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Julien Willig

jeudi 2 septembre 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXXIII

[Résumé des chapitres précédents]

L’Opération Taraben se poursuit. À Lengel, pris sur le fait par Parme-Alma lors de sa mission d’infiltration, Cédalion s’est vu contraint de prouver sa véritable allégance. Il a d’abord affronté la Lumineuse Serah au sabre, puis abattu Khoras, la Sylvarienne qui tentait de trahir Abriel. Celui-ci a réussi à quitter la ville, après une altercation avec le révérend Bredin et ses sbires Rhakyts ; ceux-ci ont préféré quitter l’église et se joindre aux Rebelles, aidés par Lua, une jeune Gargoule martyrisée. Pendant ce temps, dans la châsse-lebraude verrouillée suite à l’activation de la sécurité par la mère d’Abriel, administratrice des lieux, Thalie et Eshana ont fui le Draconen lâché sur elles, perdant la trace de Lyuba du même coup.


***


« J’ai voulu voir comment se débrouille l’adjudant-chef Kelinia. Nybel est trop sage, tu le sais, aussi l’ai-je conduit dans les rades les plus malfamés de Parme-Soufflefort. Ceux que la pègre tient d’une main tandis que, de l’autre, elle te soulage de ta bourse.

Ça n’a pas manqué ! La milice ne porte pas le masque obscurien, contrairement à l’armée sainte. Pourtant, cette Gargoule guindée s’est faite détrousser avant même d’atteindre le comptoir. Kelinia s’en est aperçu lorsque je lui ai suggéré de m’offrir un verre – aux frais de la sanctosphère, tant qu’à faire. Alors, il s’est récrié et il a demandé justice…

Tu te doutes que ça n’a pas plu aux tôliers ! Nous nous sommes encore battus, contre eux cette fois. Je me suis bien amusée. »


(Lettre de Liane Vestine à Mila du Rel – conservation MHiPop, le Musée d’Histoire Populaire de Nybel)



Thalie effleure le bras d’Eshana du bout des doigts. La Néphéline, dos tourné, jetait un regard par-delà la cuve qui les abrite. En la voyant frémir, Thalie se rappelle de sa blessure et se maudit.

« Désolée, souffle-t-elle. Distinguez-vous quelque chose ?

— Non.

— C’est bon signe ?

— J’ai pas vraiment été formée à ça, vous savez… »

Eshana se retourne et compose un pâle sourire. Thalie s’inquiète :

« Comment vous sentez-vous ? Pourrez-vous bouger ?

— Le plus tôt sera le mieux, sinon ce monstre nous trouvera à l’odeur. »

La gorge de la Néphéline se serre. La Damoiselle d’Ormen essaye de délier la sienne en inspirant une longue goulée. Le résultat empire presque les choses, avec le soufre qui sature l’air depuis l’ouverture des grilles qui retenaient le Draconen.

« Ces hurlements, il y a quelques minutes, vous croyez que c’était…

— Notre technicienne ? Probablement, confirme Eshana.

— Pauvre Gargoule. Et le Novarien qui l’accompagnait, vous pensez qu’il… »

La Néphéline secoue la tête, le visage fermé : les deux étaient censés se retrouver pour faire exploser leur charge.

« Et… et Darse ? »

Cette fois Eshana se tait pour de bon.

Elle est agile, elle est rapide. Elle n’est pas…

Dans le lointain du “coffre” insondable, un grincement alourdit un peu plus la poitrine de Thalie.

« Pour rester sur les bonnes nouvelles…

— Oui ? »

Comment fait-elle pour garder son œil impassible ?

Thalie souhaiterait pouvoir se cacher toute entière derrière un bandeau, jusqu’à oublier ce halo terrible.

« Eshana, j’ai tenté de contacter l’amphiptère…

— “Tenté” ?

— Je ne capte rien dans la châsse-lebraude.

— Merdelle. »

Le juron chamboule un peu plus le petit monde niché dans le ventre de Thalie. Abriel aurait-il su combattre ce monstre ? Eshana propose autre chose :

« On peut encore émettre un message de détresse, non ? C’est ce qu’a dit Bheric. »

La Damoiselle d’Ormen opine en silence. C’est elle qui aurait dû y songer.

« Le bureau a été détruit. D’où est-ce qu’on pourrait appeler ?

— Depuis des postes importants, réfléchit Thalie. Y a-t-il une infirmerie ou quelque chose ?

— Avec si peu de personnel, on se le demande…

— Oh, je sais !

— Plus bas, ma Sœur, grince Eshana.

— Ce vieux grincheux qui nous conduisit à la châsse-lebraude avec sa barque à sable, il parlait d’un…

— D’un terminal à l’entrée ! »

La Damoiselle d’Ormen se retient d’embrasser sa comparse sous l’afflux de joie. La Néphéline, stoïque, se contente d’ajouter :

« Donc, nous allons devoir faire le tour du bâtiment tout entier. »

Thalie désigne le vide au centre du coffre.

« Vous préféreriez une visite surprise à l’intérieur du grand écailleux ? »


***

Lyuba ajuste le filtre de son masque pour alléger sa perception des miasmes environnants. Sale odeur.

Le gouffre béant des grilles de la placette, désormais ouvertes, l’a impressionnée. Le saurien captif ne vivait pas vraiment dans une cage. De ce qu’elle a vu en longeant la fosse, il s’agissait d’un gigantesque réseau caverneux. Des lueurs de lave pulsaient dans les galeries lézardées par des millions de griffes. Le grondement permanent qui hante la châsse-lebraude remontait de ce sous-sol infernal[1]. La mort trouve toujours un chemin.

La lieutenante ne s’y est pas attardée, bien sûr. Quand le Draconen se repaissait de la Gargoule, elle a gagné les confins du coffre et s’est faufilée dans le premier abri à sa portée : un recoin caché derrière un lourd tuyau de gaz. Alors, le soufre s’est nuancé d’un goût amer, celui des instincts contrariés. La tension qui stimule son adrénaline, la moiteur avivant son corps, ses réflexes sollicités par le silence… L’appel du combat, du sang et de la chasse.

Il est aisé de travailler avec les Dracènes, car ce sont des êtres intelligents, malgré leurs caprices et les affres de la vieillesse qui les ralentissent. Nichée parmi les ombres, Lyuba s’imagine posséder son propre Draconen.

Monter la bête, la dompter sans pitié jusqu’à écraser sa force par la mienne. Et moi, dans mon siège de cornac dont je ferais mon trône, poursuivant mes ennemis avec la gueule ouverte du grand saurien.

Elle en regretterait presque la présence du monstre, alors que les murmures de ses ennemies se font soudain entendre. Lyuba tente un regard depuis sa cachette. Eshana l’estropiée et Thalie la pimbêche progressent à pas feutrés dans l’allée devant elle.

En direction de l’entrée ? Ces bourrelles doivent avoir un plan pour oser se montrer malgré la menace du gros vorace.

La lieutenante sort à son tour, une dizaine de mètres derrière. Pourquoi ne pas les suivre ? Si les choses virent mal, elle pourra, au pire, jeter ses cibles en pâture à la bête. D’ailleurs, au bout de plusieurs longues minutes, lesdites cibles s’engouffrent sous une mezzanine de métal avec, au-dessus, divers écrans photomobiles et des consoles désormais silencieuses. Trop basse pour le monstre, parfait.

Lyuba s’apprête à poursuivre quand un frottement la paralyse.

Non !

Un ruisselet de sueur lui glace le dos alors qu’elle tente un regard par-dessus son épaule…

Rien.

Elle aurait juré entendre le crissement d’une griffe.

Autant ne pas traîner.

À l’affût du moindre signal, la lieutenante se lance dans une foulée légère. L’instant lui paraît interminable, tant l’impression d’être giboyée lui pèse. Atteindre le faux plafond de fer la rassure. Mieux encore, après la mezzanine, le métal s’efface au profit de la roche. L’épaisseur des parois rappelle à Lyuba l’étouffement qui l’étreignit en pénétrant dans l’installation. Car c’est bien vers l’entrée que les Néphélines se dirigent.

Celles-ci empruntent le corridor, parcouru par les néons rouges sur toute la longueur du plafond. La lieutenante avait pensé ses ennemies plus futées : jamais la grande porte ne s’ouvrira sans alimentation. Eshana confirme ses doutes, les chuchotis réverbérés depuis la quinzaine de mètres qui les séparent :

« Celle-ci ne bougera pas. Regardez, l’écriteau enjoint à gagner la sortie sud en cas de perte d’énergie. Et vous, ça donne quoi ?

— Le voyant est presque éteint, répond Thalie. Bhéric disait vrai, l’alimentation d’urgence ne nous octroie probablement qu’un seul essai. »

Lyuba se mord la joue. Si les Néphélines détiennent un moyen d’ouvrir la porte, elle voudrait se tenir prête à forcer le passage. Ses doigts frôlent le Peccamineux à sa ceinture. Le Draconen rappliquera sitôt le premier tir, coupant toute possibilité de retraite. Et le corps-à-corps ?

Ce ne sont pas trois bras et deux cerveaux paumés qui m’arrêteront.

Derrière son masque, ses dents se dénudent alors qu’elle s’aventure dans le boyau à son tour.


***

Poussez le loquet jusqu’à l’à-coup afin d’alimenter l’appel d’urgence.


Thalie observe le panneau de commande, perplexe. Visiblement, la fréquence de contact ne peut être entrée qu’une fois le terminal alimenté – encore du temps perdu. Elle active l’installation, puis inscrit une série de chiffres et de lettres sur le clavier situé sous le microphone. Le haut-parleur crachote soudain.

Oui !

« Vorcin Farceur, ici Rhinoptère. La cheminée est éteinte, demande évacuation immédiate. »

Une voix saturée lui répond :

« Ici Vo… rceur, bien reçu Rhi… ptère. Confi… cuation.

— Bordel, gronde Eshana, baissez le volume.

— Je ne peux pas ! Vorcin Farceur, répétez, je vous reçois mal.

— Veuillez confirm… lieu d’éva…

— Nous sommes dans la châsse-lebraude de Molenravh. Venez à la sortie arrière, je réitère, venez nous chercher à la sortie sud. Vorcin Farceur, me recevez-vous ? »

Aucune réponse.

« Vorcin Farceur, me recevez-vous ? »

Sa propre voix s’égratigne sur les murs du couloir ; elle meurt tout à fait quand le regard de Thalie se pose sur le voyant d’alimentation, éteint pour de bon.

« Eh ! »

L’exclamation d’Eshana la fait sursauter.

“Baissez le volume”, disait-elle.

La Damoiselle d’Ormen suit son doigt tendu et distingue, à l’autre bout, le bruit des talons, la longue tresse et l’uniforme pourpre. Lyuba s’échappe… en direction du coffre ?

Elle manque de défaillir quand elle comprend :

« Elle a tout entendu, elle va nous prendre de vitesse !

— Crottin de Keroub, c’est cette gourgandine qu’a mon Peccamineux ! »

Elle s’élance… et abandonne presque aussitôt, car deux cris la heurtent. Le premier, déformé par le masque obscurien, est celui de Lyuba, figée sous le faux plafond. Le second est celui du Draconen qui, ivre de sang, se précipite gueule ouverte. Dans le cadre du couloir, la silhouette de la lieutenante se découpe en noir sur la langue luisante. Le gosier grandit, les dents s’écartent…

La mezzanine d’acier se plie comme du papier-spectre quand le Draconen la défonce, tout à sa charge. Lyuba protège sa tête de la pluie de débris et d’étincelles. Elle volte et se rue vers l’entrée.

Elle n’aura jamais le temps.

La créature gronde à nouveau. Ses mâchoires s’avancent alors qu’il tend le cou…

Choc ! Les vertèbres du lézard craquent quand il s’écrase contre l’ouverture du corridor. Seule sa tête y passe.

Lyuba s’élance dans le couloir. Elle transforme son saut en roulade, puis s’étale au sol tout juste hors de portée du monstre…


Et à deux pas d’Eshana.


***

C’était moins une.

La colère enserre le crâne de Lyuba à lui en coller la migraine. Tout autour d’elle, les ombres démentes du Draconen s’agitent sur le sol. Ses ondes fétides l’étourdissent. La lieutenante se redresse, nauséeuse. Le Peccamineux a glissé de sa ceinture jusqu’aux pieds de l’estropiée… et celle-ci vient de s’en rendre compte.

Pas question !

Lyuba charge et percute la Néphéline. Eshana privilégie son bras mécanique, tandis que la lieutenante vise l’angle de son œil mort. Alors que le corps-à-corps s’engage, elle croit bien sentir son pied pousser l’arme au loin. Cognades, parades, clés… Enlacées comme un couple au bal d’Ylüne, les deux lutteuses se projettent de mur en mur, chacune tâchant de heurter la tête de l’autre sur les boîtiers électriques, les gaines d’alimentation ou les parois de ciment.

Lyuba encaisse un coup de genou dans les abdos, réplique avec un crochet. Elle en profite pour saisir la crinière courte de la Néphéline et…

« Arrêtez ! »

La pimbêche, dans le dos d’Eshana. La lieutenante l’ignore : elle rattrape son ennemie et pivote pour la jeter derrière elle…

« Cessez ! Maintenant ! »


***

Thalie ignore d’où Eshana tire sa force. Le bras en sang, la chute de plusieurs mètres… et l’éreintement d’une course-poursuite qui s’étire.

“Mes veines bouillent à la vue du pourpre”, lui avait-elle confié lors du retour de Thalie à la Petite-Nephel. Celle-ci lui contait la descente au sein du Tombeau du Messager, et en échange la Néphéline lui détaillait la bataille d’Ylüne et le vol de l’Orbe de Lumière.

« Ce truc devrait intéresser votre chasseur de trésors, avait ajouté Eshana.

— Ce n’est pas “mon” chasseur de trésors. Et je ne conçois pas ce qu’il ferait avec ça. »

Et pourtant, Abriel avait eu l’idée de s’en servir pour détourner l’attention d’Arkon. Puis, plus tard, pour le neutraliser alors que le Planhigyn tentait d’étrangler Thalie.

Il aurait bien un mot ou deux à dire s’il nous voyait maintenant…


Le Peccamineux a glissé de Lyuba vers Eshana, pareil à une larme de sang sur de l’ivoire. La Néphéline n’a pas eu le temps de se pencher que déjà la lieutenante s’est jetée sur elle. C’est par autre chose que Thalie est estomaquée, pourtant – par une autre chose.

Le Draconen rue pour avaler le moindre centimètre qui le sépare de ses proies. Ses lourdes pattes frappent le sol, ses griffes le labourent. Il emplit le corridor de son crâne entier, tout d’écailles, de cartilage, de dents et d’épines. Ses petits yeux se plissent et exultent leur malveillance bestiale. Tenus en haleine par l’odeur du sang, ses nasaux palpitent. Et la gueule, luisante et frémissante ! Elle s’ouvre dès qu’une des Novariennes s’en approche, grande à les en gober… et celles-ci n’en ont même plus conscience.

Elles vont finir par se jeter dedans pour de bon !

Le cœur de Thalie menace de défaillir à chaque fois qu’Eshana frôle le monstre. La mâchoire se referme dans le vide, mais le son tonne comme le Messager d’Airain, la cloche des morts lors des enterrements[2].

La Damoiselle d’Ormen refuse de voir périr son alliée l’halo-ci. Elle s’accroupit, cherche le Peccamineux des yeux. C’est à tâtons qu’elle le retrouve, dans la flaque d’ombres d’un luminaire fracassé.

Elle l’arme.

« Arrêtez ! »

Bien sûr, on ne l’écoute pas. Eshana tente de se dégager de Lyuba mais celle-ci, d’une poigne sèche, agrippe la crinière de la Néphéline.

Vous êtes presque à portée de langue !

Lyuba pivote. Elle va projeter son adversaire…


***

« Cessez ! Maintenant ! »

Un éclair bleu sépare Lyuba de la Néphéline. Surprises, les combattantes s’écartent alors que le plasma traverse le couloir. Le tir atteint le Draconen, mais ne roussit qu’à peine ses écailles.

Thalie s’avance, l’arme au poing. Foutue pour foutue, Lyuba s’apprête à se jeter dessus…

« Capitulez, lieutenante. Nous réglerons nos comptes plus tard : ce danger-là est plus grand que vous. »

Elle désigne le Draconen qui, dans sa rage, s’écorche les épaules à force de chercher à pénétrer le couloir. Lyuba délaisse sa posture de combat, la mort dans l’âme.

J’aurai ton trépas l’halo-ci, sois-en sûre.

Le message semble s’infiltrer à travers les pupilles jaune et bleu. Thalie ne la quitte pas des yeux lorsqu’elle demande :

« Eshana, tout va bien ?

— Tout ira bien lorsque nous sortirons d’ici. Je peux marcher, n’ayez crainte.

— Vous êtes bien mignonnes, intervient Lyuba, mais on a toujours la grande gueule qui bloque votre trou à carins. »

Alors la violence du Draconen s’amplifie. Il secoue la tête à s’en arracher les écailles, déposant des traînées poisseuses sur les luminaires. Enfin, la bête retire son crâne !

Eshana réagit la première :

« La voie est libre, allons-y ! »

Lyuba hésite. Le Draconen recule pourtant dans le coffre. Il s’ébroue autour des vestiges de la mezzanine : ses membres titanesques écrasent ce qu’il n’a pas détruit la première fois. Sa mâchoire, elle, tente d’arracher… la crête le long de son propre dos ?

La lieutenante plisse les paupières, incrédule. Elle n’a observé qu’une fois un comportement similaire, alors que la haute inquisitrice était venue minauder auprès du vicaire : sa grocque avait des puces. À bien y regarder, une ombre agile escalade la colonne vertébrale du monstre et, à chaque arrêt, celui-ci beugle comme un sourd.

Thalie donne la solution :

« Darse ? »

Lyuba se tourne vers elle.

« Quoi ? Qui… »

Elle s’interrompt. Bien sûr : l’Hydre ! Leur fichue Hydre domestique est toujours vivante : elle harcèle le Draconen et semble lui causer des blessures suffisantes pour le détourner des trois Novariennes.

Il n’en faut pas plus à la Damoiselle d’Ormen pour se ruer hors du couloir.

« Eh ! Me laissez pas ! »

La lieutenante s’élance à son tour. Quelques pas devant, Eshana tire Thalie sur le côté : une gigantesque patte manque de l’écraser. Lyuba fonce tout droit, se baisse pour éviter un coup de queue…

Là !

Elle ramasse une tige de métal devant elle. Longue comme son avant-bras, contondante à une extrémité : une belle arme improvisée.

« Qu’est-ce que vous faites ? lance la Néphéline.

— À votre avis, elle attaque avec quoi, votre Hydre ?

— C’est dangereux, écartez… attention ! »

La lieutenante a vu l’ombre grossir autour d’elle. Une roulade, et elle court en direction des Novariennes alors que le sol vibre : une colonne de muscles et d’écailles s’est abattue là où elle se trouvait. Thalie s’avance et lève le Peccamineux.

« Déconnez pas ! lance Lyuba.

— Dégagez ! »

Elle ouvre le feu. Rien. Pis, le Draconen a réussi à se débarrasser de l’Hydre : celle-ci valdingue au loin, et lui se passe la langue sur ses dents, les trois Novariennes dans le collimateur.

Nouvelle décharge. Atterrée, Lyuba voit le plasma ricocher contre la carapace du monstre. Celui-ci se ramasse sur lui-même.

« Thalie ! s’exclame Eshana. Il va charger !

— Faites quelque chose ou donnez-moi ce flingue ! » éclate Lyuba.

Elle agite les bras d’impuissance. La pointe de son poignard de fortune accroche une lueur solitaire et dessine une virgule dans l’atmosphère de sang. Le Draconen retrousse les babines en un atroce sourire carnassier… et s’élance.

Un pas. Thalie tente un tir qui frôle un œil du monstre.

Deux pas. Un deuxième trait se perd dans le vide.

Trois pas. Toute la châsse-lebraude tremble et délaisse les Novariennes de leurs dernières forces…

Une boîte à outils s’écrase devant le saurien. Celui-ci s’immobilise, surpris. Un glapissement s’élève.

C’est quoi ce bordel ?

Le Draconen dresse la tête, hume l’air empreint de tension et de soufre. Alors l’Hydre surgit d’entre deux cuves renversées, une “épine” d’acier dans chaque serre. Lyuba ne peut le nier : l’audace de la combattante force l’admiration.

Et la diversion est parfaite.

« Tirons-nous ! »


***

« Darse, on s’en va ! »

Thalie espère de tout cœur que l’Hydre l’a entendue. Elle jure même avoir perçu un signe de tête. L’impression de l’abandonner lui plombe le cœur, mais jamais Darse n’aurait lâché le Draconen tant qu’Eshana et elle demeuraient à portée du monstre.

Éloigne-toi dès que nous sommes parties, d’accord ?

En revanche, elle n’a aucun doute sur ses capacités à la course. Thalie, quant à elle…

Mes poumons me brûlent, mes jambes me trahissent, j’ai fait un accroc à mon pantalon, et cette fichue lieutenante commence à me distancer !

Lyuba creuse l’écart, sans aucun regard en arrière. C’est peut-être la colère qui donne à Thalie la force de continuer. Nous avons accompli l’objectif de cette mission. Son déroulement, lui, n’a été qu’un ratage retentissant.

« Thalie… »

C’est Eshana. Elle, au moins, demeure à son niveau.

« Courage, l’encourage la Damoiselle d’Ormen, nous y sommes presque.

— Je n’en peux plus.

— Quoi ? »

Elle s’arrête, de surprise. La poitrine de la Néphéline menace d’éclater comme les geysers au-dehors.

« Mon bras, mon dos… c’en est trop pour moi.

— Nous sommes à trois couloirs de la sortie sud !

— Empêchez cette face bleue à tresse de gagner. Rattrapez-la pour moi. »

Thalie lui colle une claque. La bouche et les yeux d’Eshana rivalisent de rondeur. Sonnée, elle laisse la Damoiselle d’Ormen saisir son col, et tirer son visage jusqu’à le faire frôler le sien.

« Il est hors de question que je vous abandonne, soldate. Reprenez-vous avant que l’on… »

L’explosion du chaos qui s’ensuit balaye son inspiration montante. En réalité, c’est toute une rangée de tuyaux qui éclate ; une Hydre les traverse et s’écrase contre le mur le plus proche. Darse couine de douleur quand elle s’effondre au sol. Elle se relève néanmoins, à quatre pattes.

« Madad’Ormen Thalie, le grand dur il est méchant avec Darse. »

Ce sang sur ses écailles…

Figée, Thalie observe d’où a surgi l’Hydre. Sous une passerelle massive, entre deux grands réservoirs reliés par les canalisations démembrées… un œil vorace se plisse en croisant ceux de la Novarienne.

Elle arme le Peccamineux.

« Darse, tu peux marcher ? »

L’Hydre acquiesce, son enthousiasme enfantin toujours intact – la Damoiselle d’Ormen en verserait une larme.

« Aide Eshana à rejoindre la sortie sud, je te prie.

— Quoi ? Thalie, c’est hors de question !

— À vozordres, Madad’Ormen Thalie ! Darse peut amen’Eshana…

— Darse ! s’exclame Eshana. Repose-moi !

— Darse a la force, Darse peut port’Eshana ! »

L’Hydre soulève la Néphéline et l’emporte au pas de course. Thalie se retourne. La pupille du Draconen a suivi leur départ ; elle se rétrécit sur la Novarienne laissée seule.


« À nous deux. »


La déclaration donne un signal de départ, car le saurien se retire. Thalie entend ses pas, elle perçoit son grondement de faim. Les tuyaux crevés frémissent, la grille des passerelles en fait de même et les cuves, çà et là, vibrent lourdement. La Damoiselle d’Ormen observe autour d’elle, en perte d’inspiration. Un mur dans son dos, et il n’y a que le rempart que le Draconen s’attelle à franchir pour la séparer de lui. L’ouverture entre leurs deux allées n’est qu’à une dizaine de mètres…

Thalie s’élance devant elle, à l’ombre des réservoirs. Elle s’y adosse et, sous la lueur sanguine, vérifie l’armement et la charge du Peccamineux.

Sœur Adélanie, guide-moi jusqu’à Lumière !

Le monstre contourne l’obstacle de sa démarche rampante. Les narines frétillantes, il se dirige bêtement là où Darse est tombée – un fragment de plastron y reste échoué. La Damoiselle d’Ormen tâche d’intimer la patience à son cœur.

Encore quelques pas.

Le Draconen avance de biais. Lorsqu’il se retrouve à distance maximum, au pied du mur, Thalie pointe son pistolet.

« Eh ! »

Le saurien tourne la tête. Interrogation molle. Il n’a ni le temps de volter, encore moins de charger, quand son œil explose.

Je l’ai eu !

« Ça, c’est pour Lumière ! Retourne parmi les ombres ! »

Le Draconen ne goûte guère la plaisanterie. Au désarroi de Thalie, son éborgnage ne le gêne en rien : il s’élance avant même d’avoir fini de pivoter. Il ouvre grand la gueule et, dans son orgueil, prend le temps de crier. La Damoiselle d’Ormen s’offre le même luxe :

« Ça c’est pour mes Sœurs ! »

Et de lui cuire le palais au plasma. Thalie se jette sur le côté. Le lourd crâne se redresse sous le choc, passe au-dessus d’elle et s’encastre dans les tuyaux déjà brisés.

« Et ça c’est pour l’Alliance ! »

La Damoiselle prend les jambes à son cou. Les beuglements de colère qu’elle délaisse lui donnent des ailes.


***

« Allez, allez allez allez. »

Lyuba n’en peut plus. Elle glisse en négociant le dernier virage. Enfin, la sortie sud !

Premier bémol : il faut gravir trois échelles séparées par deux paliers pour atteindre la porte. Elle doit donner sur le toit.

Second ennui : ça beugle sec, le grand vorace n’est pas loin. Ces écueils la stimulent, et c’est au pas de course que la lieutenante se rue en direction des barreaux.

Dernier problème : un bruit de course derrière.

« Purin d’écailles ! »

Elle se jette au sol. Une queue et deux jambes courbes la survolent, surmontée d’une crête plastronnée et d’une Novarienne tenue sur une épaule. Darse attrape l’échelle et entame l’ascension sans même un regard en arrière. Le sang de Lyuba s’échauffe, et elle grimpe à son tour.

Là-haut, l’Hydre bondit, elle a déjà franchi la première plateforme. Elle saute à nouveau et manque de choir : un barreau cède sous ses postérieures. Il dégringole… et frôle la tête de Lyuba d’un seul crin.

« Eh ! »

Darse ne s’en rend même pas compte, toute occupée à se hisser avec Eshana sur le deuxième palier. La lieutenante continue l’ascension. Ses efforts sont de courte durée : une barre de fer se brise sous ses mains et c’est la gravité qui triomphe, l’emportant jusqu’au sol…


Le rouge vire au noir quand vient le choc.


***

J’aurais dû faire plus d’exercices dans la Frondaison.

Thalie se maudit de toutes les injures qu’elle connaît – elle prend conscience de l’ampleur de son registre depuis sa fréquentation avec Abriel. Elle dérape, vacille et, enfin, franchit l’angle qui la mène à la sortie sud.

« Des échelles ? Non… »

Des mouches dansent dans le couloir. L’une d’elles se relève en se frottant la tête, au pied de l’installation. Lyuba commence à grimper, poursuivie par le balancier de sa longue tresse.

Pourquoi m’a-t-elle attendue si c’est pour se hâter maintenant ?

Le cœur de Thalie se tasse un peu plus dans sa poitrine comprimée. Ce n’est pas sa propre arrivée qui motive la lieutenante… mais les lourds tremblements qui la traquent.

Le sommet du mur éclate en un blanc si vif que ses yeux la brûlent. Elle interrompt sa course, en alerte.

La porte. Reprends-toi, Darse a dû ouvrir la porte !

Un bourdonnement retentit. Un autre monstre ?

Non, un amphiptère.

L’espoir porte enfin son souffle d’air, et Thalie s’élance – elle jurerait ne pas s’être sentie aussi légère depuis son arrivée à Molenravh. Elle atteint l’échelle, glisse le Peccamineux dans son pantalon, et grimpe.


***

Cette gourde m’a ramené le grand débile !

Le rai de lumière au sommet ne désemplit pas la rage de Lyuba. Elle accueille la fureur – mieux, elle la bénit – de la même manière qu’à chacune de ses batailles : ses membres s’oxygènent, ses veines s’élargissent pour laisser place à ces vibrations qui la maintiennent en vie. Alors, la lieutenante accélère son ascension. Premier palier franchi. Elle se presse, grimpe les barreaux de la deuxième échelle…

« Lyuba ! Darse est-elle là-haut ? »

Comme si elle allait prendre le temps de répondre à cette foutue “Damoiselle”. Pourquoi pas une tasse de thé, avec ça ?

Ça serait bien son genre, à elle, de boire du thé. Franchement, qu’est-ce qu’il fabrique avec elle, Abriel ?

L’échelle tremble.

Probablement Thalie qui s’excite pour grimper. Qu’importe, Lyuba se hisse sur la seconde plateforme. Un regard en bas : la Novarienne aux yeux vairons atteint le premier niveau.

Le mur tremble.

De quoi ?

« Lyuba ! »

Laisse-moi deviner, le Draconen se pointe ?

Le saurien s’annonce en criant, comme à son habitude. L’effet est toujours aussi terrible : il comprime le cœur, broie les poumons un peu plus à chaque vibration. La lieutenante manque de choir, elle se reprend sur le garde-fou alors que l’autre aberration achève son beuglement.

« Merdelle ! »

Le juron de la Damoiselle d’Ormen tue dans l’œuf celui qu’elle s’apprêtait à cracher.

Décidément, rien ne va plus.

Lyuba s’élance sur la troisième échelle. Le Draconen se précipite ; elle a atteint la moitié des barreaux lorsque la ruade ébranle tout le mur. Et, malgré la tension, malgré la chaleur et les émanations de soufre qui précèdent le monstre, son sang se glace. Sous ses yeux, certains des rivets qui clouent l’échelle à la paroi se cassent. Tous ceux du haut, en fait. Le métal gémit, l’horizon commence à basculer…

On se hâte, lieutenante !


***

Le Draconen comprend que les petites proies parviennent à l’esquiver sous ses lourdes pattes. Du moins, c’est ce qu’en déduit Thalie quand il enfonce, du plat de son crâne dur, toute l’échelle du bas.

Une seule chose à faire : monter.

Le monstre relève la tête et se heurte à la première plateforme, qui se déchausse du même coup. La Damoiselle d’Ormen s’escrime sur la deuxième échelle, poursuivie par les bruits de gorge et les claquements d’émail – si proches qu’ils sonnent comme à l’intérieur de la bête.

Monter.

La panique la prend alors que du métal teinte au sol : le Draconen a dû se désengager des bris du palier.

L’instant d’après survient l’attaque. Les griffes du colosse crissent contre le mur, et un choc : la mâchoire se referme juste dans son dos ! Emporté par son poids, le saurien retombe et fait frémir la pièce.

Le cœur au bord des lèvres, la Damoiselle d’Ormen n’a même plus la force de penser. Elle se hisse sur la seconde plateforme et pose un pied sur la dernière échelle – celle-ci vibre étrangement. Lyuba s’est élancée au sommet…

Si loin !

Une série de tremblements grimpe jusqu’à Thalie. Son bras s’engourdit, il rate le barreau suivant une première fois… et le rate à nouveau. Et son cœur, pourquoi son cœur n’a-t-il pas éclaté encore ?

Parce que cette mort serait trop douce.

Les larmes montent, quelques-unes chauffent ses pommettes. Il y avait tant de façon de s’éteindre l’halo-ci, et c’est la pire qui se présente à elle. Un murmure pour Abriel, une pensée pour Janel, puis elle crochète la barre qui la retient et se retourne.

Le Draconen lui fait face, dressé jusqu’au bout du cou. Les joues frémissantes, l’immonde gorge flasque élargie pour anticiper le passage de sa future proie. Une écœurante coulée depuis la pupille crevée englue ses écailles. Thalie ne lit dans son regard ni l’intelligence de Darse, ni son cœur. Seule une simple certitude, l’unique chose qu’elle partage avec le monstre : tout va finir.

Le reptile dévoile ses crochets.


Elle dégaine son Peccamineux.


Nouveau cri. Le défi, peut-être, ou la satisfaction anticipée. Thalie, elle, ne lui fait grâce d’aucune supplication : elle se contente de lever son arme et de tirer.

Elle n’atteint pas l’œil.


Tant pis…


En revanche, le Draconen y croit. Le souvenir de la douleur le prend par surprise et il dévie son attaque. Son mufle s’écrase à un bras de Thalie, contre la pierre du mur – une dent s’y brise.

La Damoiselle d’Ormen aurait pu éclater de joie si une autre cassure n’avait pas retenti du même coup. À sa grande horreur, les rivets de son échelle cèdent de concert. Alors que le saurien s’ébroue de douleur, c’est la pesanteur qui tire Thalie en arrière. L’échelle s’incline lentement, toujours plus bas…

Sa gorge se noue : un mètre la sépare du sommet.

« Lyuba ! »

La lieutenante reste là-haut, appuyée contre le cadre de porte, en train de la toiser malgré sa respiration laborieuse. Thalie tend le bras.

« Lyuba ! »

Elle pourrait presque lire le calcul dans ses yeux. Au sommet, si loin à l’abri, Lyuba jette un regard hésitant par-dessus son épaule. La Damoiselle d’Ormen se rappelle seulement toute l’animosité qui les sépare, la haine qui les divise dans leurs allégeances… et en tant que personnes.

L’échelle grince. Se courbe un peu plus.

Un mètre et demi…

Et le bruit de gosier du Draconen enfle dans son dos.


Abriel, je suis tellement désolée…


Alors dans ses yeux embués se dessine un dernier geste. Une silhouette floue se détourne de la sortie et l’abandonne…

Quoi ?


Thalie se trompait.


Lyuba s’allonge

et offre sa main.


***




[1] Sont-ce donc là les Salamandres qui collectent l’énergie des gaz ocritiens ? [retour]


[2] Un son dur et sec, censé rappeler à la Sujetterie sa fonction première : servir l’Œuvre du Messager jusqu’à l’avènement de l’Obscurité. Il ne doit pas y avoir de chagrin quand nous avons l’honneur de tomber à Ses pieds… [retour]


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