0

Julien Willig

vendredi 20 août 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXXII

[Résumé des chapitres précédents]

L’Opération Taraben se poursuit pour Thalie et Abriel. La Damoiselle d’Ormen a eu maille à partir avec l’administratrice de la châsse-lebraude, celle-ci ayant révélé être la mère d’Abriel avant de lâcher le Draconen contenu dans l’installation. La lieutenante Lyuba en a profité pour s’échapper. Abriel, lui, vient de mettre la main sur la Médaille du Messager ; il ne s’est pas encore rendu compte que Khoras et Siléon se sont écartés, tout comme Serah. Celle-ci vient de surprendre Cédalion en train de se démasquer devant Parme-Alma, et elle a engagné le combat.


***


« La diacre semblait plutôt bien informée quant à l’apparence de la relique. Il s’agirait d’une broche en or ornée d’une quadrabranche “altérée” : l’étoile serait vide, mais la dragée au sommet percée du cercle serait habitée de l’œil censé se trouver au centre. Curieux, non ?


Pourquoi lui donner tant d’importance, je l’ignore, la Keroube n’a pas voulu répondre à mes questions. En revanche, outre la liberté, je me suis vue offrir les financements qu’il me manquait pour accomplir mon projet ultime, ainsi que toutes les autorisations nécessaires pour franchir les différents Secteurs (sans passer par la clandestinité). Clairement, cette Percémie s’est bien renseignée ! »


(Lettre de Liane Vestine à Mila du Rel – conservation MHiPop, le Musée d’Histoire Populaire de Nybel)



Une lueur d’or glisse sur la lame que brandit Cédalion, comme en écho à l’argent des tatouages de la Lumineuse.

Pas un impact. Alma, avez-vous déjà combattu avec votre sabre ?

L’éclat du halo s’estompe alors que le brouillard se referme autour des duellistes. Serah dégage son arme, ce curieux sabre-crochet propre à la Sororité. Le Novarien recule d’un pas et se met en garde.

« Cédalion, s’étonne Parme-Alma, que faites-vous ?

— Une tierce, ma commandante.

— Avec mon arme, j’entends.

— Je vous défends, Alma. »

Il en remercierait presque la Lumineuse de l’attaquer de nouveau, coupant court à l’échange. La rage de Serah décuple sa force : elle assaille le Novarien d’un déluge de fentes et de coups de taille. Il pare, bloque, dévie, prépare une riposte… feinte ! Serah contourne la lame et, de la sienne, mord la pommette gauche de Cédalion.

Elle est vive !

La Lumineuse se retire. D’une série de gestes calculés, elle jette au loin son manteau gargouléen. Ses muscles fins roulent sous le laticlave et amorcent la danse de Lumière sur son corps. Cédalion ne peut s’empêcher d’apprécier sa vigueur et l’ardeur de sa foi, malgré l’antagonisme mortel qui les oppose. Le regard de Khoras, perchée à l’abri sur une volée de marches, pousse l’admiration plus loin encore.

Malgré la hargne, Serah impose à sa voix un calme exemplaire :

« Ainsi frayez-vous avec l’ennemi, Siléon. La loyauté de Khoras était trop soudaine pour être vraie, j’aurais dû me méfier. »

Son adversaire apprécie ses manières, il répond sur le même ton :

« Mon nom est Cédalion et vous ne ferez pas un pas de plus.

— Le fameux commandant Laetere ? Et la froide Alma derrière lui. J’ai trouvé du beau monde ; qui tué-je en premier ?

— Cédalion, intervient Parme-Alma, déposez votre arme et écartez-vous.

— Sauf votre respect, ma commandante, il s’agit de votre arme. Remerciez le Messager que mes réflexes au sabre vous aient dispensée d’avoir recours aux vôtres. »

Serah éclate de rire – sa garde n’en dévie point.

« Eh bien, quelle ambiance ! Dois-je me contenter de vous laisser vous entretuer et d’occire celle-ci ? »

Elle désigne Khoras d’un mouvement du chef.

« Cédalion, écartez-vous, ordonne Parme-Alma.

— Ma commandante, cette Lumineuse est une source de renseignements trop précieuse pour la faire abattre. »

Les six Hydres de Ghalya viennent de rejoindre leur coin de rue. Elles délimitent un cercle autour du combat, indifférentes aux fenêtres alentour.

Qu’est-ce qu’elles font, elles sont trop proches !

Leur Devarïm attend, endormi dans leur dos ; elles se contentent du poignard de contact.

Elles ne tireront pas.

Serah en arrive à la même conclusion. Une feinte vers Cédalion, puis elle bondit sur le côté et, d’une taille vive, tranche la gorge d’un reptile. Il s’effondre dans une mare de sang et les autres l’observent, hagards. La lutte reprend.

« Votre Dracène vieillit, Cédalion, lance Serah après une dernière passe. Prenez garde à vos arrières !

— C’est à l’avant que je trouve mes ennemis. »

Et de reprendre l’assaut. Les lames chantent, leurs tutoiements claquent le long des murs tandis que le sable danse sous les pieds des duellistes. La ouate les isole dans ce bout de monde niché entre un cimetière et deux rangées de maisons.

Serah transforme une esquive, abat une Hydre. Cédalion s’engouffre dans l’ouverture et lance l’estocade. La Lumineuse pivote. Il se retire aussitôt, menacé par le retour de sabre ou, plutôt, de son crochet de pommeau. Mais il fend tout de même. Un pli du laticlave s’écarte sur le haut de la poitrine, coupé net. Serah demeure impassible, mais son vêtement commence à se gorger de bleu.

« Vous êtes blessée, Lumineuse, se gausse Parme-Alma. Jamais vous ne parviendrez à toutes nous tuer.

— Alors je me contenterai de prendre votre vie. »

Elle se jette sur une Hydre. Cédalion s’attendait à pareil mouvement, il lui décoche un coup de taille qui passe sous le bras, prêt à mordre la chair, mais le crochet vient cueillir la lame d’une torsion de poignet. Serah absorbe l’attaque et s’enroule autour ; elle repousse le Novarien d’une main et le dépasse pour se ruer sur Parme-Alma. La commandante recule avec maladresse. Un reptile s’interpose et s’effondre, terrassé.

« Serah ! »

Cédalion abat son sabre avec force. Elle volte et contre de justesse.

Au moins Alma est sauve…

Les deux duellistes demeurent lame contre lame, à l’affut du premier geste. Un filet de sang roule dans le plexus de la Lumineuse jusqu’à sa brassière de cuir ; Cédalion sent le sien sinuer dans sa barbe naissante, de sa pommette à sa mâchoire.

Serah secoue la tête.

« Vous valez tellement mieux, Cédalion.

— Je vous retourne le compliment.

— Vous n’êtes ni lâche ni cruel ; réajustez votre foi, je vous en… »

Une détonation, et la Lumineuse s’auréole d’une brume bleue. Elle écarquille les yeux, vacille de côté sur quelques pas, et la poussière est douce quand elle s’y effondre. Ses doigts s’écartent à jamais du sabre abandonné : jamais plus le serpent ne sifflera.

Les braises qui lui sortent du dos s’éventent et dévoilent Parme-Alma, l’Oblitorion encore fumant.

« Alma !

— Lâchez mon arme ou la prochaine est pour vous, Cédalion.

— Vous deviez suivre les ordres de Neptis. Vous deviez me porter assistance !

— Non ! »

Ce n’était pas la commandante : la voix vient de derrière. Cédalion se retourne et distingue la silhouette de Dunelle devant le cimetière. Une brindille chancelante au milieu du brouillard d’argent.

« Serah ! Assassine, vous… vous l’avez… »

La douleur arrache des haut-le-cœur à l’adolescente et elle se courbe, prête à cracher sa peine. Les ombres grandissent en périphérie de Cédalion : les Hydres de Ghalya s’avancent, Devarïm braqué.

« Abattez-la ! jette Alma depuis l’arrière.

— Non ! »

Le plasma fuse. Cédalion réagit d’instinct et éborgne une Hydre. Enfin, la raison s’exprime :

« Ghalya, cessez le feu ! »

Les reptiles s’interrompent. Il distingue Dunelle déraper au bout de la rue avant de disparaître à un angle.

« Mais qu’est-ce que vous fichez encore ? »

Parme-Alma fond sur lui, mue par la colère. Il lève une paume avant qu’elle n’arrive à lui.

« Elle donnera l’alerte. L’Alliance Néphéline doit repartir avec l’objet de sa quête l’halo-ci, ainsi le veut la haute inquisitrice.

— De “l’Alliance” ? Rien qu’un tas de vermine rebelle, oui !

— Peut-être. Mais nos supérieurs ne sous-estiment pas cette vermine, vous seriez avisée d’en faire de même. »

Khoras a beau être approchée de force, maintenue aux bras par deux Hydres, cela ne l’empêche pas de darder un regard fier sur la commandante. Parme-Alma l’ignore ; elle scrute Cédalion, soupire et ouvre une main nonchalante. Un reptile y dépose un Peccamineux. Celui de Lita. Elle le lui tend, crosse en avant… sans dévier le canon de son Oblitorion.

« Pourriez-vous baisser votre pistolet, Alma ? Je ne suis pas votre ennemi.

— Il ne tient qu’à vous de prouver votre allégeance.

— À votre guise. »

Il empoigne l’arme et abat Khoras d’un tir au cœur.


« Satisfaite ? »


***

« Merdelle, mais qu’est-ce qu’elles bricolent ? »

Je regrette d’avoir envoyé Dunelle.

« Béor, tu crois que… »

Des rafales de plasma me donnent raison. Saren et le Rhakyt jurent, je dégaine mon Oblitorion. Nous nous ruons sur le côté du cimetière, dans l’allée où résonne une cavalcade. L’odeur âcre des Devarïm roule jusqu’à nous. Alors, Béor s’exclame :

« Dunelle ! »

Il s’élance. Le départ de sa masse de pierre est tellement violent qu’il nous ébranle. Sa célérité le porte loin et il avale les quelques centaines de mètres en un rien de temps. Ses lourds pas rythment sa course comme un battement de cœur. La Lumineuse s’effondre dans ses bras, à bout de souffle, et le Rhakyt nous rejoint tout aussi vite.

Personne ne suit derrière.

« Dunelle, qu’est-ce qu’il… »

La voir en larmes, les lèvres mordues jusqu’au sang, m’ôte les mots de la bouche. Béor la repose doucement et la soutient avant qu’elle ne chute à nouveau.

« On ferait mieux de ne pas rester là, souffle Saren.

— Dunelle, je dois savoir : où sont les autres ?

— Abriel, insiste le pilote.

— Je dois savoir. Avant d’abandonner quelqu’un. »

Dunelle déglutit. Toute la peine de l’Univers se lit sur son visage ; sous la bure de son camouflage, le laticlave l’enserre comme un fardeau.

« S-Serah est morte. Les autres ont trahi. »

Je dégage une mèche collée sur son front en sueur. C’est con, je n’ai aucune idée de quoi faire d’autre.

« Abriel, l’Obscurie va se pointer, on doit dégager. D’abord la victoire, après le temps des pleurs. »

Je foudroie Saren du regard et il en fait de même. Je sais qu’il a raison. Dans ma sacoche, le coffret de la Médaille du Messager pèse soudain bien lourd.

Serah…

« Allez, on y va. »

En un sens, j’ai de la chance que ces défections arrivent maintenant : Khoras et Siléon ignorent où nous nous rendons. L’itinéraire a été préparé par Laurélise et Philandre, en lien avec les forces locales de l’Alliance, et moi seul ici le connais en entier.

Le Rhakyt soulève Dunelle, écrasée sous le choc, et je mène le groupe à l’étape suivante. Nous pénétrons dans une venelle face au cimetière, puis une deuxième et une troisième. Même de profil, Béor érafle les murs de chaux. Un angle nous donne l’accès à une porte en bois de cactus. Saren toque : deux frappes courtes, un coup long, deux autres courts. Une Novarienne vient ouvrir, son visage ridé percé d’un regard dur.

« J’ai du linge à laver, déclare doucement Saren.

— J’allais faire une lessive. »

La femme s’écarte et nous laisse entrer. Mes poumons s’allègent : le code a fonctionné. La bâtisse semblait déjà exiguë, mais la présence du Rhakyt nous écrase davantage. Le visage de notre hôte s’ouvre soudain ; radieuse, elle serre Saren dans ses bras.

« Heureuse de te voir, sacripant.

— Bel halo, mère. »

De quoi ?

J’hésite entre m’étouffer, jurer, ou me foutre de sa gueule, mais de voir la chaleur dans les yeux humides de la Novarienne balaye mes projets de réaction. Je me raccroche au mot d’ordre : “pas de paroles superflues, les murs ont des oreilles”. La femme lâche son “sacripant” de fils[1] et nous mène à l’arrière de sa demeure. Elle débouche sur une petite cour intérieure, visiblement commune aux maisons du périmètre. Rien que quelques bancs, et des mauvaises herbes entre les pavés. Au milieu, une structure fait à la fois office de fontaine, de lavoir et de puits. Une échelle de métal est rivée dans l’ouverture, à côté d’un système de poulie et de seaux.

« L’eau se fait rare ces temps-ci, déplore notre hôte. J’ai bien peur qu’il vous faille descendre en chercher. »

Béor approche, Dunelle à peine éveillée dans ses bras.

« Je doute que l’échelle vous soutienne, remarque la Novarienne.

— Je vois le fond, je vais sauter. Madame, merci pour votre accueil. »

Et de se laisser tomber au fond. Un tremblement sourd nous informe de sa réception.

« Un charmant garçon. Et vous, vous avez l’habitude je suppose ? »

Elle me détaille de bas en haut, amusée : la combinaison de chantier ne la trompe pas.

Moi et ma gueule de racleur de catacombes.

« Si vous saviez. Je vais faire le sale boulot, prenez soin de vous. »

Alors que je descends les premiers barreaux, je vois Saren rendre une accolade à sa mère.

« On se voit tantôt ? Tu comptes aller te promener ?

— Mes amies viendront me chercher, n’aie crainte. »

Le pilote est raisonnable : il me rejoint vite en bas.

« Du coup, tu ne lui as pas laissé de linge ? »

Sa grimace est sincère.

« Tu aurais pu rester avec elle, tu sais, murmuré-je d’un ton plus sérieux.

— Les sorties riveraines attireront moins l’attention. Notre point de rendez-vous demeure le plus risqué, c’est avec vous que je dois être. »

J’opine.

« En revanche, poursuit Saren, elle m’a fait un beau cadeau. »

Il allume la lampe-main à son bras. Elle révèle un piètre filet d’eau qui sort d’une crevasse en clapotant doucement. Surtout, elle trahit le tunnel creusé en face de l’échelle, invisible depuis le sommet du lavoir.

« Et elle t’a pas préparé un goûter en plus ? Ma mère elle faisait ça quand je partais dans le village.

— Silence ou je demande à la mienne de te botter le derche. »

J’avance dans le cône de lumière où patientent déjà Dunelle, remise sur pieds, et Béor qui veille sur elle.

« Il est vachement vaste, ce puits. Allez, en route. »


***

Nos gens de l’Alliance ont fait du beau boulot. J’ignore depuis quand les souterrains de la ville sont aménagés, mais ils servent à merveille les opérations depuis que Lengel se trouve sous état de siège. Le fond du puits débouche vite sur une autre section de catacombes gargouléennes, où les tombes et les bras secondaires ont été comblés avec les débris des excavations. Des ouvertures les traversent et rejoignent des réseaux d’égouts, et nous progressons rapidement. En plus, cette fois, tout est fléché.

Mon oreillette vibre.

« Gallinet, ici Nécroptère. Le nid est froid.

— Bien reçu, Nécroptère. On ramène l’œuf, prévenez la nuée. Départ à mon signal. Gallinet, terminé. »

Alyce confirme et cesse la communication.

« La châsse-lebraude est désactivée, annoncé-je. La première phase de l’Opération Taraben s’achève bientôt. »

Je change de fréquence et appelle mon contact local.

« Carin citadin, ici Gallinet. L’air est doux l’halo-ci, vous devriez aller faire un tour.

—  Bonne nouvelle, Gallinet ! On se prépare et on prévient les copains. Au rayon dans le ciel ?

— Affirmatif, au rayon dans le ciel.

—  J’envoie les miens préparer le terrain, histoire que vous ne tombiez pas sur un os. Carin citadin, terminé.  »

Les choses ont l’air de bien rouler. Les insurgés de Lengel sont prêts pour leur dernière sortie…

« Abriel, demande Saren, c’est toi qui les choisis, les noms de code ?

— Quoi, t’as un problème avec ça ? »

Les galeries changent. La terre laisse place à des soutiens de pierre, et quantité d’os sont nichés partout où ils peuvent tenir – et même où ils ne peuvent pas, dégoulinant en d’informes tas sans âme. Puis les carcasses deviennent plus complètes, elles ressemblent progressivement à de vrais squelettes, gisant dans leurs niches confortables.

« Ah, soupiré-je, là enfin ça devient beau.

— T’es complètement dingue. »

J’ignore Saren : Dunelle vient de lâcher un “dégueu” du fond de son cœur, et ça donne chaud au mien.

Une détonation sourde fait soudain trembler les dépouilles, et leurs dents s’entrechoquent – l’effet est aussi marrant que sinistre.

« Gallinet, ici Carin citadin. On a dégagé l’os, terminé.

— C’était quoi, ça ? s’étonne Dunelle.

— Une diversion. On devrait pouvoir sortir tranquilles. »

Nous atteignons un mur nu, constitué de moellons empilés sans mortier. Une pancarte calée à la va-vite indique “Église”. Saren et moi descellons la première pierre, puis Béor attrape les suivantes et nous désassemblons rapidement la paroi. Le passage s’ouvre sur un couloir éclairé de quelques torches. Alors que Saren désactive sa lampe-main, je me tourne vers le groupe et dresse mon index pour leur intimer le silence.

Alors, je m’avance dans l’église de Lengel avec un sourire. La dernière fois que j’y mettais les pieds, Thalie et moi jouions un couple de bourges parfaitement imbuvables. Un chapelet de colère me parvient depuis la surface, résonnant entre les murs depuis l’autre bout du lieu saint. Ce doit être le révérend. Moi aussi je gueulerais comme ça si l’on avait balancé une charge explosive dans mon bureau. C’est pourtant rien de bien méchant, juste une grenade artisanale dans un pot de peinture : une diversion concoctée par les insurgés et maquillée en vandalisme.

Ça marche, visiblement : il n’y a personne dans les corridors délabrés. Seul le silence veille sur les fissures au mur, les résidus de plafond en tas sur le sol, les échafaudages et les seaux de mortier. Des torches flambent sur les aires de chantier, parfois des projecteurs illuminent les coins les plus ravagés[2].

Je repense aux effondrements lorsque je m’y trouvais. La petite Gargoule. Lua. J’espère qu’elle va bien.

Nous quittons la crypte et les galeries souterraines. Un escalier étroit nous mène au rez-de-chaussée et débouche sur le transept. D’un œil, je balaye la nef, le chœur et son déambulatoire caché derrière une série de piliers maigrelets. Personne, juste des piles de briques et des flaques de poussière. Les torches sont tout de même allumées le long des colonnes, et de l’encens brûle sur l’autel, histoire de conférer à l’église un semblant d’autorité pieuse.

« Nécroptère, appelle le rayon dans le ciel. Gallinet, terminé.

— Bien reçu, Gallinet, je transmets. Terminé.

— Allons-y, soufflé-je à mon groupe. En silence, toujours. »

Nous avançons doucement à travers la nef latérale, à l’abri de la colonnade. Tout se passe bien jusque là.

C’est ce “là” que choisit la porte d’entrée pour s’ouvrir en grand. Deux, trois, quatre, non, six Rhakyts la franchissent. De lourds raclements – pierre contre pierre – nous font tourner la tête : huit autres colosses déboulent, certains cachés dans des chapelles, d’autres empruntant une issue au bout d’un bras du transept. Bien sûr, chaque huis claque après leur passage, coupant le nôtre.

« Gallinet, m’indique Alyce, totalement inconscient de la situation, le rayon dans le ciel ne poindra pas avant cinq minutes : restez discrets. Nécroptère, terminé. »

Tu parles. Nous voilà rapidement encerclés.


« Bien, bien, bien. Mes chenapans sont là. »


Sa voix le précède, sèche et rugueuse comme le grain des pierres. Puis ses pas claquent au sol, précis et mesurés, suivis par d’autres… moins assurés. Le voilà qui apparaît depuis le transept, sortant des quartiers privés où j’étais reçu par le père Fibert.

Un frisson de colère m’échaude à cette pensée ; il se mue en tempête quand je vois qui accompagne le révérend. Ou, plutôt, comment.

« Lua ! »

Elle a beau lutter, gémir, s’arcbouter à s’érafler les pieds – nus – sur les dalles, elle ne peut se défaire de l’emprise de son supérieur. D’une poigne de fer, il tire ses cheveux dans son sillage.

« Lâchez-la ! braillé-je.

— J’y comptais de toute façon. »

Et de la jeter à ses pieds en atteignant la nef.

« C’est la dernière fois que je me salis sur elle. »

Son profil a tout du parfait enfoiré. Il crâne, sa frêle silhouette engoncée dans une longue veste noire boutonnée du col à la taille. Ses dents pointues dépassent de son sourire et font écho à la flamme sombre qui brûle dans ses orbites. Et il se tient droit, très droit pour une Gargoule, les mains jointes avec sérieux alors que Lua tremble à ses pieds. Mon cœur se serre : d’ici, je peux voir les larmes se noyer dans ses boucles acajou.

Et le révérend les voit aussi.

« Que vois-je ? »

Il se penche et la gifle.

« Redresse ta capuche, souillon, avant que ta vue n’offense le ciel ! »

Jamais n’ai-je vu un tel contraste entre deux être de la même espèce. Je m’avance, ivre de colère.

« Écarte-toi d’elle, putain de bâton de bénitier ! »

Deux Rhakyts me coupent la route, à un pas de m’étriper de leurs doigts. Lua lève les yeux.

« Monsieur Vito ?

— Oh, Lua. Appelle-moi Abriel, va.

— “Abriel” ? relève le révérend. Le forban de Molenravh, donc. »

Il se frotte les paumes et approche à son tour, les pans de sa veste recouvrant l’espace d’un instant Lua comme sous un linceul noir.

« Les voies du Messager sont bien curieuses pour vous avoir mené ici, dans Sa demeure. Or cela ne sauvera pas votre âme, mécréant.

— Révérend Bredin, je suppose. Votre prédécesseur m’avait fait meilleur accueil.

— Ah, mon prédécesseur ! »

Il se retourne et relève Lua par l’épaule. Si son corps croule sous le poids du tourment, la jeune femme me surprend en rivant ses yeux dans les miens – une brillance qu’ignore le révérend.

« Outre la faiblesse du père Fibert, reprend Bredin, et les innombrables dégâts de foi qu’elle a engendrés, je récolte chaque halo passant les germes pourris de ses mauvaises graines. »

Il saisit Lua par la mâchoire et la force à tourner son visage vers lui.

« Celle-ci ne cesse de rechigner à la tâche et d’ourdir quelque action blasphématoire à l’encontre de la demeure du Messager.

— Vous vous trompez, intervient Lua.

— Silence ! »

Il la gifle et la laisse tomber. Les échos de la claque ricochent au sein de l’église. Quelques mouvements que je perçois trahissent parmi les Rhakyts une certaine… gêne ? Le révérend, lui, n’en a que faire.

« Figurez-vous que je l’ai surprise à quitter vivement le couloir de mes quartiers. S’en est suivi une explosion à l’intérieur de mon bureau, dévasté par son misérable acte de délinquance.

— Lua ? »

C’était elle, la saboteuse de l’Alliance ?

Le révérend l’attrape par la gorge et la hisse à son niveau.

« Dis-moi donc, racaille : comment comptes-tu justifier tes gestes affligeants ? »

La voix de Lua me surprend : sûre, droite, pleinement affirmée. Elle répond doucement au révérend, mais tout le monde peut l’entendre :

« Mes actes n’avaient rien de blasphématoire puisqu’ils ne visaient ni le Messager, ni Ses serviteurs ou Sa demeure. Ils n’avaient pour but que d’en arracher la véritable pourriture qui gangrène l’œuvre de Lumière et de ses saintes engeances : vous.

— Comment ? »

Le révérend éclate pour de bon. Il frappe encore la Gargoule et la traîne contre un pilier pour l’y heurter, pour approcher son visage de la torche brasillante.

« Bredin, cessez donc ! »

Impossible de laisser ce taré s’en tirer. J’arme mon Oblitorion, qu’aussitôt l’un des Rhakyts me l’arrache.

« Rends-moi… »

Il braille, brame ou je ne sais quoi : son cri fait vriller l’ensemble de mes os et mes tympans s’évanouissent jusqu’à ce que sa gueule se referme.

« Un peu de calme par ici ! lance le révérend. Votre tour viendra, mécréant, attendez donc que je châtie celle-ci. »

Il enserre la gorge de Lua, et ses gargouillis me dissolvent les entrailles. Mes compagnons éclatent à leur tour : Saren peste, les poings clos après s’être fait dérober son Peccamineux ; Dunelle se débat alors qu’on lui confisque son sabre ; et Béor s’abîme dans un grondement profond – il me rappelle la fureur des vermaux à dents de sabre. Les autres Rhakyts, pourtant, se gaussent de ses efforts.

Hors de question.

Je contourne le grand con qui me fait face, me faufile sous le bras d’un autre.

« Eh, Bredin ! »

Il tourne la tête vers moi, outré.

« Qui ose ?

— C’est moi, vieux courignon tout sec. Oui, moi, ton putain de mécréant qui jure dans ton église en ruine.

— Je vous somme de vous…

— Tu me sommes de rien du tout, petite semelle de Keroub. Cette Gargoule est la digne apprentie du père Fibert, un être dont la sagesse et la bonté le faisaient tutoyer les étoiles quand toi, tu craches dans la poussière. »

Il siffle et deux Rhakyts m’enserrent.

Rien à foutre.

« Retire tes doigts crochus d’elle et fourre-les toi où je pense. Tu ne mérites en aucun cas de poser les mains sur Lua, ni même de lui parler ou de la regarder. Ne t’avise plus de simplement respirer en sa…

— Esclaves, faites-le taire ! »

Les bourrins me broient les épaules ; mes membres craquent et j’ai peur d’en sentir un céder dans les prochaines secondes.

Un grognement m’échappe.

« Voilà tout ce que vaut ton sauveur ? susurre le révérend à l’oreille de Lua. Un peu de piété lui sera du plus grand bien : je vais le faire sceller parmi les murs.

— Non ! »

Malgré sa position, Lua cherche toujours à me défendre, et Bredin la cogne encore. À travers les taches qui s’égarent devant mes yeux, je capte quelques grimaces parmi les visages lithiques.

« Je vaux mieux qu’une brique, enfoiré. Et elle, elle surpasse ton église entière. Relâche-la ! »

Bredin hausse les sourcils et éclate de rire.

« Ou sinon ?

— “Ou sinon”, reprends-je avec le goût du sang dans la bouche, tu subiras la colère des ouailles que tu maltraites et des sbires que tu méprises. Mais d’abord, la mienne.

— La tienne ? »

Des rides courroucées l’empèsent à chaque seconde.

« Parfaitement. Et elle commence… maintenant. »

Personne n’a entendu le bruit diffus. Moi seul ici reconnais la détonation du plasma en altitude, loin des montagnes ou des roches ocritiennes pour la réverbérer. La fulgurance enfle, grandit… et soudain, la terre tremble et le ciel s’embrase. Ses vibrations orange traversent les fêlures de l’église ; certains des vitraux s’en déchaussent.

Le Sylvaer a tiré le “rayon dans le ciel” et le cimetière du quartier est vient d’exploser : un moyen de lancer sans victimes le signal d’évacuation de Lengel.

Les Rhakyts sursautent et glapissent de surprise.

« Qu’est-ce ? s’exclame le révérend.

— Les feux de la liberté. Déguerpis ou ta tronche subira le même sort.

— Esclaves, étripez-moi ces vermines ! »

Béor se dégage et repousse les Rhakyts qui s’approchent de nous[3]. Les plus gaillards se payent sa tête :

« Paria ridicule… »

Ils lui assènent coup sur coup jusqu’à ce qu’il tombe à genoux. Les autres sont si obnubilés par le tourment du “paria”, de “Béor le chétif”, qu’ils en oublient de s’intéresser à nous[4] : je me dégage de mes geôliers et m’interpose.

« Ça vous éclate de taper sur les plus petits ? Vous avez besoin de ça pour vous sentir forts ?

— Silence, avorton, jette l’un d’eux.

— Oui, rétorqué-je, Béor est un paria, c’est vrai.

— Abriel… », souffle celui-ci.

Sa faiblesse me broie le cœur plus que ne sauront le faire ses semblables.

« Un paria qui a su s’éduquer et grandir, qui a su apporter son aide et sa bienveillance à des gens dans le besoin. Un paria qui a su s’affranchir de sa condition.

— Qu’importe ? me jette le meneur, celui qui m’exhortait au silence. Qui sera plus dans le besoin que nous, les esclaves de tout le monde ?

— N’avez-vous donc connu aucune aide ? Et ces regards que vous vous lancez quand le révérend martyrise cette jeune Gargoule, alors ?

— La ferme.

— Elle vous écoute. Elle s’occupe de vous, n’est-ce pas ?

— Je vais t’écraser.

— Elle nous nourrit et elle nous soigne, intervient un autre.

— Qu’importe ? répète le premier.

— “Qu’importe ?” répété-je. Regardez-nous donc avant de nous broyer ! Un Rhakyt instruit, une Novarienne à la ferveur tatouée sur sa peau et deux autres, deux gars tirés des rues pour un but meilleur, unis pour une meilleure cause. Et Lua, cette Gargoule, la seule à s’être intéressée à vous, va subir les conséquences d’avoir voulu nous défendre ! »

Mon cœur s’étrangle comme s’il s’était placé entre sa gorge et les serres du révérend. Je distingue à peine les deux Gargoules remuer au fond, entre les danses de l’encens et les Rhakyts confus. La plupart laissent ballotter leurs bras ; certains acquiescent, les autres se joignent à eux au fur et à mesure que je déblatère.

« Ne ferez-vous donc rien pour la sauver ? »

Les échos me donnent la force que réclame mon sang.

« Vous avez vu la puissance de ma colère ! crié-je en tendant les paumes vers les fenêtres et leur horizon de feu. Cette Gargoule a besoin de nous. Elle a besoin de vous ! »

Mon discours meurt sur ces mots : Lua nous montre qu’elle n’a besoin de personne. D’un souffle de hargne, elle repousse Bredin. D’un autre, elle ôte la torche de son support et l’abat sur la face du révérend.

« Misérable ! » hurle-t-elle.

Le brûlé dans l’air dissipe l’encens. La vieille Gargoule s’écroule dans un gémissement pitoyable, et la jeune se jette sur lui pour le calciner. Je me précipite et, doucement, saisis son bras.

« Lua ? »

Elle frémit sans lâcher son tortionnaire des yeux ; les siens ne sont plus que viande calcinée et cendres crépitantes.

« Lua, écoutez-moi.

— Vito ?

— “Abriel”, corrigé-je. C’est fini. Laissez-le, vous valez mieux que ça. »

La torche heurte les pavés, oubliée par Lua. Des gouttes emperlent ses traits quand elle les tourne vers moi.

« Que vais-je devenir ? J’ai offensé le Messager.

— L’Obscurie ne vous mérite pas. Venez avec moi, vous servirez Lumière et ses créatures.

— Vraiment ?

— Croyez-moi, vous aurez de quoi faire. Ça vous tente ? »

Elle découvre mon sourire. Pas le masque, pas celui de Vito l’arnaqueur, mais bien le mien, le vrai, celui que Thalie m’a appris à faire en me laissant la connaître. Lua pleure pour de bon et acquiesce en silence. J’empaume son crâne frémissant et elle s’abandonne contre ma chemise, qu’elle mouille allégrement.

À côté, le révérend gigote au sol sans que personne ne s’en soucie. J’observe l’assemblée, de mes compagnons médusés aux Rhakyts pantois.

« Rejoignez-nous, annoncé-je. Nous sommes l’Alliance, l’espoir des peuples et le refuge des laissés-pour-compte.

— Il n’y a de place pour nous nulle part, déplore le meneur des ouvriers. Qu’est-ce qui vous empêche de mentir et de nous asservir, comme à chaque fois ?

— Il y a de la place pour Lua et pour Béor. Vous cherchez la vôtre ? Alors ouvrez ces fichues portes. »

Je désigne les panneaux de l’entrée. L’un des Rhakyts les tire… et se fige.

« Il… il y a…

— Quoi donc ? » s’impatiente le chef.

Le premier s’éloigne.


Le ciel se dessine dans l’ouverture. Par-delà les frissons d’orange et de bleu qui s’éventent à l’est, et la brume d’argent ailleurs, des nuages sombres s’épanchent. Ils tremblent et se divisent jusqu’à s’écarter en des dizaines d’insectes, d’oiseaux.


« Votre place vous attend dans le ciel, déclaré-je. Ces vaisseaux sont les nôtres : l’évacuation de Lengel a commencé. »


***




[1] Que Saren ne s’inquiète pas, je retiendrai cette expression pour lui. [retour]


[2] Les ouvriers ont fait du bon travail. Il ne reste qu’à combler les béances les plus grosses, mais les dommages structurels sont réparés. L’église était à une brise de se casser la gueule. [retour]


[3] Aucun ne se ressemble, d’ailleurs. Y a-t-il seulement des femmes, des hommes, ou une quelconque distinction de genre parmi cette espèce ? J’aurais dû en parler avec Béor avant l’halo-ci. [retour]


[4] Ils ont pas inventé le couteau à beurre, c’est sûr. [retour]


Commentaires

Il n'y a aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à donner votre avis !