c’est elle qui aimait voler.

Rien à foutre des trous de ma chemise dans lesquels mes doigts se tordent – elle n’a jamais vu mon uniforme de capitaine.

Rien à foutre du clair d’étoiles – elle les tutoie dorénavant.

Rien à foutre de laisser mon dos à découvert – jamais plus mes épaules n’accueilleront sa main…


Une autre s’y referme pourtant.

« Ça va ? »

Cédalion. Il regarde les ombres sous la pyramide, lui aussi.

« Non.

— Moi non plus.

— C’est arrivé quand ? »

Il ne répond pas tout de suite. Ses yeux fuient parfois, accrochés par des mouvements que lui seul paraît distinguer.

« Ce matin. Lors du siège de Lengel. »

Et de s’approcher de la structure. Sous les os et les voiles, des artefacts patientent suspendus par des tresses. Des perles, des amulettes, des pièces en pierre, en métal, en bois, parfois en ivoire. Des offrandes ?

Je le rejoins, m’arrête à côté, presque ébranlé par son mutisme. Loin au-delà de l’horizon, l’étoile de Taraben perce la nuit – elle est le “Référenciel”, explique soudain la voix de Thalie dans ma tête. Si je me souviens bien, Lita est née sous Sorkat. Sans surprise, l’élément air et le signe des indépendants. Et quelle force…

« On devrait lui rendre hommage, déclaré-je.

— J’ai pris ce qu’il faut. »

Ma flasque. Nous glanons deux coupelles sur l’autel : je souffle pour les dévêtir du gros de leur poussière, puis les remplis d’une bonne dose de sang de dragon.

« À Lita.

— À Lita. »

Nous trinquons et buvons.


***





[1] L’armée appelle ça la distance de sécurité : franchissez ce cercle, et l’intrusion dans le domaine de l’autre devient manifeste. [retour]


[2] L’armée de l’air n’employant pas de Dracènes, les identifiants n’ont pas le même fonctionnement. [retour]


[3] Ce qu’Abriel n’a jamais su, c’est l’autre diminutif qui lui était donné. “Bar” semble à présent tout indiqué… [retour]


[4] Évitons de mêler Thalie à ça, vous le voulez bien ? [retour]


Commentaires

Oh, j'ai vraiment beaucoup aimé ce chapitre. Déjà par son écriture, il y a de belles tournures de phrases. Mais aussi ce moment suspendu entre Abriel et Cédalion, c'était attendrissant et poignant. J'en suis toute chamboulée.
 1
lundi 25 mai à 13h24
Oh, merci beaucoup Marine :)
J'attendais ce chapitre depuis un long, long moment, c'était un moment très fort que j'avais hâte d'écrire. La suite arrive dans un mois, patience ! ^^
 1
lundi 25 mai à 13h29
*patiente*
 1
mardi 26 mai à 18h51