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Julien Willig

lundi 20 avril 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume V

[Résumé des chapitres précédents]

Abriel et son équipe ont trouvé le Tombeau du Messager. Suite à la découverte de la vraie nature du Messager, à savoir un Novarien – toujours en vie, qui plus est –, Thalie a trahi Abriel pour le compte de la Rébellion Nephéline. Or le commandant Cédalion, ancien frère d’armes du fugitif Abriel, s’est introduit lui-même dans le Tombeau pour mettre la main sur lui. Ce faisant, il a déclenché le système de défense des lieux, et les explorateurs en ont profité pour fuir. Cédalion est parvenu à monter à bord de leur aéronef lorsque celui-ci décollait. Un combat à main nue a éclaté entre le commandant et le fugitif, jusqu’à ce que tous deux chutent dans le désert en dessous.


***


« Du premier Kamet au troisième Shesh, j’ai pu séjourner au Temple des Écorces, niché au sommet des Monts Dentelés.

Mon intention était d’enrichir mes connaissances de combat afin de ne pas me baser uniquement sur le fort-zanesh des miliciens.

Mais le haut-maître me réservait une de ses facéties légendaires : pour accéder à l’enseignement du planhin subtil, je devais prouver que je n’éprouvais aucun désir de combat et me séparer de mes armes. Ce que je fis lors d’une cérémonie au cours de laquelle je jetai, à regret, mon Peccamineux dans les spires de la cascade sacrée.

Je passai ensuite mon temps à méditer et à accomplir diverses tâches pour la vie du temple, tâches éprouvantes qui se substituaient fort bien à de lourdes séances d’exercice. »


(Mémoires de Liane Vestine, Volume 3.)



Les doigts de Cédalion remuent. Ses phalanges grincent en l’absence de son Oblitorion, envolé quelque part dans le ciel ocritien. Ses mains s’articulent, se referment sur le sable…

Il est partout. Une masse d’échecs et de douleur sur laquelle repose le commandant perclus. Son cœur brûle, meurtri par sa dernière erreur : avoir ciblé la Novarienne en croyant avoir affaire au sabreur. Il a perdu sa posture et son avantage face à Abriel ; celui-ci l’a précipité dans le vide.

Commencent à brûler, aussi, ses poumons. Ses yeux flous butent sur les éclaboussures de poussière, qui forment d’inégales gouttelettes grenues. Cédalion peut voir, presque à portée de bras, le masque censé le garder en vie. Du moins, ce qu’il en reste, brisé lorsque le commandant heurta le flanc de la dune. Au milieu des morceaux de métal gît le cylindre à gaz ; il semble onduler, nimbé d’un halo indigo. Celui-ci paraît plus fort au niveau d’un point noir, trouble…


Il est percé.


J’ai dû percuter une roche. Fichu tas de sable, tu ne m’as même pas fait l’honneur de m’accueillir en douceur.

Du cynisme, déjà ? Il ne se manifeste chez Cédalion que dans les situations les plus désespérées…

Une volute poussiéreuse s’élève quand le commandant pouffe. Sa réflexion lui rappelle Abriel. Elle soulève, l’instant d’après, une étrange interrogation : et si, justement, son ancien capitaine ne vivait plus que des situations les plus désespérées ?

Debout, soldat.

Cédalion tique : sa voix intérieure sonne un peu comme Lita. Les premiers effets du manque de Zélotron-B, probablement. Quoi qu’il en soit, il obéit à l’ordre mental.

Souffrance. Vertige. Il se redresse, membre par membre, les dents serrées, les muscles bandés. Sa vue s’occulte plusieurs secondes. Et son crâne se vrille sous une douleur lancinante…

Enfin, debout.

Analyse de la situation. Le commandant se trouve au pied d’une dune de quinze mètres environ. D’autres buttes dans le périmètre immédiat, et des falaises pour tout horizon. Armement ? L’Oblitorion demeure perdu, le Messager seul sait où. Le sabre également, puisque Cédalion l’a échappé dans le Mausolée du Seigneur-guide.

Il s’époussette. Le pourpre de l’uniforme reprend vie sous les nuages blancs. Veste, pantalon, bottes, ceintu… Ceinture ! Et le Peccamineux ?

La main tâte, dans son dos.

Non…

Le regard du commandant suit les traces de sa chute.

Il n’y est pas.

Le feu se glace dans sa poitrine.

Je l’ai perdu. J’ai perdu le pistolet de Lita.

Cédalion se précipite, remonte la pente. Rien, juste des creux et des bosses de sable sous l’orange rougeoyant de cette fin de Fermeture – le soir est proche. Rien à portée de vue non plus.

Rends-toi à l’évidence : tu n’as pas le temps de le chercher.

Il maudit la voix avant de lui donner raison. Puis il extirpe la montre de cuivre hors de sa poche : “27’06”. D’après son expérience des combats sans gaz, trois minutes se sont écoulées depuis la rupture du masque.

À 27’27, je perdrai connaissance. Et mourrai peu après.

Le ciel, lui, est plein de vie. L’ocre du Phylactère se marie à celui du sable, l’estompant sous l’ombre des rocs. La lumière se fait rasante quand les terres-plaques se rapprochent pour la nuit[1]. S’il s’agit d’ordinaire d’un degré de quiétude, la situation est tout autre aujourd’hui. Geysers de fumée blanche et traînées de plasma bleu fendent l’horizon : la bataille fait rage entre les aspics obscuriens et les étranges appareils articulés venus les intercepter.

Salopards de rebelles.

Quelques gerbes de feu naissent quand les tirs font mouche, avant les colonnes noires. L’une d’elles s’élève au détour d’une falaise. Basse altitude. Le ventre du commandant se noue : est-ce un frère d’armes abattu là-bas ? Et la pensée qui suit le revigore autant qu’elle l’écœure.

Des réserves de Zélotron-B…

Il dévale la dune, direction la fumée sombre et l’épave qui la crache. Le désert frémit sous la cacophonie de la bataille, pourtant Cédalion ne parvient pas à distinguer l’amphiptère ; ces maudits rebelles ont dû fuir dès l’arrivée des renforts, Abriel avec eux.

Il avale une nouvelle butte au pas de course, puis une deuxième… et la vue l’étouffe plus que l’effort. Le paysage s’abaisse, délaisse sa cuvette close pour s’élargir dans un bassin plus vaste. Une pente à ses pieds – un grossier amas de roches érodées – mène à un lac de sable engoncé dans une mâchoire de montagnes brunes, lisses et effacées. Des bosses brouillées par les pastels ocres du halo fuyant dans l’horizon. L’étendue ondule sous les vagues de poussière chaude, frissonnant sous le vent du désert. L’endroit est gigantesque.

Un dernier détail interpelle le Novarien. Des virgules blanchâtres sourdent par grappes au beau milieu du sable. Elles rappellent les cadavres des vermaux à dents de sabre, dévorés par les mermécolions dans le laboratoire du vicaire Neptis jusqu’à ce que le squelette se dévoile.

Qu’est-ce donc ?

Le temps presse, Ced’.

Et plus il file, plus ses pensées semblent énoncées par Lita…

Cédalion emprunte la pente, vitesse maximale. Les reliefs doux du lac se meuvent sous les éclairs bleus qui agitent le ciel. Plus il descend, et plus le commandant se détache du vacarme de la bataille. Ou plutôt, celui-ci s’efface, avalé par la quiétude désertique ; bientôt il se fond dans le seul bruit du vent. Les grains de sable crépitent à ses oreilles alors qu’il trace entre les nouvelles dunes, ils croustillent sous ses mâchoires, dans la bouche qu’il oublie de fermer tant le mal ronge ses poumons.

C’est une course effrénée dans laquelle il s’abîme jusqu’à trébucher, rouler au sol une fois, deux fois, trois fois. Contrarié, Cédalion se relève et cherche le filet noir pour se repérer.

Malédiction.

Il n’est plus là. Comment a-t-il pu…

Si. Sur sa gauche, à l’orée de son champ de vision. Le désert l’égare !

Cédalion consulte sa montre. 27’15. Si proche et si loin – la relativité du temps dans toute son ironie. Il repart sans quitter la fumée des yeux, dans un va-et-vient perpétuel entre ciel et terre. Suivre le faîte qui court sur les dunes lui permet de gagner en efficacité. Dans l’un des creux qu’il contourne, certains de ces grands crochets clairs crèvent le sable – ils doivent bien atteindre les deux mètres de haut. Trois, peut-être ?

Qu’importe. Pas le temps.

27’19. Des mouches obscures commencent à embuer ses yeux. Cédalion peine, s’embourbe dans le sol lâche. La fatigue l’accable, il ne compte plus les chutes à genoux – il risque de revoir le Messager plus tôt que prévu s’il ne…

Il tombe, encore. Une dalle de roche cède et glisse dans la poussière, entraînant le commandant dans son sillage. Il roule, peste et roule de plus belle. Le sable brassé lève son écume comme pour l’engloutir – ce qui lui arrivera pour de bon s’il ne quitte pas la saillie creusée par le débris.

Soudain, tout cesse. La pierre se plante au bas de la colline ; Cédalion n’a que le temps de se jeter sur le côté. Il la frôle dans une série de mouvements désordonnés, la dépasse et s’effondre sur le dos, immobile et aussi démuni qu’une tortue rochecreuse d’Ouden-Ankh.

Le sable chuinte autour, en écho à la toux déchirante qui secoue le commandant. Il tremble, écrasé de surprise, en tâchant de se retourner. Son regard balaye les environs. Il se retrouve sur une petite plage, une placette au creux des dunes agglomérées ; entre elles s’élèvent ces étranges virgules blanches qu’il n’a pas su identifier. La surface du lieu aurait pu être douce si elle n’avait été fendue d’une crevasse brute, une plaie sur ce nappage lissé par le vent. Au bout, l’arrière-train d’un appareil que Cédalion connaît bien : l’aspic qu’il cherchait. La bouche du réacteur toussote ses miasmes noirs. Le nez, lui, pointe dans le sable. À côté de l’épave, un mouvement achève de faire bondir Cédalion.

« Abriel ! »


***

Bordel, je suis vraiment tombé.

La main tendue de Thalie s’en est allée avec le reste du vaisseau. Moi, je me suis fait happer par un courant chaud avant de heurter le flanc d’une dune, et d’y rebondir. De loin ça a l’air souple comme une fesse, mais en vrai c’est aussi dur qu’un poing ces machins-là. Bref : paf ! puis nouveau vol et splash ! la gueule dans du limon. Le sable était gluant, empreint d’un souvenir vaseux : je me suis retrouvé dans un oued. Le tracé du fleuve temporaire était bien net, encore frais après le passage de la dernière crue. Une chance pour moi que la terre est si meuble…

Enfin, c’est pas le moment de me prélasser : je commence doucement à m’enfoncer. Il est peut-être un peu trop meuble, ce sol. J’en arrache mon torse, mes bras et mes jambes. Je sautille comme je peux hors de la mélasse jusqu’aux bords du lit, à grands bruits de succion. Heureusement, le mur de boue qui le matérialise est criblé d’aspérités rocheuses : des prises idéales pour escalader ces quelques mètres.

Bon, forcément je m’écorche les mains. Cogne mes genoux, peste, jure… bref, vous imaginez les détails. Au moins, je m’en sors, et c’est un Abriel fourbu qui s’étale dans le sable sec et brûlant[2]. Je me tourne sur le dos, inspire un grand coup.

Je vais bien. Parler de « sécurité » serait un peu fort, mais la bataille s’est éloignée de moi pour zébrer l’atmosphère. Les aspics sifflent, les alfars frétillent. Ça crache du plasma à tout va, ça fait gronder les réacteurs dans des manœuvres au mieux audacieuses, au pire suicidaires. Un des rageux de l’air s’est déjà vu descendre, on dirait : un bras de fumée poisseuse se dresse d’entre les reliefs doux. Impossible d’en estimer la distance, toutes ces foutues dunes se ressemblent. D’façon, les charognards ne vont pas tarder à y fourrer la truffe.

Je me lève, ça commence à chauffer pour mon derrière. Au propre comme au figuré, d’ailleurs : j’ai intérêt à me faire exfiltrer tant que l’amphiptère reste dans le coin. J’installe mon oreillette, l’active sans attendre.


*Shrrr…*


Non, pas ça.

Je l’examine. C’est pas brillant : les boutons de fréquence sont tous à moitié enfoncés, et l’antenne tordue dans un angle inquiétant…

Je réessaye. Toujours le même grésillement.

« Rhinoptère ? Ici Gallinet. »

*Shrrr…*

« Rhinoptère ? Allez, me laissez pas. »

Et pourtant…

J’entre, laborieusement, la fréquence du dernier recours :

« Gaeth ? »

*Shrrr…*

« Gaeth ? Tu vas pas me croire, j’ai énormément de trucs à te raconter. »

*Shrrr…*

« Allez, réponds quoi ! Tu boudes pas, hein ? »

*Shrrr…*

Merdelle.

Je retire le communicateur. Plein de sable, histoire d’en rajouter. Merde, merde, merde. Et la bataille qui s’éloigne, alors que fuient les alfars et la lueur de la Fermeture.

« Bordel de purin puant d’une putréciel de merdelle de meeerde ! »

De rage, mon pied détruit un petit monticule qui me provoquait. En jaillit une poignée de scarabées d’os privés de leur demeure ; ils s’empressent de s’enfoncer dans le sable. Des larmes m’échappent, c’est si frustrant !

Je grimpe sur ma dune et m’y laisse tomber, assis. Que faire au milieu de ce trou à poussière, sans moyen de communication ? C’est fichu, jamais les autres ne pourront me retrouver, encore moins me voir… J’vais quand même pas leur faire des signaux de fumée avec l’appareil qui s’est écra…

Sa radio. Bordel, il a une radio à bord, lui !

Sous électrochoc, je me baffe un bon coup. Et le pire, c’est que je rigole en plus ! Enfin, je me lève. Pas de temps à perdre : je cours comme un dératé. Je tombe et me relève sans cesse, le sable sec colle sur le sable humide. Du sable, du sable, encore du sable, j’ai l’impression d’arpenter les alentours de Molenravh – la Plaine aux geysers et les vaporateurs d’humidité en moins.

Il fait chaud : pause. Et dire que certains traversent ce désert pour le plaisir[3]. Je me gifle à nouveau dans une tentative de chasser les paroles de La ballade du pèlerin qui me viennent en tête.

« Aïe ! »

Je me suis pas raté en plus.

“J’étais dans le désert, au large de Béthanie…”

Et c’est un échec.

“La mer de sable chaud me brûlait les sandales…”

Mets-les-toi où je pense, tes sandales.

J’inspire et je repars. Mes yeux ne quittent pas le filet de fumée alors que je progresse – une habitude de ma jeunesse avant l’Obscurie – si bien qu’au bout de ma longue cavalcade, j’atteins le site du crash sans détour. Entre l’escalade des rives de l’oued et le périple qui s’en est suivi, une vingtaine de minutes, maximum, ont dû s’écouler depuis ma chute.

J’espère que l’amphiptère est toujours dans le coin. Que les alfars ont pu faire diversion.

En tout cas, c’est un aspic qu’ils ont descendu : il gît le nez dans le sable et le cul noirci[4]. L’habitacle a l’air accessible. Je dévale ma dernière pente sans attendre. Me précipite…

« Abriel ! »

Foutreciel.


***

Cédalion avale l’espace entre lui et son ancien capitaine. Celui-ci, malgré la lassitude qui empèse son visage, lève les poings en posture de défense. Le commandant interrompt sa marche ferme, cinq mètres de distance, et plonge la main dans sa veste.


27’23.


Ça brûle. La sueur consume sa peau – que dire de ses poumons !

« Tu n’as pas ton masque », constate Abriel.

Sa voix s’en brise presque. Fatigue, ou pitié ? Sa face blêmit en distinguant l’indigo gagner celle de Cédalion. Celui-ci se contente d’un laconique :

« Il va falloir faire vite, alors. »

Deux pas de côté : le commandant range sa montre et, du même geste, ôte sa veste afin de la déposer sur un petit rocher. Cela ne suffit guère à dissiper le feu qui le consume. Et si…

Luminosité décroissante, vent calme. Cédalion dégrafe sa chemise et la laisse à son tour, avant de revenir affronter son adversaire. Abriel coule un regard désabusé sur sa propre poitrine. Le tissu noir, lacéré, souillé de sable et de sang, fait peine à voir. Tout comme son visage, en réalité.

Est-ce là le goût de ta « liberté », Abriel ?

Néanmoins, c’est d’un air ferme qu’il fait face, les poings serrés. Un feu brûle en lui aussi, il embrase sa rétine, crispe ses lèvres sèches en une ultime bravade, fendue. Un sourire.

C’est parti.


***




[1] Le jour apparaissant au matin se nomme Saillie. Pour le soir et l’extinction des cieux, l’on parle de Jointure. [retour]


[2] Au moins celui-ci me bouffera moins vite. [retour]


[3] Moins pour celui du Messager que le leur, bigot à souhait. [retour]


[4] Par la fumée, évidemment. [retour]


Commentaires

Tu peux pas nous laisser comme çaaaaaaaaaaaa ! Tiens bon Cédalion !
Je n'aime pas le sable, il est grossier, agressif, irritant et s'insinue partout...
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samedi 9 mai à 23h31
:')
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dimanche 10 mai à 00h47