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Julien Willig

jeudi 20 janvier 2022

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XLII - Il n’y a pas de vie, il n’y a pas de mort

[Résumé des chapitres précédents]

Les choses ont changé. L’Obscurie a perdu, sa Dracène abattue par trois jeunes dissimulés dans l’épave de Vérin alors qu’elle tentait de les dévorer. Les Hydres sont tombées, entraînant la révolte des prisonniers néphélins et sylvariens. Cédalion a capitulé et a mené ses officiers dans un vaisseau de transport. Abriel, blessé à mort, a pu récupérer Jorus et avoir la surprise d’entendre la voix de Gaeth : la Vigie a révélé être le frère du Messager, et s’est hâtée de le faire mener dans le mystérieux “caladre”…


***


« Voilà, Mila, tu sais tout.


Je pensais agrémenter mon expédition d’une bonne dose de confort et de facilité. En réalité, je me suis privée de toutes ces chances et de bien d’autres : la plupart de mes soutiens ont été contraints de se rétracter suite à l’avis de recherche lancé par l’Obscurie.


Mila, très chère à mon cœur, le temps est venu. À moi le rêve, à moi les vestiges, les ruines et les foudrageux ectoplasmes. À moi la postérité et la gloire éternelle. Et pourtant…

Et pourtant, sache à quel point je souffre de te laisser derrière. Mila, oh, Mila, ta blessure, comme toujours je la regrette. Mais n’aie crainte. Je reviendrai, plus riche de renommée et d’or, et plus pauvre encore par manque de toi. Je te reviendrai et je te comblerai. Garde cette lettre contre ton cœur, comme ton image orne le mien et lui donne la force de m’aventurer dans le Secteur Fantôme.


Avec tout mon amour,

Dame Liane Vestine, l’intrépide aventurière. »


(Lettre de Liane Vestine à Mila du Rel – conservation MHiPop, dossier “Dernière trace connue”)



Cédalion couve d’un œil méfiant la Gargoule à l’avant de la cocatrice. Keren a tiré la rescapée d’un cockpit aux vitres brisées, tremblante et recroquevillée au milieu d’une poignée d’Hydres inertes ; s’il plut au Messager de leur garder une pilote en vie parmi les épaves, les affres de la guerre n’ont clairement pas épargné celle-ci. Elle délirait.

Le commandant secoue la tête.

J’ai peine à croire qu’une Dracène succomberait à la folie au point de dévorer tout ce qui bouge.

Il s’accroupit devant Lyuba. La lieutenante repose sur une bannière repliée, le crâne ballottant dans les mouvements du vaisseau de transport. Son visage est exsangue, et son bandage imbibé rappelle sinistrement celui d’Abriel. Cédalion perd une poignée de secondes avant de sentir le faible, faible pouls. S’il ne lui avait pas inoculé le Nicken v12 à temps, elle… elle…

« Tiens bon, ma sœur d’armes. »

Un à-coup l’arrache à ses longues ruminations. Les silhouettes en pourpre agrippent les poignées de sécurité ; l’odeur du stress se mêle aux effluves de brûlé déjà présents.

« Toutes mes excuses ! s’écrie la pilote. La cocatrice tire vers la droite, nous risquons de perdre un propulseur ! »

Des crépitements parcourent la coque alors que le vaisseau traverse un nuage de microdébris. Enfin, à travers la verrière, le léviathan finit par se dessiner droit devant. Ce lâche de Sethosis n’a pas daigné braver les astéroïdes…

Soudain, la radio s’éveille. Crevée d’interférences, la communication s’écorche sur les arêtes des astronefs détruits lors de la bataille.

« Comman… Cédalion, j’exi… un rapport …médiat. Pourquoi fuyez-v… le combat ? »

Quand on parle du groc.

« Ici le commandant Cédalion. Kymël est morte, nous avons échoué.

— Et vous osez revenir vers moi en vie, misérables pleutres ? Écartez-vous, que je détruise moi-même ce vaisseau impie ! »

D’une manœuvre brusque, la cocatrice évite l’épave d’un amphiptère. D’une autre, elle frôle une roche si près que son bouclier s’ébranle, et la coque avec. Au moins la Gargoule aux commandes retrouve-t-elle sa raison. Le Keroub, en revanche…

« Négatif, noble amiral ! s’exclame Cédalion. Ce ne sont pas les ordres, vous risquez…

— Foutaises, commandant ! Vous avez dix secondes, suite à cela j’ouvre le feu.

— Amiral Sethosis, ici la capitaine Lympe ! Permettez-moi de vous prévenir qu’une explosion de cette envergure pourrait provoquer une réaction en chaîne dans la ceinture d’astéroïdes et le champ de débris. Vous ne voudriez pas risquer l’intégrité d’Escamoth, n’est-ce pas ?

— En effet, capitaine. Mais, les mouvements de la cible…

— Je serai là très vite pour vous assister, noble amiral, n’ayez crainte. Capitaine Lympe, terminé. »

La communication s’interrompt, mais Lympe se fend d’un dernier mot :

« Crétin. »


***

Janel hésite. Incapables de décider pour elle, ses doigts pianotent le long de l’accoudoir auquel est greffée la Médaille du Messager. Elle a déjà eu un mal fou à s’asseoir dans le siège de commandement… et la vieille sacoche suspendue à son dossier n’est pas pour la conforter.

Qu’aurait fait Abriel à ma place ?

La réponse est simple : il lancerait le départ.

Alors, la Palatine cesse de perdre ses yeux dans les recoins du pont. Aux consoles, le personnel se tient prêt. Sur le panneau d’affichage derrière elle, le vecteur de sortie du Croc du Serpent apparaît clairement.

« Jorus, annonce-t-elle enfin, droit sur les étoiles, et droit sur Taraben. »

Elle se renfonce dans le siège, vidée. Bien que simple, l’ordre n’a rien d’anodin : il marque à la fois l’achèvement de l’Opération Taraben, et le départ de l’exode néphéline à travers l’espace.

Il faudra demander aux tanneries de retaper ces fauteuils.

La Palatine contient le rire qui monte – la fatigue, les nerfs probablement. Il y a tant à faire, tant de préoccupations avant ces conforts superflus. Lors des halos précédents, elle imaginait le soulagement qui viendrait quand Abriel lancerait son ordre ; son sourire satisfait d’avoir réussi quelque chose, la pirouette qu’il lâcherait ensuite… et les félicitations de la Damoiselle d’Ormen.

Lassitude.

Lumière, quand pourrai-je méditer en ta présence ?

Elle s’abîme dans la mise en mouvement du vaisseau spatial. L’éperon rouille se fraye un chemin parmi les roches dérivant lentement. Petit à petit, les astres blancs bougent dans le fond, et la cible d’un jaune vif se dessine droit devant.

« Sœur sur le pont. »

Laurélise s’annonce en passant le cadre noirci de la porte. Janel bondit de son siège, portée par la joie du retour de sa moniale – et brisant du même coup l’assoupissement qui la gagnait.

« Ma Sœur, salue la Palatine.

— Ma Sœur. Je viens au rapport, comme vous me le demandiez.

— Parfait. Allons marcher. »

Elle s’assure, pour la forme, que le personnel de navigation saura jouer son rôle – en réalité, elle n’a aucun doute. Alors, elle sort avec son amie dans le hall baigné des astres.

« Des nouvelles d’Ellis ?

— Oui. Les volontaires l’ont aidée à réinstaller la Main de Kosteth dans son bloc opératoire. Dunelle a été recousue ; le plus grave qu’elle retire de sa blessure est la contrariété d’une cicatrice sur la peau du ventre.

— Ah, ces jeunes. »

Non pas que Janel se sente exclue drastiquement des “jeunes”, mais la remarque la fait sourire. Elle devine dans le déroulé des informations de Laurélise la volonté de commencer par les plus légères. Une fois n’est pas coutume, elle choisit d’en profiter.

« Ensuite, poursuit la moniale, les Rhakyts s’autoguérissent, en quelque sorte. Je ne suis pas sûre qu’Ellis elle-même maîtrise le sujet, mais elle leur a donné des stimulants pour mieux “cristalliser”. »

Janel acquiesce. Dans l’errance de son regard fatigué, les tatouages de son amie s’avivent sous les lueurs argentines : le Serpent caresse Lumière et s’enroule autour de la Primaire.

« Ma Sœur ?

— Pardon, Laurélise. Si nous descendions ? »

Elles embarquent dans l’ascenseur. Tandis que la plateforme se met en mouvement, la moniale s’éclaircit la gorge, embarrassée.

« Ma Sœur, la gronde Janel, vous aviez coutume de parler librement.

— Ellis vous rappelle d’aller la consulter pour finir de soigner votre propre blessure. »

C’est le moment que choisit l’épaule de la Palatine pour la tirailler sous les bandages. Ou, alors, c’est sa conscience qui refait surface du trouble des anesthésiants.

« Bonne idée. Elle pourra peut-être me donner de quoi tenir pour les prochains degrés.

— Vous voulez dire, du repos ? »

Laurélise la taquine ; la Palatine aimerait répondre avec un ton semblable, mais sa préoccupation reste réelle.

« Si Abriel avait été là, j’aurais pu me le permettre. Pouvez-vous continuer ?

— Eshana est stable et va commencer à se remettre. La médecienne lui a fait ingérer des somnifères.

— Avec son accord ? » s’étonne Janel.

Elle commence à bien connaître Eshana maintenant : même avec un seul bras, la Néphéline ne dormirait pas avant l’apaisement d’une situation de crise. L’idée de la baptiser Lumineuse n’est peut-être pas si précipitée, après tout.

Laurélise secoue la tête :

« Ellis lui a présenté les cachets comme un fortifiant pour le cœur.

— Malin. Ça laisse une idée de comment l’espèce kérubine s’est maintenue au pouvoir. »

L’ascenseur s’arrête, les portes s’ouvrent. Les deux Sœurs sortent dans le couloir et en gagnent d’autres, peu à peu remplis des membres de l’Alliance Néphéline, et des civils qui prennent leurs marques.

« Alfar Un va bien, poursuit la moniale. Enfin…

— Oui ?

— Saren s’en tire sans problèmes malgré ses blessures nombreuses. Kia, en revanche… ne marchera plus. »

C’est comme un coup dans le cœur. Janel s’arrête, s’appuie contre un pilier froid. Myriel m’aurait soutenue.

« Ma Sœur ?

— Ça ira, Laurélise. Je suis juste épuisée. Dites-m’en plus.

— Son état demeure stable, même si elle n’est toujours pas sortie du sommeil. Mais sa colonne vertébrale a été gravement touchée… sectionnée, en réalité. »

La Palatine la revoit grimper dans son alfar, les crins en bataille et le sourire explosif. Quel futur pour l’artilleuse…

« Mais, le caladre ?

— Attendons de constater ce qui en sort, observe prudemment la moniale.

— Bonne idée.

— Et la Vigie a été claire : il n’y a pas de recours pour les membres “escamotés”, ce sont ses mots. »

Janel soupire et se redresse. Alors, elle prend le chemin du Sylvaer et remonte les corridors larges aux colonnes d’acier.

« Je ne suis pas encore sûre d’avoir eu raison de lui faire confiance.

— Ma Sœur, vous m’avez permis de parler librement.

— Laurélise, cette permission vous l’avez toujours eue.

— Gaeth n’a pas d’intérêt à vous mentir. Vous l’avez vu, vous avez entendu son récit. Et vous savez que l’Agent a passé un précieux temps à contourner ses mesures de sécurité sur le Sceau de Pouvoir. “L’ennemi de mon ennemi est mon ami”, comme vous dîtes lorsque nous projetions d’unir nos forces à l’équipage d’Arkon. »

La Palatine acquiesce en silence, convaincue… et trop épuisée pour rétorquer.

« Kia ne sera pas toute seule, reprend la moniale. Et vous avez bien vu comment Eshana surmonte son handicap. En parlant de ça…

— Quoi ? Qui d’autre ?

— Cela pourrait bien n’être que temporaire, mais Darse n’a plus l’usage de ses jambes pour le moment. Son combat contre le Draconen fut terrible, et participer à la défense de l’infirmerie ne l’a aidée en rien.

— Oh, la pauvre. »

Laurélise partage le regard attendri de la Palatine, agrémenté d’un grand sourire. Il ne fait nul doute que l’Hydre aura son content de visites.

« Alyce lui a parlé de bricoler une sorte de support sur roues, puisque sa queue l’empêche de tenir dans un fauteuil. Il plaisantait à moitié, mais…

— Mais Darse n’en démord plus ?

— Exact. »

Cette fois, c’est un rire sincère qu’elles échangent. Les rubis de Janel s’empèsent de perles chaudes. Son amie l’arrête d’un geste et lui ouvre les bras : les deux Sœurs s’enlacent, laissant les secondes filer sans elles.

« Merci », souffle la Palatine.

Elles se séparent à regret, de corps mais non de cœur. La marche reprend et Laurélise poursuit :

« À propos des Hydres, nous en avons rassemblé cinquante-deux, pour la plupart intactes ou légèrement blessées. Philandre a proposé de les réunir dans la Frondaison.

— Excellente initiative.

— Il suggère aussi – si votre idée tient toujours – de les y élever. Marielle et Antée sont volontaires, et peut-être serait-ce le moyen pour Kia de…

— Oui ! réagit Janel avec enthousiaste. J’en informerai l’ensemble de l’Alliance : nous devrions avoir assez de ressources pour ces êtres en devenir. D’autant plus… »

D’autant plus que bien d’autres sont tombés l’halo-ci.

La moniale détecte le trouble à temps pour se permettre de l’interrompre :

« Autre information : le Ganipote demeure introuvable.

— Jorus est vaste. Et cette espèce peut vivre temporairement sans oxygène, me trompé-je ?

— Il paraît, répond Laurélise, prudente. Nous aurons beaucoup de questions à lui poser lorsque nous mettrons la main dessus.

— Oh oui, beaucoup de questions. »

Son amie poursuit son compte-rendu alors que la Palatine se rend dans les parties colonisées du vaisseau astral. Les gens blessés, les défunts, l’établissement des quartiers provisoires, la gestion des ressources, l’installation de serres, des vivariums et des réserves…

De longs degrés l’attendent avant un repos bien mérité. Une seule promesse, peut-être, la porte encore :


Taraben.


***

Les lumières de l’élévateur creusent davantage les gravures que contemple Cédalion.


“Servir et protéger. Dominer ou périr.”


L’halo-ci, un nouveau sens est dévoilé dans les mots de Lita ; encore une fois, c’est par son Peccamineux que la sentence s’abattra. Le commandant consulte Lympe, Keren, et les sous-officiers à leur suite. L’ombre au fond de leurs yeux n’est plus : seule demeure l’étoile du devoir à accomplir.

La plateforme les dépose sur le balcon en surplomb de la nef. Le sentiment de vide est vertigineux : non pas celui de l’architecture, des arcs du plafond aux dalles en contrebas des longs piliers, mais bien dans l’impression d’absence nichée au creux du silence, et l’obscurité du léviathan. Kymël est morte, emportant avec elle son bouillon d’activités multiscientes. L’écho des pas enfle alors que le contingent se presse jusqu’aux escaliers de la tour d’observation, équipé des armes glanées après un atterrissage en catastrophe[1].

Il n’y a plus de gardes, la Dracène ayant retiré ses Hydres avant de tomber. Les Gargoules servantes et l’équipage ordiné se retrouvent devant les consoles de navigation – une chape d’urgence empèse l’air. Dans son fauteuil au centre du surplomb, Sethosis contemple le Croc du Serpent alors que son vaisseau s’en éloigne.

« Capitaine Lympe, commandant Cédalion… mais, que font ces gens ici ? »

Cédalion dresse son Peccamineux. Derrière, les canons suivent le mouvement.

« Par ordre du très saint Messager, du vicaire Neptis et de la sainte Obscurie, vous voilà sur-le-champ démis de vos fonctions, amiral Sethosis. »

Un hoquet de surprise. Le Keroub se met à tousser les effluves de ses propres bougies.

« Plaît… plaît-il ? C’est un outrage, commandant !

— Non, c’est un ordre. Radio, demande Cédalion, contactez le château de Béthanie immédiatement. »

Une Gargoule acquiesce et lance l’appel, auquel le vicaire Neptis répond sans tarder :

« Sethosis, incapable, vous avez fait perdre de précieuses ressources à l’Obscurie et vous souhaitiez en détruire d’autres, plus précieuses encore ! »

La voix éclate dans la tour octogonale. L’instant est grave si le vicaire se permet d’humilier un autre Keroub en présence de ses séides.

« M-m-mais, noble vicaire, balbutie l’amiral, j’ai toujours tenté…

— Il suffit, Sethosis. Vous resterez à bord, mais sous le commandement de Laetere XIV/1 ici présent.

— Un Novarien ? Noble vicaire, c’est un outrage…

— L’outrage, c’est l’image d’incompétence que vous donnez à l’espèce kérubine toute entière. Commandant Cédalion, faites mener l’amiral à ses quartiers, je vous prie. Et prenez la place qui vous revient : Escamoth est à vous.

— Je m’en réjouis, noble vicaire. »

Il adresse un geste à Lympe : assistée par deux sergents, la capitaine contraint le Keroub à quitter son trône. L’amiral déchu clopine jusqu’à son fauteuil à répulseurs en maugréant, secoué de haine.

Neptis semble avoir bien récupéré de son passage sur la chaise d’interrogatoire. Et cet entrain, qu’est-ce donc, la perspective de la vengeance ? Il sait qu’Abriel est condamné, pourtant.

Les sentiments sont complexes chez le commandant alors qu’il s’installe sur le trône, le rajustant pour convenir à sa haute taille et sa large silhouette. Le filet des bougies l’étouffe, mais il le trouve curieusement appréciable – peut-être fera-t-il son choix quand il nettoiera les abords de son siège.

« Des changements importants sont en cours parmi la hiérarchie obscurienne, commandant Cédalion. Qui plaît au Messager et sait Le servir peut vite se retrouver parmi Ses bonnes grâces – vous comme moi avez vu à quel point la chose est concrète.

— N’est-Il pas… courroucé par notre défaite, noble vicaire ? »

C’est à juste titre que Cédalion s’inquiète. Pourquoi lui confier le si précieux léviathan après son échec ?

« Bien sûr que si, répond Neptis sans montrer le moindre trouble. Mais les faits ont joué contre nous, tout comme l’incapacité de certains éléments à mener à bien Sa volonté. Sethosis a de la chance que les Keroubs formés à la navigation astrale soient rares : la haute inquisitrice Artaphernas a été foudroyée par la fureur du Seigneur-guide. »

Un éclair aurait très bien pu le traverser lui aussi, tant Cédalion sursaute. Son bras heurte quelque chose qui s’abat au sol avec fracas. D’un œil vif, il…

Les bougies. Ce sont juste les bougies.

Il demeure silencieux, fébrile après le choc. Certains cierges dévalent le surplomb, figeant des flaques de cire dans leur sillage. Nos vies ne tiennent qu’à un fil…

Ignorant du trouble, le vicaire poursuit :

« Quoi qu’il en soit, vos ordres, commandant Cédalion, sont de poursuivre l’arche hérétique nommée Jorus. Châtiez ses occupants et, surtout, prenez le contrôle de l’installation sans la détruire. Le caladre est indispensable au Messager, il doit impérativement revenir sur Ocrit.

— Pardonnez-moi, noble vicaire, mais j’ignore toujours ce qu’est cette chose.

— Nous nous entretiendrons de cela en privé, Cédalion. »

Le commandant acquiesce machinalement. Son regard s’abîme dans la ceinture d’astéroïdes, dans le champ de débris qu’il ne voit déjà plus, et dans l’espace, l’insondable gouffre où Jorus s’est échappé.

Tant de vies perdues pour ce fichu “caladre”…

Siéger sur le trône du léviathan ne le dispense pas d’amertume. La pression redescend, laissant derrière elle un fichu mal de tête. Le Keroub, lui, semble rajeunir par son enthousiasme[2].

« Sachez que le léviathan Haden achève son orbite autour de l’étoile-sanctuaire. Il est en train de vous rejoindre avec un chargement conséquent. Les Dracènes Laetere et Ghalya vont monter à votre bord, menées par des officiers de la sanctosphère. Une sélection rigoureuse de cadets les accompagne : leur ordination pourra avoir lieu durant le vol. »

Le commandant remercie le vicaire Neptis, puis le laisse poursuivre.

« L’arche hérétique vous distancera fatalement, commandant Cédalion, car les matériaux ayant permis au Messager de construire ses puissants moteurs n’existent pas dans notre système.

— Mes excuses, noble vicaire, mais comment poursuivrons-nous l’Alliance Néphéline ? Et pourquoi leur destination n’a-t-elle déjà pas été investie ?

— Les léviathans ne sont pas équipés des instruments nécessaires pour naviguer loin de l’étoile-sanctuaire : les nuées gazeuses issues des Crocs du Serpent et les orages cosmiques venus du Tombeau de Lumière troublent notre vision.

— Mais alors, comment…

— L’Angelot, le Ganipote servant de masque et d’armure à mon Agent, avait une mission que même lui ignorait : dissimuler une balise de guidage à l’intérieur de l’arche. Voilà la raison de sa fuite. »

Le commandant s’étrangle de surprise. Le trouble est palpable, car même Neptis s’en rend compte :

« N’ayez aucune inquiétude, vous bénéficierez des moyens de subsistance requis par votre mission. Pour ma part, j’embarquerai sur Haden en compagnie de la commandante Parme-Alma, et Skalla se joindra à la Dracène embarquée. Oh, et j’oubliais : le révérend Bredin sera des vôtres, Cédalion, au cas où des monstrations de foi seraient nécessaires.

— “Nécessaires”, noble vicaire ?

— Oui, commandant. Qui sait ce que nous trouverons sur Taraben ? »

Quelque chose me dit que vous le savez déjà…

Cédalion tâche de museler ses doutes. Il pivote sur le trône, balaye la baie d’observation du regard ainsi que les Gargoules et les Novarii dans le fossé des consoles ; son monde pour plusieurs cycles.

« Ainsi, l’Alliance Néphéline a bien pour projet de se rendre sur Taraben ?

— Oui. L’Agent des Quatre Harmonies nous a informé de ce projet il y a longtemps déjà, et les motivations de la Palatine n’ont pas changé. La dracognition nous permettra probablement d’extraire certaines données chez ses pairs.

— Mille excuses, noble vicaire, mais j’ignore de quoi vous parlez. »

Il a lu ce terme, quelque part entre les manipulations orthomnésiques et les secrets dépressifs de Lyuba. Seulement, Neptis n’aimerait pas apprendre que les dossiers de son laboratoire ont été fouillés.

« Une petite sécurité de ma part, commandant. Quelques gènes draciens inséminés dans les embryons devraient nous faire parvenir les souvenirs de l’Agent après sa mort. Je mesure mes espoirs, cependant : n’oubliez pas qu’il s’agit d’un lot de prototypes. À ce propos… »

Après ses poumons et son crâne, c’est le cœur de Cédalion qui subit l’oppression. Il n’aime pas du tout le ton pris par le vicaire : beaucoup trop enthousiaste.

« J’ai appris que votre lieutenante Laetere XIV/3 nécessite une opération d’urgence. “Lyuba”, c’est bien ça ?

— En effet. »

L’affirmation peine à desserrer ses mâchoires. Des images de la lieutenante, aussi fulgurantes qu’elle-même, traversent l’esprit du commandant déjà tourmenté. Lyuba forcée d’être l’assistante du vicaire. Lyuba sans masque sur le terrain d’entraînement, les grains de poussière maculant sa tresse alors qu’elle subit les coups de sa colère. Lyuba prostrée sous la douche, tremblant à l’idée d’être abandonnée depuis la désertion d’Abriel… et Lyuba étendue sur la passerelle de Jorus, le ventre percé de l’épée noire brandie par le même responsable.

« Malgré la lourdeur de ses dommages, je ne la ferai pas débarquer sur Ocrit, assène le Keroub. J’apprécie les compétences de ce spécimen, et que dire de son exploit face au Lumineur – ce sabreur nous a causé bien des pertes au fil des cycles ! Faites-la monter dans mon léviathan, commandant : elle y recevra le traitement approprié, depuis les soins nécessaires jusqu’à sa rééducation. »

Voilà que le couperet tombe, affuté par l’inflexion sinistre du dernier terme.

« Noble vicaire, je doute que…

— Pas d’objection, Cédalion, votre Lyuba m’intéresse au plus haut point. Embarquez-la dans mon bouraq sans tarder, son temps lui est compté. »

Cédalion s’étrangle. Escamoth et Haden vogueront côte à côte sur la voie stellaire… mais sans jamais s’arrêter. Combien de segments, combien de cycles s’écouleront dans le noir du vide sans qu’il puisse voir Lyuba ? Sans veiller sur sa lieutenante, et sans l’avoir avec lui pour lui sauver la vie ?

Dans tous les sens du terme…


« Il n’y a pas de vie, il n’y a pas de mort ; il n’y a que l’Obscurie, enfant de la parole de Néant. »


***




[1] Abriel a consenti à ce que Cédalion garde le pistolet de Lita. Sans charge, évidemment. [retour]


[2] A-t-il un poste en vue depuis la… déchéance de la haute inquisitrice ? [retour]


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