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Julien Willig

vendredi 2 juillet 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXIX

[Résumé des chapitres précédents]

L’Opération Taraben est lancée ! Tandis qu’Abriel et son groupe se chargent de gagner Lengel par des voies secrètes, afin de contourner le siège obscurien et récupérer le coffret de la Médaille du Messager, Thalie met à profit les renseignements récoltés lors du gala de Dantélien II : elle se prépare à infiltrer la châsse-lebraude du Secteur 5.4 pour la neutraliser...


***


« […] patrouiller aux abords de la nécropole kérubine de Nybel-nord au milieu de la Nocturnale. Nous y appréhendâmes la Sujette en plein délit. Les chefs d’accusation, à savoir l’exploration illicite de sépultures sacrées et pillage présumé, lui furent déclarés, mais la suspecte se défendit en arguant que le tombeau était déjà ouvert – note : argument fallacieux, nous avons trouvé la marque de ses outils sur la serrure – et que seule sa “soif de connaissances et de pieuses proximités” l’avait poussée à […] »


(Rapport de la milice de Nybel, partiellement conservé)



Molenravh.


Un vent chaud et humide balaye les abords du village. Peu de structures sont visibles depuis le ciel, et la piste d’atterrissage en demeure la principale – guère plus qu’un carré de poussière planté dans la poussière sauvage. La plaine des geysers qui l’avoisine, bouillante et imprévisible, confère au lieu son climat. Il n’y a autour qu’un désert crevassé, ainsi qu’une montagne érodée aux pentes raides ; quelques biofermes sont nichées dans les creux de la roche, profitant des rares terres humides. Au centre, les grappes de maisons en dôme croulent sous les sables du temps.

Thalie soupire, délaissée par l’inspiration. Abriel lui avait bien décrit Molenravh mais… le voir, c’est autre chose.

“Croyez-moi, ça n’en vaut pas la peine.”

Le souffle ardent tente à présent d’arracher leurs vêtements. La Damoiselle d’Ormen hasarde un regard contrarié sur son pantalon blanc, puis se répète les directives d’Abriel pour se consoler.

“Les fonctionnaires et les notables qui doivent venir là cherchent toujours à y couper. Faites-vous passer pour une nouvelle équipe, ne vous habillez pas trop en conséquence.”

Elle se tourne vers son groupe en attendant que l’on vienne les accueillir. Eshana et Darse la soutiennent, enthousiastes. Les deux techniciens néphélins, une Gargoule et un Novarien, vérifient une énième fois leur sac de matériel – en théorie des outils d’analyse, en réalité de quoi saboter l’installation. Quant à Lyuba, elle a le bon goût de rester sage. Pour le moment.

Quelqu’un a dû voir ou entendre l’amphiptère se poser…

Personne ne vient.

… non ?

Thalie hausse les épaules et s’avance. La bâtisse craquelée jouxtant la piste fait partie des plus grandes du village, elle y trouvera probablement un poste de contrôle, une station de communication, la bourgmestrie… ou n’importe quel bureau avec quelqu’un derrière.


Ce fut le cas. Et, le moins qu’on puisse dire, c’est que l’équipe ne fut pas déçue de l’accueil – la Damoiselle d’Ormen garde encore sur la langue le goût amer de ce piètre évènement.

À présent, Thalie se retrouve ballotée dans la plaine. L’engin tremble tant qu’elle s’imagine heurtée par un geyser à chaque seconde. Elle se cramponne sur son siège alors que le “pilote” donne une nouvelle claque au moteur. En réponse, la barque à sable crachote laborieusement.

« Est-elle vraiment si dangereuse, cette traversée ? »

Thalie est obligée de forcer sa voix pour se faire entendre. Le vieux Novarien crache par-dessus bord avant de répondre. Il y avait bien quelqu’un derrière un bureau : c’était lui, et il accueillait le groupe par un premier glaviot dans une corbeille rouillée.

« Ouais M’dame. Ça d’mande beaucoup de réflexes pour pas s’ébouillanter la mouille ! … ’tendez, ’crochez-vous. »

Embardée violente. La barque à sable bondit sur le côté et, dans la seconde, un terrible jet d’eau déchire les airs. L’écart est suffisant pour l’éviter, mais la vague de chaleur déploie ses embruns dangereux. Darse contemple le geyser, fascinée, tandis que les deux techniciens s’entrechoquent les épaules. Eshana et Lyuba n’ont pas bougé.

Une barre de fer frôle le pied de Thalie alors que le pilote rajuste sa trajectoire. Une carabine.

« Vous subissez des attaques ? Ici, dans le désert ?

— C’est pour la chasse, ça. On est une p’tite troupe qu’on chasse parfois le vermal à dents d’sabre dans les steppes. C’est la s’conde spécialité d’Molenravh, ça. »

Elle opine, jette son regard à la proue.

Voyons le bon côté des choses : tout mètre parcouru est un mètre où la barque n’a pas rendu l’âme…


Poser pied sur le seuil de la châsse-lebraude diffuse un soulagement palpable au sein de l’équipe.

Plus jamais ne critiquerai-je l’équipement d’Abriel ou sa façon de conduire.

La Damoiselle d’Ormen se tourne vers le vieux guide, pipe au bec et capuchon sur la tête. Il n’a pas coupé le moteur.

« Vous nous attendrez ?

— Nan M’dame. C’est trop dang’reux d’rester dans le coin. C’est la plaine qu’est pas stable, m’voyez. »

Le peu de dignité qu’il reste à Thalie crie sous sa peau – le stress a déjà rongé le reste.

« Alors comment vous faire revenir ?

— Y a un terminal à l’intérieur de l’entrée, z’aurez qu’à m’sonner. »

Et de s’éloigner sans plus de politesse, poussé par sa barque et ses noirceurs nauséabondes. Démunie, Thalie l’observe zigzaguer entre les cratères moites. La plaine, morne surface crevée de trous, s’étend jusqu’au village et au bord de la montagne. Elle aurait dû être un lac, si l’Obscurie n’avait pas installé la châsse-lebraude ici[1].

Celle-ci domine le paysage : immense brique de terre brune, sarcophage aux austères contreforts. Peu de détails agrémentent sa silhouette : une antenne de communication, une parabole météorologique… et la porte blindée à l’entrée.

Thalie délaisse les bords du quai. Elle parcourt d’un regard la combinaison civile de ses alliés, aux couleurs orange et noir du Secteur Salamandre[2]. Son cœur se trouble une seconde en constatant le maintien martial de Darse – l’halo-ci encore, elle croit parfois voir la marionnette de Laetere[3]. Lyuba rentre également dans son rôle, un Oblitorion vide à la hanche.

Tout le monde se rassemble devant la porte. À côté, un panneau rouillé invite à presser la touche de “demande d’ouverture”, sous une grille de haut-parleur et un œil photomobile.

Avoir quitté le gala de Dantélien II en Galactée pour en arriver là…

Thalie actionne la commande. L’interphone crachote et une voix lui demande de décliner son identité et les motifs de sa venue ; la personne ne semble pas surprise, juste… ennuyée ?

Le jeu commence.

La Damoiselle d’Ormen se pince un visage fier.

« Comment ça, “les motifs de notre venue” ? Nous sommes là pour l’inspection, bien entendu. »

Un soupir lui répond.

« Une autre inspectrice, encore ? Laissez-moi deviner : vous êtes nouvelle et on vous a présenté cette visite comme un palier dans l’élévation de votre carrière ? On vous a bien eue, ma pauvre.

— Enfin, je ne vous permets pas !

— Mes excuses, Madame. Personne ne veut venir ici, d’où le fait que les nouvelles têtes soient envoyées.

— Ouvrez donc, je vous prie, le sable est agressif.

— Nous n’avons pas reçu de notification concernant votre passage. C’est pas une première, mais vous avez de quoi attester votre mission ? »

Thalie tend un parchemin orné d’un cachet de cire. Marielle l’a calligraphié à merveille, le sceau provient du cadavre d’un obscurien vaincu. L’œil mécanique se focalise sur le papier, puis l’interphone crache un nouveau soupir.

« C’est pas le bon document mais ça ira. Méfiez-vous de vos collègues, qu’on ne gratte pas de places à votre insu. »

Elle radoucit son visage.

« Merci. Je m’attendais à un accueil plus formel, mais vous, au moins, vous montrez-vous bienveillant.

— Je vous ouvre. Attention, la température est plus haute à l’intérieur. »

L’huis gronde, chuinte, puis lentement s’écarte. Une première bouffée chaude frappe le groupe. Un corridor s’étire, simplement creusé à travers le sarcophage de pierre. Thalie ne saurait dire s’il s’agit des rangées fragiles de lumière, de l’épaisseur de l’air ou de la pénombre du boyau devant elle, mais elle se croit revenue à bord du Sylvaer. La châsse-lebraude diffuse cette même impression d’organisme vivant et gigantesque. Mais, malgré le pouls mécanique, malgré le râle ténu des aérations, c’est l’élément qui jure : la barge d’Arkon avait quelque chose d’évidemment végétal ; cet endroit, lui, empeste le soufre et les braises.

Thalie se jette dans la gueule du groc, la gorge nouée. Alors, précédée par les échos de sa cavalcade, une Gargoule émerge du gosier : un homme d’âge mûr, cireux et si chétif qu’il semble fuir les ombres dévorantes. Il est seul et ne porte ni la capuche ni la bure attribuées à son espèce, mais la combinaison orange du Secteur Salamandre. Sa course meurt un mètre à peine devant la Damoiselle d’Ormen, et il s’effondre plus qu’il ne s’appuie sur un boîtier électrique fixé au mur.

« C’est moi qui… l’interphone. Bel halo… bienvenue.

— Merci, bel halo à vous. Tout va bien ? »

La Gargoule acquiesce, le temps de respirer.

« Le chemin est long depuis la salle de contrôle, dit-elle enfin.

— Vous n’avez pu envoyer personne ?

— On n’est… pas très nombreux. Mon nom est Bheric. Je vois que vous êtes venue avec une petite escorte. »

Thalie se fend d’un sourire innocent.

« Pourquoi, il ne fallait pas ?

— Au contraire, c’est bien ; le dernier inspecteur s’était perdu, on a mis un demi-halo à le retrouver. Suivez-moi. »

La Gargoule volte sans même demander leur nom. Eshana et Thalie échangent un regard surpris puis s’avancent, ignorant le ricanement de Lyuba derrière.

« L’intérieur de la châsse-lebraude n’est pas bien compliqué, vous verrez. Enfin… sur les plans. »

Bheric les fait sortir du boyau pour arpenter une grande partie du bâtiment. Simple, en effet : le sarcophage de pierre constitue la salle principale. Il aurait pu avoir l’allure d’un vaste hangar, s’il n’était traversé par tant de tuyauteries, de valves, de bobines, de condensateurs, de passerelles et d’échelles, d’ensembles de câbles… un gigantesque chaos d’infrastructures mécaniques. En résulte un dédale de lumières mangées, de vapeurs volages et de crépitements statiques.

« Ne me perdez pas de vue, grince la Gargoule, vous ne sortiriez pas vivants de ce labyrinthe.

— Vous en faites toujours autant pour les nouvelles têtes qui viennent vous visiter ?

— On manque de divertissement, pardonnez-moi. »

Le passage finit par s’agrandir[4]. Il se mue en un espace rectangulaire assez large pour y parquer Vérin : une placette ouverte jusqu’au plafond, et dont les grilles au sol libèrent des effluves de braises. Thalie tapote du bout de sa chaussure.

« Qu’est-ce donc, en bas ? Un accès vers la Salamandre ?

— En partie », répond Bheric.

Une poignée de secondes s’écoule dans les trous sous leurs pieds. La Damoiselle d’Ormen remarque un Novarien à la crinière en chignon de l’autre côté de la placette – il a cessé son entretien d’une machine à cadrans pour les couver d’un air méfiant. Alors seulement Bheric reprend, sinistre :

« S’y trouve le dispositif de sécurité. Souhaitez ne jamais voir ces grilles s’ouvrir. »

Il repart sans attendre. Thalie coule un dernier regard en arrière, retenu par le marasme brûlant du vide et le grondement lent qui l’habite. Quelques minutes plus loin, un groupe de trois personnes croise leur chemin. Après de brèves salutations, celles-ci s’en vont et la Gargoule explique :

« Ce sont des employés du village, ils servent à la maintenance des installations.

— Leur service est terminé ? s’enquiert Thalie. Ils n’avaient pas l’air de se diriger vers l’entrée.

— C’est parce que l’entrée officielle, celle que vous avez empruntée, nécessite de lourdes procédures pour que la porte s’ouvre. Pour les personnes qui viennent régulièrement, il y a la sortie sud, à l’arrière.

— À ce propos… Bheric, pourriez-vous vous arrêter ? »

La Gargoule regarde Thalie et s’exclame :

« Oh ! Vous voulez commencer votre inspection, c’est cela ?

— Tout à fait.

— Je vous menais machinalement voir la sous-administratrice, mais je peux vous guider où vous voulez.

— Ce ne sera pas nécessaire. »

Elle désigne ses deux compagnons, la Gargoule et le Novarien en orange :

« Mes techniciens sauront trouver le chemin, et notre Hydre les escortera. Pendant ce temps, nous rencontrerons volontiers la sous-administratrice. »

Une diversion toute trouvée, merci Bheric.

Ce dernier acquiesce.

« Par quoi voudriez-vous commencer ? »

Le Novarien demande la direction du système de distribution d’énergie, tandis que la Gargoule qui l’accompagne interroge sur l’emplacement des accumulateurs électriques. Une fois renseignés, les deux s’effacent, suivis par l’Hydre. Leur sac semble bien lourd à Thalie : chacun contient une gourde et un pistolet à injection chargé d’une rustine de réparation. La première est en réalité remplie d’un liquide transparent, et l’autre d’une pâte blanchâtre : quand les deux produits entrent en contact, ils se mêlent et amorcent une réaction chimique irréversible. Alors, une poignée de minutes plus tard, tout explose.

Les techniciens attendront son signal.

Espérons que la sous-administratrice ne sera pas très loquace.

Eshana et Lyuba se regroupent, les trois femmes suivent Bheric. Malgré les parois oppressives de la châsse-lebraude, une pensée de Thalie s’en échappe : l’image d’un gallinet dans les rues de Lengel…


***

Un ascenseur sans cage – une simple plateforme pourvue d’un garde-fou – les élève jusqu’à une cabine en hauteur. Elle domine le fond de la salle principale, ou le “coffre” comme l’appelle Bheric. Le groupe se retrouve devant une porte avec un grand carreau de verre mat, dans un cadre en bois laqué. Sur la vitre, ces lettres d’or : “Noble administrateur Vothin”.

Un délicat carillon teinte quand la Gargoule presse la sonnette. Elle ouvre l’huis et souffle :

« Madame la sous-administratrice ? Une visite d’inspection est là. »

La réponse est inaudible à Thalie. Son regard se perd sur les détails de l’entrée, typiquement kérubine, du siège de l’administrateur.

Vothin… il était chez Dantélien II, je crois.

« Je sais, reprend Bheric, on ne nous l’a pas annoncée. Ce n’est pas comme si c’était la première fois… »

Un soupir, puis une voix féminine lui accorde l’autorisation d’entrer. La Gargoule se retourne avec son sourire le moins las.

« Si vous voulez bien me suivre. »

Sans surprise, l’intérieur est à l’image de la porte. Moquette pourpre, murs lambrissés d’un bois verni aux veines délicates, lampions de cuivre et bureau cerclé de même. Assise derrière, dans un fauteuil trop usé pour faire partie du décor, une Novarienne lève un regard empesé sur ses hôtes inattendus. Si elle semble plus âgée que Janel, son image ferme et solide empêche à Thalie des déductions plus poussées.

L’air est lourd malgré le filet de musique flottant dans l’air[5]. Bheric s’avance ; sa courbure s’accentue sous le luxe, comme s’il s’effaçait faute de s’en montrer digne.

« Madame la sous-administratrice, voici l’inspectrice… euh…

— Ibis, invente Thalie en rejoignant le bureau, dextre tendue. J’ai été transférée depuis Nybel lors du dernier segment. »

La Novarienne ne lui serre pas la main ; Thalie se contraint à garder la sienne offerte, un sourire innocent à l’épreuve des fissures. Elle n’abandonne qu’au bout d’une poignée de secondes, le temps de laisser à la sous-administratrice le soin d’ausculter celles qui l’accompagnent. La Damoiselle d’Ormen réemploie sa paume en les désignant :

« Voilà la lieutenante Salomé, de la portée Lisandre, et la technicienne Mélite, nouvellement affectée comme moi au Secteur Salamandre. C’est un plaisir de faire votre connaissance.

— Qu’est-ce que vous faites là ? »

Sèche. Elle ne prend même plus la peine de se détacher de la paperasse qui l’accapare.

« Eh bien, hésite Thalie délibérément, c’est une visite d’inspe…

— D’inspection, oui, je sais. Mais pourquoi ? Il s’est écoulé moins d’un demi-segment depuis la dernière. À quoi vous jouez, par Lumière ?

— Je… je fais ce qu’on me demande.

— Écoutez, ma grande. »

Cette fois, la sous-administratrice lève les yeux. Sombres, fatigués, portés par un pli entre les sourcils. Thalie y décèle la persévérance, l’opiniâtreté et – sans surprise – une certaine frontalité.

Qui êtes-vous ?

« Je suis sous-administratrice de la châsse-lebraude de Molenravh et, par extension, du Secteur 5.4 tout entier. Je gère l’alimentation énergique de la terre-plaque, depuis la récolte des gaz solaires par les Salamandres sous la surface jusqu’à son acheminement dans les moindres recoins que ce lieu désolé. Et quand je dis que je gère , c’est pour laisser à mon estimable et très noble supérieur kérubin le loisir d’aller à sa guise dans les mondanités pendant que j’abats tout le travail. Vous êtes escortée par l’Obscurie, soit ; ça ne veut pas dire qu’il me reste du temps à vous consacrer. »

Thalie aurait pu servir ce genre de discours – du moins, il y a quelques segments encore. Elle se force à courber l’échine pour offrir à la sous-administratrice ce qu’elle attend : la soumission sous le poids de la hiérarchie… quand Lyuba se plante à ses côtés en ricanant.

« Eh bien, quel accueil. Si on vous emmerde, fallait le dire franchement.

— Pardon ? s’étonne la sous-administratrice.

— Lieu… tenante. »

Thalie avait commencé à la reprendre vertement : elle brise l’intonation pour en faire une supplique. Lyuba l’ignore, main sur la crosse de son pistolet déchargé. De l’autre, elle pointe la Novarienne en face et poursuit sa diatribe :

« Vous croyez qu’on est venues dans ce trou par plaisir ? À côtoyer des mange-poussière alcoolo, nous taper les vents de sable et les geysers dans un rafiot pourri ? Et tout ça pour débarquer dans votre bordel sombre, bourdonnant et malodorant sans même un salut. Vous pensez représenter l’Obscurie et son pouvoir, mais vous n’êtes rien face à la grandeur de Béthanie, Madame.

— Officière, bafouille Bheric, surveillez votre…

— De Béthanie ? coupe la Novarienne. De la portée Lisandre, vous dites ? »

Lyuba dérobe la parole :

« Qu’importent les présentations, vous qui ne daignez pas donner votre nom ?

— Lieutenante, souffle Thalie, je vous en prie… »

Sa gêne frôle dangereusement les rivages amers de la réalité : l’ancienne sœur d’armes d’Abriel pourrait tout faire foirer ! Elle jette un œil derrière son épaule. Eshana les couve d’un air sombre, prête si besoin à abattre Lyuba… et ruiner leur couverture.

« C’est vrai. »

Contre toute attente, c’est la sous-administratrice qui désamorce la tension. Le soulagement de Bheric est sincère, celui de Thalie aussi.

« On m’appelle Perlémone. Mes parents voulaient que je sois le bijou de ce coin de désert. Quelle connerie… »

Alors Perlémone sort trois verres de son bureau : un pour elle, pour Lyuba et Thalie.

Pas de place pour les subalternes ?

Une bouteille de venin de l’hydre les remplit vite.

« C’est la lieutenante Salomé qui a raison, inspectrice Ibis. Imposez-vous, tapez du poing sur les bureaux qui s’opposent à vous, et ne comptez sur personne d’autre que vous-même. C’est seulement ainsi que vous arriverez à vos fins. Avec un peu d’expérience, vous n’aurez plus à ruiner vos jolies tenues dans les sables. »

Et de s’envoyer une bonne lampée de liqueur jaune acide. Lyuba déploie la paille télescopique de son masque et sirote, une sombre lueur dans la pupille. Thalie sort discrètement la montre de sa poche.

Cela fait dix minutes, presque un sablier. Les bombes ont dû être posées.

Captant le regard de Perlémone, elle récupère la parole :

« C’est ainsi que vous en êtes arrivée là ? Un poste administratif est important pour une Novarienne, j’ai ouï-dire que les Keroubs gardent jalousement leurs places.

— Avez-vous de l’ambition, Ibis ?

— Je suppose, oui.

— Ne supposez rien, affirmez. Il vous faudra donner de votre personne pour vous élever. Et croyez-moi, j’ai beaucoup donné. »

Elle vide son verre avant de le remplir encore. Vite.

« En êtes-vous satisfaite ? » ose doucement Thalie.

L’œil de la sous-administratrice devient vague. Elle se lève, fait quelques pas et précipite son attention à travers le verre qui sépare le bureau du “coffre” de la châsse-lebraude.

« J’étais mariée à un chasseur du village. Un ivrogne, bête et parfois violent. Erreur de jeunesse. Néanmoins c’était un sacré tireur. L’Obscurie avait besoin de combattants et de sujets d’étude, j’ai réussi à me faire remarquer en l’enrôlant de force. Avant que ce crétin comprenne quoi que ce soit, il se retrouvait en train de décuver à Béthanie. »

Thalie se fige, clouée par la surprise.

« Vous avez accompli quelque chose avec lui ? s’étonne Lyuba. Ça donne rarement du bon, la picole, j’en sais quelque chose… (Elle regarde Thalie, susurre :) et vous aussi. »

Ses entrailles se nouent. La Damoiselle d’Ormen sent monter en elle une chaleur agressive, une colère avec un seul désir : réduire en bouillie le sourire qui point sous le masque obscurien. Ses muscles se tendent, ses doigts se crispent…

Pas maintenant. Par Lumière, calme-toi.

Ses tympans battent comme un tambour sous les percussions de son cœur. Elle se détourne de Lyuba et dépose son verre, auquel elle n’a pas touché. À l’attention de Perlémone, elle reprend son timbre hésitant :

« C’est ce qui vous a menée à la direction de la châsse-lebraude ?

— Non, j’ai dû donner plus encore… »

C’est à elle d’hésiter à présent. Thalie devine le reflet de Perlémone sur la vitre – ses orbites se creusent dans les ombres du coffre.

« À quoi bon en parler, conclue la sous-administratrice, l’histoire est vieille de trente cycles. »

Elle revient s’installer à son bureau, venin de l’hydre en main.

« Inspectrice Ibis, je suis prête à vous soutenir dans votre ascension. Jurez-moi juste une chose : soyez consciencieuse, plus appliquée que ces faquins qui nous programment deux inspections en trois renaissances. »

Thalie lâche un rire poli. Perlémone reprend une gorgée et grimace.

« Sérieusement… cette châsse-lebraude est vieille comme le monde, qu’est-ce qu’on vient m’emmerder comme ça ? N’ai-je pas assez donné ? J’ai fait mes preuves, Vothin n’a pas eu à mettre ses pieds branlants ici depuis plusieurs cycles… »

Lyuba aspire une gorgée de sa boisson. Le masque accentue le clapotis alors qu’elle fait tourner le venin de l’hydre dans sa bouche. Elle avale et, toujours avec son regard sombre, siffle :

« C’est vrai qu’elle a été mal préparée, cette visite. N’est-ce pas, inspectrice Ibis ? Voici ce qui arrive quand on laisse un lâche et une mécréante aux commandes. »

Lyuba, bouclez votre grande gueule ou Eshana vous la trouera.

« Lieutenante, avance Thalie timidement, il n’est pas sage de manquer de respect à nos supérieurs. Vous devriez en craindre les conséquences.

— Cela ne concerne que vous, Ibis, observe Perlémone. J’imagine l’aigreur du personnel obscurien à servir d’escorte, surtout pour traîner dans la poussière.

— Si vous saviez… Madame la sous-administratrice, ponctue Lyuba, sardonique. On en connaît même un qui s’est barré, qui a déserté les rangs sacrés de l’Obscurie malgré le Zélotron-B, vous vous rendez compte ?

— Mais vous… vous connaissez Shavo ? Lieutenante Salomé, n’êtes-vous pas affiliée au Secteur Salamandre ?

— “Shavo” ? Jamais entendu parler, c’est pas de lui que…

— Lieutenante, il suffit maintenant », impose Thalie, oubliant son rôle.

Perlémone lève son verre à son intention, amusée.

« Voilà, Ibis, là vous vous affirmez. Continuez comme ça et vous ferez votre place. »

À Lyuba de s’esclaffer.

« Oh mais c’est qu’elle se l’est faite, sa place, Madame la sous-administratrice. Et pas n’importe où, non : dans les bras mêmes de notre déserteur.

— Lieutenante ! Lâchez la grappe d’Abriel une bonne fois ! »

Elle aurait dû comprendre sa bourde à l’instant même où son esprit la formulait. L’air de triomphe dans les yeux de Lyuba lui met la puce à l’oreille ; elle comprend quand elle entend un bruit sourd, celui d’un tiroir que l’on ouvre sans retenue. Et un cliquetis que toutes reconnaissent :


l’armement d’un Peccamineux ?


Lentement, Thalie et Lyuba tournent la tête en direction de Perlémone, debout derrière le canon qui leur fait face.

« On m’avait bien dit qu’il était vivant. Abriel, vous le connaissez ?

— Madame la sous-administratrice… »

Thalie et Bheric l’ont prononcé de concert, les paumes doucement levées pour l’apaiser. Sans regarder la Gargoule, Perlémone lui intime de donner l’alarme. La Damoiselle d’Ormen ordonne, la voix rauque :

« Eshana ? Le signal.

— Quoi, éclate la sous-administratrice, quel signal ?

— Écartez-vous, Thalie, jette la Néphéline. Et que personne ne bouge ! »

Eshana tire un Peccamineux de sa combinaison et le braque sur Perlémone, Lyuba entre les deux. Thalie visualise également son mouvement précédent : la main dans la poche pour presser l’appel de son communicateur. Deux longs, deux courts : le signal de l’activation d’urgence du système explosif.

Bheric se fige, plus pâle que jamais, un combiné tremblant entre ses doigts. La lieutenante grogne alors que Thalie recule, les paumes toujours ouvertes devant elle.

« Lyuba, vous me le paierez.

— “Lyuba”, “Eshana”, “Thalie”, énumère Perlémone. Aucun de vos noms n’était vrai. J’aurais dû m’en douter, quelque chose sonnait faux. Vous, lieutenante, n’êtes pas du Secteur Salamandre, mais bien de Béthanie. Vous avez déserté, vous aussi ?

— Le Messager m’en préserve, Madame ! Je suis captive, contrainte de jouer le petit jeu de ces Néphélines.

— Des Néphélines, alors. Appartenez-vous bien à l’escadron Laetere XIV, lieutenante ?

— Plus un mot, Lyuba, ordonne Thalie. Je vous jure que l’on vous abattra avec plaisir.

— Ma chère, je doute représenter votre problème le plus pressant. »

Tu dis vrai, vipère. Une seule solution : gagner du temps.

Perlémone pointe son arme sur Thalie avec, dans l’œil, la silhouette d’Eshana.

« Elle a raison… “Thalie”, exact ? Pas de chance, je connais plutôt bien Béthanie, en particulier les officiers de Laetere : c’est avec elle que mon incapable d’époux servait. C’était avant votre ordination, lieutenante, vous n’avez pas dû le rencontrer. Il se nommait Shavo. Maintenant dites-moi, Thalie : pourquoi donc frayez-vous avec Abriel ? »

Les doigts de la Damoiselle d’Ormen se serrent dans le vide. L’impuissance, la rage. Elle n’a rien à lancer, elle n’a même pas songé à garder son verre en main.

« Que savez-vous de lui ? réplique-t-elle.

— Une question par une autre question ? s’étonne Perlémone. Vous êtes gonflée, c’est moi qui suis armée.

— De même que mon amie.

— Avec un œil en moins ? ricane-t-elle. Silence, merdelle, ou je troue votre jolie blouse !

— Abriel est votre fils. »

Le regard de Perlémone et de Lyuba s’écarquille de concert. La seconde s’étouffe dans un râle de surprise, la première se remet vite et raffermit la prise sur sa crosse.

« Il se souvient de moi ?

— De votre douceur… De votre mort. Visiblement il ne voyait pas le bon tableau.

— Je n’ai que faire de lui, ni des pensées que le vicaire a insérées dans son crâne. C’était le même taré que son père !

— Purin d’écailles… »

Lyuba comprend seulement maintenant. Thalie la dédaigne et jette sur Perlémone son regard le plus dur.

« Vous vous êtes débarrassée de lui comme vous l’avez fait de votre mari. »

La sous-administratrice éclate, tout vestige de sang-froid écroulé :

« Il avait la même tête ! La même voix ! C’était du Shavo tout craché jusque dans son ombre !

— C’était un enfant, poursuit Thalie. Votre enfant, et vous l’avez jeté dans les griffes obscuriennes.

— Ça ne l’a pas empêché de tout foirer, ajoute Lyuba.

— Silence ! s’écrie Perlémone. L’Obscurie m’a promis une place en or pour ce gamin, pour y chercher je-ne-sais-quoi dans son sang, le gène de Shavo qui leur avait échappé. En leur vendant Abriel j’ai échoué ici ; imaginez ma récompense quand je vous aurai livrées, toutes les trois.

— Madame, ose Bheric, il y aussi…

— Eh, une minute, intervient Lyuba, je ne fais pas partie de cette engeance, moi, je… »

Une série d’événements interrompt la scène.


Une double détonation résonne sourdement, puis les vitres du bureau s’ébranlent.


Les lumières s’éteignent, et la musique avec elle.


Un éclairage rouge, poisseux comme le sang des Gargoules, s’active, creusant les ombres : l’alimentation d’urgence.


Enfin, un lent grincement retentit depuis les profondeurs du “coffre”.


Perlémone s’exprime la première :

« Merdelle ! Bheric, sonnez… »

Un trait de plasma l’atteint ; elle vacille, lâche une décharge qui manque Thalie et s’effondre derrière le bureau. Un deuxième tir d’Eshana coupe la route de Lyuba et la contraint à s’écarter. La Néphéline s’avance, Peccamineux brandi.

« Thalie, récupérez le pistolet. »

La Damoiselle d’Ormen contourne le meuble et s’agenouille auprès de la sous-administratrice. Touchée à l’épaule, celle-ci bouge encore malgré la flaque noire qui grandit sur la moquette.

« Rebelles, tousse Perlémone. Vous devriez avoir honte.

— Tout comme vous, réplique Thalie d’un ton glacial. Au nom de votre fils. »

Elle s’empare de l’arme. Un choc étouffé tremble au loin, puis un deuxième.

« Qu’est-ce ? »

La blessée ricane et s’étouffe. Bheric répond :

« La sécurité… Que Lumière nous vienne en aide. »

Quelque chose attrape la cheville de la Damoiselle d’Ormen. Une main ?

Elle baisse le regard. Perlémone laisse retomber son bras, trop faible ; elle n’a eu la force que de tâcher le pantalon blanc.

« Maintenant… vous portez… l’odeur du sang… »

Son rire s’abîme dans une toux douloureuse. Thalie se relève et s’écarte.

« Bheric ? En quoi consiste-t-elle, cette “sécurité” ? »

La Gargoule ne lui est d’aucun secours, incapable de faire autre chose que de pleurnicher “Seigneur-guide”. Les entrailles de Thalie se nouent : les chocs reprennent… et gagnent en intensité.

« Quoi que ce soit, remarque Lyuba, ça se rapproche. »

Thalie jette son attention sur elle avec la ferme intention de lui intimer le silence – ou de sommer Eshana de l’abattre une bonne fois pour toutes. Elle n’en a pas l’occasion. Son regard glisse sur le plateau du bureau baigné de lueurs rouges, avant de s’arrêter sur la bouteille et le cristal des verres.

Le venin de l’hydre…


s’ébranle


à chaque choc.


L’étonnement de Thalie est bien vite écrasé quand, poussé des entrailles de la terre, un monstrueux cri s’élève.


***




[1] D’après les dires, la présence d’eau est importante pour tempérer les intenses déplacements d’énergies gérés par la châsse-lebraude. Mais quel aurait été le destin de Molenravh sans elle ? [retour]


[2] Rien à voir avec les Secteurs définis par les terres-plaques : il s’agit de l’organisme chargé de la gestion des installations énergétiques de l’étoile-sanctuaire. [retour]


[3] Il a pourtant été difficile de lui faire laisser son long manteau beige dans le Sylvaer. [retour]


[4] Difficile de qualifier de “couloirs” les allées dans lesquelles Bheric les mène. Les tuyaux, les cuves et le nombre improbable d’équipements laissent nombre d’ouvertures à travers desquelles la complexité de la châsse-lebraude se révèle, mais bien peu sont assez larges pour que quiconque puisse les traverser. [retour]


[5] La voix veloutée d’un donatra, le chanteur d’un style dérivé du kansan. Les donatras interprètent des ballades ; avec leurs fredons sur des accompagnements boisés, ils sont le symbole d’une certaine élégance populaire que n’ont pas les adeptes du shinë-stem, plus impénétrables. [retour]


Commentaires

C'est le moment de courir là hein ! Et j'espère que Darse ne risque rien !
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vendredi 2 juillet à 10h54
Je...
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vendredi 2 juillet à 11h41