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Julien Willig

lundi 20 décembre 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XL

[Trigger Warning]

Racisme (ou assimilé).


[Résumé des chapitres précédents]

L’Alliance Néphéline a pu investir Jorus… et l’Obscurie aussi. La bataille fait rage dans les entrailles du vaisseau. Suite à la mort de Myriel, lors d’un duel au sabre contre Lyuba, la Palatine a été capturée. Alyce est allé se cacher dans l’épave de Vérin, que Lua a essayé de rejoindre, contraignant Eshana de les retrouver et de tomber sur un problème bien plus pesant : Kymël, la Dracène embarquée par les troupes obscuriennes, semble bien décidée à les dévorer vivants. L’infirmerie de la Main de Kosteth tient bon, retranchée dans le Carré des chemins. Dunelle m’a rejoint, et, avec les troupes néphélines, nous avons lutté contre l’assaut des Hydres menées par Cédalion. Et… nous avons perdu. La Lumineuse est inconsciente, fauchée par le crochet du sabre de Cédalion et du poison qu’il contient. Pour ma part, je me suis fait trouer le bide par mon ancien frère d’armes, échouant à protéger Thalie qui se retrouvait seule face à l’Agent…


***


« La lame avait été trempée dans du venin de scorpion toxépin – la marque du clan.


“Sauvez-vous ! me cria Kel. Je vous couvre !”

Ce faisant, il me jeta la broche dans les mains. Je ne voulais pas, Mila. Crois-moi… je l’aimais bien. J’essayais de l’en dissuader, je lui disais que nous allions nous en sortir, que l’on trouverait une solution.

J’aurais tellement voulu y croire.

Il secouait la tête, désolé. Une main serrée sur les commandes, l’autre sur son pistolet, et sa plaie toujours béante, il me pointa du menton la motomonture avec laquelle l’un des malandrins avait sauté sur le motochar.

Je le remerciai dans un souffle. Lui ouvrit le feu sur nos poursuivants. Alors, je démarrai la machine d’un coup de talon et bondit sur le chemin de pierre entre les collines, l’estomac retourné.


Le cœur, lui, était resté derrière… »


(Lettre de Liane Vestine à Mila du Rel – conservation MHiPop, le Musée d’Histoire Populaire de Nybel)



Me voilà encore traîné par deux Hydres, chacune m’enserrant un bras. L’halo-ci, c’est pour me mener à la tour de commande du vaisseau que j’ai échoué à investir.

Nous avons quitté la machinerie et les couloirs noircis de cadavres pour d’autres, encore vierges. Une Gargoule et son contingent d’écailles nous accueillent sur la route. Mes yeux peinent à faire la mise au point, mais je finis par déchiffrer la plaquette à son col : “K.I/2”.

Une capitaine, hein ?

« Seigneur-guide, vous l’avez bien amoché. C’est un miracle s’il tient encore debout. »

Tu parles…

Je ne comprends ni comment ni pourquoi je suis toujours en vie. On m’a posé des bandages sur la poitrine, peut-être pour ne pas mourir trop vite[1]. La douleur joue les grandes absentes alors que mes forces, elles, me reconquièrent : je soupçonne Cédalion de m’avoir inoculé une drogue de guerre conçue pour faire durer jusqu’au bout les soldats blessés… mais à quel prix ?

La Gargoule m’ausculte du regard avant de le reporter sur le commandant, au-devant de notre morne cortège.

« Quelle est la situation sur le pont, capitaine Lympe ?

— Nous avons submergé et soumis le groupe ennemi, mon commandant. La Lumineuse à sa tête s’est rendue pour épargner le personnel de navigation, nous vous réservons le loisir de son exécution. Aucune trace de la Médaille du saint Messager, cependant.

— Le fugitif ne l’avait pas non plus, répond Cédalion en me désignant d’un signe de main. En revanche l’Agent prétend l’avoir récupérée ; il œuvre dans la machinerie pour la synchroniser avec cette arche. »

Nous nous trouvons face à l’ascenseur menant à la tour de commande. Son imposante double-porte est percée de fenêtres de verre. Des luminaires opaques diffusent une douce lueur depuis les piliers qui l’encadrent et s’achèvent par un élégant arc en plein cintre.

Deux rangées d’Hydres gardent l’élévateur. La nausée monte, mais elle ne vient pas de mes trois blessures dans le ventre : cette arche est déjà obscurienne. Pour l’Alliance Néphéline, il ne reste plus qu’à serrer les dents, compter les corps… et attendre notre dernier degré.

L’un des lézards arrête Cédalion alors que les portes s’ouvrent. Après quelques mots, mon ennemi se retourne vers les bruits de pas qui approchent, derrière.

« Sergente Keren ?

— La Main de Kosteth résiste dans le Sylvaer, mon commandant, mais ses défenses tomberont, ce n’est qu’une question de temps. En revanche, nous avons pu capturer celle-là. »

Étonné, Cédalion rétorque :

« Vous ne l’avez pas abattue ?

— Le chambellan court toujours, ainsi que d’autres membres importants de la rébellion : vous pourriez vouloir l’interroger.

— Et son bras ?

— Il fallait bien la neutraliser. »

Le ton est glacial ; il renferme la colère et la rage, moins pervers que chez Lyuba mais plus vertigineux encore. On pousse la captive jusqu’à moi… et c’est Eshana qui m’avoisine.

« Salut, sourit-elle. Désolée, mes forces m’ont trahie.

— Ton bras, qu’est-ce qu’elle… »

Je n’arrive même pas à formuler l’évidence. De son membre mécanique ne subsiste que le support à l’épaule. Le reste a été arraché.

« Un sacré coup de fusil, cette Gargoule. En réalité, elle a tiré après que je me sois rendue.

— Silence, ordonne Cédalion. Kymël, en avant. »

Une Hydre tracte la Néphéline. L’œil qu’elle jette en arrière s’écarquille, elle s’étrangle :

« Mais, Abriel, ton ventre…

— Eh, t'as vu ton bras ? »

Bon, ça ne l’a pas déridée. On nous sépare, empêchant Eshana de me décrire ce que je sais déjà : mon bandage est imprégné d’hémoglobine. Je me serai vidé avant d’avoir été jugé, je suppose… et c’est peut-être pas plus mal.

Malgré ses bringuebalements, l’ascenseur demeure silencieux[2]. Il débouche sur un couloir barlong et vaste, ou plutôt une sorte de hall ; nul besoin d’éclairage, car ses murs s’ouvrent sur l’extérieur par de grandes baies ovales. À travers scintille la toile astrée avec, au loin, Lumière en immense perle et la ceinture du Serpent qui s’étiole. Le premier plan recèle un captivant joyau central : le soleil topaze de Taraben.

Les muscles respiratoires d’Eshana se crispent. Quant à moi, j’ai l’impression de me faire percer par de nouveaux traits de mort. Cette vue, c’est la promesse qui nous file entre les doigts…

« Avancez », grince une Hydre.

J’ai à peine le temps de jeter un œil à droite, là où se trouvaient les capsules de sauvetage, dans le fond, et les sas d’arrimage de navettes depuis longtemps disparues[3]. On nous pousse à gauche, vers la porte du pont.

« Par le squelette de Kosteth… »

Les plans anciens nous ont instruits sur l’architecture et le fonctionnement de Jorus ; découvrir sa beauté demeure autre chose.

Tout commence par le grand écran de données : un large panneau de verre séparé de la paroi du fond par un déambulatoire. Ses indications lumineuses rappellent l’affichage du dôme du Sylvaer, l’obscur éclairage indigo en moins… les caractères sibyllins en sus.

Une crosse presse mes côtes – je manque presque de m’éclater la tronche sur le bord du verre.

« Allez.

— Toi le lézard grabataire, va bien te faire…

— Mère Kymël, intervient Cédalion, tâchez de le maintenir en vie jusqu’à ce que nous n’ayons plus besoin de lui, je vous prie. »

Un siège de commandement domine la pièce au centre. Le revêtement s’est désagrégé depuis bien des éons, mais il semble confortable, sans non plus céder à l’opulence[4]. À voir son châssis, il doit pouvoir pivoter à 360°, et ses accoudoirs sont munis de petits panneaux ornés de boutons divers.

J’me fais flinguer si j’y pose le derche ?

Pas le temps d’essayer, car je trébuche en ratant une marche : les Hydres raffermissent leur étau. Sur plusieurs niveaux descendants, des rangées de consoles dotées de fauteuils sont tournées vers l’avant… ce même avant qui m’accapare le regard.

Toute la vue du pont se concentre sur la grande baie concave qui nous offre les cieux, reléguant les fenêtres du hall à l’état d’œilleton. À travers, le fond achromique du cosmos piqueté d’astres et imbibé, çà et là, de gouacheuses fulgurances et de nuages pastel ; l’extrême Univers dans toute sa majesté. Plus proche, bien plus proche serpente l’arc étréci du Croc, blanchi par l’éclat lumineux qui le nimbe. Modeste imitation de cet aiguillon divin, l’éperon rouillé de Jorus éventre le vide en bas du panorama. Et à bâbord, simple ersatz jaloux des boules d’or au fond du firmament, l’étoile-sanctuaire referme ses terres-plaques sur son noyau flambant avec, derrière, le noir infini signant la fin de l’existence.

« Bon bah c’est joli tout ça, merci pour la visite.

— Silence, Abriel. Kymël, mettez-les au fond avec les autres. »

Elles se dévoilent alors, les formes prostrées au pied des murs et des consoles. Malgré sa magnificence surannée, le pont suinte la détresse des hôpitaux bondés ou des orphelinats pleins à craquer – point d’enfants, mais plusieurs blessés parmi ces gens. Les Hydres nous font descendre jusqu’au bas de la baie vitrée, où quelques silhouettes familières veillent dans l’ombre du muret.

« Laurélise ? Tout va bien ? »

La Lumineuse paraît indemne, si ce n’est son orgueil blessé. Aucune arme, évidemment. Elle se lève en me voyant :

« Oui, mon commandant. L’équipage…

— Au sol ! » braillent les reptiles.

D’un coup de crosse, les Hydres nous font ployer les genoux. Je capte, à côté de Laurélise, le regard humide d’Éloane, et les visages pâles du personnel de navigation éparpillé sur le pont. J’ignore d’où m’en vient la force, mais un sourire m’étire les lèvres :

« Content de vous voir en vie. Des infos sur Janel et Philandre ? »

Leur crâne me répond par la négative.

« Et… et Thalie ? »

On m’a, évidemment, privé de mon oreillette et de tout mon bordel – Cédalion a posé ma sacoche sur le siège de commandement.

« Rien, souffle Laurélise. Et vous, que savez-vous ?

— La main de Kosteth tient toujours, rétorque Eshana, elle s’est retranchée au Carré des chemins avec Darsounet et les Rhakyts. »

J’aurais cru entendre ma voix broyée par la douleur. Au contraire, elle demeure claire :

« La machinerie est perdue. Aux dernières nouvelles, les Sœurs tentaient de… »

L’ouverture de la porte du pont m’interpelle ; je m’interromps quand les Hydres poussent une silhouette sombre dans la pièce.

« Janel ! »

Celle-ci vacille et se rattrape au dossier du premier fauteuil à sa portée. Cédalion remonte jusqu’à la Palatine. Leur échange est bref, une poignée de mots, puis il “l’invite” à nous rejoindre d’une main tendue.

« Janel ? »

Son épaule est en sang. Ses yeux…

« Janel, que s’est-il passé ? »

Laurélise trouve le problème avant moi :

« Ma Sœur, où est Myriel ? Où sont les autres ? »

Les deux rubis deviennent vasques, ou fontaines. Ils noient nos cœurs. La Palatine n’a ni la force ni le temps de briser son mutisme : venue du hall, une tempête déchire le silence.

« Toi ! L’hérétique ! »

Une furie pourpre pointant son doigt rageur.

« Ah, soupiré-je, Lyuba… »

Un hérissement grêle la peau vespérale de la Palatine, et l’appréhension m’étrangle à mon tour. Lyuba déboule en chemise noire, un bandage à son poignet droit qu’elle presse contre sa poitrine. De la senestre, elle l’enserre ou désigne Janel, c’est selon.

« Fais-le cesser ! »

Dire que je trouvais la lieutenante braillarde à l’ordinaire… Son ire n’ébranle pas même un sourcil à la Palatine alors qu’elle se plante, furieuse, devant nous.

« Arrête ça ! Ce poison, je veux qu’il cesse ! »

Je devine les dents serrées derrière le masque. La douleur. C’est peut-être ce qui réveille Janel :

« Alors surine-toi le cœur. Tu sais faire, après tout. »

Lyuba la fait taire d’une gifle. Je me lève, plus prompt encore que mes voisines.

« Laisse-la et dégage !

— Abriel… Je ne t’avais même pas vu, tu te fonds bien dans la crasse ambiante.

— Casse-toi, Lyuba. »

Il ne lui faut qu’un geste vif pour plaquer sa lame sous ma gorge. Son masque se rapproche avec un long bruit rauque ; elle doit vouloir sentir ma peur, mon impuissance.

« Ça fait longtemps que j’attends ça.

— J’ai été assez occupé, désolé. »

Ma voix est faible, comprimée par ma trachée tendue sur le fil du poignard. Mais, rien que pour l’éclair de courroux dans ses pupilles, la pique en valait le coup. Mieux que ça, Cédalion lui-même accourt pour me sauver la mise : il tire le bras de la lieutenante et lui ordonne de se calmer.

« Et lui, tu le laisses parader ? proteste-t-elle.

— Attends que nous prenions possession du vaisseau. Va voir l’Hydre infirmière et prends un anesthésique. »

Lyuba se détourne, bouillonnante. J’en profite pour la braver une dernière fois :

« C’est dommage que notre Main de Kosteth vous soit inaccessible ! »

Sans même se retourner, la lieutenante m’adresse un geste obscène puis sort du pont. Cédalion se plante devant moi, impassible.

« Toujours le même », se désole-t-il.

À lui de m’asséner une claque. Retentissante, monumentale, un truc à me décrocher la mâchoire. J’en tombe sur le derche, le cerveau en orbite.

« Tiens-toi tranquille ou je sévirai. »

Mes tympans étourdis, c’est à peine si je l’entends s’en aller. Alors, Janel nous raconte les événements sur la passerelle du Sylvaer tandis que Laurélise lui bande l’épaule. Eshana s’étend, vaincue par l’épuisement. Au bout d’un temps, elle me tapote le bras et pointe le centre du pont : Cédalion fait les cent pas autour du siège de commandement, plongé dans une grande conversation avec son oreillette.

« Il a parlé de prendre possession du vaisseau, murmure la Néphéline. Ça veut dire qu’il a la Médaille, mon commandant ? Pourquoi est-ce ça traîne ? »

Je me mords les lèvres si fort qu’un goût de fer en sort. J’ai une galaxie de pensées qui éclate, il me faut plusieurs secondes pour en modeler une phrase concise :

« Ça doit leur prendre du temps de bidouiller le Sceau de Pouvoir… »

J’achève à peine ma phrase que l’atmosphère change. Le pont se glace et la tension monte – pas la nôtre, mais bien celle de l’Obscurie. Les griffes ne cliquettent plus. Cédalion s’immobilise, la Gargoule capitaine suit son regard. L’entrée. Tout le monde regarde l’entrée. L’huis s’ouvre et…


L’Agent entre.


Sa cape déploie les ténèbres sur son passage. D’une démarche sûre, solide et nerveuse, il traverse la salle comme un scarabée d’os trace des sillons dans un squelette blanc. Son épée noire bat ses flancs et tinte sur son armure l’écho d’un glas futur, alors qu’une goutte de lumière glisse sur son masque obscur, à l’image d’une larme sur une tuile de bétyle.

Le bruit des bottes se mêle au rythme du sang dans nos tempes, alors que l’apparition fond directement vers le siège de commandement. L’Agent presse une touche sur l’accoudoir, et sa voix sinistre enfonce le premier clou de notre cercueil :

« Jorus, reconnaissance vocale : Agent des Quatre Harmonies. »

Un autre timbre lui répond doucement, un filet synthétique sorti d’on ne sait où :

« Reconnaissance vocale confirmée.

— Prise de contrôle totale du vaisseau.

— Ordre vocal confirmé : prise de contrôle totale par l’Agent des Quatre Harmonies. »

Un sursaut, puis Cédalion se secoue. Il brise la nasse de peur qui englue le pont et, d’un pas vigoureux, s’en vient toiser l’Agent.

« Mais que faites-vous ?

— J’exécute mes ordres, commandant Cédalion. »

Petite inflexion narquoise en fin de phrase.

« Vous êtes en train de nous doubler, Agent, répond le Novarien du même ton. Veuillez confier immédiatement le contrôle de l’arche à mes troupes.

— Et pour en faire quoi ? Vous n’avez pas toujours brillé par vos réussites ces temps-ci, Cédalion.

— C’est un ordre, Agent. »

Il pointe son Peccamineux sur l’armure noire tandis que les Hydres le cernent, Devarïm levé. La capitaine Lympe sort son Oblitorion doucement ; l’autre Gargoule, la tireuse d’élite dont je distingue désormais les horribles cicatrices au visage, dresse son fusil sans ciller.

« Vous osez me menacer ?

— Les troupes obscuriennes ont ici prouvé leur allégeance. Quid de la vôtre ? »

L’Agent enroule ses doigts gantés autour de son épée. Pourtant, c’est un rire distordu qui sort de son masque.

« La mienne ?

— Foutu vorcin… »

Je n’ai pas pu pester assez fort. Ma phrase meurt dans un croassement, écrasée dans le déraillement de ma voix. En revanche, Cédalion donne de la sienne :

« Je ne vois aucune raison de vous faire confiance. Agent, remettez-nous la Médaille immédiatement.

— Fort bien, Cédalion, fort bien. Vous qui devez voir pour croire, alors constatez. Il vous fallut au moins cela pour vous souvenir du saint Messager, n’est-ce pas ? »

L’Agent tire quelque chose des replis de sa cape. Une plaquette, une chaîne. La Médaille du Messager !

S’il a vraiment la relique, c’est que…

Cette demi-pensée tourne en boucle dans mon cerveau rincé. L’Agent insère la Médaille dans un réceptacle niché sur l’accoudoir du trône. Enfin, il toise l’assemblée et annonce :

« Jorus, changement de reconnaissance vocale. Passation de l’Agent des Quatre Harmonies… »

Il se met à fondre. Littéralement. Les plaques d’armure ondulent, comme liquéfiées par la défiance commune. Les pans de cape se joignent à la cascade noire d’encre. Dans un bruit de gouttes, de vaguelettes aussi crépitantes qu’une nuée d’étincelles, les ombres ruissellent au bas de la haute silhouette.

Alors, les fluides dévoilent la froideur de son regard bleu.


Et jaune.


« … à Thalie d’Ormen », achève ma partenaire.


***

Seigneur-guide, notre Messager…


Cédalion n’a jamais ressenti autant d’hésitation le traverser. Voir l’armure de l’Agent couler plutôt que s’ôter comme une surface solide, c’est une chose. Voir apparaître la Damoiselle d’Ormen, ennemie déclarée dangereuse, c’en est une autre.

Le dossier secret du vicaire disait donc vrai. “Thalie d’Ormen” était l’identifiant d’un des Agents des Quatre Harmonies. Voilà pourquoi l’on me précisait l’importance de cette Sujette lors de mon instruction auprès de la haute inquisitrice.

Elle se dresse là, toisant l’assemblée devant la gueule des armes qui ne demandent qu’à cracher. La froideur sur son visage, la posture implacable. La flaque noire qui la couvrait se ramasse sur elle-même. Elle se fait pousser des ailes et s’envole. En quelques battements, c’est une rinoptère qui se pose au sommet du trône.

Il avait beau l’avoir lu, Cédalion peine à croire ce qu’il voit. D’un coup d’œil vers la baie, il constate l’abattement d’Abriel et ses sbires, les bras hagards et la mine perdue.

« Passation confirmée, annonce le vaisseau. Contrôle total pour Thalie d’Ormen. »


Quoi ?


« Qui êtes-vous ? lance-t-il à l’apparition.

— Damoiselle Thalie d’Ormen. Agent infiltré de longue date au sein de la Rébellion Néphéline et de la frégate sylvarienne, au service de la très sainte Obscurie. »

Le commandant raffermit sa prise sur le Peccamineux de Lita. La Novarienne aux yeux vairons sourit en voyant le geste :

« Que diriez-vous de contacter sans tarder le vicaire Neptis ? Il serait ravi d’avoir de vos nouvelles, tout comme des nôtres – l’ordination hybride dont nous jouissons a toujours fait sa fierté. »

Elle désigne, d’un signe de tête, le volatile d’encre perché à côté.

En revanche, pas une ligne sur cette chose. À croire que les secrets de Neptis ont eux-mêmes leurs propres secrets.

« Vous, interroge Cédalion en toisant la créature, vous êtes le Ganipote ? L’Angelot, c’est exact ? »

La rinoptère abaisse le chef et écarte une aile, le saluant de cette révérence. Puis s’écoule sa réponse, douce et claire :

« Tout à fait, commandant Cédalion. Heureux de vous rencontrer en de meilleures circonstances, bien loin des bas-fonds lengéliens.

— Vous œuvrez donc de concert ?

— En effet, reprend la Damoiselle d’Ormen. Puis-je vous suggérer de ranger votre arme et de contacter le vicaire ? »

Le commandant Cédalion obtempère. Dans le secret de son oreillette, Neptis jubile :

« Il fallait quelqu’un capable de se fondre dans les milieux infiltrés sans dépendre du Zélotron-B, aussi fut-elle modelée dès l’éprouvette, tout comme elle fut liée au Ganipote qui lui sert de masque. L’avez-vous vue faire usage de sa force ? Ce n’est qu’un prototype, mais quelle merveille de création génétique ! »


***

Quoi ?


Un sursaut d’hésitation traverse le pont. Thalie fait face à l’Obscurie, l’épée en main.


Et nous, toujours figés dans l’horreur grandissante…

Qu’est-ce qu’il se passe, là ?


Cédalion lance un bref appel, puis confirme à voix haute le rôle et l’autorité de l’Agent des Quatre Harmonies. Et je ruisselle à mon tour, comme le foutu Ganipote qui la recouvrait…


***

Neptis a été clair dans ses directives :

“Laissez l’Agent finaliser l’opération, elle a été modelée toute sa vie à ce but. Mettez tout en œuvre pour qu’elle trouve le caladre, j’ai des comptes à rendre au Messager.”

Quant à la nature de ce fameux “caladre”, il n’a pas voulu en parler. Cédalion tente de se recentrer, étourdi.

« Kymël, qu’en est-il des poches de résistance ?

— Le couloir des hangars gauche tient bon, mon commandant, les hérétiques sont bien armés. En revanche, nous nous apprêtons à percer les défenses de la Main de Kosteth. »

Il n’a même pas conscience de sa réponse à l’Hydre. Dans l’extrémité de son champ de vision, la Damoiselle d’Ormen s’éloigne en direction de la baie : elle vient de remarquer les silhouettes captives…

« Laissez-la, demande doucement l’Angelot. Elle aussi doit permettre à la réalité de faire son chemin.

— Vous étiez avec elle ? Toujours ?

— En majeure partie. Je me contentais de la représenter quand sa mission l’empêchait d’être présente – le reste du temps, je menais ma propre infiltration dans les milieux résistants du Secteur 5.4. Mais je ne suis que son image et son porte-parole : l’Agent est son rôle, la raison d’être de son ordination.

— Ainsi, s’étonne Cédalion, elle a bien été ordinée ?

— Avant même la naissance, mon commandant. »


***

Thalie s’est approchée.

Je crois.


Ou alors, c’est le spectre de nos souvenirs qui se tient devant moi. J’entends des voix, les échos d’antan. Et les images se superposent. Des livres, des lianes. Des bougies, des tasses, des lanternes. Une douche, un bain. Du sable et le clapotis des eaux. Et les odeurs confuses, noyées dans les braises consumant mon cerveau.

La brume réminiscente virevolte un temps puis, lasse de ne plus saisir d’accroches, s’amalgame en une simple figure. Un visage fin sous une crinière blanche. Elle essaye de parler, on dirait : ses lèvres tremblent. Ses doigts en font de même, là, ces phalanges tordues sur la main gauche où se trouve toujours la bague que je lui ai offerte, cette bague forgée pour elle quand je pensais la connaître…


Le foulard. Elle m’a donné le foulard en échange de cette bague.

Je dois l’enlever. Le jeter au loin et ne plus jamais poser les yeux dessus. Je lève mes doigts gourds, le cherche à tâtons. Tirer. Tirer, l’ôter au plus vite. Mon cou se serre, le tissu m’étrangle. Vite, tirer toujours.

Vite.

« Arrêtez. »

Je commence à manquer d’air. Ma trachée supplie, elle aussi, qu’on la libère.

« Arrêtez, enfin ! »

On m’attrape la main. Une paume froide, la sienne.

« Calmez-vous. »

C’est bien elle ? La Thalie, la vraie, la Dame de glace dans toute sa splendeur. Avec, en plus, son épée noire le long de sa jambe.

« Vous êtes sérieuse ?

— Abriel, je vous en prie. »

Une inflexion différente. Presque chaude, une pointe de lumière désespérée perdue dans le froid de la nuit. Je remonte mon regard jusqu’au sien, où le bleu et le jaune semblent s’affronter dans un conflit silencieux.

« Quoi, vous voulez m’étouffer vous-même ? Allez-y, on m’a déjà flingué cette fois. »

Et la colère la prend. Sa main quitte la mienne et se dresse, amorce le soufflet…

Elle ne s’abat jamais, car la porte du fond siffle et Lyuba en émerge. Encore une fois, elle traverse le pont comme un vermal en colère.

« Vous ! »

Elle braque son Oblitorion sur Thalie. Du centre de la pièce, Cédalion intervient et lui fait baisser son arme, expliquant le rôle de la traîtresse dans la victoire obscurienne. Ma coéquipière se désintéresse de la scène. Elle nous regarde, nous les vaincus, nous les captifs.

« Abriel, écoutez-moi.

— Pourquoi ? »

Elle s’accorde le temps de respirer, de fermer les yeux une seconde. Je ne peux m’empêcher de l’observer, de la détailler comme je l’ai tellement fait les halos précédents.

Je n’ai jamais rien vu.

Thalie cède peut-être à la remembrance, elle aussi. Impossible de le savoir car l’instant se brise : une Hydre vient faire son rapport à Cédalion. Hors de tout contrôle, Lyuba en profite pour reprendre sa marche furieuse. Les doigts serrés sur son bandage, glissés sous les pans bâillant de sa chemise, elle vocifère :

« Comment ça s’arrête ? Combien de temps ça dure ? »

Elle manque de bousculer la Dame de glace dans sa hâte. Janel se fend d’un petit sourire, d’un regard partagé avec Laurélise. Même l’expression de la traîtresse devient narquoise. C’en est trop pour la lieutenante : elle saisit la Palatine par la nuque de sa main valide et, de l’autre, resserre l’étau avec son poignard du côté de sa glotte.

« Tu t’es moquée de moi pour la dernière fois, toi la noiraude. Tu voulais retrouver ton frère ? Soit ! »

Thalie réagit la première. D’un geste vif, elle écarte le bras de Lyuba.

« Cela suffit, lieutenante. Il nous faut les têtes hérétiques en vie pour annihiler les dernières poches de résistance.

— Qui t’es pour me parler, toi ? »

Une nouvelle gifle : cette fois, c’est le revers de Lyuba contre le menton de la Damoiselle d’Ormen. Thalie hausse un sourcil… et, de sa senestre, attrape le poignet blessé de la lieutenante. Celle-ci grimace, grince, gémit, puis hurle sans retenue quand sa tortionnaire la fait ployer d’une torsion de bras. Lyuba ne peut que résister pour ne pas tomber à genoux. Son surin, lui, se faufile entre ses doigts.

« Lâche… moi… catin !

— Tu n’es pas la seule à vouloir faire des trous dans les autres, misérable. »

Les ténèbres dans la voix, la fureur, le goût du sang… Cette Dame de glace me paraît si loin de la Thalie que je connaissais. Elle nous tourne le dos : je ne parviens à voir ses traits, mais je devine le masque tendu qui les déforme. Je me souviens de notre échange houleux dans les appartements d’Anthémis, à Lengel, quand elle faillit m’emboutir le crâne à coups de bouteille. Je me rappelle de l’absence écarlate au creux de son regard, et du sergent Anke qui tombait sous ses assauts dans la poussière du hangar 13.

Elle voulait vraiment se battre. Elle voulait tuer.

Sous la pression, la lieutenante lâche un dernier cri de souffrance… avant de se répandre en insultes. Son timbre éclate en des bris misérables, et certains d’eux roulent au bas de ses paupières. Une déchéance qui, loin de calmer la Damoiselle d’Ormen, avive sa haine. Elle pointe l’épée noire et applique son dard contre la poitrine de Lyuba.

« Calmez-vous, toutes les deux ! »

Une Hydre intervient, ameutée par l’esclandre. Thalie l’ignore superbement :

« Tu voulais que la douleur cesse ? susurre-t-elle à Lyuba. J’ai un moyen très simple à te proposer… »

L’Hydre avance encore, furieuse :

« Par l’autorité de la très sainte Obscurie, je vous ordonne de… »

Elle s’arrête, subitement. Le vague de son regard miroite dans les pupilles de ses congénères. Puis, d’un seul mouvement, toutes se tournent vers Cédalion et s’exclament :

« Mon commandant ! Dans le hangar, les… »

Les Hydres n’achèvent jamais leur phrase. Un frisson les foudroie et elles s’écroulent en synchronie parfaite, liées jusqu’à la chute.


Tout va très vite.


Thalie se crispe, traversée de surprise. Elle ne me voit pas me lever, m’élancer… charger !

Je percute le pommeau de l’épée. Celle-ci s’enfonce dans la poitrine de Lyuba, trop estomaquée pour s’écrier. Alerté par l’horrible son des chairs déchirées, le Ganipote prend son envol et fuse. La Damoiselle d’Ormen écarte les mains, laissant la lieutenante s’effondrer avec sa lame dans le ventre.

« Non ! »

Thalie se retourne, la stupeur sur le visage et la tête entre les paumes. La rinoptère, prise de court, détourne son vol et disparaît dans un bruit d’ailes.

« Abriel ?

— Merdelle, mais qu’est-ce que vous foutez ? »

Elle cherche quoi répondre, les yeux humides. La douleur, le conflit peut-être ?

« Je…

— Lieutenante ! »

Cédalion et ses Gargoules s’agitent au loin. Il me faut une arme : j’attrape l’épée et la tire du corps de Lyuba. Thalie s’écarte et ramasse le premier Devarïm à sa portée. D’une rafale au jugé, elle me force à me planquer derrière une console. D’une autre, elle contraint les visages bleus au même repli… et s’élance hors du pont.

« Thalie ! »

La réalité éclate : l’Obscurie est en sous-nombre et l’Agent s’enfuit. Les Lumineuses et les navigants se jettent sur les armes des lézards étendus.

La révolte a commencé.

Je cours. Cédalion tente de s’interposer, mais je détourne sa lame d’un coup furieux d’épée. Un tir de plasma nous sépare, je reprends ma traque.

« Thalie ? »

Elle franchit la porte. J’y suis presque…

« Jorus, verrouillage du pont ! »

L’huis commence à coulisser.

Je me rue. Je bondis. Plat ventre…

L’acier caresse mes semelles en se refermant.


« Thalie ! »


Sa cavalcade résonne dans le hall vide. Des traits bleus le traversent et l’illuminent de l’intérieur ; ils enflent, tout comme ma gorge en voyant Thalie fuir dans le fond du vaisseau. Je reprends ma course. Ma coéquipière jette son arme en glissant, alors qu’elle atteint la première ouverture à gauche.

« Attendez-moi ! »

Trop tard. Une épaisse porte se ferme devant moi, percée d’une large fenêtre de verre comme celle de l’ascenseur. J’y distingue, au travers, la Damoiselle d’Ormen ainsi qu’un panneau similaire en arrière-plan, l’enclosant dans une poignée de mètres carrés. Et, derrière…

L’espace.


Elle s’est cloîtrée dans un sas à navette.


« Jorus, verrouillage des sas.

— Non !

— Verrouillage confirmé.

— La ferme, Jorus. Déverrouillage ! »

Silence.

« Déverrouillage des sas ! »

Silence, encore.

« Merdelle, ouvrez-moi ! »

Silence, toujours. J’avise un boîtier de commandes à côté de la porte. Je presse le bouton d’ouverture. Aucun résultat. Je le frappe. Rien non plus…

« Abriel ? »

Cette fois j’attaque le verre. Coups de poing. De coude. De pied. Rien n’y fait, ce truc est blindé.

« Abriel… »

Un haut-parleur, quelque part.

« Thalie ? »

Elle opine en silence, la crinière nimbée d’un feu clair par les cils de Taraben. Les lucioles blanches sur sa blouse de vêpres s’animent alors qu’elle tremble, triturant nerveusement son pantalon terni par le sable et les traces de sang sur les chevilles. Scintille alors la chaîne du collier antique dérobé pour elle, collée contre son long cou en sueur. Un sillon humide se fraye un chemin sur ses pommettes, sur ses joues encrassées par les épreuves. Puis ses mains qui se joignent pour se tordre, ses douces mains écorchées et noircies.


Ce qu’elle est belle.


« Abriel, je suis désolée.

— Thalie ? Il se passe quoi là ? »

Les sanglots l’étreignent à ma place, et mon cœur se brise.

« Vous les avez vus… mon masque, mon armure. Mon rôle.

— Votre “rôle” ? Thalie, dites-moi. »

Elle n’y parvient pas. Son menton frémit et ses ongles fouissent le creux de ses paumes.

« Je vous en supplie… Dites… »

Avant même de m’en rendre compte, je lève l’épée – son épée – et en abats le pommeau contre la fenêtre.

« Dites-moi ! Merdelle, je vous aime, me faites pas ça ! »

C’est presque la colère qui sort, si grande est mon impuissance. Thalie abat son poing sur le verre qui nous sépare. Elle a crispé son visage, amorcé le coup avec force… et pourtant, celle-ci la quitte et ses phalanges n’heurtent que mollement la surface.

« “Je vous aime”… C’est ça, c’est ce que vous avez dit ? Seulement, m’aimez-vous pour ce que je suis ? »

Sa voix, tellement calme. Tellement neutre.

« Thalie, je vous jure…

— Vous l’avez entendu. Je ne suis pas celle que je prétendais être. Je suis le fruit d’une ordination, d’une expérience, même. Ma vie entière a été préparée pour mon infiltration dans les rangs ennemis, pour les mener ci-haut dans le froid du cosmos… et pour remettre au Messager Son dû, l’arche qui est la Sienne.

— Je m’en fous de ça. Thalie, je vous aime, je… »

Un rire. Un pleur ? Du jaune, du bleu, le mélange se trouble.

« Avec vous c’est toujours simple, reprend-elle.Incroyablement simple. À tel point que j’ai longtemps douté de votre entendement. »

À nouveau sa voix change. La colère, inflexible.

« Et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de vous aimer malgré tout. Malgré mon entraînement, je n’ai pas eu à mentir sur mes sentiments. »

Ma gorge se coince. L’espoir, cette fois. Seulement, l’amertume de Thalie ne désenfle pas :

« Vous avez bien entendu, je vous aime. J’ai été sincère et je me suis laissée porter, j’ai voulu croire en vous. Malgré mon ordination, malgré mon éducation, malgré les sales manipulations du vicaire ayant modelé ma naissance. Et pourtant, je n’ai jamais su écarter cette part en moi, cette part sombre… cette part vile qui n’attendait que de vous voir périr aux pieds du Messager ! »

L’ire dépose une légère écume sur ses lèvres. Alors, Thalie presse le bout de ses doigts gauche contre la vitre. Puis les deux extrêmes, l’auriculaire et l’annulaire – celui qui porte ma bague ! – se réfugient sous les deux autres, dans une torsion étrange.

Hésitant, j’applique ma propre main en face.

« Qu’est-ce que… »

Thalie agit avant que je finisse. Elle plie son coude et, d’un cri terrible, l’abat contre les doigts enlacés.

« Non ! »

Le craquement est atroce. Il traverse les haut-parleurs et le verre, je le ressens dans ma paume et jusqu’au fond du cœur. Ma coéquipière se plie en deux, la main entre ses cuisses. Et les pleurs, encore.

« Thalie ? Mais… »

Elle se redresse, les veines gonflées sous sa peau exsangue. Enfin, elle plaque ses mains contre la vitre, la senestre enflée de bleu sombre sur les phalanges brisées.

« La douleur, articule-t-elle avec peine, la douleur me maintient concentrée. Cette part d’ombres, Abriel… je ne peux la dénier. Je ne peux la combattre.

— Il doit y avoir un moyen. Thalie, laissez-moi vous aider !

— J’ai trouvé dans Vérin la broche avec laquelle vous aviez piqué Darse. Je l’ai utilisée ce matin. Je pensais… je pensais me sauver… Mais c’est pire encore ! Les barrières ont cédé.

— Quoi ?

— Je ne la contrôle plus, Abriel. Cette rage, cette soif du sang des impies. Je cède, je… je pourrais céder à tout instant ! »

Elle s’écarte, l’éclat de ses larmes rivalisant avec la lueur des astres.

« Thalie…

— C’est trop dangereux, Abriel. Pour vous et pour toute l’Alliance. »

Elle lève sa main gauche et embrasse les doigts meurtris. Non… elle embrasse la bague.

« Malgré ma programmation, j’aurais tellement aimé vous voir vaincre. J’aurais tellement aimé pouvoir vous aimer et découvrir l’espace à vos côtés…

— Thalie ? »

Elle se détourne. Sa crinière libre l’auréole de crème ignée et les pans de sa blouse, loin de l’étau du tourment, s’écartent avec légèreté. J’attaque la porte à coups d’épée.

Impuissant. Toujours.

Soudain, Thalie souffle devant la fenêtre opposée ; sa tension disparait, comme passée au travers. Elle dresse la main droite et dégage son front de la mèche qui s’y était posée.


« Depuis toujours, je rêvais de me laisser porter par la mer d’étoiles. Elle est si belle, Abriel… Ce serait comme nager sous des milliers de soleils. »


La compréhension me frappe. Son éclair me traverse, si vite, si brûlant, plus vif encore que les traits de plasma ravageant mon ventre.

« Thalie…

— Jorus, ouverture extérieure du sas tribord-un dans soixante secondes.

— Ouverture extérieure confirmée. Compte à rebours…

— Non ! »

Ma partenaire se retourne. Elle s’élance jusqu’à moi. Jusqu’à la vitre qui nous sépare.

« Thalie, arrêtez ça !

— Abriel, écoutez-moi. Vous pouvez encore gagner.

— Arrêtez ça !

— C’est impossible, je vous tuerais ! »

Un sanglot l’étouffe.

« Écoutez… écoutez-moi, souffle-t-elle avec peine. Je… je vous aime, et ici, je…

— Thalie…

— Ici j’accomplis mon dernier acte, le seul de ma véritable volonté. Neptis ne s’y attendait pas, il a négligé l’effet des sentiments. Vous m’avez fait aimer, Abriel, et ce faisant vous avez tout fait foirer »

Un sourire, un vrai, un vrai de vrai au milieu des larmes.

« Je vous félicite.

— Thalie…

— Je porte votre amour avec moi. C’est le mieux que je puisse faire. Ne m’oubliez pas, je vous en supplie.

— Arrêtez ça…

— Jurez-le, Abriel, j’ai besoin de courage ! »

Elle se penche devant moi, pliée par la douleur. Son front se plaque à la vitre pour que je l’embrasse du regard. Et l’anneau qui brille à ses doigts, le pendentif au bout de sa chaînette…


J’abdique.


« Je le jure, Thalie. Jamais je ne vous oublierai. »

Un autre sourire. Le feu, la glace ; les étoiles quittent la dualité de son âme pour filer entre nous.

« Si vaste est l’espace. Et tellement d’étoiles la peuplent ; qui sait, peut-être que l’une d’elles au loin illuminera nos retrouvailles ? »

Le poids de la réalité broie le moindre des commentaires qui me viennent. Elle a besoin d’y croire.

« Je vous demande une chose, une dernière. Fermez les yeux, Abriel. Laissez-vous porter par ma voix, par tout ce qu’elle éveille en vous. Laissez-vous imprégner et j’en ferai de même.

— D’accord, Thalie. »

J’autorise mes paupières à s’abattre sur la réalité. Me submergent alors les impressions, les émotions.

Les sentiments.

« Laissez-vous guider. »

Thalie se glisse le long de ma peau. Elle dresse mes poils, s’infiltre au creux de mes pores. Elle se tapit dans mes oreilles, dans mon nez, dans mes yeux et sur ma langue. Elle remonte les tourments de mon sang et l’apaise, change la tempête en nuit calme, ces nuits contemplatives que nous partageons ensemble quand le soir nous drape et le monde nous oublie.

« Vous entendez ma voix ? Je suis là.

— Je la perçois. Je la ressens. »

Enfin, elle enlace mon cœur.

« Vous êtes là. »

Un soupir. Léger, partagé.

« Merci, Abriel.

— Oh, Thalie… merci à vous. »


J’ouvre les yeux.

Derrière la vitre, il n’y a que le vide.


***




[1] Ou pour ne pas dégueulasser les pompes des visages bleus, qu’en sais-je ? [retour]


[2] En même temps, il a au moins treize millecycles le machin, c’est un miracle s’il fonctionne encore. Jorus entier est un miracle, d’ailleurs…
Dommage qu’il ne nous soit pas destiné. [retour]


[3] C’est comme ça que les forces opposées au Messager se sont carapatées après lui avoir piqué Jorus, paraît-il. [retour]


[4] C’est con, on avait bien une tannerie ou deux pour rajeunir ce trône. [retour]


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