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Julien Willig

mardi 2 novembre 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXXVII

[Résumé des chapitres précédents]

Les choses s’accélèrent. Thalie a neutralisé la châsse-lebraude, paralysant les défenses de l’Obscurie au sol. Pour ma part, j’ai récupéré le coffret de la Médaille du Messager à Lengel ; ma coéquipière l’a récupérée et guide Janel, dirigeant le Sylvaer, jusqu’à notre objectif : Jorus, l’arche qui nous permettra de fuir l’oppression sur Ocrit. Suite à une première bataille céleste, nous avons pu traverser le Phylactère et sortir dans l’espace. Mais un léviathan est à nos trousses, avec à son bord un Cédalion réintégré à l’armée obscurienne et rêvant d’en découdre. Comme si cette menace n’était pas suffisante, on dirait bien que Lyuba s’est échappée de sa geôle à notre bord…


***


« J’ai trouvé la relique !


Enfin, l’adjudant-chef et moi, bien sûr. Elle n’était pas très bien gardée. En réalité, c’est assez facilement que j’ai déniché la trace de la broche : elle faisait partie du butin du pillage des Cinq tours, après que la soi-disant “hérésie” d’Adélanie y fut réprimée dans le sang par l’Obscurie.

Quelle tragédie. Tu le sais bien, toi qui dus souvent soulager mes réveils difficiles au beau milieu de la nuit…


Passons. Je comptais veiller sur la relique, mais Kelinia s’est montré plus roublard que je l’escomptais. Cette fieffée Gargoule a mis à profit mon entraînement pour me subtiliser le bijou alors que nous sortions des réserves !

C’est à ce moment-là que Larïm m’est tombé dessus. »


(Lettre de Liane Vestine à Mila du Rel – conservation MHiPop, le Musée d’Histoire Populaire de Nybel)



Un astéroïde manque de me tomber sur le râble.

« Bordel de… »

Virage serré. Je grogne, Vérin aussi – esquive ! L’aspic qui nous talonnait, moins chanceux, fait une rencontre plutôt torride avec la boule de roche.

« C’est passé de justesse ! Dunelle, deux autres à l’arrière.

— Déjà dessus ! »

Les poursuivants disparaissent en même temps des radars.

« Youhou ! Une paire d’un coup ! »

Alyce n’en mène pas si large, bien au contraire – il m’a arraché la mousse d’un des accoudoirs, et ça, même Thalie n’y était pas arrivée. Néanmoins, il parvient à m’indiquer les cailloux les plus dangereux entre ses dents serrées.

« Escouade Élytre, nouvelle vague en approche à la proue tribord du Sylvaer. On aurait besoin d’une prise en tenaille.

— Bien reçu, Premier Lindorm. Deuxième Élytre, prends ton groupe et fonce !

— À vos ordres, Premier Élytre. En avant, mes braves, on va leur arracher les écailles ! »

L’enthousiasme de Sérène me vole un sourire. Les Élytres numéro pair se désolidarisent de notre lancée à travers l’espace et amorcent un large demi-tour[1]. Quelques chasseurs ennemis tentent de leur piquer le train, mais nos tourelles les en dissuadent dard-dard. Un aspic touché part en vrille… et percute Septième Élytre ! D’une coulée silencieuse, l’amphiptère s’abîme dans le cratère d’un vaste astéroïde. Une vague de poussière, puis plus rien.

« Merdelle… Sylvaer, ici Premier Élytre. Vous avez pas du nouveau ? Sans vous mentir, c’est un peu chaud là dehors. »

Seules d’inaudibles secondes me répondent, bien trop longues. Enfin, la radio crépite – les interférences ont commencé lorsque nous avons pénétré le Croc du Serpent – et Janel m’informe que l’objectif devrait apparaître.

« Comment ça, “d’un instant à l’autre” ? C’est quoi la Médaille, un outil de navigation astral ou une boussole en pierre ?

— Rinoptère… ce qu’elle peut, Premier Élytre, …ssez-lui du temps.

— Mais j’me doute bien qu’elle fait ce qu’elle peut ! J’demande juste un peu de précision, il vous dit rien le Sylvaer ? »

Un aspic explose à une dizaine de mètres à ma droite – ses débris tambourinent sur la coque.

« Pardon ! s’exclame Dunelle.

— Pense à la distance la prochaine fois.

— Plaît-il ? s’étonne Janel.

— Mon artilleuse. Alors ?

— Là ! … y est ! »

Cet enthousiasme-là n’appartient qu’à Thalie. Et encore, c’est celui des grandes occasions, de l’exhumation des reliques millénaires. Ce qui veut dire qu’à tous les coups…

« Esc… Élytre, Escadron Lindorm, …bjectif est en vue !  »

Une roche de la taille d’une petite lune daigne s’écarter de sa danse capricieuse… et ça y est, les formes sombres apparaissent. Les débris du Croc du Serpent se signalent en gris-brun sous l’éclairage d’Ocrit ; “l’objectif” se veut plus discret, j’aurais pu passer à côté si Janel ne l’avait pas signalé[2].

« Je le vois, Sylvaer. Merci beaucoup. »

C’est d’abord l’avant que j’identifie, effilé comme un éperon terne. Puis il remonte en crête sur le corps du vaisseau longiligne. Celui-ci s’évase à l’arrière pour finir en deux pointes perpendiculaires. Un autre aileron, vertical, se dresse en une tour qui achève la crête peu avant la proue ; c’est peut-être une tour de contrôle, à voir l’espèce de structure lenticulaire qui la traverse. Les flancs du corps principal sont parcourus d’une galerie horizontale, vraisemblablement insérée là pour un octroi de place ; elle se termine à chaque extrémité par un dôme en verre aux arêtes de fer[3]. Enfin, une trinité de propulseurs prolonge la proue et celui du centre paraît davantage allongé, contribuant au dynamisme de l’ensemble de l’appareil. Le voilà…


Jorus dérive devant nous.


« Premier Élytre, vous voyez ça ? C’est incroyable !

— Affirmatif, Premier Lindorm, vous avez trouvé le mot, je crois[4]. Sylvaer, il est en bon état ?

— Selon… senseurs, la majo… du vaisseau demeure pressurisée. Certaines zones… inaccessibles, … qu’elles… réparables. Mieux encore, nous captons… échanges de signaux entre la Médaille et l’objectif : … de l’énergie à l’intérieur ! »

Les exclamations de joie sont légion à la radio. Le Sylvaer profite d’une brève accalmie dans la bataille pour approcher. Nous le couvrons à l’avant, ce qui nous laisse le loisir de détailler Jorus.

Première remarque : il est gigantesque ! Malgré notre avance rapide, il tarde à grandir à travers le cockpit ; Janel nous informe que, d’après ses instruments de bord, les dimensions de l’objectif frôlent le double des léviathans. Les hangars sont situés sous les galeries du flanc, notre frégate y tiendra sans mal.

Ensuite, je distingue mieux sa teinte : brunâtre. Il s’agit moins d’une peinture de camouflage que de l’usure : certains impacts, minimes en comparaison, le noircissent par endroits, et même quelques éclats de roches demeurent coincés sur la carlingue. Mais c’est l’ensemble de la coque qui a souffert. Elle est roussie, ou rouillée peut-être, altérée par les brûlures solaires et les nuages de gaz traversés – par des poches d’eau spatiales, aussi ?

J’apprécie ses formes courbes et les nombreux édifices vitrés à sa surface. J’y distingue des antennes, des radars, mais pas de canons ; l’architecture se veut subtile et apaisante face à l’agressivité des cathédrales-forteresses.

« Regardez donc cette merveille, souris-je à mon micro. C’est quand-même des pâles copies, les léviathans, hein ? »

Une fréquence étrange s’incruste parmi les réponses. Des parasites vrombissent comme une nuée d’insectes électriques, vrillent, avant de se disperser.

« Abriel ? Enfin t’es là, mais qu’est-ce que t’as bricolé encore ? »


Gaeth.

Comment ? J’ai déconnecté mon réseau privé, il n’aurait jamais pu…

Non, sur le tableau de bord. Le signal de proximité.

L’enfoiré est à portée !


***

Les ombres engloutissent le cadavre que Lyuba leur confie. Quelle stupidité, ces couloirs indigo : non seulement les tours de portes ont des recoins parfaits pour cette tâche morbide mais, surtout, la lieutenante a le temps d’approcher les gardes avant d’être identifiée.

À croire que personne parmi ces rufians n’a vu d’uniforme obscurien de près. Elle est belle, la résistance.

L’éclairage incertain des lampions blancs lui facilite les choses – il tressaute même lorsque les canons s’expriment. Avec la majorité du personnel affecté à la bataille spatiale, elle n’a qu’à courir droit sur les plantons, le masque ôté pour leur faire part de sa jolie voix, et jouer ce savoureux numéro :

« Vous n’avez pas reçu l’appel radio ? L’ennemi est entré !

— Quoi ? Où ça ?

— Juste là. »

Et de les saigner sitôt devant. Par trois fois elle a conclu l’échange de cette manière, bien que le dernier ait failli capoter : une Sylvarienne l’a reconnue et a eu le temps de lever son arme sur elle.

Tu fais moins la maline avec une lame dans le cœur.

Lyuba replie les jambes de la “maline”, histoire que ses bottes ne troublent plus la flaque de lumière. En relief sur la porte close, des lettres courbes – ou des mots, qu’importe – chatoient dans le bleu du couloir. Elle n’a cure de leur sens, car elle sait où elle se trouve : la porte bâbord, l’entrée vers la passerelle du Sylvaer.

« Astre luisant, ici Croissant de lune. Je suis en position.

— Bien reçu, Croissant de lune, répond Cédalion. N’agissez qu’à mon signal, quand l’abordage sera confirmé. »

Son commandant met fin à la conversation. Alors, Lyuba contacte son atout secret. Une simple phrase, la première étape de la véritable victoire de l’Obscurie l’halo-ci :

« Le ver est dans le fruit. »


***

« Bien reçu, Croissant de lune. N’agissez qu’à mon signal, quand l’abordage sera confirmé. »

Cédalion sent un peu de chaleur poindre dans sa poitrine. Il a envoyé Lyuba parmi l’ennemi, dans une mission longue et suicidaire pour servir le Seigneur-guide… et, peut-être aussi, pour se venger que sa bien-aimée lui ait été arrachée si tragiquement.

“Liliah est vivante et continuera de vivre… mais tu ne devras plus jamais la revoir.”

Voilà ce qu’a prétendu sa lieutenante. À présent, il commence à comprendre. Lyuba n’avait pas le choix : elle a agi ainsi pour sa propre survie, celle de son supérieur, celle des nomades… et pour le salut de la Sujetterie, afin qu’advienne l’Obscurité.

Et moi je l’ai plongée au cœur du danger…

Il sourit.

… là où elle se sent la plus à l’aise.

Elle sera dûment félicitée lorsque tout ceci sera fini, il s’en assurera. Il espère juste… qu’elle ne sera pas trop téméraire.

« Une cachotterie, commandant Cédalion ? Cela ne vous ressemble pas. »

Tout son corps se raidit à la voix sinistre de l’Agent, derrière lui. Sa main empoigne par réflexe le sabre-crochet de la Lumineuse à sa ceinture, puis Cédalion délaisse la vitre pour se retourner en direction de la silhouette noire.

« Tout le monde a ses petits secrets. Vous qui cachez si bien les vôtres, vous devriez le savoir.

— Certes, Cédalion. Je m’inquiète juste de votre concentration quant aux événements futurs.

— Ma “concentration” ? Je ne suis pas passé par le front et la dissimulation pour me faire méjuger de la sorte. Soutenez donc mon regard, vous qui masquez le vôtre, et dites-moi ce que vous y lisez. »

À la grande surprise du commandant, l’Agent semble se dérober plutôt que de l’affronter :

« Il n’est plus temps pour ces peccadilles. Ne devriez-vous point rejoindre vos troupes d’assaut ?

— Sitôt que vous aurez dégagé le chemin, rétorque Cédalion. J’imagine que vous ne m’escorterez pas. Quelles sont vos manigances, cette fois ? J’aimerais en être informé, il serait dommage que tant de mystères nous égarent.

— N’ayez crainte, nous nous retrouverons. »

La frustration suinte à travers le masque noir. Dans un claquement de cape, l’Agent volte et quitte la baie d’observation. Cédalion tique, rendu perplexe par la soudaine dérobade.

La voix de l’amiral Sethosis traverse le fin voile des fumets odorants qui l’entourent :

« Capitaine Lympe, commandant Cédalion, la Dracène Kymël est en train d’embarquer avec ses Hydres. Allez donc avec vos troupes au quai numéro six : l’abordage est imminent. Vous ne craindrez rien, nos aspics vous couvriront.

— À vos ordres, noble amiral. »

Cédalion renonce à argumenter : quoi qu’il fasse, le Keroub disposera de ses astronefs comme de simples figurines sur un plateau de jeu. Il s’écarte et attire l’attention des deux Gargoules, Lympe et Keren, d’un signe de tête :

« J’ai à faire, retrouvez-moi en bas. »

Enfin, il se hâte en direction des escaliers en spirale. L’Agent n’est jamais pressé, il pourra sûrement le rattraper et lui tirer les vers du nez. Cette pensée le porte alors qu’il dévale les dernières marches. Il atteint le balcon, le garde-fou qui court au sommet de la nef toute entière…

Et rien.

Personne.

L’énigmatique armure s’est volatilisée. Un escalier secret ? Ah moins qu’il soit plus rapide qu’il ne l’ait laissé paraître…

Les mains de Cédalion se crispent sur la rambarde alors qu’il précipite son regard en contrebas. La vastitude du léviathan se dessine sous ses yeux : la grande série de voûtes veillant sur les chasseurs amarrés, les rangées de canons latéraux nichées dans les collatéraux derrière les colonnes majestueuses, et l’incessant va-et-vient de troupes hydrines et de Gargoules servantes sur le sol dallé.

La nef foisonne de vie et d’agitation. Les ordres fusent, l’artillerie crache, les impacts tremblent – la guerre tonne. À chaque tir de plasma, l’intérieur du vaisseau colossal s’allume en bleu. Tant de bruits, de mouvements, et pas l’ombre d’une ombre noire.

Or là, dans l’antre du chaos mécanique, les oreilles confuses du commandant croient capter un rapide battement d’ailes…


Le hurle-vorcin ?


Des inspirations longues l’aident à calmer les pulsations à ses tempes – inspire, quatre secondes, expire, quatre secondes. Il en appelle à sa raison. Les églises ocritiennes abritent bien des familles de rinoptères, parfois des griffons de clocher, quelques nécroptères dans le désert et les montagnes ; aucun de ces volatiles ne lui prendra son âme.

La cathédrale-forteresse cache même sa propre faune. Et ses intrigues derrière l’encens…

Le commandant s’efforce de dompter son cœur.

Ne pas faillir encore. Pas avant que le jugement ne s’abatte sur Abriel et ses hérétiques.


***

« Abriel, selon mes capteurs nous sommes très proches. Tu vas entrer dans Jorus ?

— Euh… »

J’hésite. En même temps, vu le bordel au-dehors, toute la sanctosphère est au courant.

« Bah ouais, bien sûr que je vais entrer. Mais j’suis en plein combat, là, j’te rappelle après.

— Attends, tu dois… »

Je coupe la communication et bloque la fréquence de Gaeth. Alyce lève la tête, intrigué :

« C’est qui ?

— Mon indic. ’Choisit bien le moment, c’ui-là. »

Les lignes de Jorus se précisent devant nous. Il y a bien une série de hangars sous le cylindre aux dômes de verre : quatre au total, chacun assez immense pour y nicher le Sylvaer. Les baies sont closes, scellées par un huis d’acier. J’espère que Thalie avance avec la Médaille : dans moins de cinquante kilomètres, nous serons…

Merdelle.

Une nuée obscurienne s’assemble depuis la droite et la gauche : des aspics, des bahamuts, tous là pour nous descendre. Heureusement que le léviathan reste derrière. Il n’ose tirer, de peur peut-être de détruire Jorus – c’est sympa, ça, après avoir lui-même descendu ses harpuï.

« Premier Élytre, j’imagine que vous voyez ce que je vois.

— Affirmatif, Premier Lindorm.

— Le Sylvaer ne pourra traverser cet essaim, intervient la Palatine. Pas après les dommages de la bataille céleste et les stigmates de notre poursuite.  »

J’aurais dû m’intéresser davantage au babillage de Myriel : me prend soudain l’envie de fixer Lumière au plus profond de sa grande boule inerte, au loin dans le froid du cosmos, et de lui dédier nos vies et nos morts. Mais ma foi va envers qui compte vraiment :

« Mes sœurs, mes frères, bienvenue dans la dernière charge. Il n’est plus temps de fuir les étincelles : s’il nous faut brûler, alors faites briller les cieux jusqu’à l’étoile-sanctuaire. Alliance Néphéline, en avant, en avant ! »


***

« Alliance Néphéline, en avant, en avant ! »

Myriel croise les bras.

« Et toujours pas un mot pour Lumière, ma sœur. »

Thalie sourit. Jamais ces deux-là ne s’entendront. Elle interrompt le ruissellement de sa crinière pour libérer son carnet de notes, grand ouvert sur ses jambes croisées. Les ombres s’éventent et, quelque part dans la passerelle en bleu sombre, les tibias de Janel, plus sombres encore, se tournent alors qu’elle répond à son frère.

« Abriel n’est pas Lumineur. Il n’était même pas Néphélin il y a peu. »

Myriel se contente d’une simple moue. Il ne contredira jamais sa sœur, même si nul n’ignore ses pensées à l’égard de celui qu’il traita en privé de “parvenu”. La Damoiselle d’Ormen retourne à son cahier, la Médaille en main… et pousse un cri de joie.

« Je le savais !

— Des nouvelles, ma Sœur ? »

Elle se lève et rejoint la Palatine.

« Vous voyez ce signe, au fond de la roue crantée ? C’est bel et bien un caracterme.

— Ce qui signifie, s’illumine Janel, qu’Adélanie avait raison. La Médaille n’est pas celle du Messager, mais elle fut dérobée par Lui…

— Après que la Rébellion Néphéline Lui dissimula Jorus. Un secret conservé plus de douze millecycles. »

Thalie montre ses notes et ses traductions. Parmi elles, le caracterme gravé sur la Médaille : “enracinement”. Ses joues s’échauffent devant les pupilles rubis de la Palatine, car elle y lit la compréhension immédiate qui les dilate.

« J’ai trouvé comment déverrouiller Jorus. »


***

Électrisé par l’effervescence qui règne dans la baie d’embarquement, Cédalion admire l’architecture des transports de troupes. Une dragée au blindage arrondi à l’avant, divisée de façon trilobitique sur la longueur : deux compartiments latéraux où les Hydres se lovent, et un plus grand au centre réservé à l’officierie. Les cocatrices – les “couveuses”, dans le jargon de l’armée – sont rarement déployées au sol.

Il faut que la bataille soit d’importance. Non : qu’elle soit historique.

Le mot semble sur toutes les lèvres, il habite les visages qui lui font face. Les yeux, eux, brillent de ferveur. Lympe, Keren, et la quinzaine de sous-officiers sous son commandement n’attendent que sa prise de parole. Une troisième Gargoule, des Novarii, des femmes et des hommes droits et dignes dans l’uniforme pourpre, et six Hydres à l’écaillure orange et blanche, une pour l’astronef de chaque peloton.

L’air chaud des moteurs monte contre les murs et fait onduler les étendards de la sanctosphère. Les reptiles mentaguidés entrent dans les couveuses, se roulent en boule dans les “œufs” métalliques qui s’empilent par grappes dans les compartiments latéraux. La Dracène monte dans sa propre cocatrice : l’intérieur a été évidé pour lui permettre de s’y tenir. Des Gargoulets veillent au déplacement de la mère télépathe, lentement acheminée sur sa couche à répulseurs ; elle n’a pas besoin de suivre, ses Hydres captent tout.

« Mère Kymël, soldates et soldats, s’exprime Cédalion. L’halo-ci les cieux saints de l’étoile-sanctuaire furent souillés par l’ascension d’une alliance hérétique. La voici à fouler les restes de l’honorable Serpent de la Création, cherchant à s’emparer de l’arche avec laquelle le très saint Messager apparut dans le système ocritien. C’est à nous qu’il revient de ravir ce vaisseau millénaire, comme il fut jadis dérobé honteusement au Seigneur-guide ; nous épurerons cette relique et la Lui rendrons. Alors, les quais seront encombrés de pendus laissant claquer leurs mâchoires dans le vent en guise de discours de bienvenue. À vos transports, et louée soit la sainte Obscurie. »

Aux Hydres, aux Gargoules et aux Novarii de répondre en retour :

« Louée soit la sainte Obscurie ! »


***

Trois aspics se ruent sur nous.

« Ils… ils vont nous percuter », tremble Alyce.

J’actionne les canons jumelés. Ils atomisent le premier ; le suivant traverse l’explosion et connaît le même sort. Quant au troisième…

Surchauffe.

« Dunelle, devant. »

Le chasseur ouvre le feu. Les globes de plasma enflent et Vérin encaisse… difficilement. Alarme. Alyce se tourne vers moi :

« Les boucliers…

— Dunelle, devant !

— Y en a partout ! »

Elle ne cesse même pas son tir en déviant la tourelle : des arcs bleus fendent le cosmos, repoussant un astéroïde au passage avant de s’ajuster sur le troisième aspic. Le chasseur vire et tente de s’échapper. En vain : les décharges le coupent en deux. Les réacteurs à la proue explosent, balayant le cockpit et les ailerons dans une boule blanche. La poupe acérée se délite en deux fragments qui fusent dans le vide.

« Abriel, les débris !

— Merdelle. »

Virage serré… pas suffisant !

Un bris de coque traverse l’espace et enfle d’un coup. Choc ! Impact… la verrière. Terrible. Plus de propulsion. Vérin dérive et, durant quelques secondes, l’éclairage intérieur nous lâche et les diodes s’allument en rouge. La lumière réapparaît, s’érafle sur la longue balafre qui fend la gauche de la vitre.

« Ah. Zut.

— C’est tout ce que tu as à dire ? s’étrangle Alyce. À la moindre secousse, on risque de…

— Je sais. Dérive l’alimentation des canons avant vers le bouclier.

— Ça suffira à peine.

— Je sais… »

Ça sent le cramé. Encore.

« De toute façon la bataille touche à sa fin. »

Le ballet dément poursuit sa représentation autour de nous. Lueurs bleues et jaunes, jets de métal et fulgurances de poussière ou de feu – non pas des flammes comme dans l’atmosphère, mais d’envoûtantes sphères flottantes. Les aspics en pourpre, les lindorms en bleu nuit sur fond d’un cosmos balayé par un désert de cendre. Quelques amphiptères blancs s’arquent autour de nous ; d’ici je distingue presque les mouvements dans l’habitacle du vaisseau de tête.

« Premier Élytre, tout va bien ?

— On fait ce qu’on peut, Deuxième Élytre, merci. Reprenez la formation, on a encore des écailles à roussir. »

Le vide s’éclaire soudain d’un soleil… bleu. Bleu comme une flamme.

« Le léviathan ! hurle Dunelle. Il a tiré !

— Repli immédiat, tout le monde ! ordonné-je. Re… »

Le globe ardent nous frôle. Il engloutit l’espace devant nous, des bris de roche paresseux, quelques aspics à la traîne… et les amphiptères.

« Deuxième Élytre, dégagez, dégagez ! »


Aucun mouvement.

Silence radio.


« Deuxième… Sérène ? Sérène, réponds ! »

J’insiste. J’insiste, encore.

« Sérène ? Me fais pas ça, allez…

— Abriel, souffle Alyce.

— Sérène, au rapport, putréciel !

— Arrête, Abriel, c’est inutile tu vois bien ! »

Bien sûr que je le vois : rien. Ce rien qui a dévoré en un instant les vies sous mes yeux. Je refuse d’y croire.

« Abriel ? s’inquiète Dunelle. Il faut qu’on bouge. »

Je dois savoir. Communication :

« Escouade Élytre, au rapport.

— Ici Sixième Élytre : disparition des Deuxième et Quatrième Élytres confirmée.

— Ici Troisième Élytre : les aspics se retirent, c’est le moment !

— En formation défensive, ordonne Lassïm. La voie est libre, Sylvaer, sus à l’objectif ! »

La frégate s’élance ; les lindorms se rassemblent à l’avant et à l’arrière, tandis que les amphiptères couvrent les flancs. Dunelle s’inquiète encore :

« Abriel, on doit y aller !

— C’est moi ou il fait plus froid, d’un coup ? », interroge Alyce.

Un frisson me tire dans la réalité. L’ado a raison – pire, de la buée se forme sur la fente de la verrière. Ma voix est blanche lorsque je déclare :

« C’est parti ».

Et Vérin tangue jusqu’à la frégate.


***

Philandre s’escrime sur la barre du Sylvaer pour lui faire esquiver les astéroïdes à la dérive, les débris d’astronefs et les tirs de plasma – jamais Thalie ne l’a vu aussi tendu. À travers le dôme, les quatre hangars grossissent à vue d’œil. Janel, roide aux côtés du chambellan, se tourne vers elle :

« Thalie ? Maintenant. »

La Damoiselle d’Ormen actionne le bouton au dos de la Médaille. Un bip de l’une des consoles confirme la diffusion du signal. Devant, les portes blindées s’écartent lentement…

Les quatre portes.

« Ma Sœur ? Comment allons-nous empêcher l’Obscurie de monter à bord de Jorus ? »

La Palatine répond doucement, sans détourner son attention de l’ouverture qui grossit à vue d’œil. En surbrillance sur la vitre du dôme, des chiffres s’affichent : il y a un champ de force, et de l’air à l’intérieur.

« Nous ne pourrons pas. Il va falloir nous battre. »

Myriel grogne – Thalie ne saurait dire s’il s’agit d’un signal approbatif ou de son contraire. Elle constate, en revanche, que ses bras se sont décroisés, la main serrée sur la poignée du sabre-crochet.

« Escadron Lindorm, Escouade Élytre, appelle Janel, couvrez le Sylvaer et défendez les hangars. Empêchez à tout prix l’ennemi de pénétrer à l’intérieur.

— Vous allez pas les laisser dehors ?

— Abriel, je suis preneuse de toute idée meilleure que celle-ci, croyez-moi.

— Ouais j’en ai une : Lindorms, Élytres, investissez les hangars. Alfars, déployez-vous sitôt le Sylvaer à l’intérieur de l’objectif.

— Ici Alfar Trois, je demande clarification : les alfars ne peuvent sortir dans l’espace !

— Qui vous parle de sortir, foutreciel ? Armez vos tourelles dans les hangars et dégommez chaque pourpre qui se pointera ! »

Thalie avance et pose la main sur l’épaule de la Palatine. Myriel, derrière, commente d’un “intéressant” lâché presque à contrecœur.

« En effet, lui répond Laurélise. Il n’est pas commandant pour rien. »


Tout le monde sur la passerelle retient son souffle. Une ombre avale le dôme, l’acier remplace l’encre.

Le Sylvaer entre dans le hangar de Jorus.


***




[1] Je suis fier de nos pilotes. Conduire un astronef sans gravité n’était qu’une théorie, mais tout le monde a su rapidement prendre le pli – les compensateurs inertiels sur les plans des aspics dérobés à l’Obscurie nous ont aidés, aussi. [retour]


[2] Mes instruments de bord lui donnent un albédo de 0,06 ; les astéroïdes alentours ont un pouvoir réfléchissant quatre fois supérieur, au bas mot. [retour]


[3] Des observatoires ? L’endroit doit être immense ! [retour]


[4] Est-ce là l’œuvre du Messager également ? J’ai l’impression que s’Il avait pu recréer Jorus, Il l’aurait fait ; aucune de Ses créations ne paraît aussi formidable que le vaisseau qui se dévoile. [retour]


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