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Julien Willig

jeudi 2 décembre 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXXIX

[Résumé des chapitres précédents]

Suite à la bataille spatiale, toutes les factions ont pénétré les entrailles de Jorus. Abriel se trouve dans la machinerie, prêt à y défendre Thalie qui prendra le contrôle du vaisseau grâce à la Médaille du Messager. Alyce est retourné dans Vérin, convaincu de pouvoir y être en sécurité, et Lua s’y est dirigée à son tour, contraignant Eshana à la rejoindre. Les forces obscuriennes progressent, brisant remparts après remparts pour détruire les poches de résistance. La passerelle du Sylvaer a déjà été investie par Lyuba et ses Hydres ; Janel a été capturée, et Myriel tué suite à un duel acharné.


***


« Évidemment, “distraire” Larïm me coûta un temps précieux. Un temps durant lequel ce fichu adjudant-truc parvint à se faire capturer en tentant de fuir avec une motomonture, l’imbécile !

Enfin, comme de coutume, c’est moi qui fis tout le travail : dérober une paire de pistolets ; tromper la vigilance des geôliers ; prendre la Gargoule avec moi et nous draper sous les voiles du désert.

“Cessez de trembler, lui ai-je dit, vous auriez dû voir plus gros.” Et c’est en motochar que nous sortîmes, défonçant la porte du bastion au passage. Et quelle sortie, si tu voyais – une scène digne d’un feuilleton photomobile ! La fusillade fut intense, les sbires d’Ogon III nous talonnaient à dos de motomontures, et même en coursiers des trois plaines !

Ces gredins n’hésitaient pas à sauter sur le motochar et, après le plasma, ce sont mes poings qui ont parlé. Tout allait bien… jusqu’à ce qu’un poignard atteigne Kelinia. »


(Lettre de Liane Vestine à Mila du Rel – conservation MHiPop, le Musée d’Histoire Populaire de Nybel)



Le sarcophage de bétyle s’ouvre en sifflant. La silhouette sèche qui Se dessine entre les spires de brume semble statique et, pourtant, Ses crins ondoient sous une poussée de chaleur invisible. Et Ses yeux, Ses yeux qui tressautent si nerveusement.

Artaphernas ! Incapable !

La Primae approche, sereine dans sa longue robe pourpre.

« Que Vous arrive-t-il, Mon cher et tendre ? »

La Gargoule se hisse jusqu’à Lui. Elle tend la paume et caresse le front bouillant du Seigneur-guide.

« Le calmant que je Vous ai administré n’est-il pas assez efficace ? »

Le Messager ne réclame que rarement les décoctions apathisantes de la Primae. Guère plus qu’une ou deux par centycle. La douleur qu’Il ressentit lorsque Son Phylactère fut franchi par l’Alliance Néphéline fut l’une de Ses plus graves crises.

Votre efficacité n’est plus à démontrer, Mon aimée, car J’ai lutté pour me réveiller.

« Pour quel motif ? N’appréciiez-Vous point la transe dans laquelle je Vous plongeai ? »

Elle avance ses longs doigts et s’attelle à parcourir Sa crinière blanche.

Bien au contraire, Mon aimée. Je M’abîmais au large des récifs d’Abyla, tout à Ma contemplation, quand soudain s’ouvrit… Ah, l’incapable !

« Mon Époux ? »

Elle a bafoué mes ordres ! Une erreur pareille, Je devrais la désintégrer sur le champ ! Oh, et puis…

Un muscle se crispe, tout à côté de la paupière du Messager. La Gargoule discerne presque un éclair dans Son œil.

Je vous saurais gré de Me nommer une nouvelle tête à la direction de la haute-inquisition.

« Oh, Mon Époux, était-ce nécessaire d’en arriver là ? »

Avec l’ouverture d’urgence d’Ocrit, Jorus doit être assez rechargé pour se défendre. L’arche capte l’énergie solaire ; dois-Je vous rappeler pourquoi J’ai construit Mon étoile-sanctuaire ? En accroissant toujours les terres-plaques malgré le manque de population ?

La Primae secoue le chef, désolée. Elle caresse doucement le bras sombre crispé sur Son trône.

« Je sais, Mon Époux, je sais. Et le caladre est nécessaire à l’avènement de Votre Obscurité. »

Soyez sûre que si Jorus M’échappe maintenant, Artaphernas n’aura été que la première tête à tomber.


***

Une double porte se présente devant son escouade. Des lettres sibyllines et quelques signes de couleur, rouge, jaune et noir.

« Le passage est bloqué, mon commandant. »

Cédalion acquiesce, songeur. Le manque d’initiative des Hydres – ou plutôt, de la Dracène qui les contrôle – ne cesse de le surprendre.

On confine les troupes d’élite dans l’étroitesse des léviathans, là où l’action n’a jamais lieu d’éclater. Durant combien de millecycles Kymël s’est-elle émoussée ?

Il arrête de mâchonner sa pipe et dissimule son soupir en expirant la fumée. L’aigreur n’entame pas cette sérénité qui l’habite, conférée par son errance dans la mer de sable[1].

« Allons, Kymël, faites-moi sauter ça. »

Alors qu’une poignée d’Hydres dispose les explosifs sur les battants, Cédalion se tourne vers le gros de ses forces. Une bonne cinquantaine de reptiles lui fait face à l’identique, le corps blanc, la crête et les épaules orange. Alignés au premier rang, quelques sous-officiers se tiennent roides. Une jeune Novarienne en plein milieu, porte-étendard entourée de sergents et de lieutenants, dresse haut et fière sa bannière, emplissant le couloir des couleurs de la sanctosphère.

Le commandant range sa pipe et ajuste sa casquette. Enfin, il dégaine son Oblitorion et le sabre de Serah.

« Le temps est venu d’accomplir votre devoir et de graver vos noms dans la légende. Au nom de la très sainte Obscurie et à la gloire du Messager, investissez le cœur de cette arche et épurez-la des vermines qui la dérobent. Pour la sanctosphère, et à vos armes ! »

Tout le monde s’écarte, puis Cédalion ordonne l’ignition. L’huis blindé se volatilise dans une tempête d’étincelles, de crépitements, de flammes et de fumées. Des fragments embrasés volent et rebondissent contre les colonnes, feu-follets volubiles inconscients du drame entré dans son dernier acte.

Et, après le bruit, la fureur.

« Chargez ! »

Cédalion s’élance, première lame de la vague pourpre.


***

La machinerie tremble, l’affluent sous ma passerelle frémit. Je ne sais pas ce qui vient de péter – la porte barricadée, peut-être ? – mais la salle entière en est ébranlée.

Foutreciel, ces cons-là auraient pu faire sauter les réserves !

Mes Néphélins braquent leurs armes en direction du Compartiment Un. Dunelle, plus vive encore, laisse chanter son sabre-crochet.

« T’as pas ton arbalète ?

— Plus de carreaux.

— Tu veux pas veiller sur Thalie, plutôt ?

— Sauf votre respect, mon commandant, cessez d’envoyer tous vos atouts protéger les autres, sinon vous ne passerez pas l’halo-ci. »

Touché. Je préviens Thalie :

« Rinoptère, on a une intrusion dans les réserves droites.

— J’ai entendu, Gallinet. La voie est sauve de notre côté, des Néphélins tiennent le couloir gauche et Laurélise escorte le personnel de navigation à la tour de commande de Jorus.

— Mais vous avez qui avec vous ?

— De nombreuses Sœurs, Gallinet.

— Parfait. Grouillez-vous, Rinoptère, on vous couvre. »

Puis, à mon escouade :

« Déploiement jusqu’au Compartiment Un. Des Hydres veulent nous tomber sur le râble, alors bousillez-moi leur mouille ! »

J’envoie ces gens en première ligne, et ils le savent. Pire, ils obéissent, la résignation sur le visage et l’espoir dans le cœur. Certains se mettent à couvert accroupis derrière des panneaux, ou couchés sous le garde-fou des passerelles ; d’autres encore installent des mitrailleuses et des lance-grenades, et les derniers grimpent sur le tube de compression. Le plasma ne tarde pas à éclairer de bleu mouvant la salle aux arcs de fer.

Après lui tombent les premiers morts.


***

Lua se maudit pour sa lenteur. Quitter le Sylvaer fut un tel labeur, déjà ! Après le dédale des couloirs indigo, il lui fallut trouver le bon hangar. Puis descendre la longue rampe, et…

« Toi ! Qui es-tu ? »

Derrière elle, une voix criaillante.

Quelle idiote ! Bien sûr que la sortie est gardée !

La Gargoule se retourne, les lèvres mordues jusqu’au sang quand l’Hydre approche – elle s’était dissimulée sous les ombres de la rampe. Ce n’est qu’en voyant les deux suivantes la pointer de leur arme que Lua songe à lever les mains pour signifier sa reddition. Jamais, durant sa servitude dans l’église et les monastères, n’a-t-elle appris à craindre les reptiles du saint Messager…

« Une Gargoule ? demande l’Hydre. Mais où est ton voile ? Que fais-tu là ?

— Je… »

La défaite est de courte durée : aussitôt éclate le bruit de la guerre. Les reptiles tombent, déchirés par une rafale ardente, puis des Néphélins surgissent d’entre les pieds du Sylvaer[2]. L’odeur du sang rappelle à Lua l’église, le révérend… et son visage brûlé. Elle se cramponne à son ventre pour ne pas régurgiter le repas rapide qu’elle a partagé avec Rheya, là-haut entre deux emplettes.

« Qui es-tu ? »

Cette fois, c’est un Novarien bourru qui pose la question. Elle s’égare sur son uniforme bleu souillé par la bataille, incapable de répondre. Une autre Néphéline vient à la rescousse de la Gargoule :

« Je la reconnais, elle a embarqué ce matin avec le commandant et les Rhakyts ramenés de Lengel. »

Lua opine, rassurée. Le soldat lui sourit.

« Tu peux baisser les mains, tu sais.

— Les… les Rhakyts. L’infirmerie, elle a…

— Quoi ?

— Besoin d’aide. »

Maudite soit cette panique, tout le monde paraît si fort autour !

« Où ?

— Le Ca… le Carré des chemins. »

Le soldat opine et envoie sa troupe soutenir la Main de Kosteth. La dernière à partir est la combattante qui a volé à son secours.

« M… merci, balbutie Lua.

— Merci à toi. Où allais-tu ?

— J-je dois… le vaisseau, Vérin. »

La Néphéline fronce les sourcils, sombre.

« Il s’est posé dans ce hangar, dit-elle en pointant un large couloir derrière les flancs de la frégate. Les combats ont fait rage là-dedans, il ne doit plus y rester grand-chose. N’y va pas. »

La soldate grimpe la rampe sitôt après l’acquiescement de Lua. Alors, aussi vite que ses jambes tremblantes peuvent la porter, la jeune Gargoule se rend dans le corridor de droite.


***

Enfin, Cédalion se sent lui-même !

C’est le sentiment qui l’étreint quand son sabre éventre le premier Néphélin à sa portée. L’ennemi s’effondre dans un râle, déjà oublié par le commandant qui, Oblitorion levé, atomise une autre adversaire – le corps chute en vrillant, décochant une rafale de Devarïm qui touche une Hydre à la cuisse.

Les reptiles déferlent sur les soldats désorientés par l’explosion de la porte : rapidement, l’Obscurie prend le contrôle des lieux. Cédalion s’avance entre les cuves jusqu’à la salle suivante. Le passage est ouvert, cette fois, et autour gisent plusieurs cadavres à écailles.

Enfin, ce qu’il en reste.

« Mon commandant, intervient une Hydre, la partie droite du Compartiment Un est à nous.

— Hardie, Kymël : ce n’était qu’un prélude.

— L’Alliance Néphéline a installé des pièces d’artillerie dans le Compartiment Deux.

— Et cela vous empêche-t-il d’attaquer ?

— Nous perdrons de nombreuses unités, mon commandant.

— Avez-vous investi l’entrée gauche ?

— Non, mon commandant.

— Alors, pas d’hésitation. Entrez, accomplissez votre devoir.

— À vos ordres, mon commandant. »

Il a perçu l’incertitude de la Dracène, même à travers sa marionnette. Elle ressentira chaque perte, avec la douleur en lot pervers. Mais l’Obscurie n’a pas pu avancer d’autres mères, d’autres portées. Qu’importe ; Cédalion pénétrera dans la machinerie, armé de son seul pragmatisme s’il le faut.

« Répartissez vos armes lourdes, dirige-t-il. Je veux un lance-missile et un canon magnétique au minimum dans chaque escouade. »

Les porteuses de Bukavac et de Sidhe se présentent aux chefs d’escouade et ceux-ci disposent leur groupe, prêts à pénétrer un à un dans la grande salle.

« Tirez des grenades fumigènes en direction des postes d’artillerie. Vous mémoriserez leurs positions, vous les ciblerez en devinant l’origine de leurs tirs s’il le faut. À mon commandement… chargez ! »


L’enfer éclate, bleu et gris dans les entrailles glacées de la dépouille sidérale. Les traits plasmatiques mordent aussitôt, rongeant le fer et les premières Hydres à franchir l’entrée. La fumée gonfle, sa senteur artificielle mêlée à l’âcreté des décharges de gaz ; leur lueur se répand dans les volutes, comme les langues de vapeur dansant sur la mare du cloître de Béthanie lorsque s’élèvent les aurores froides.

À couvert derrière le cadre de porte, Cédalion distingue tout juste les postes d’artillerie. Des mitrailleuses lourdes, principalement, ainsi que quelques lance-grenades.

Une logique militaire – obscurienne, même. Abriel est là.

Il pointe une tourelle juchée à l’angle d’un garde-fou, une vingtaine de mètres en face. Une Hydre accourt et dresse son Bukavac…

Son crâne explose dans une rafale bleue. Le reptile n’a pas le temps de s’effondrer que déjà un autre prend le relais, un Sidhe à bout de bras. La gueule du canon magnétique hurle et crache ses traînées blanches : ses cibles s’évaporent dans les airs, déchiquetées. Un deuxième porteur de Bukavac décoche son missile. Au bout du filet noir, le poste d’artillerie explose dans une gerbe de braises.


***

Nous avons grimpé sur le tube de compression pour mieux courir, Dunelle, mes Néphélins et moi. Au-devant, colonnes noirâtres et gerbes azur investissent le Compartiment Deux : ça bombarde sévère. Je distingue une poignée de laticlaves blancs et de cuirs bleu nuit sur le côté ; à leur tête, en parfait contrepoint avec sa blouse cosmique et son pantalon clair, Thalie mène les Lumineuses vers le poste de contrôle du Compartiment Trois. La Damoiselle d’Ormen doit me remarquer, hissé sur le cylindre, car elle m’accorde un signe. J’imagine, faute de la voir à cette distance, la bague forgée pour elle sur sa main meurtrie. En réponse, mon foulard me protège un peu plus du froid piquant…

« Brèche dans l’entrée droite ! »

Le cri cache mal les échos de la détonation dans la radio.

Un Bukavac…

Dunelle me claque l’épaule et pointe l’avant du tube :

« Commandant, les Hydres arrivent. »

Je peux déjà sentir les vibrations de leur cavalcade. Elles se dessinent alors, les écailles luisant dans les feux de l’action et la queue ondulant comme un gouvernail : les lézards ne courent pas sur leurs jambes, ils chargent à quatre pattes, Devarïm dans le dos et sabre à la hanche.

« On descend à droite », ordonné-je.

Nous glissons le long du cylindre jusqu’à la passerelle d’un affluent. Mon Oblitorion vrombit sous mes doigts, prêt à en découdre, et la lame de la jeune Sœur mouline avec le même appétit. Les Néphélins libèrent la sécurité de leur fusil d’assaut.

« Elles sont là ! »

Une première Hydre s’élance du tube, griffes et dents dardées : je lui rabats le caquet avec une bonne décharge. Elle culbute, queue en l’air, et roule le long de la courbe alors qu’un brasier naît dans son buste. Trois autres reptiles l’imitent : deux sont cueillis par les Devarïms de mes soldats, et le dernier perd la tête sous la lame de la Lumineuse.

Les Hydres suivantes ont compris la leçon : elles glissent en amont du tube et se répartissent dans le Compartiment Deux. Quelques silhouettes pourpres les talonnent, à la traîne.

« Jolie frappe, souris-je à Dunelle.

— C’est toujours comme ça, un halo de commandant ?

— Nan, ça c’est la partie amusante. »

J’entends un râle à mes pieds : la tête tranchée de l’Hydre crachote, déversant les gouttes ichoreuses de son agonie.

Dégueu.


***

Sa vie était calme, avant, tellement calme ; les uniques violences étaient celles qu’elle subissait. Le révérend, la diaconesse avant elle… Seul le père Fibert lui donna l’espoir, la foi envers les vivants plus que pour les morts ou les déesses. Le voir interagir avec Vito – non, “Abriel” – lui fit comprendre que ces deux êtres partageaient le même cœur, sous un jour pourtant bien différent.

Et seul l’un d’eux demeure en vie l’halo-ci.


Lua n’hésite pas à enjamber les cadavres reptiliens malgré l’horreur qu’ils répandent : sang et viscères, écailles éclatées, langue tirée à l’extrême. Le pire reste dans leurs griffes et leur queue, parfois animées par des réflexes obscurs d’après-mort. Les nerfs, paraît-il. Ceux de l’Alliance, en revanche, la font chanceler à chaque fois. Ces crispations de douleur, ces visages uniques. Comme après la bataille d’Ylüne, sur la place de l’église, lorsqu’elle aida à nettoyer les corps de ses…

De mes sœurs ? Même les servantes me martyrisaient en douce.

La Gargoule se donne une bonne claque.

Reprends-toi[3].

Alors Lua se traîne au milieu des dépouilles. Elle s’élance dans le vaste couloir indiqué par la Néphéline et contourne des Hydres percées de carreaux d’arbalète. Enfin, elle atteint l’autre hangar, à bout de souffle… et freine, se rattrape à la dernière colonne du corridor. À quelques mètres de là, des queues hydrines disparaissent dans une grande ouverture à l’opposé de la baie, vers l’intérieur du vaisseau.

C’était moins une !

Cramponnée à son pilier, la Gargoule laisse passer quelques minutes avant de s’avancer pour de bon. Son cœur se serre en constatant les affres de la bataille. Des amphiptères éventrés, leurs entrailles de fer fondu dégoulinées sur le sol noirci ; les membres bleus des chasseurs néphélins éparpillés, des ailes et quelques becs saillant çà et là des décombres ; les restes de combattants ravagés, tellement détruits que même leur espèce ne transparaît plus entre leurs meurtrissures ; et les flammes, les roulis de fumée âcre grondant dans ce silence de cimetière.

Au bout de ce champ de désolation se trouve Vérin, les flancs tordus par son atterrissage en catastrophe et le brasier qui les lèche. Les entrailles de Lua se serre à cette vue[4]. Elle lutte contre les larmes et scrute. Là-bas, dans le ventre de l’astronef déchu…

Oui ! Il y a quelqu’un !

Alors la Gargoule s’élance. Mais le silence se brise sous ses pas et son estomac se tord encore, car des échos lui répondent. Des cliquetis, un grondement. Lua dérape, se stabilise au milieu des vaisseaux abattus pour, enfin, arrêter sa course. Elle peut entendre le feu siffler, le métal craquer encore et les derniers réacteurs vrombir… non, rire ?

« Aaaah, s’élève une voix caverneuse, une nouvelle friandise. Mais cette chose est aussi maigre que la première, j’espère au moins qu’elles seront savoureuses ! »

Sans l’affliction qui la porte depuis ce matin, Lua serait tombée inanimée avant même la fin de phrase. Son corps se fige, seul son regard ose pivoter vers le timbre vibrant, fruit d’un gouffre profond et… pointé droit vers elle.

Alors, au bas de la baie voilée d’une énergie ondulante, film translucide sur fond noir, au-devant des transports ennemis chavirés se dresse une créature de mythe et de terreur, une flasque trapue de chair et de muscles, mue par quatre pattes plus dures que la pierre des églises, et dont les griffes labourent le sol de tranchées où rien ne pousse hormis des germes de mort. Sa crête et sa queue dépassent à elles seules la taille des Hydres qui l’entourent, guidant ses yeux éteints alors que leurs écailles, leur armure de blanc et d’orange qui luisent dans la danse des flammes, les lient par le sang.


La langue de la Dracène sinue lentement de son gosier lorsqu’elle s’avance vers Lua.


***

L’Hydre interposée devant Cédalion s’écartèle dans une explosion plasmatique.

« À couvert ! »

L’ordre n’est pas pour la Dracène multisciente. La porte-étendard, en revanche, se replie juste à temps : la bannière dans son sillage prend les trous à sa place.

« Quel chaos…

— C’est votre première bataille, soldate ? »

Elle décrispe ses yeux noirs en les rabattant sur lui. Sa voix est ferme à travers le masque :

« La seconde, mon commandant. »

C’est l’opération la plus importante de l’Obscurie depuis des centycles, et on m’envoie les novices !

La porte-étendard doit saisir son trouble, car elle ajoute :

« J’ai fait mes preuves lors du siège de Lengel, mon commandant. La commandante Alma m’a fait monter à bord du léviathan en signe de reconnaissance. »

Ou pour ne pas risquer ses éléments favoris ?

La mâchoire de Cédalion se crispe. La volonté de la combattante est certaine, mais l’innocence dans son regard demeure encore.

« Vous tombez bien, annonce-t-il calmement (du moins, autant que lui permette la mitrailleuse ennemie). Je n’ai pas de masque, l’on pourrait me prendre pour un Néphélin. J’ai besoin que vous portiez haut les couleurs de la sanctosphère pour moi.

— À vos ordres, mon commandant ! »

Le cœur de Cédalion balance devant son air réjoui, ignorant s’il doit se réchauffer ou se briser.

« Alors, restez derrière moi. Kymël, à mon signal. »

Sa dernière Hydre en arme lourde acquiesce. Cédalion brandit son Oblitorion : pas chassé ; décharge ; repli.

« Maintenant ! »

Le reptile se décale à son tour. Son plastron encaisse deux décharges avant qu’elle ne s’effondre : c’est largement suffisant pour que la roquette fuse et détruise le poste adverse. Une autre Hydre s’avance et ramasse le Bukavac.

« En avant ! »

Le plasma balaye les Néphélins sur leurs plateformes, derrière les garde-fous. La troupe obscurienne quitte son repaire ; Cédalion en tête, elle investit une passerelle qui, entre deux bouches, s’élève jusqu’au sommet du tube de compression. Trois ennemis en surgissent : à peine ont-ils ouvert le feu qu’ils tombent sous les rafales.

Réverbérés dans le silence qui peine à s’installer, d’étranges claquements souples retentissent entre les arcs d’acier et la lourdeur des cylindres.

Pas encore… pas le hurle-vorcin !

Cédalion s’arrête alors qu’il grimpe en haut du tube de compression. Il se retourne, prêt à rire de sa bêtise.

« Est-ce votre bannière qui… »

Le commandant cesse à nouveau. Le choc, cette fois. La porte-étendard gît en bas, face contre la passerelle. Il accourt, clame aux Hydres autour de lui laisser la place.

« Tenez bon ! »

Il le distingue alors, le trou plus gros qu’un poing entre ses côtes. Et le sang qui, visqueux déjà, s’en écoule et goutte à travers la grille. Il lui caresse doucement la tête, la tourne vers lui. Son pouls, si faible… Sa face exsangue se décrispe, une bille noire se hisse vers lui, lourde comme le noyau de l’Univers.

« Mon commandant… je crains de n’avoir porté nos couleurs assez haut. »

Mais qu’est-ce que je lui ai raconté ?

« N’ayez crainte, affirme-t-il. Vous m’avez accompagné au cœur du bastion ennemi pour y implanter notre bannière : cet acte de gloire saura être célébré. »

La hampe du drapeau se trouve toujours sous la jeune combattante : elle ne l’a pas lâchée. Derrière le masque, son visage se déride.

« Je pensais que ça ferait plus mal. Je ne… »

Elle ne finit jamais sa phrase.

Cédalion laisse tomber ses mains. Elles effleurent un étui à sa ceinture, receleur d’un curieux présent auquel il songe trop tard. Il se signe de la quadrabranche, puis rabat les paupières de la porte-étendard.

Je ne connais même pas son nom.

« Mon commandant ? s’impatiente une Hydre.

— Maintenez l’assaut, Kymël. Et expédiez-moi ces impies aux pieds du Messager. »

Alors, l’étrange battement tinte à nouveau. Un bruit d’ailes, Cédalion le sait cette fois : celui qu’il entendit dans la vaste nef du léviathan. Et avant cela encore…


***

J’ai vu les soldats tomber sur le haut du tube. À ce niveau-là, l’ennemi pourra le franchir et déferler des deux côtés.

« Rinoptère, ça avance avec la Médaille ?

— Abriel… »

C’est quoi, ce chuchotement ? Et pourquoi elle m’appelle pas par mon nom de code ?

« Ça va ? Qu’est-ce que vous fichez ?

— Quelqu’un vient d’arriver… »

Mes genoux manquent de me lâcher, là.

« Comment ça, “quelqu’un” ?

— Une armure noire, une cape… par Lumière, cette voix sinistre ! »

Thalie.

« L’Agent ? C’est l’Agent qui est là ? »

Je me retourne, me dévisse le cou. Tant pis si les Hydres déferlent de l’autre côté, si le plasma fuse au-dessus de ma crinière. Mais la cabine du poste de contrôle se dresse, indifférente et opaque à mes effrois.

« Il a son épée… les Sœurs !

— Thalie, fuyez.

—  Il affronte les Sœurs ! Elles tombent, une à une…  »

La chaleur de mes yeux coule sur mes joues.

« Thalie, fuyez, c’est un ordre ! Laissez tout, fuyez tout ça et barrez-vous. Maintenant ! »

Dunelle me secoue le bras.

« Abriel, les Hydres arrivent ! »


***

Cédalion évalue ses dernières combattantes. Une vingtaine d’Hydres, c’est tout ce qu’il reste dans la machinerie. Un désastre, si l’on pense à toutes celles abattues par l’artillerie adverse. Un avantage, en considérant le nombre de Néphélins qui demeure.

Même pas la moitié.

La soldate et le lieutenant survivants n’ont d’yeux que pour les siens. Lui lève sa lame, cet étrange sabre-crochet dérobé à l’ennemi… et déclenche l’assaut final.


***

Dunelle sabre une Hydre dans mon dos.

« Elle vous a échappé, celle-là ! »

Elle dit vrai : l’Obscurie se précipite. La hâte d’en finir, je suppose. Devant moi, deux cadavres écailleux fument en bleu.

« Ne bouge pas ! »

Un lieutenant obscurien. Tout propret sous sa casquette, le crâne rasé, la tronche indigo et ce foutu masque à la voix criarde. Ce con tente de me braquer. Je bondis, les mains en l’air :

« D’accord, eh, je me rends ! »

Une seconde de diversion, rien qu’une seule, avant que Dunelle ne jette son sabre comme une lance. Le cri de surprise de l’obscurien se dégonfle à travers son poumon perforé. La Lumineuse s’élance : elle lui arrache sa lame et, d’un large mouvement, achève l’ennemi d’un arc de crochet.

« Joli lancer ! »

Elle me remercie d’une révérence. Mais je beugle :

« Derrière toi ! »

Vive, elle volte et tranche un bras d’écailles. Dunelle n’achève pas l’Hydre car d’autres, derrière, ouvrent le feu : elle agrippe le plastron de celle qui, impuissante, devient son bouclier vivant.

Je n’ai pas le temps de lui porter secours, ni même celui de me retourner. La passerelle vibre derrière moi. Une paire de griffes encadre mes bras, et voilà qu’on me jette au-dessus du garde-fou.

Le sol se précipite…

Réception –


épaule qui craque


– roulade.


Je douille.


’Me relève, me traîne…

Du sang dans la gueule. Et du sang qui la quitte.

Ça mitraille toujours, en haut. Et le sabre chante encore…


Explosion.

Pas assez forte pour être celle d’une conduite de gaz. Peut-être l’une des consoles gérant les bouches ?

« Dunelle ! »

Une forme se pointe au-delà de la rambarde : ce n’est pas la Lumineuse, mais un lézard aussi patibulaire que tous les autres.

Je t’ai pas déjà descendu, toi ?

Trop mal pour lever mon arme. ’Me jette sous la plateforme, une giclée plasmatique sur mes talons. L’Hydre cesse le tir quand les ombres m’avalent.

« Abriel ?

— Thalie ! Qu’est-ce qu’il se passe, vous êtes où ?

— Les Sœurs, l’Agent les a… j’ai peur.

— Tenez bon ! Thalie ? »

Deux lézards sautent de la plateforme : j’ai le temps d’en descendre un avant que la mitraille reprenne. Je me coule derrière le coude d’un affluent.

« Thalie ? »


***

« Thalie ? »

La Damoiselle d’Ormen ne peut pas répondre. La voix se fond dans le magma pulsant de ses battements de cœur, noyant ses tympans sous l’orage qui l’étreint.

Elle se maudit.

De rester là, enfermée dans son impuissance alors que ses Sœurs la fixent de leurs yeux morts. Alors que la dernière Lumineuse en vie affronte l’Agent qui, impitoyable, s’apprête à la massacrer comme les autres. Alors qu’elle, si fièrement, arborait la Médaille du Messager découverte par le fruit de tant d’efforts, escortée de celles qui gisent désormais dans leur propre sang.

La chaîne de la relique l’étrangle désormais. Le poids de la peur. Thalie voudrait l’arracher et la jeter au loin, hors de portée du sinistre sbire de l’Obscurie et changer les choses, dériver la vague de ténèbres qui la submergera comme elle submergera toute l’Alliance, emportant ses amies, ses Sœurs… et Abriel.

Concentre-toi.

Atteindre le Sceau de Pouvoir et empêcher Gaeth de contrôler Jorus. Elle peut le faire ! Elle…

Elle se maudit, incapable de s’interposer quand l’épée de l’Agent claque devant elle.


***

Perché sur le tube de compression, Cédalion observe la technique de la Lumineuse : l’art de la défense, de résister contre les ennemies nombreuses. Elle tranche les membres proches, agrippe les fusils pour les diriger sur les tireuses éloignées. D’une esquive, elle évite une rafale qui finit sur un tableau de commande, lequel explose. Elle, persiste.

Débrouillarde, mais trop jeune pour atteindre le niveau de Serah.

La dernière Hydre ayant suivi Cédalion s’avance, toujours dans son dos ; elle lui sert de communicante quand les autres “achèvent le travail”.

« Mon commandant, nous venons avec votre lieutenante d’investir la tour de commande et de capturer le contingent néphélin qui s’y trouvait.

— Excellent. »

Puis il désigne la scène, le ballet des lames en contrebas.

« Poursuivez vos efforts, Kymël, vous l’aurez à l’usure. Éliminez aussi la poignée de résistants aux portes de la cabine.

— À vos ordres, mon commandant. Quid des Sœurs à l’intérieur ?

— L’Agent s’y trouve déjà. Veillez à ce que personne ne sorte. »

L’insidieuse armure a cette fois daigné le prévenir par radio – mais comment diantre est-elle apparue ? Les dernières Hydres s’élancent en direction du Compartiment Trois. Et le plasma crache, toujours.

« Qu’en est-il du fugitif, Kymël ? L.XIV/2, le commandant ennemi. »

L’Hydre émet un léger râle, aigre et traînant.

« Cet aventurier mal dégrossi s’est réfugié sous les plateformes. Il vient d’abattre une (le reptile s’interrompt, cligne des yeux puis corrige :), non, deux de mes unités. Je n’en ai plus assez pour le poursuivre, si vous considérez vos ordres précédents comme prioritaires. »

Cédalion s’offre le luxe d’une bouffée de pipe.


Respiration. L’odeur braisée d’un feu de cactus dans un nid de sable, sous le chant des étoiles. Son souvenir de paix, le sourire de Liliah… terni par l’ombre d’un battement d’ailes.


Le moment suspendu se raccroche au réel.

« Je m’en occupe, laissez-le-moi. »

Il s’élance et glisse au bas du cylindre central.


***

Une pourpre s’est élancée sous la passerelle quand j’ai flingué la seconde Hydre. Une sergente, je crois, planquée derrière des piliers.

Qu’elles continuent à se pointer une à une ! C’est mon vaisseau, j’les accueille !

Elle tente un tir au jugé. L’incandescence bleue illumine les grilles d’acier sur son passage, cligne entre les colonnes et les affluents. Je réponds. La sergente jure et se jette à plat ventre avant de répliquer : je me coule derrière un support à mon tour.

« Rends-toi, renégat ! »

Ça commence à devenir rengaine, là. Je roule des yeux, tords mon poignet et crache d’aveugles décharges dans le noir. Un glapissement s’élève, puis s’éteint.

Quoi, je l’ai eue ?

Les secondes passent, irrémédiablement solitaires…

Enfin pénard ?


« Abriel ! »


Merdelle…


Évidemment que je la reconnais, cette voix derrière moi.

« Ced’ ? »

La console continue de s’enflammer, plus haut : elle crépite et détone au gré de son incendie. Coulée à travers les grilles de la plateforme, une gerbe d’étincelles souligne en contre-jour la grande silhouette qui s’avance, le crâne lisse et la mâchoire imposante.

« C’est fini, Abriel.

— Il tourne dans le vide, ton sillodisque, Ced’. T’en as fait quoi de ton masque ? »

Les lueurs s’estompent, laissant place au vrombissement d’un Oblitorion. Et ce n’est pas le mien.

« Certaines choses changent, réplique Cédalion. Les liens, les attaches. Mais non la loi du cœur… ni celle de la sanctosphère. »

La console agonise, le tube de compression gronde et la bouche des affluents s’ouvre et se ferme par intervalles courts. Je tente un rapide coup d’œil. Rien : le noir voile mon ennemi et celui-ci se fond dans le bordel ambiant.

Merdelle, oùsqu’il est ?

Des étincelles… et du plasma dans la foulée ! Je me penche – ma crinière sent déjà le cramé. Je rampe, roule sous un tuyau. ’Me cogne la tête et jurogne… Au temps pour la discrétion, je me taille de l’autre côté.

« Tant d’efforts pour me mettre la main dessus, et tu vas simplement me trouer ?

— Ce malaise entre nous a fini par lasser, Abriel. Où sont passés tous ces grands rêves ? Cette utopie ?

— Tes promesses d’un monde meilleur ? J’vais te les faire bouffer moi ! »

Je décoche quelques tirs vers sa direction. Seul un pilier s’embrase entre deux zones vides, mais j’ai la satisfaction de voir la silhouette baraquée se courber non loin, dans l’éphémère de l’incandescence bleue.

« T’auras beau dire, Ced’, mais tu ne fais que bomber le torse dans les ténèbres ! »


***

Le commandant contient sa surprise.

C’est passé près !

Visibilité quasi nulle. Quelques escarbilles par intermittence, et les décharges de plasma qui trahissent la position du tireur. Les rafales ont cessé au-dessus : si Kymël a gagné, Cédalion devrait bientôt recevoir du renfort. Dans le cas contraire, c’est la Lumineuse qui va descendre.

Vite.

Un plic-ploc traverse les grilles de la plateforme et goutte jusqu’au sol, macabrement régulier. Du sang, à n’en pas douter. L’agonie de la console s’estompe, Cédalion en profite pour se faufiler entre quelques colonnes.

« Mon… commandant ? »

Il s’accroupit, la main autour de son oreillette pour étouffer sa voix.

« Sergente ? C’était vous, sous la plateforme ?

— J’ai… perdu mon bras et… mon arme. Mais je peux encore bouger. Quels sont vos ordres ?

— Tenez-vous prête à intervenir ; j’attire l’attention de l’ennemi. »

Une volée d’étincelles déchire le vide. L’échine de Cédalion tressaille. Il plonge à temps pour éviter la salve qu’il a, d’instinct, senti venir. Sa roulade se transforme en bond et il tire à son tour. Une dizaine de mètres de là, Abriel regagne son abri, l’angle d’un affluent.

« Alors, Abriel, tu te caches ? Je te croyais plus brave !

— La ferme ! »

Il tente une nouvelle décharge, mais Cédalion l’anticipe : la réponse frôle de si près le bras du fugitif que le cuir à sa manche doit s’en racornir.


***

Chaud, chaud, chaud !

Faut que j’arrête de faire le malin, moi. On joue à armes égales, mais lui a passé sa vie à s’entraîner pour flinguer des rebelles. Moi je l’ai fuie, cette vie. Alors qu’est-ce que je peux faire, moi, Oblitorion contre Oblito…

Minute. J’en ai, du matos.

Bon, j’ai plus ma lampe-main, c’est dommage. Couteau de chasse ? Bof. Piolet ? Moui… Lampe frontale ?

Eh bah voilà !

Je ceins le bandeau. Cédalion s’est roulé entre deux affluents proches. Il l’ignore, mais s’il s’enfonce dans l’espace qui les sépare, il finira dans un cul-de-sac. Je dois me magner…

Pas-chassé. Clic, j’allume la lumière. Cône blanc, il révèle le commandant droit devant. Celui-ci se détourne, ébloui. Je lève la main…

On m’attrape par-derrière.


Un bras sur ma gorge. Emporté par l’élan, mon Oblitorion se fait la malle. Il cogne au sol, sa lueur s’évanouit ! Et en face, une lame fuse…


***

Il a surgi dans le noir. Cédalion se recroqueville par réflexe, les pupilles consumées par la lueur.

Par Ylüne !

Alors, un bruit étouffé ébranle la brûlure immaculée. La lune bleue s’échappe, elle quitte l’orbite du soleil naissant et meurt en étoile filante.

Il est désarmé !

Le commandant pointe son Oblitorion… mais celui-ci s’envole à son tour.

Arc d’acier sous les étincelles. Le chant d’une lame et la charge d’une jeune Novarienne – la Lumineuse.

Cédalion bondit en arrière. Un pas, deux pas, et il dégaine son propre sabre. Juste à temps : cling !

« Même dans l’ombre, le pouvoir de Lumière est infini ! »

Elle vocifère avant de se ruer sur son ennemi. Lui n’a pas attendu : il attire d’une feinte la lame adverse, puis la dévie. Le torse de la Lumineuse s’offre à lui et Cédalion l’entame d’un revers au crochet.

« Par Lumière… »

Son esquive n’a pas été suffisante : elle se presse le ventre et recule, les dents serrées.

« Le temps de la guerre n’est pas celui des palabres, commence Cédalion. Si tu tardes à frapper, c’est… »

Le sabre de la Lumineuse claque au sol avant qu’il ait fini son conseil. Elle tombe à genoux, des filets violets s’échappant de ses doigts…


***

Merdelle, on m’étrangle !

Je rue, mais la prise est forte. Mes coudes cognent derrière moi sans arracher la moindre réaction. Plus de souffle, plus le temps. Le piolet dans ma sacoche… je l’attrape, je pique de toutes mes forces. Et je recommence, je mords et je transperce frénétiquement, jusqu’à ce que jaillisse un cri douloureux.

La sergente ?

La clé se délite sous mon assaut et je parviens à la repousser. Je volte, l’achève d’une dernière frappe dans la trachée. L’obscurienne s’effondre enfin.

C’est moi qui lui ai fait perdre un bras ?

Toujours pas le temps. Je me retourne, le disque de lumière à la traîne. Il dévoile mon Oblitorion, quelques pas devant moi… puis, juste après, Cédalion. Un filet blanc révèle la lame qu’il brandit, prêt à l’abattre sur la Lumineuse à ses pieds.

« Dunelle !

— Désolée, mon commandant, ânonne-t-elle, percluse de tremblements.

— Tu as perdu, Abriel !

— T’es tout seul, Ced’, abandonne !

— Louée soit la sainte Obscurie.

— Non ! Dunelle, fuis ! »


Je lâche le piolet.

M’élance. Bras tendu, doigts ouverts…

Attrape l’Oblitorion.

Roulade, j’esquive le coup de taille.

Active mon arme.


Première seconde.


Me redresse.


Deuxième seconde.


Vise…


Trop tard.


Je n’ai pas vu venir le rayon qui me traverse la poitrine. Je distingue à peine le suivant, un fin trait bleu qui se fraye un chemin dans mon bas-ventre. Je relève le regard pour apercevoir le troisième, tiré par mon ancien frère d’armes.

Un Peccamineux ?


Mon Oblitorion a fini de se charger, pourtant ma main l’abandonne. Mon corps entier me lâche quand mes forces se déversent hors de moi, emportant avec elles mes espoirs et mes illusions. Le choc de mes genoux sur le sol de métal est si terrible que je ne le perçois même pas. En réalité, toutes mes sensations me quittent et je bascule sur le flanc : la seule chose qui s’imprime encore est ma chemise empoissée, alors que le sang s’extirpe de ma carcasse meurtrie pour laisser à la mort la place d’y entrer…


« Mon commandant, la Lumineuse s’est échappée ! »

— Laissez, Kymël. J’ai abattu le commandant néphélin : amenez-le sur la tour de commande de l’arche, nous y saisirons le commandement. »

Il s’accroupit à mes côtés, je crois. Un soupir… le même que quand je rentrais de mes soirées de beuverie clandestine, le temps où nous partagions la même loge à Béthanie. Et c’est d’un geste semblable qu’il me bascule sur le dos, alors que j’en étais incapable, aussi anesthésié qu’à présent.

Puis le rituel s’orne d’un nouvel élément. Cédalion tire d’un étui une seringue fine et me la plante… je ne sais pas où. Soudain l’apathie reflue. Avec elle, la douleur abandonne son domaine, laissant là sa funeste lucidité.

Nous sommes condamnés.


« Du Nicken v12 produit par le vicaire Neptis. Ça ne te sauvera pas, Abriel, mais ça devrait te permettre de tenir suffisamment longtemps pour constater tes erreurs. »

Puis Cédalion me présente son arme, le pistolet léger avec lequel il me vainquit.

« Il était à Lita. Ce fut ton erreur de me penser seul, Abriel, car je tire ma force de mes camarades. Et, crois-moi, j’aurais aimé te garder parmi eux. »


***




[1] Un don précieux… malgré tant de pertes. [retour]


[2] Les “trains d’atterrissage”, a dit Abriel. [retour]


[3] C’est étrange comme la douleur peut être efficace, lorsqu’on y est accoutumée. [retour]


[4] Que fait-elle ici ? Lua sait qu’elle a perdu du temps à errer dans les coursives du Sylvaer… mais là, Eshana lui est même passée devant ! [retour]


Commentaires

Quel chapitre, quel chapitre !
Je trouve que les trajectoires individuelles des quelques perso dans la bataille rendent vraiment très bien, sans rien enlever à l'ampleur de la mêlée générale.
Et de super mises en haleine régulièrement ! Le rythme est génial !
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dimanche 5 décembre à 10h26
Merci beaucoup :D
C'était un défi ce chapitre... et ça fait des années que je me l'imagine^^
 1
dimanche 5 décembre à 21h08