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Julien Willig

mardi 20 juillet 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXX

[Résumé des chapitres précédents]

Bon bah voilà quoi, on y est dans l’Opération Taraben. Thalie se charge de la châsse-lebraude, dans la poussière de Ravh, mon ancien trou. Moi, j’ai mené ma troupe dans des souterrains perdus aux abords de Lengel. Figurez-vous que la ville est plus calme dans les catacombes. Enfin, on a l’air de se rapprocher de notre but : le cimetière où j’ai planqué la Médaille du Messager.


***


« Adjudant-chef Kelinia,


J’ai appris tôt ce matin la capture par votre milice de la Sujette dénommée Liane Vestine. Ou, plutôt, de Dame Vestine, la célèbre exploratrice.

J’insiste sur le titre, adjudant-chef. Je n’ignore pas sa résistance à l’encontre de vos sbires. Je n’ignore pas non plus votre altercation musclée, ni la violence dont vous fîtes preuve autant qu’elle.

Vous savez à quel point j’approuve les exécutions publiques lorsque la Sujetterie fait acte de résistance. À ce titre, vous avez eu raison de jeter cette contrevenante aux oubliettes en attendant son jugement par le très saint Messager.

Or, je vous adresse présentement une requête inhabituelle. J’ai besoin de Dame Vestine et de ses compétences. Il s’agit d’une opération pour laquelle la force armée de la sanctosphère – soit-ce dit sans hérésie aucune – n’est pas la plus adaptée. Aussi vous demandé-je, adjudant-chef Kelinia, de faire monter la Sujette sans délai dans mon bureau.


Voyez cela comme un service à mon égard. »


(Missive informelle de la noble diacre Percémie – collection personnelle de Tephyr de Silaran III)



Vous savez le plus difficile, quand on explore des catacombes ? Ne pas faire de bruit[1].


« Sympa, Abriel. On fait quoi, on s’arrête pour une petite sieste ?

— La ferme, Saren. »


La dernière salle est la plus grande. Une galerie oblongue divisée en trois nefs séparées par des rangées de colonnes et des séries de voûtes. Contre les murs croulent quantité de tombes troglodytes ; certaines accueillent des sarcophages craquelés, d’autres des dépouilles moins intimes, et les dernières, un vide insalubre où seuls dorment des cadavres d’araignées. Çà et là, des briques soutiennent l’architecture, et les ténèbres ondoient en fuyant les torches dansantes.

Nous devons bien marcher depuis deux degrés, voire trois depuis notre entrée dans la petite chapelle de montagne. Le tunnel s’est montré facilement praticable jusqu’à sous les remparts de Lengel : c’était une sente aménagée depuis des générations par les Rebelles et les contrebandiers. Les choses se sont corsées dès la bifurcation vers l’est, zone de peu d’intérêt stratégique. Nous nous sommes heurtés là à un problème vieux comme Ocrit, et plus encore : le silence gargouléen.

La chose ne surprendra personne : les Gargoules sont sujettes à un mépris d’espèce et de classe tellement ancré dans les mémoires, dans les habitudes, qu’il en devient viscéral et même “normal”. Or, quand les bonnes gens jouissent des tombes en surface, dans des cimetières proprets à l’orée des quartiers ou, pour les plus chanceux, autour des lieux saints, les Gargoules enfouissent leurs corps dans le froid de la terre, dans l’oubli du silence et des ombres.

De fait, la bourgmestrie n’a cure des catacombes gargouléennes et de leur entretien : ce sont des ruines que nous arpentons. Les centycles de mémoire s’égrènent aussi vite que les os s’effritent ici-bas.


« Bon, déclaré-je, d’après le plan, on doit être tout près du cimetière. »

Éboulis et inondations nous ont contraints à plusieurs détours. Mais, enfin, nous arrivons.

« “Tout près”, mon commandant ? relève Khoras, dubitative. Vous n’avez pas déjà dit ça devant la statue sans tête ?

— La tête était au sol. Je vous l’ai dit, c’était la jumelle d’une sculpture en surface. »

Saren croit malin de renchérir :

« T’annonces pas ça pour cacher que tu sais pas ce que tu fais, au moins ? Qu’est-ce qui te dit que le cimetière est proche ?

— Ça. »

Je pointe le fond d’une cavité. À première vue, elle fait partie des rares à ne jamais avoir été usitée, et celle du dessous n’abrite qu’une poignée d’os blanchis. Une inscription se devine dans le fond, gravée à même la roche. J’y passe mon gant pour la débarrasser des résidus de poussière, et fais signe à Dunelle d’approcher sa torche.


Ci en ceste tumbe ot culche de tuit les mors.


« Tu comprends ce qu’il y a marqué ? »

Elle fronce les sourcils, se mord les lèvres.

« C’est mal écrit, non ?

— Non, c’est du vieil ocritin. Qu’est-ce que ça dit, à ton avis ?

— Ça parle de morts. De tuiles et de… cul ?

— Oulah, doucement ! Tu dis vrai pour les morts. C’est bien essayé, merci.

— Attends, intervient Saren, toi tu lis le vieil ocritin ? »

Je ne prends même pas la peine de me retourner.

« Je lis beaucoup de choses, Môssieur Alfarin, y compris les langues en désuétude, et j’aurais volontiers troqué ta place contre celle qui me les apprit. »

Plus doucement, je montre à Dunelle :

« Regarde – Serah, vous me confirmeriez l’interprétation ?

— Je ferai au mieux, mon commandant.

— Merci. Alors, “tumbe” est une ancienne forme de tombe. “Culche”… culche est la couche, je crois, dans le sens de lit. Quant à “tuit”, c’est le pronom tous. »

Dunelle acquiesce, fascinée. Elle n’ose pourtant renchérir.

« L’alliance des termes “en” et “ot” qualifie le terme qu’elle encadre. Ce qui nous donne ? »

Une seconde. Deux. Trois…

« Bon, c’est peut-être un peu dur au début, reprends-je. On peut traduire cette phrase par “Ici cette tombe est la couche de tous les morts”. »

Serah opine. Saren l’ouvre à nouveau :

« “La couche de tous les morts” ? C’est pas un peu là où on est, déjà ?

— Non, espèce de grand courignon, réfléchis. »

Un grondement tonne, soudain. Je me retourne, sur le qui-vive…

C’est juste Béor qui s’éclaircit la gorge. Derrière lui patientent Khoras et Siléon, le visage voilé d’indifférence. Dunelle observe avec intérêt la gravure, jumelée par Serah, quand Saren regarde ailleurs. Alors, le Rhakyt prend la parole :

« La “couche de tous les morts” renvoie au cimetière. Et comme il est précisément question de “cette tombe”, cela pourrait s’agir d’un passage.

— Exactement, Béor, merci. D’ailleurs, tu veux bien ? »

Il passe sa torche à Siléon et gronde à nouveau, l’air bougon. Je m’oblige à préciser :

« Je ne te prends ni pour une bête de somme, ni pour un ouvrier servile. Seulement le temps presse et nous n’avons pas de matériel de forage.

— Je sais. Allez, tout le monde, on s’écarte. »

Il abat ses deux poings sur le plateau qui sépare la cavité, vide, de celle d’en-dessous : la roche craque et s’effondre. Puis il s’attaque à la paroi du fond.

« Ça sonne creux, grogne-t-il. Il y a quelque chose derrière. »

Il dit vrai car, quelques coups plus tard, des rais de lumière percent le mur. Celui-ci cède tout à fait quand Béor arrache de ses gros doigts les fragments restants, jusqu’à aménager un passage assez large pour sa carrure.

« Il y a des marches, et un sarcophage. Nous sommes au fond d’un caveau. Abriel, passe devant. »

Le Rhakyt recule et s’époussette en toute dignité.

« Ça m’étonnerait qu’il y ait des pièges, tu sais.

— Nous verrons cela. »

Un léger torrent rocailleux – un rire – égratigne son sérieux. Ça doit lui faire du bien de sortir de l’exil, malgré le péril du moment.

« Bon bah c’est parti. Qui m’aime me… Oh, vous savez quoi : suivez-moi. »

Mes complices abandonnent là leurs torches. La lueur haloaire sourd à travers la porte percée de rouille et les vitraux crevés. Nous arpentons le sous-sol d’un caveau exigu, et l’escalier nous mène à la sortie.

« Attendez une minute, la porte est scellée. »

Je sors un burin de ma sacoche. D’un coup de crosse à son extrémité, je fais sauter la serrure. L’huis s’ouvre dans un cri.

« Pas âme qui vive, souffle Serah.

— On est dans un cimetière, hein[2].

— Elle disait juste qu’il n’y a personne, précise Dunelle.

— J’voulais offenser personne.

— Il n’y a pas d’offense, apaise la Lumineuse. Votre grade m’empêche de vous assommer pour si peu. »

L’équipe sort du caveau, scrute les environs et adopte une position défensive.

« Allez, on ouvre l’œil. Direction la division MA et l’allée 5B : on cherche la sépulture de Mélite Mandragot. »


***

Les entrailles de Cédalion vibrent plus fort encore qu’à bord de Vérin, quand Abriel leur balançait son stoa-kov “à fond les potards” et que ses entrailles serpentaient aux cris de Vorcin Hurleur.

La “sépulture de Mélite Mandragot”. La sainte Médaille du Messager se trouve à l’intérieur !

Il laisse ses fausses cadenettes retomber devant sa bouche, de peur qu’elle ne trahisse son enthousiasme cynique. Khoras et lui échangent un regard lourd.

Abriel est prudent : il avance courbé pour ne pas dépasser en hauteur les haies séchées de l’enceinte, les rangées de pierres tombales et les arbres morts. Les Lumineuses et le pilote en font de même. L’exercice contraint davantage le Rhakyt, mais il s’y adonne sans broncher. Dans la brume matinale, les Rebelles se muent en discrets fantômes.

Cédalion serre les mâchoires. Il pourrait abattre ces enfants de groc sans attendre, ravir la Médaille et reconquérir sa gloire devant Artaphernas en personne.

“Il nous faut les laisser s’unir : un seul coup de filet nous serait bien plus profitable !”

Malheureusement, c’est un autre objectif que la haute inquisitrice exige de lui. Alors il se contente de suivre, coincé dans le costume du mutique Siléon. Derrière ses bésicles, ses yeux acérés veillent autant sur le groupe impie que sur les environs du cimetière. L’envie de sortir sa pipe le démange ; il est forcé de se contenir – la fumée les trahirait – et de mâchonner dans le vide. Il ne comprend l’appréhension qui lui ronge les poumons qu’au bout de plusieurs minutes.

La cité est en état de siège. Deux armées se toisent et s’affrontent. L’air est beaucoup trop calme… et ce n’est pas le calme des morts.

La division MA est l’une des plus délabrées. Le choix d’Abriel est évident : l’endroit où personne ne vient. Or, cette portion du cimetière longe le bord, et plusieurs intersections se devinent le long de la rue qui l’avoisine.

Cela risque de devenir un problème.

Tout le monde en a conscience : si Abriel et le Rhakyt se concentrent sur les tombes, les Lumineuses et le pilote se sont écartés pour arpenter d’autres allées.

« Non mais qu’est-ce qu’il fout ? murmure Khoras. Faut qu’on se barre au plus vite.

— Silence », lui intime Cédalion.


***

Je le retrouve enfin, cet arbre tout biscornu. Nu sans écorce ni pudeur, exposant sa chair figée couleur d’os au tout-venant. Du moins, “au tout-venant”… à nous quoi.

« Là. C’est là, venez voir. »

Le voilà, le doux nom de ma vieille Mélite. Je m’agenouille devant la dalle de pierre. Un frisson me parcourt à la vue des fissures qui la crèvent sous le passage des racines.

Si larges… merdelle, je suis trop con, n’importe qui aurait pu chercher dedans !

Je passe mes doigts dans les fentes, fébrile. Elle n’y est pas, bordel, elle n’y est…

Si. Mes ongles heurtent plus qu’ils ne tâtent le froid du coffret. Plus qu’à l’exhumer.

Il est là, putréciel, il est là !

« Je l’ai… Merdelle, la pierre a bougé.

— Je vais t’aider, annonce Béor.

— Je préfère pas. Désolé, ce truc est fragile et probablement piégé, j’ai peur qu’on bousille son contenu si on l’endommage. Ou alors, tu peux juste soulever ce gros morceau, là, mais doucement, sans faire bouger les autres. »

Je relève la tête.

« Saren ? »


***

« Saren ? appelle Abriel en chuchotant. Qu’est-ce que tu fous, viens là ! »

Le pilote grommelle et accourt ; Cédalion distingue sa grande silhouette fendre la brume.

« J’étais censé surveiller le périmètre.

— On est assez nombreux. Aide-moi à écarter ces pierres, mais doucement, sinon on risque de péter le coffret.

— Bah, comment tu fais d’habitude ?

— D’habitude je pète les coffrets. »

Cédalion lève les yeux et se détourne.

Laissons ces inconscients faire le travail, pour une fois.

Un léger frottement l’appelle ailleurs. Là dehors, dans une des rues proches ? C’est un…

Un bruit de bottes.

Il se retient de sacrer.

S’il s’agit des insurgés, prions pour qu’ils soient de mèche avec les Néphélins. Et si c’est une patrouille obscurienne…

La rigueur des pas se précise à mesure que le volume augmente. Et les crissements… sont ceux de griffes.

Purin d’écailles.

Khoras les entend.

« Mortecouille, qu’est-ce qu’on fait ? »

Cédalion scrute Abriel et ses sbires. Le regard du pilote le traverse en retour : il a dû capter l’arrivée des bruits. Alors “Siléon” dégaine son Peccamineux, aussitôt imité par la soldate à ses côtés. Un signe de tête : “on s’en occupe”.

Et que la Lumineuse ne s’en mêle pas.

D’un bond souple, il franchit le mur d’enceinte. Le saut de Khoras est plus lourd ; elle se stabilise, et le duo court en silence jusqu’à l’ombre d’un auvent.

« Les autres peuvent nous voir d’ici ? s’enquiert Cédalion à voix basse.

— J’en n’ai pas l’impression.

— Tenez-moi ça et attendez mon signal. »

Il ôte sa perruque et ses bésicles et les lui confie. Puis il rase le mur, et gagne les pas dans la rue attenante. Arrivé à l’angle, son visage frôle le crépi alors qu’il avance prudemment le regard.

Quatre Hydres approchent, braquant leur Devarïm sur les bâtiments latéraux qui les entourent. Dans leur dos deux autres surveillent leurs arrières, à reculons. Et entre les lézards, une silhouette novarii, uniforme obscurien, Oblitorion et sabre à la ceinture. Une femme à la crinière rasée, la peau lapis-lazuli.

Parme-Alma.

Cédalion avance dans la rue, les mains jointes à l’arrière de son chef. Les quatre Hydres se mettent en alerte, les deux de tête pointant leur canon sur lui avant de presser le pas. Cédalion s’agenouille et les attend.

« Commandant Laetere quatorze-un au rapport, annonce-t-il paisiblement.

— Cédalion, s’étonne une Hydre, est-ce vous ? Dans cette tenue ?

— Je suis en mission d’infiltration, Ghalya.

— Oh, vraiment ? »

La commandante Alma s’approche, aussi digne que possible malgré la tenue défraîchie – ses soldates ne peuvent en dire autant, la fatigue et la crasse des combats empesant leurs écailles.

Si elle crâne comme cela, c’est que la voie est libre. Du moins selon son estime.

« Une alliée m’accompagne, explique Cédalion. Une Sylvarienne avec qui nous négocions en secret la reddition du vaisseau amiral d’Arkon. »

D’un signe de la main, il invite Khoras à s’approcher. Les Hydres la mettent à genoux sans douceur, et l’on arrache leur Peccamineux à tous deux. Parme-Alma se contente d’une moue songeuse.

« On vous dit disgracié, Cédalion.

— La haute inquisitrice m’offre une dernière chance. Je suis chargé de favoriser de l’intérieur l’alliance entre le Sylvaer et la Rébellion Néphéline. Ainsi, Artaphernas mettra la main sur tous les mécréants lors de leurs mouvements communs.

— Vous m’excuserez de trouver cela fantaisiste.

— Il dit vrai, ma commandante, intervient Khoras. Ce connard d’Abriel tombera.

— Silence. »

Elle l’a dit simplement, d’un air détaché, en giflant la Sylvarienne du revers de sa main. La soldate grogne, crache au sol avant d’y river les yeux.

Je n’ai pas le temps pour ça.

« Écoutez, Alma, une opération est en cours ; elle est vitale pour les plans d’Artaphernas et je suis venu vous empêcher de la saboter. Détournez vos Hydres du cimetière, par la grâce du Messager.

— Quel aplomb ! s’amuse la commandante. Et qu’invoquerez-vous pour me convaincre ?

— L’estime que vous avez de moi. »

Elle s’agenouille devant lui. Ses doigts parcourent l’arête acérée de sa mâchoire, ses yeux diamant scrutent les opales.

« Que croyez-vous que j’éprouve pour vous ? susurre-t-elle. Je vous vois sans masque pour la première fois, votre visage n’est pas bleu.

— Pensez-vous donc qu’il soit facile de s’affranchir du Zélotron-B ? Neptis trempe dans bien des choses douteuses, mais la qualité de sa science est indéniable.

— Vous m’en direz tant. »

Parme-Alma se relève et demande à une Hydre de contacter le vicaire. Une minute plus tard, les combattantes s’écartent et brisent leur étau ; quatre se mettent en position dans leur direction de départ, deux s’appuient contre les murs du croisement attenant au cimetière. L’une d’elles s’adresse à sa cheffe :

« Il dit vrai, ma commandante. Cédalion est déchu mais il sert encore les intérêts de la quadrabranche. Vous avez ordre de favoriser sa mission.

— Neptis, vieux cachotier. S’il est ainsi de la volonté du Seigneur-guide, alors soit. Ghalya, repliez-vous. »

La paire de lézards s’éloigne pour retrouver les autres, laissant la commandante avec ses deux prises.

« Vous avez interrompu ma patrouille du jour, Cédalion. Ce quartier est censé être sûr, j’espère qu’il le…

— Alma ! »

Un cri, loin derrière Cédalion. La commandante se fige et remonte ses yeux clairs…

« Illuminée ! » jure-t-elle.

Une cavalcade. Cédalion se lève, volte et, dans le même geste, arrache le sabre à la hanche de l’obscurienne…


Fer contre fer, juste à temps.


« Traître ! »

Serah le maudit de tout son être.


***

« Je le tiens. Vous lâchez pas, hein ?

— Magne-toi, nom d’un orguillon. »

Saren s’arc-boute, les doigts sous les fragments de pierre. Béor ne bronche pas et maintient son gros bloc à peine levé. Je tire le coffret. Il avance, voit la lumière… et je le serre fort dans mes bras.

« Je l’ai, soufflé-je. C’est bon les gars, posez tout. »

Son vieux linge l’a protégé des aléas du temps et de la plupart des griffures. Il est tel que la dernière fois, avec son bois sombre et laqué, sa délicate serrure à cinq roues. C’est qu’il est beau en plus.

Thalie, vous allez l’apprécier.

Je le glisse dans ma sacoche avec précaution – j’aurais dû choisir un contenant plus sécurisant, tiens.

« Où sont les autres ? »

La question de Béor m’interpelle, je relève la tête.

« Quoi ?

— Dunelle, appelle le Rhakyt, tu les vois ? »

La jeune Lumineuse est seule dans la brume, un peu plus loin. Elle détaille le cimetière d’un regard confus. Serah manque à l’appel, tout comme Khoras et ce grand gaillard, là, Siléon.

« On se tire, lancé-je doucement, tu peux leur dire ? Direction l’avant du cimetière, rejoignez-nous à la sortie. »

Elle hoche la tête et s’éloigne, décidée.

« Tu ne veux pas les attendre ? demande Béor.

— C’est pas prudent, soutient Saren. Il est mauvais, ce brouillard. »

Je m’équipe de mon oreillette alors que nous quittons l’allée.

« Gallinet à Rhinoptère et Nécroptère. J’ai trouvé l’œuf, je m’apprête à sortir du nid. »

Alyce confirme la réception du message. Rien chez Thalie : elle m’avait prévenu que son infiltration risquait de l’en empêcher, mais le savoir ne délie pas les nœuds qui me tordent le ventre. Nous atteignons le mur d’enceinte du cimetière et son portail tordu. Les barreaux sont cadenassés ; autour, la haie s’agrippe aux moellons édentés et laisse peu de prises pour une escalade.

« Béor, tu me fais la courte ? »

Il s’avance sans mot dire… et brise la chaîne en un geste.

« Ça marche aussi. Sortons. »

La grille chante. Alors, d’autres éclats s’élèvent dans la moiteur du lointain. Saren peste.

« Qu’est-ce qu’ils foutent, ces cons ? On avait dit pas par le caveau. »

J’écoute. La compréhension émerge trop lentement :

« Non… ce sont des coups de sabre. »


***




[1] Du moins quand c’est fait à ma manière : en toute illégalité. [retour]


[2] Paraît qu’on y faisait la fête jadis, mais les bourgeois ont trop peur de crotter leur jolie robe à présent. [retour]


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