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Julien Willig

mercredi 20 octobre 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXXVI

[Résumé des chapitres précédents]

C’était une sacrée bataille ! Sous mes ordres et ceux de Janel, l’Alliance Néphéline a fendu le ciel ocritien et lutté contre le léviathan contrôlé par l’amiral Sethosis, un Keroub passablement blasé. Alors que Cédalion faisait de son mieux pour lui faire limiter ses pertes, Saren et moi, aux commandes de l’Escadron Alfar et l’Escouade Élytre, avons affronté les deux destructeurs de l’Obscurie, les Harpuï, avant que le Sylvaer franchisse enfin le Phylactère et quitte l’atmosphère. Profitant de la sérénité de cette dernière balade, Thalie est parvenue à desceller le coffret de la Médaille du Messager.


***


« Le Grand Vâzir est malin, Mila.

Son bastion est planqué au plus profond du désert de pierres, dans les recoins d’un défilé que je ne saurais pas retrouver. Même les trafiquants et les gardes de notre convoi ne connaissaient pas la fin de notre itinéraire.


Un cri de nécroptère a retenti soudain, à notre droite. Puis un autre, à gauche. La meneuse de notre groupe a sorti un appeau : en y soufflant, elle a répondu par une intonation similaire. Alors, une douzaine de Toxépins est apparue, chaque silhouette drapée sur son coursier des trois plaines. Je rassurai Kel, que je sentais nerveux – je dois t’avouer que je me trouvais moi-même bien téméraire.

Enfin, l’on nous emmena dans le repaire d’Ogon III. »


(Lettre de Liane Vestine à Mila du Rel – conservation MHiPop, le Musée d’Histoire Populaire de Nybel)



Ça sent le cramé.


L’Escouade Élytre réinvestit le hangar quatre ; les appareils retrouvent leur emplacement numéroté[1]. Une secousse, puis Alyce et moi noyons le sifflement des trains d’atterrissage par un soupir commun. Des équipes techniques accourent pour entretenir les appareils en état de voler. Il était temps : des langues enfumées ondoient au dehors, certaines viennent lécher les vitres de Vérin.

« Escouade Élytre, restez à l’intérieur de la baie, on va vous réapprovisionner en carburant. Repos jusqu’à nouvel ordre… et félicitations, tout le monde. Sans déconner, je suis fier de vous. »

Je coupe la communication en me massant les tempes – j’aurais aimé finir sans dévoiler ma lassitude.

« Alyce, ça va ? »

Il hoche la tête, mutique. Difficile de savoir, avec lui, vu qu’il a toujours l’air impressionné quand il se passe un truc. Ses doigts tremblent alors qu’il entre une fréquence radio.

« Qu’est-ce que tu fais ?

— Je, euh… c’est pour dire que tout va bien. À ma mère, elle voulait… »

J’aurais éclaté de rire, s’il m’en restait la force.

« Très bien. Mais jette au moins un coup d’œil dehors, ça va devenir intéressant. »

Je bondis hors de mon siège. Les Psaumes de Lumière flottent doucement alors que j’entre dans la soute : Dunelle a préféré prier avant de quitter la tourelle. Personne pour me retenir, je sors du vaisseau. C’est limite si je ne chancelle pas sur la rampe tant le vertige m’envahit. Et ce n’est pas l’altitude ou quelque excuse à la con que j’aurais pu sortir. On a défié l’Obscurie, on a mené une vraie bataille… et on l’a gagnée. C’est gros, c’est énorme, même pour moi, le fugitif infoutu d’avoir une vie paisible.

Et Janel confirme cette impression via les haut-parleurs :

« Alliance Néphéline, votre attention s’il vous plaît. Nous allons franchir le Phylactère dans trente secondes. Cet instant marque la fin de notre oppression sur l’étoile-sanctuaire, et la naissance de notre liberté ; pour la première fois depuis la venue du Messager dans le système, le cosmos se dévoile et s’offre à nous. Profitons de la vue… et que Lumière éclaire notre voie. »

Je déambule et, sans m’en rendre compte, me voici au bord de l’immense hangar ; j’avance vers le vide. L’air frémit à peine, seul signe du champ de force qui nous entoure[2]. C’est à travers que je regarde, loin au-delà des fumées acres des débuts d’incendies sur la coque, et des canons noircis brandis comme une volée de lances.

Les montagnes s’estompent en contrebas et les reliefs s’arasent, se muent en d’uniformes bandes de terres brunes que l’altitude pare de son filtre insondable. Ne subsistent que le brouillard, et les Saillies dévoilant les raies solaires alors que s’écartent et se joignent les terres-plaques à chaque degré[3]. Une petite forme de dôme se dessine à l’ouest : le Palais des Hauts-Serviteurs[4] ?

La courbe du Phylactère s’accentue sous ma vision rasante, et je distingue la bulle orange autour de l’étoile-sanctuaire. De sombres nuages se concentrent quand je lève les yeux, des épées de feu fendent le ciel pour nous dissuader de percer son bouclier. L’air devient lourd, les vents crépitent ; j’ignore qui du rêve ou du cauchemar se cache derrière cet envoûtant tumulte.

Les seules prises sur le réel restent les trois astronefs qui viennent à notre rencontre : le léviathan colossal, et ses deux rejetons approchant comme des bras tendus. Heureusement, ceux-ci demeurent entre nous et le…


Une Harpuia explose.


Comme ça, dévorée par une étoile bleue !

Merdelle.

« Œil de braise, vous…

— J’ai vu, oui. Le léviathan tire sur ses propres destructeurs pour nous atteindre !

— Il ne nous laissera pas sans combattre.

— En effet, et le temps nous est compté. À tout le monde : accrochez-vous, nous franchissons le Phylactère ! »

Le Sylvaer se met à trembler… et moi aussi.

“Le temps nous est compté.”

À cette déclaration d’urgence, une autre gueule dans mon esprit embrumé. Je m’élance vers le couloir menant au hangar deux. Un obstacle s’y dessine vite en la forme d’un colosse de pierre. Un colosse… qui ne s’écarte pas sur le passage de son commandant.

« Abriel.

— Béor ? »

Le bonhomme trimballe une caisse d’outils dans chaque main, et deux autres sont glissées sous chaque bras. J’essaye de me faufiler, mais…

« Tu peux me laisser passer, s’il te plaît ?

— Attends.

— Quoi ?

— Tu te diriges à l’infirmerie, je me trompe ?

— Non. Enfin, oui. Oui, c’est ça : j’y vais, j’me rends à l’infirmerie.

— Écoute-moi, je te prie. »

J’aime pas du tout ça.

Béor doit réitérer sa demande, tant mon corps cherche à presser le passage – et si je réagis, c’est uniquement parce qu’il force la voix :

« Écoute-moi.

— Quoi ?

— Les Rhakyts ont forcé la carcasse d’Alfar Un pour extraire Kia et Saren.

— La “carcasse” ? m’étranglé-je.

— Ellis va les prendre en charge. Sois patient.

— Mais je dois…

— Tu dois rester avec ta flotte, Abriel. Tu le sais. Janel coordonne les actions, Lassïm prépare ses Lindorms, Alfar Trois et Alfar Quatre s’occupent de leur escadron. Toi, tu as les Élytres et il est fort probable que l’on nécessite votre aide avant d’arriver à destination. Reste ici et attends les nouvelles. »

Une fois mes yeux plongés dans les siens, ces gemmes blanches sans pupilles, impossible de m’en détourner. Il est si calme sous sa croûte noire et son sang magmatique… comment peut-il comprendre ?

« Mais… Alfarin…

— Abriel, c’est la Palatine qui m’a demandé de t’intercepter. Va te poser et réfléchir un peu, sinon c’est moi qui t’y force. »

Le voilà même contraint de dresser son avant-bras pour m’empêcher de passer. Béor gronde doucement – de lassitude, non de colère.

« Que ferait la Damoiselle d’Ormen à ta place ?

— Elle, euh…

— Abriel.

— Elle boirait du thé.

— Voilà. Retourne à ton vaisseau. Mange, bois quelque chose – et sans alcool, je te prie.

— Eh, j’suis pas…

— Quoi ? »

Quoi, “quoi” ? ’Commence à me gonfler, celui-là. Moi aussi j’ai un feu qui se distille dans mes veines : ça s’appelle la colère. Malgré nos deux têtes de différence, je lui brandis un index furieux sous le pif.

« Je suis ton commandant, bordel, tu vas me laisser…

— Ah, le voilà, le gredin de Ravh ! Du tonus, de la combativité, c’est tout ce que j’attendais. »

Son explosivité réduit la mienne en poussière. Il en profite pour me saisir par les épaules, me retourner et me renvoyer en arrière sans plus de cérémonie.


***

L’amiral a osé.


Indignation, rage, tristesse, révolte. Puissante est la nuée d’émotions qui paralyse le commandant Cédalion… et aucune de celles-ci n’est désirée par la sanctosphère.

J’ai juré de servir le Seigneur-guide… et de veiller sur Ses troupes.

Le Keroub vautré sur son trône, derrière lui, ne s’est pas encombré de tels serments. L’explosion due aux tirs des longues couleuvrines achève de désintégrer Harpuia Une. Ses débris fusent comme les rayons du soleil miniature qui l’a remplacé, avant de se changer en météorites… et de s’éteindre en cendres. Les derniers fragments squelettiques de sa carcasse dégringolent dans les cieux ocritiens avec une lenteur tragique.

Soufflée par l’onde de choc, Harpuia Deux amorce un demi-tour pesant, de la fumée sortant des moteurs.

«  Noble amiral, ici Harpuia Deux. Harpuia Une vient d’exploser ! Nos propulseurs surchauffent, demandons repli immédiat…

— Ne restez pas sur place, bande d’imbéciles ! » s’emporte le Keroub.

Ainsi, vous voilà finalement capable de vigueur, Sethosis ? Vous choisissez bien mal vos moments.

S’il n’était pas écœuré par la situation, Cédalion aurait permis à son sourire narquois de se montrer discrètement. Dans la panique au loin, le second destructeur pivote pour faire demi-tour, occultant la ligne de mire du léviathan.

« Amiral Sethosis, intervient la capitaine Lympe d’une voix tremblante, le Sylvaer accélère en direction du…

— Je le vois bien, capitaine ! Artillerie, poursuivez le tir.

— Négatif, artillerie ! »

Cédalion a bondi sur le surplomb de commandement. Les Gargoules se figent sous son contrordre, perplexes.

« Comment osez-vous, commandant, s’insurge le Keroub.

— Noble amiral, avec tout mon respect, l’équipage de votre destructeur ne mérite pas une mort pareille. Harpuia Deux a subi des avaries suite à l’explosion que vous avez provoquée ; ordonnez-lui de se poser plutôt que de la sacrifier.

— Amiral Sethosis, s’avance Lympe jusqu’au niveau de Cédalion, j’approuve cet humble conseil. Le Sylvaer est en train de passer, la suite se jouera dans l’espace. »

Le Keroub fulmine.

« Soit… »

C’est une surprise pour le commandant, assurément. Il remercie la Gargoule d’un signe de tête et lit, dans son regard, son propre soulagement. Alors, elle comme lui se retournent pour observer la frégate ennemie traverser le bouclier astral.


***

L’orage qui se dessine paraît bouillonner comme la colère des déesses. Pourtant, nul feu d’Ylüne ne vient consumer cette frégate aux allures de bois blanc ; aucun vent de Sorkat ne la balaye, et Zvat l’épargne de son déluge. Quant à Kosteth, elle l’a déjà laissée quitter la terre sans refermer sur elle les dents de ses montagnes.

Au contraire, cette tempête-là drape le vaisseau planhin. Elle l’enlace de son cocon bouillonnant, une enveloppe à l’épreuve du froid cosmique qu’il s’apprête à retrouver après douze millecycles d’absence.

Alors, le Sylvaer franchit le Phylactère.

Alors, l’Alliance Néphéline fuit Ocrit, passant là la première étape de son long exode.

Alors, un grincement traverse l’étoile-sanctuaire. Un grondement aussi lourd qu’une colère sourde, un cri, une fureur métallique qui court dans l’armature de la station ocritienne avec, en écho, les motifs d’une impatience vieille comme le monde…


Dans la nécropole du château de Béthanie, la Primae se lève et s’en va porter un peu de paix à Son époux.


***

« Alliance Néphéline, nous voilà dehors !  »

À l’exclamation de la Palatine se joignent les vivats. Lumineuses, Néphélins, Sylvariens, volontaires civiles et familles réfugiées : tout le monde exprime sa joie. Mon propre soulagement devient palpable quand j’atteins le pied de Vérin. Les égratignures sont nombreuses à grêler l’arrière, mais rien de trop grave à première vue[5].

« Sacrée bataille, hein ? »

Je dois encore avoir la tête dedans, puisque Sérène s’est approchée sans que je l’entende. Je la salue avant d’ajouter :

« C’étaient de belles manœuvres, vous leur avez mis une sacrée raclée. »

À voir le sourire de la Gargoule, elle vient de se découvrir une nouvelle facette. Dunelle l’accompagne, débordant d’enthousiasme… et tremblant d’excitation ; elle peine à ouvrir la gourde qu’elle tient en main.

« Voulez-vous boire ?

— C’est quoi ?

— De l’eau. »

Je décline poliment. Sérène et la Sœur m’écoutent à peine, avides d’échanger leurs premières expériences de bataille. Je m’écarte pour me perdre quelque part dans l’allée dessinée entre les astronefs en stationnement.

Inspiration. Oreillette.

« Infirmerie ? Ici Premier Élytre, comment vont vos patients ?

— J’ai reçu les quelques membres d’équipage blessés par les bombardements, ainsi que les pilotes touchés lors de la bataille. »

Sobre, sérieuse, la voix d’Ellis me rassure presque.

« D’accord, mais… Alfarin ?

— Kia et Saren sont dans un état…

— Dites.

— Sérieux. Pour ne pas dire “critique”.

— Merdelle. Si je tenais la semelle de Keroub qui…

— Nous allons faire notre possible, Premier Élytre. Je vous demande de rassembler tout le courage et toute la patience dont vous pouvez faire preuve. »

J’inspire à nouveau. Un fauve dans ma cage thoracique, et des coups de poing dans l’âme.

Faut se calmer, bon sang. La seule personne capable de les sauver est une Keroube que tu viens d’offenser, n’en rajoute pas.

Je mâchonne mes mots avant de les lui servir, plus doucement :

« Vous avez raison. Pardonnez-moi, Ellis. »

Je lui demande de me donner des nouvelles au plus vite, puis je change de canal :

« Œil de braise, vous savez où on se dirige ?

— Rinoptère vient de nous retrouver. La Médaille s’est activée et semble indiquer une zone du Croc du Serpent quelque part dans la pointe ocritienne. Nous avons de la chance, ça n’est pas très loin.

— Excellent. Vous pouvez la féliciter pour moi ? »

Je serais presque tenté de rejoindre Thalie malgré mes responsabilités. Rien que d’entendre son nom, son titre ou son nom de code, je me l’imagine devant moi et mon cœur s’allège[6].

« Je suis là, Gallinet, merci beaucoup. Tout va bien pour vous ?

— Navrée de vous interrompre, coupe Janel, mais le léviathan ennemi traverse le Phylactère. »

Tout le monde l’entend à présent :

« Votre attention, s’il-vous-plaît. Nous avons ciblé l’emplacement de notre objectif et nous l’atteindrons dans un degré, peut-être un degré et demi si les choses s’enveniment. Ce qui risque d’être le cas, car nos poursuivants demeurent à nos trousses. Escadron Lindorm et Escouade Élytre, tenez-vous prêts au décollage, mais sur mon ordre uniquement : nous allons tâcher de pousser la frégate autant que possible. Sylvaer, terminé. »

La porte blindée du hangar se ferme lentement, et le vaisseau accélère. C’est parti.

J’aurais aimé être sur la passerelle : avoir une vue d’ensemble claire, discuter avec Janel des démarches à suivre, sourire aux yeux de Thalie… et voir, enfin, cette fichue Médaille que je cherche depuis des cycles. Plus qu’un outil, plus qu’un artefact de valeur, elle est quand-même une relique mythique attachée à l’histoire de l’étoile-sanctuaire sur laquelle je suis né et j’ai grandi[7].

Heureusement, ma frustration s’allège alors que je retrouve l’Escouade Élytre. Dunelle compare ses scores avec des gros bras aux allures de coupeurs de gorges – et vu leur tronche, c’est pas eux qu’ont gagné. Sérène prodigue ses conseils aux pilotes et copilotes dont l’halo-ci marque la première expérience de guerre ou de danger. À mon tour, je joue mon rôle de meneur : je souris, je plaisante, je galvanise. Malgré les différences d’âge et d’expérience, d’espèce et de constitution, tout le monde est prêt à en découdre encore.

Un sablier plus tard, des secousses traversent le Sylvaer. La Palatine m’informe que l’ennemi est à portée et vient d’ouvrir le feu.

« On n’a pas moyen de le distancer ?

— Il nous aura taillé en pièces avant cela. Premier Élytre, une idée serait la bienvenue.

— On pourrait sortir et détruire ses canons, s’il ne nous pulvérise pas.

— Les canons ! Artillerie, pointez tous les canons rotatifs vers l’arrière.

— Qu’avez-vous en tête ? »

La réaction de Janel me laisse perplexe, je l’avoue. À elle de me prouver, encore une fois, qu’elle mérite sa place :

« Nous allons tirer sur leurs projectiles. Ce sont de grosses charges de plasma instable qui explosent au moindre contact. Nos décharges sont plus denses et plus véloces : nous devrions pouvoir les neutraliser. »

Et c’est le cas. Durant deux sabliers de plus, la poursuite se déroule ainsi, jusqu’à ce que le léviathan renonce à nous bombarder. Toujours aussi imperturbable, la Palatine nous informe que la cathédrale-forteresse vient de lâcher ses aspics. Alors les lindorms, les amphiptères et les bahamuts quittent le Sylvaer.

« Luttez avec foi et courage, nous encourage-t-elle. Nous atteignons la pointe du Croc du Serpent. Selon la Médaille, il nous faut naviguer vingt minutes avant que notre cible se dévoile.  »

Nous sortons en perpendiculaire de la frégate ; ainsi s’offre à nous notre première image d’Ocrit.


Nous connaissions le symbole de la sanctosphère et la théorie des terres-plaques autour de l’astre. Nous savions que l’étoile-sanctuaire se nourrissait des gaz et des rayons solaires, privant de ceux-ci le reste du système…

Mais nous ne pouvions qu’imaginer. Rien n’aurait pu nous préparer à ce qui se dévoile à présent sous nos yeux. La sphère incomplète, comme une main resserrée sur une perle ardente ; paume d’acier et dos de roche autour d’une frêle étoile jaune.

Ocrit est si petit sous la station !

Le soleil fait peine à voir tant l’étoile-sanctuaire l’écrase. Elle le cache, lui pompe ses réserves dans des siphons brûlants qui tourbillonnent jusqu’à d’immenses puits sous sa croûte ; les Salamandres, impitoyables récolteuses de l’énergie acheminées dans les châsses-lebraudes. Çà et là, des fragments de terre se désolidarisent d’une zone de la structure pour en rejoindre une autre, créant une Saillie visible depuis la surface dans une complexe logique tout horlogère. Deux orbes scintillent en orange – à présent, je sais, pâles reflets de l’astre enserré – sous et sur la station : le champ de contention des chaleurs et de l’attraction de l’étoile, protégeant l’étoile-sanctuaire, et le Phylactère, maître de l’atmosphère artificielle que nous venons de franchir.


Et, derrière, froid comme la mort, le voile noir dénué de toute étoile. Les légendes disaient vrai : Ocrit est le dernier astre aux confins de l’Univers.


« Vous avez vu ? s’exclame Dunelle. C’est gigantesque !

— Du calme, les enfants, tempéré-je. On se positionne autour du Sylvaer et on ouvre l’œil. »

Cette fois, nous nous formons en aiguille filant à travers le cosmos : une première partie de l’Escadron Lindorm à l’avant de la frégate, l’autre à l’arrière-garde, et l’Escouade Élytre au-dessus pour défendre l’appareil. L’amas de roche s’étend devant nous, nimbé d’un horizon de sable stellaire.

« Ici Sylvaer, nos senseurs détectent un second léviathan aux abords d’Ocrit. Une bonne partie de la station nous sépare de lui, mais il semble approcher au plus vite.  »


C’est pas gagné…


***

Le regard du commandant Cédalion se noie dans la mer d’étoiles. Impossible de nier l’importance de l’instant : l’étoile-sanctuaire, là, sous ses yeux, si petite et si proche qu’il pourrait la tenir dans sa main. C’est presque s’il sent battre l’énergie qui pulse dans le soleil contenu, comme le cœur de ses convictions enserré dans l’acier de sa rigueur.

Et, de l’autre côté, le picotement des astres blancs. L’immense sphère de Lumière, dépouille-galaxie luisant d’une puissance suspendue hors du temps. La colonne de poussière qui l’entoure, le Serpent de la Création jailli du centre de l’Univers, expirant avec la Primaire en lui portant l’ultime message d’amour de Néant. Désormais silencieux, le reptile primordial s’étend dans l’espace infini jusqu’à laisser ses Crocs dériver aux abords des systèmes Ocrit et Taraben ; peau de poussière et écailles de roches, nuage vert et brun sur fond de rose et d’indigo.

Enfin, la pointe : une titanesque flèche d’astéroïdes vers laquelle le Sylvaer se dirige.

« Amiral Sethosis, intervient Lympe, l’Alliance Néphéline risque de disparaître dans les débris et le noir sidéral. D’ici, nous peinons déjà à distinguer nos aspics.

— C’est exact, capitaine. »

Alors le Keroub envoie une demande de contact auprès du Palais des Hauts-Serviteurs. Après une lourde série d’authentifications, l’identité de l’amiral est confirmée, et la haute inquisitrice Artaphernas en personne lui répond :

« Sethosis, mon cher, quelle bonne surprise. Comment se déroule la poursuite ?

— La frégate insurgée a franchi le Phylactère et se présente à l’orée du Croc du Serpent.

— C’est ce que nous soupçonnions.

— Nous ne l’avons pas encore atteinte, mais ça n’est qu’une question de temps, haute inquisitrice. Mes aspics sont aux trousses des rebelles.

— Bien. N’oubliez pas, très cher, que le Sylvaer ne doit pas être détruit avant que nous entrions en possession de l’arche. Est-ce clair ? »

Un léger instant d’hésitation – l’orgueil du chef militaire, suppose Cédalion.

« Oui, haute inquisitrice. J’envoie mes forces au compte-gouttes pour donner le change : nous harcelons la frégate sans pour autant nous octroyer de victoire prématurée. »

Le visage de Cédalion s’échauffe d’un coup.

C’est donc cela ! Toutes ces troupes menées à l’annihilation pour satisfaire les manigances des Hauts-Serviteurs !

Artaphernas félicite Sethosis, mais lui n’en a pas fini :

« À ce propos, notre visibilité tend à diminuer. Auriez-vous l’extrême amabilité de déclencher l’ouverture d’urgence de l’étoile-sanctuaire ? »

La haute inquisitrice le lui accorde, et le quitte après un échange de quelques banalités. La capitaine Lympe vient se camper auprès de Cédalion, les yeux à travers la vitre.

« Regardez bien. C’est un spectacle rare ; moi-même je ne l’ai vu qu’une fois depuis mon ordination. »

Et, à la grande surprise du commandant, la lumière jaillit d’Ocrit. La panique le prend : la station se disloque...

Non. Non, c’est autre chose. Les terres-plaques. Oui, c’est cela : les terres-plaques s’écartent. Toutes s’écartent les unes des autres et s’élèvent dans le ciel, laissant paraître le soleil et ses traits de feu. La baie s’obscurcit instantanément pour filtrer les rayons brûlants.

« Bigre !

— Incroyable, n’est-ce pas ? poursuit Lympe. N’ayez crainte, la Sujetterie ne risque rien.

— J’ai souvenir d’une ascension de ce type, dans ma jeunesse : la haute altitude, l’air raréfié et le halo scintillant. La puissance du Messager me sembla phénoménale alors.

— Ne l’est-elle pas ? »

Le ton de la Gargoule se veut péremptoire ; Cédalion préfère garder pour lui ses impressions.

Un Novarien desséché greffé à l’étoile-sanctuaire. Ce n’est pas l’image que je me faisais d’un enfant divin.

Le noir de l’espace se coule au loin, laissant apparaître le lit de roches et, plus près, la goutte blanche fuyant vers lui. Des traînées de lueurs bleues se dessinent alors que les aspics s’élancent en direction du Sylvaer.

Cédalion ne peut se résoudre à voir périr ces dernières âmes.

« Noble amiral, n’est-ce donc possible d’attendre l’arrivée des renforts pour l’assaut final ? Gaspiller nos ressources nous pénalisera lorsque viendra le moment fatidique.

— Deux de nos léviathans sont perdus au loin dans le Croc du Serpent, cherchant l’antique appareil que l’Alliance Néphéline s’apprête à exhumer. Un troisième contourne actuellement l’étoile-sanctuaire pour nous apporter son aide ; comptons sur sa diligence, commandant.

— Les vies à bord de vos chasseurs ne représentent-elles donc rien ? »

À son grand déplaisir, c’est une tout autre voix qui lui répond :

« Les renforts viendront en leur temps, commandant Cédalion. Gardez votre fougue, elle sera bienvenue. »

Le Novarien se glace, malgré l’embaumement des bougies aux fleurs des steppes.


Ici ?


Quelle force le pousse à se retourner, il l’ignore. Ses oreilles ont déjà reconnu ce timbre sinistre, son cœur a tremblé sous le rythme de cette démarche.

L’Agent s’élève sur le surplomb.


***

Les fracas de la bataille tonnent à travers la radio.

« Vous avez pas du nouveau ? s’enquiert Abriel, un brin nerveux. Sans vous mentir, c’est un peu chaud là dehors.  »

Thalie se serait bien passée de répondre, mais la Palatine se tourne vers elle, un sourcil levé au-dessus de sa prunelle rubis.

« Je… Nous faisons de notre mieux. »

Ses doigts tremblent malgré tout. Assistée du personnel de navigation, la Damoiselle d’Ormen tente d’interpréter les indications de la Médaille du Messager, corrélées avec les instruments de bord.

Elle s’est ouverte dans la passerelle. Janel en fut ravie, elle pensa même que son amie l’avait activée devant elle pour lui faire honneur ; toutes deux jugèrent l’objet fascinant. Peut-être a-t-elle détecté la présence d’instruments de navigation, suppose Thalie.

La Médaille est tout juste assez grosse pour tenir dans la paume de sa main. Un disque d’or forme la structure principale et plusieurs cadrans s’y greffent, de taille diverse et imbriqués les uns sur les autres. Sur le pourtour, des graduations : le plus grand des cercles dispose d’une flèche qu’il cherche à pointer vers l’avant, selon les déplacements de Thalie et, avec elle, du Sylvaer.

En bas du cadran, deux cerceaux fins traversés d’une ligne et d’une flèche sont mouvants, eux aussi. Selon les observations de l’équipage, si les deux lignes se joignent pour n’en former qu’une, c’est que l’assiette est bonne. La flèche du grand cercle trace un axe vertical ; si les flèches montrent le haut, symétriques par rapport à l’axe, c’est qu’il faut donner de l’altitude à la frégate ; si elles indiquent le bas, c’est qu’il faut descendre.

Et aucune indication de distance. Heureusement, l’ordinateur de bord l’estime par rapport à la zone désignée.

« Quel outil archaïque », a pesté l’un des marins.

Thalie n’était pas d’accord. La meilleure façon de dissimuler Jorus restait de le laisser libre de tout mouvement. Et s’il veillait parmi les astéroïdes du Croc du Serpent, la visibilité des astres demeurait trop ténue pour permettre un calcul de coordonnées en bonne et due forme.

Elle a jeté un œil à l’autre face, lors d’un bref moment de répit. Un creux dentelé de crans géométriques. Peut-être une clé pour déverrouiller le Sceau de Pouvoir ? À l’intérieur, elle distingue un cercle légèrement surélevé, comme un bouton poussoir ; sa surface est gravée d’un caracterme planhin…

« Thalie, ma grande ? »

La Palatine l’observe, et Philandre avec elle.

« Mes excuses, ma Sœur. »

La Damoiselle d’Ormen se reprend. Puis elle indique, toujours, la voie parmi les étoiles.


***




[1] Un pincement au cœur pour les quatre places qui resteront vides. [retour]


[2] Le Sylvaer est une frégate planhine : elle fut bâtie afin de naviguer dans l’espace, avant même la station autour d’Ocrit. Nous ne craindrons rien. [retour]


[3] Le fuseau suit sa course à l’ouest : si le temps passait plus vite, nous pourrions voir l’écartement progresser le long d’Ocrit tout le halo durant. [retour]


[4] Les rumeurs sur son gigantisme, au sein de l’armée, disaient donc vrai ; bien peu de troupes ont eu la chance d’aller ne serait-ce qu’une fois explorer l’espace. [retour]


[5] Par contre, Eshana va gueuler pour la peinture. [retour]


[6] Si Saren l’apprenait, il se paierait bien ma tronche encore. [retour]


[7] Qui ne s’est pas amusé, étant mioche, à arborer je ne sais quelle bricole autour du cou pour prétendre se faire guider par la fameuse Médaille du Messager et découvrir le fabuleux trésor, cette clé de l’Obscurité dont l’atéréchèse nous rebattait les oreilles ?
Cédalion, tiens, je suis sûr qu’il l’a pas fait, lui. [retour]


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