2

Julien Willig

lundi 31 janvier 2022

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Épilogue

[Résumé des chapitres précédents]

L’Obscurie a perdu. Cédalion a reçu l’ordre de poursuivre Jorus et l’Alliance Néphéline. Lui et Lyuba ont embarqué dans l’un des deux léviathans dépéchés pour fendre le cosmos à leur tour. Le vicaire Neptis et plusieurs Dracènes vont les rejoindre : ensemble, ils seront guidés par la balise que l’Angelot, le Ganipote servant de masque pour l’Agent, est allé introduire dans les secrets de l’arche. Alors, les Rebelles seront à leur merci. Alors, Taraben aussi.

L’Alliance Néphéline a gagné. Janel a pris les commandes du vaisseau et le guide jusqu’à Taraben. Tout le monde tente de se remettre des terribles batailles qui ont eu lieu pour la liberté. Et l’espace s’ouvre en grand devant l’Alliance, porteuse d’espoir.


***


La cérémonie funéraire a lieu le surlendemain matin de l’Opération Taraben.


Toute l’Alliance Néphéline s’est réunie dans le hangar du Sylvaer.

Les unités combattantes en armure sylvarienne, en combinaison de pilotage ou en uniforme néphélin ; à leur tête, Saren et Lassïm se tiennent aussi droits que leurs blessures le leur permettent.

Le personnel de navigation et les vieux groupes érudits, le visage fatigué des gens choqués par cette guerre, et de ceux qui en ont vu bien trop ; Marielle et Antée représentent les seconds, main dans la main ; quant aux premiers, ce sont Philandre et Éloane qui les mènent.

Les civils s’étiolent en grappes bigarrées. Théadrine se tient devant, et la mère de Saren couve son fils d’un regard attendri, Rheya à côté d’elle. Les Rhakyts se sont rassemblés à part, Darse et Kia sur leurs épaules, Alyce dans leur ombre.

Les Lumineuses, enfin. Ni leurs membres tatoués d’argent ni leur laticlave blanc n’illuminent leurs rangs clairsemés, car leur corps s’efface sous l’ample cape noire qui les drape, et la capuche qui dissimule traits et crinières. Dans leurs mains patiente une lanterne de papier éteinte, similaire aux offrandes mémorielles de la Petite-Nephel.

Les Sœurs sont alignées le long de la rampe du Sylvaer, chacune tournée vers la foule. Au plus haut, Laurélise porte un coussin blanc sur lequel gît quelque chose de brillant tandis que, devant elle, capuche baissée, la Palatine dirige la cérémonie.

« Nous voici réunis à présent dans cette arche salutaire. Chacune, chacun d’entre-nous guidé par ses propres idéaux, du moins le pensions-nous : en effet, c’est la voie de la réalité qui nous lie, de l’halo-ci aux cycles à venir. »

Un assentiment général traverse l’assemblée mutique : en sus du respect, les gorges nouées parachèvent le silence de mort.

« La prophétesse Adélanie arpentait cet idéal. Je n’ignore pas la diversité de nos croyances, chère Alliance Néphéline. Cependant, j’aimerais vous partager la vision qu’elle se faisait de Taraben, la jumelle de l’Extrême Univers :

« “J’ai fait ce rêve où notre planète survivait.

Les étoiles-guides croissaient toujours,

Et l’ensemble des mondes, le destin de chaque terre,

Et tout se remodelait dans le même temps.

Je n’ai jamais dévié, j’ai toujours su

Que nous évoluerions jusqu’à la fin des âges”.

— “Jusqu’à la fin des âges”, répètent en chœur les Lumineuses.

— Ainsi, des Novarii libres de la Guerre de Nephel jusqu’à notre jeune Alliance, reprend Janel, cet idéal perdure. Les mots du commandant Abriel ont ajouté une page à cette histoire : “Droit sur les étoiles, et droit sur Taraben”. Souhaitons que les suivantes s’écrivent de notre encre, et qu’elle soit nourrie par notre cœur.

— “Par notre cœur”, achèvent les Lumineuses.

— Car c’est là notre force. »

La Palatine descend la rampe. Les pans de sa cape dévoilent sa silhouette sombre sous les mouvements d’air de la vaste pièce. Laurélise arpente ses ombres ; après elle, les Sœurs rompent les rangs et la suivent. Alors, toutes se regroupent en cercle autour des lits funéraires.

Un grand socle d’acier a été élevé à hauteur de tête au bas de la rampe, plateforme oblongue de plaques de blindage soudées ensemble. Dessus sont étendues des nattes tressées par les vivants, colorées pour les morts. Et les dépouilles y reposent ; lavées au vin réchauffé avec des herbes odoriférantes, rincées avec de l’eau-de-vie ; des épices, des aromates et du musc insérés délicatement au fond de la bouche, et le corps oint de baume ; bandées et recousues, mais épargnées de l’extraction des organes ou des viscères. Les corps ont suffisamment souffert.

Des filets d’encens drapent leur départ d’un voile de mystère. Les Lumineuses s’avancent et creusent les brumes. Elles allument leurs lampions et les déposent sur la poitrine des victimes, juste au-dessus de leurs mains croisées sur le bas-ventre. Des volontaires parmi la foule ramassent d’autres lanternes et font de même jusqu’à ce que chaque corps perdu dans la bataille recèle sa propre part de Lumière. Janel se penche et baise le front de son frère, enfin apaisé.

Alors, tout le monde s’écarte. Alors, les Sœurs repoussent leur manteau noir et laissent le blanc paraître. Chante ensuite l’acier de leur lame brandie. La Palatine se tourne vers sa moniale et attrape les deux fragments sur le coussin. L’arme de Serah.

« Que ce sabre brisé soit le symbole des âmes tombées, clame Janel. Que ce sabre brisé montre la meurtrissure qui nous étreint, et la résilience de notre volonté. Que ce sabre brisé, enfin, devienne l’autel de nos mémoires et le dépositaire de nos pensées pour chaque halo que ces sacrifices nous ont conférés. Il sera installé dans le hall de la tour de commande, sur un mémorial éclairé par la lueur des astres que ces pertes nous ont offerts. »

Ensuite, les dépouilles sont acheminées une à une dans une cocatrice reconvertie en caveau cosmique. À chaque départ, la Palatine prononce le nom de la personne, ses origines et les mots de ses proches. Suite à un discours d’adieu et à un chant Lumineux, l’astronef est tracté hors du champ de force par trois lindorms ; le tombeau-capsule s’abîme lentement dans l’espace, avant d’y dériver pour toujours.


“Sous des milliers de soleils”.


C’est à ce moment-là que je quitte la cérémonie. En marge du rassemblement et aux confins du hangar, j’écarte mon bras des épaules de Lua.

« Je peux me débrouiller. Merci encore.

— Mais, A-Abriel…

— Ça ira. Tu peux rejoindre les autres maintenant. »

Je n’entends pas sa réponse. Du moins, je ne l’écoute pas. Je serre fort ma canne et amorce un laborieux demi-tour. Je claudique, je tousse, et mes quintes douloureuses me précèdent en éclaireuses le long des corridors vides.

Foutu encens…

Je peine à retrouver mon chemin dans le dédale de Jorus. Ce truc est grand. Très grand. Trop grand – personne pour m’emmerder, au moins. J’ai fait le trajet jusqu’à l’ascenseur deux halos plus tôt, mais j’étais trop dans le coaltar pour l’imprimer. On me guide encore, mais cette fois sans flingue dans le dos :

« Mais pourquoi tu t’obstines à retourner là-bas ? demande Gaeth dans le secret de mon oreillette[1].

— Parce que je veux te voir. Je veux comprendre.

— Soit. Prends la prochaine à gauche alors. »

Je finis par atteindre l’élévateur à l’arc d’acier.

« C’est bon, je suis dedans.

— Tu vois le pavé numérique ?

— Le “pavé numérique” ? Attends, y a quatre boutons en colonne, tu vas pas me parler de…

— Abriel, arrête de bougonner ou je vais me taire pour de bon. »

Je ne sais pas ce que je préfère, mais j’ai besoin de ses infos : autant ne pas le vexer.

« Ça va, ça va. Alors ?

— Appuie en même temps sur les deux boutons les plus éloignés. Avec tes doigts du milieu, presse d’abord le bouton restant du haut, puis du bas, puis encore du haut.

— Et après ?

— Tu verras.

— Ça tire vachement.

— Les Keroubs ne peuvent pas faire ces écartements, d’où cette conception. Un ajout postérieur à la trahison du Messager. »

Un panneau s’écarte au-dessus du “pavé”, dévoilant un moule dont je commence à reconnaître la forme :

« J’insère la Médaille dedans, c’est ça ? »

Gaeth affirme. Heureusement que Janel a consenti à me remettre la relique :

« Vous ne comptez pas faire des folies avec, au moins ? »

Le ton était pince-sans-rire, pour me dérider peut-être. Je lui ai répondu… comme j’ai pu :

« J’me suis retrouvé dans cet état pour elle, j’aimerais pouvoir la sentir avec moi. Vous croyez vraiment que j’aurais envie de m’accaparer tout le pouvoir et les responsabilités maintenant ? »

Imparable, comme argument. L’ébranlement de l’ascenseur me tire dans le présent alors qu’il passe le quatrième niveau – celui du pont. La plateforme s’élève encore puis, soudain, se meut à l’horizontale avant de s’arrêter rapidement.

« Voilà. Te voici au-dessus du hall à présent. »

Pas envie de répondre. Pas envie d’y penser. La grille s’ouvre et débouche sur une pièce curieusement haute et, aussi, curieusement étriquée.

« Qu’est-ce que tu voulais voir ? »

Le caladre est ouvert devant moi. C’est une sorte de capsule cylindrique, dont les parois lisses à l’intérieur brillent du blanc le plus pur ; en son centre, une couchette tout ce qu’il y a de plus simple. Elle s’affine en cône, avant de se fondre dans le palier supérieur.

Je pointe le machin de ma canne :

« Alors, tu peux m’expliquer ? Ça sert à quoi exactement ?

— Il faudrait que tu sois réceptif à mes mots, pour ça.

— Quoi, qu’est-ce qu’il y a encore ? »

Un soupire, métallique.

« Il y a que le caladre a su te réparer le bide, Abriel. Avec la puissance curative que tu as reçue, il n’y a aucune raison de marcher avec ton bâton stupide.

— Eh ben viens me soutenir à sa place alors.

— C’est impossible. »

Je lève les yeux au ciel. Une poignée de secondes s’échappent, emportant avec elle l’ire de mon venin, et je reprends d’une voix neutre :

« Tu peux me voir, ici aussi ?

— Je peux te voir et t’entendre pratiquement partout – du moins, tant que tu en fais la demande. J’ai configuré mes récepteurs pour qu’ils soient inertes dans les zones intimes ou non stratégiques.

— Ben voyons. »

Je crapahute jusqu’au lit du cylindre aux murs blancs. Aucun défaut, aucune impureté. Je m’appuie et, avec difficulté, pose mon derche sur la couche.

« Alors, ce caladre ? C’est quoi ?

— Une merveille de technologie. Une capsule de soin conçue pour réparer les dommages corporels jusqu’à une échelle microscopique, et capable de synthétiser n’importe quelle molécule incluse dans sa base de données. »

Sa voix me provient de l’intérieur du caladre, également. C’est de là que je l’entendais m’expliquer certains trucs, alors que Janel et Ellis m’y avaient déposé.

« Comment ça marche ?

— Avec les mêmes larmes caladrines que celles de ta broche, Abriel.

— Elle vient donc du caladre ?

— Son contenu, oui. Avec une configuration à ma sauce, j’ai pu y introduire un programme de commande pour faire en sorte qu’une personne choisie puisse m’atteindre. La suite, pour ta part tu la connais.

— C’est pour ça que l’Obscurie ne m’a jamais lâché ? Parce que je pouvais remonter jusqu’à toi ?

— Oui.

— Bordel…

— Oui. »

Il me faut un instant encore pour me rattraper à mes pensées filantes. Si miraculeux soit le caladre, il ne guérit pas la fatigue de ses vagues blanches.

« Et c’est ce machin que les visages bleus recherchent ?

— Exact.

— Pourquoi ? Et pourquoi ne pas en construire un autre ?

— Impossible d’en construire un autre. Certains composants de Jorus n’existent pas dans le système Ocrit. Et ça, la chose que vous nommez Messager ne l’a pas vu venir. Ironique, quand on pense que c’est Lui qui a bâti tout ça…

— Comment… de quoi ? Pourquoi, “la chose qu’on appelle Messager” ? C’est ton frère ou C’est pas ton frère ?

— Non ! Enfin, si, mais… »

Sa voix baisse d’un ton, sous le coup d’une émotion subite. Et pas des plus joyeuses…

« Le corps que tu as vu dans le Tombeau est celui de mon frère, Tenath. Pour notre malheur, il servit d’hôte à la créature qui mena le système novarii à sa destruction. »

Vertige. Plusieurs vertiges, même, tant leur origine éclôt comme une galaxie naissante.

« J’ai du mal à te suivre.

— C’est normal, Abriel, c’est une histoire vieille de nombreux millecycles. Le soit-disant Messager est une Entité qui se nomme Quasar, un être supérieur qui…

— Eh ! J’ai déjà entendu parler de ça ! Dans l’énigme de la Primae !

— Ah ? Tiens, c’est original.

— Elle parlait de… »

Je compte sur mes doigts, comme Béor qui trouva la réponse dans l’antichambre. Mon timbre à moi, lui, s’allège alors que les éclaircissements commencent à faire leur chemin dans mes pensées obscures.

« De Lumière, Filante, Éclipse… et Nova qui a fait naître un truc ? Ah, bah Quasar justement ! C’est Quasar qu’est né de Nova, je crois. »

Un silence, soudain. Comme si je lui avais bouché un coin.

« Gaeth ?

— Je suis là.

— Tu m’écoutes plus ?

— Si, justement. J’ignorais tout ça, il va falloir que tu m’expliques. Et tes dires sont très curieux, puisque c’est une nova – en réalité, une supernova – qui ravagea notre système. D’où notre nom : l’espèce Novarii, radiée par la nova.

— C’est vrai ?

— Oui. J’ai toujours soupçonné Quasar d’avoir provoqué ce désastre, assène Gaeth en soufflant. Il est apparu dans le ciel ; mon frère Tenath et moi occupions un observatoire, lui en tant que brillant ingénieur, et moi en astronome passionné, constatant la fin de vie de notre soleil. C’est ensuite que le comportement de mon frère s’est mis à changer… »

J’attends. Mieux vaut lui laisser le soin d’expulser ça de lui-même.

« Il n’a plus jamais été le même. Indubitablement brillant, mais mû par des intentions et des savoirs que je ne lui connaissais pas. Quand le danger s’est annoncé, c’est lui qui a proposé son plan de survie : la construction de deux arches à lancer à travers l’espace.

— “Deux” arches ?

— Jorus et Jehan. Les deux vaisseaux se sont séparés lors de la première révolte novarii, alors que Tenath se proclama l’hôte de Quasar, une Entité supérieure à qui nous devions soi-disant obéissance. Nous perdîmes tout contact avec Jehan, mais je le soupçonne d’avoir effectué son exode vers Taraben. Heureusement, j’ai réussi à convaincre Quasar qu’il fut détruit. Plus tard, je me retournai contre lui à la tête de la résistance néphéline.

— Putréciel… »

À moi d’être soufflé, là.

« Et donc, ce caladre ?

— Ce caladre demeure l’unique outil à sa portée pour accomplir son Obscurité.

— C’est-à-dire ?

— Je me suis longtemps demandé pourquoi Tenath a investi tant d’efforts dans la construction d’un tel appareil, quand l’urgence nous poussait à l’exode. À son insu, j’ai fini par découvrir une fonction cachée : celle de permettre le transport d’un esprit – ou, je le suppose, d’une Entité – d’un corps à un autre.

— Mais qu’est-ce qu’il veut faire, ce con ? Changer de tronche ?

— Il veut accomplir ce que moi, j’ai accompli. Tu voulais me voir ? C’est le moment. »

Sur son injonction, je sors du caladre. Une série de lampions s’illumine et dévoile un petit escalier en colimaçon dans le fond de la pièce ; les lumières jouxtent les marches en grille d’acier et baignent les lieux de rayons blancs. Les paliers tournent autour d’une épaisse colonne bourdonnante, criblée de câbles, de diodes et de ventilateurs. Je me rends compte, pas après pas, qu’il s’agit du prolongement vertical du caladre ; en outre, c’est une machine.

« C’est quoi ce bordel ?

— Ce “bordel” c’est moi, Abriel.

— Ah, euh… ah ouais ? »

Je doutais de le découvrir en chair et en os… mais ça ne veut pas dire que je comprends pour autant. J’atteins le deuxième niveau, une petite plateforme circulaire au-dessus du caladre. Elle entoure le pilier[2] et propose une vue imprenable sur la baie, aussi étroite et haute que la pièce. À travers, l’espace encore.

« Nous nous trouvons au faîte, dans l’éperon de la tour de commande.

— C’est pour ça que tu t’appelles la Vigie ?

— Oui. »

La voix me provient directement de la colonne ; des haut-parleurs insérés dans l’installation donnent à ses mots métalliques une proximité troublante. Je tapote la machine avec ma canne.

« Et ça, c’est toi ?

— Arrête ça tout de suite, vieux gâteux.

— Sérieux, allez.

— Oui, Abriel, c’est bien moi… »

Inutile de décrire son soupir.

« J’ai perdu mon corps lorsque Jorus fut dérobé à mon frère. Il était envahi par les troupes du Messager et les rebelles ont dû évacuer. Moi, j’ai été mortellement blessé ; ma seule solution pour prendre le contrôle total du vaisseau avant Quasar fut de fusionner avec.

— J’ai rien pigé.

— Jorus est devenu mon corps, Abriel. Le réceptacle de mon esprit. »

J’ai un mouvement de recul, soudain. Pour ne pas l’abîmer, pour ne pas le… toucher ? Je manque presque de me gameler en bas de la plateforme tant je vacille sur mes jambes fragiles. Gaeth, lui, continue son récit :

« Je me suis servi de la Médaille dérobée avec la résistance de Nephel pour accéder à cette fonction cachée du caladre. Mes camarades avaient deux missions. La première : détruire la relique ou la dissimuler à jamais. Mais le Messager a su remettre la main dessus, jusqu’à…

— Jusqu’à ce que Liane Vestine s’en empare ?

— Oui. Les miens avaient également emporté la broche emplie de larmes caladrines. C’était leur second objectif : exorciser Tenath et le libérer de l’influence de Quasar.

— Carrément ? Vous aviez prévu quoi, un genre d’attentat à la piqûre ? »

Il ignore mon sarcasme – ou peut-être ne le perçoit-il pas, tant il brûle de s’épancher :

« Oui. Les larmes caladrines devaient nous lier, moi ayant fusionné avec le caladre et lui qui partageait mes gènes. Inutile de te dire que l’opération a échoué.

— Ouais, je me doute.

— Par sécurité, le Messager S’est renfermé dans Son Tombeau. »

Alors, tous ces secrets sur sa disparition, toutes ces mesures de sécurité… c’était pour ça ! Je réfléchis à toute vitesse malgré ma létargie ; Gaeth, lui, continue son long récit.

« Heureusement j’avais un plan de secours : comme tu l’as expérimenté toi-même, les larmes caladrines me permettaient d’entrer en contact avec la personne inoculée. J’ai manqué d’atteindre Adélanie avant sa destruction par l’Obscurie, mais j’ai réussi à ce que le bijou parvienne entre les mains de Liane Vestine. Hélas, cette fichue aventurière avait un caractère bien trempé – pire que le tien encore, je te jure, quelle tête de…

— Eh, ça va oui ?

— Pardon. Impossible de la faire se piquer avec la broche ni d’obtenir son écoute. Je n’ai retrouvé la trace de la lignée des Inomel que bien plus tard, mais l’Obscurie s’était emparée du bijou.

— Pourquoi Liane Vestine, s’il te fallait absolument quelqu’un de cette famille ? »

Une brève pause, ornée d’une très légère inspiration – ou d’un simulacre, je suppose. Quel que soit le réceptacle de Gaeth, il semble restituer jusqu’à la moindre nuance de ses expressions. La Vigie reprend doucement :

« Parce qu’habiter le caladre me permet de contrôler quelqu’un issu de ma lignée, de mon sang.

— Ça veut dire que t’as eu des gosses ?

— Oui. Mes enfants ont fait partie des rebelles chargés de dissimuler la Médaille. Dame Vestine a partagé des ancêtres avec la prophétesse Adélanie. Voilà pourquoi je voulais me rapprocher de Janel et de la Rébellion Néphéline. Ironiquement, c’est un autre rejeton lointain qui m’est tombé dessus, et ce grâce aux propres manigances de l’Obscurie, pour couronner le…

— Attends, attends, quoi ?

— Quoi, “quoi” ?

— Je fais partie de la même famille que Liane Vestine ?

— Oui, Abriel. Et des Inomel, par une vieille branche. Et, plus anciennement, de moi-même.

— Je fais partie de la même famille que Liane Vestine… »

J’ignore quelle émotion me porte. À vrai dire, j’ignorais encore pouvoir en ressentir. Je m’écarte et balaye la pièce du regard. Les escaliers continuent de grimper ; je les gravis, laborieusement.

« Pourquoi tu t’embêtes avec cette canne ?

— Pour pas me traîner avec les mains.

— Le caladre t’a soigné, Abriel.

— Est-ce qu’il aurait pu la soigner, elle ? »

Silence. J’atteins le troisième niveau. La machine-Gaeth ne s’élève plus, sa tête s’est juste fondue avec le palier. Je me trouve dans une pièce simple, une mezzanine suspendue en haut de la salle et sur laquelle ne m’attendent qu’un divan forgé – avec un lit de poussière en guise de matelas – ainsi qu’un placard, une desserte.

Je crois que j’installerai mes quartiers ici. Je me retourne vers la baie qui s’ouvre, toujours aussi haute, sur le cosmos piqueté de coulures d’argent. Devant se trouvent une lunette astronomique et une sorte d’astrolabe ; à voir la tête reptilienne sur le plus gros anneau qui l’entoure, je devine qu’il s’agit d’une représentation de la Galaxie de Lumière. Un observatoire ?

« Est-ce que le caladre aurait pu la soigner, Gaeth ?

— Je ne sais pas.

— Dis-moi.

— Je n’en sais rien, Abriel ! Les larmes caladrines ont pu libérer ton Hydre, car il s’agissait d’une manipulation postérieure à la naissance et intrusive. Pour elle, c’est différent, ses gènes ont été modelés pour la forcer à rester liée à l’Obscurie. L’Agent faisait partie d’elle, peut-être qu’au contraire la broche a dû détruire les barrières mentales qu’elle s’est érigée…

— J’en ai assez entendu. »

Je farfouille dans ma veste trouée et en tire une flasque, un vieux truc que j’ai trouvé dans les réserves néphélines. Faute de mieux, c’est la clarite qui ranime un feu dans ma poitrine. Je laisse mes yeux fébriles se focaliser sur le petit point d’or au loin, cette cible ignée vers laquelle nous nous dirigeons lentement.

« Pourquoi ne pas avoir plongé le vaisseau dans le soleil ? Il aurait été détruit, comme ça, le caladre.

— À ton avis, quelle est la raison d’être de l’étoile-sanctuaire ?

— T’es pas sérieux ?

— J’ai l’air de rigoler, là ? Il me devenait impossible de sortir du Croc du Serpent, sans quoi les léviathans me seraient tombés dessus avant que j’atteigne Ocrit. Les terres-plaques me privaient de l’énergie nécessaire pour leur résister… tandis que Lui, le Messager, Il se gavait de celle de votre étoile.

— Comment ça ?

— L’Obscurité.

— Pff… »

Je m’appuie sur l’astrolabe et m’assieds lourdement sur le bord de la plateforme, les jambes dans le vide et les os qui craquent. La clarite descend elle aussi, à tel point que je ne sens plus grand-chose – et c’est pas plus mal.

« Quasar a besoin des composants du caladre pour accomplir l’Obscurité, Abriel. Il veut fusionner avec sa station spatiale pour absorber le soleil.

— Hein ? Mais c’est quoi ces conneries ?

— C’est une Entité, Abriel, ça lui est possible. Avec une telle puissance, imagine ce qu’il fera aux systèmes alentour.

— N’importe quoi…

— Ah, vraiment ? Alors pourquoi avoir ciblé les confins de l’Univers, là où les étoiles s’arrêtent… si ce n’est pour s’en nourrir une par une depuis le bord ? »

Je m’étouffe dans un hoquet qui manque de rouvrir mes plaies. Bien sûr, j’ai foutu de l’eau-de-vie partout…

« Tu peux penser ce que tu veux, Abriel, te tourner dans le déni si ça te fait plaisir. Mais, après tout ce que j’ai fait pour t’offrir cette vie, à toi et à toute l’Alliance, je te demande une chose.

— T’es pas le premier à m’avoir dit ça…

— Emmène-nous, Jorus, le caladre et moi, loin, le plus loin possible de ce taré vorace. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour les existences de cette galaxie.

— Ça va, ça va, j’ai jamais prétendu le contraire. On vogue vers Taraben, c’est au moins ça pour le moment.

— Ce voyage te prendra du temps. Beaucoup de temps. Des segments, des cycles… de nombreux cycles.

— Ça va, j’en ai du temps. Bien trop d’ailleurs », achevé-je en lorgnant ma flasque vide.


***

Et ce temps, je le passe ici, dans l’éperon de la tour. Jorus fend le cosmos, inlassablement bercé par la mer des étoiles lentes. Je me tais, souvent, et la Vigie aussi.

Dans le poids des halos qui passent, je tente de m’abîmer, de sombrer dans une mare d’oublis, mais même le sommeil ne veut pas de moi. Ni personne, d’ailleurs – ou du moins ne désiré-je aucune compagnie. J’erre dans les ombres des coursives de Jorus quand il me faut glaner de quoi manger… et boire.

Lua ne me lâche pas la grappe ; plus opiniâtre encore que Janel ou Saren, c’est elle qui parvient à me mettre la main dessus. Plus que les questions des membres de l’Alliance, c’est par son soutien qu’elle m’assaille. Elle insiste tant que j’ai fini par la faire monter dans mon antre. Une fois, deux, puis tant qu’elle veut. Je la laisse libre d’admirer les étoiles… si elle me laisse ronquer en paix.

Mais le sommeil ne veut toujours pas de moi. Lua cherche à me parler, et Gaeth aussi. Je les comprends à peine, tant les souvenirs et les événements rodent, d’infâmes ombres encrées dans les parties spongieuses de mon encéphal…


Le déclic se fait alors que j’émerge d’une veille apathique. La Gargoule est là, assise en tailleur à triturer ses amples manches, et Gaeth lui fait la conversation. Lua m’entend grogner et, tout sourire, m’invite à les rejoindre. J’ai peiné à reconnaître le timbre de la Vigie, tant sa voix s’est allégée de chaleur et d’enthousiasme – Gaeth lui parlait de sa vie, je crois.

Alors, à mon tour je cherche à comprendre. Je réclame des précisions, je demande à la Vigie de me raconter son histoire. En échange, elle souhaite que je lui fasse le récit de la mienne.

« Qui sait, ça pourrait t’aider à y voir plus clair, à toi aussi, plutôt que de ressasser dans ton coin.

— Peut-être…

— Vas-y. Cette fois, c’est toi qui parles.

— Nous sommes là pour vous donner du courage, Abriel, souffle Lua en prenant ma main. Comme vous avez su l’insuffler en moi.

— D’accord, d’accord, c’est bon, vous avez gagné. Alors, par où commencer… »

J’ai beau réfléchir, il n’y a qu’une impression. Qu’une émotion, qu’une douleur, le tout cloué en moi avec la froideur de cette épée noire qui gît sur le sol de l’observatoire, abandonnée. Le tranchant de Régente fend le voile de ma mémoire, le souvenir de la raclée que m’infligea sa lame s’accroche à son fil. Quelle ironie : avec ou sans masque obscur, c’est à la même personne que je dois toutes mes blessures…


Je m’éclaircis la gorge et commence à raconter :


« Mes pieds tracent des sillons dans le sable… »

***




[1] Bon, du coup mon itinéraire n’est pas dénué de tout emmerdement… [retour]


[2] Enfin, la machine… Gaeth, quoi. [retour]






Cloîtré dans le silence éternel de ces espaces infinis

Où les astres étincellent en un feu jamais tari,

Je contemple cette toile de gaz rose et d’encre noire,

Un vide couturé d’étoiles où tu gis sans au revoir.


Des rafales de souvenirs m’assassinent dans une douleur lancinante.

Étais-tu mon pilier, ma racine, ou bien une simple étoile filante ?


Mais vois alors ces perles d’argent et d’or.

Qu’est-ce que la solitude face à tant de trésors ?


Tu caches ta beauté mise à nu sous des milliers de soleils.

Un beau jour je t’ai perdue, dis-moi sous lequel tu t’éveilles.


Mais vois alors ces perles d’argent et d’or.

Qu’est-ce que la solitude face à tant de trésors ?


Dans un brouillard nébuleux,

Tu te défiles à tes vœux.

Une étoile noire au fond des yeux,

Où me voyais-je déjà trop vieux.


(Sous des milliers de soleils, automne 2016)


Commentaires

C'est tellement beau de voir Sous des milliers de soleils achevé, et avec tellement de panache !
Merci Julien d'avoir tant créé et écrit pour ce projet. J'en ai pas perdu une miette !
 1
mardi 1 février à 01h17
Merci beaucoup, ça me touche énormément !
Je sais que tu as tout suivi... Et merci d'avoir tenu jusqu'à la fin :')
 0
lundi 7 février à 22h26