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Julien Willig

dimanche 20 juin 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXVIII - Partie 3 : L’Opération Taraben

[Résumé des chapitres précédents]

Bon, ça y est. Le gala chez Dantélien II a eu lieu. J’étais habillé avec un costume qui devait coûter cent fois ma gueule, j’ai bien bu, j’ai un peu dansé, et surtout j’ai vu Thalie dans sa merveilleuse robe, la Galactée… Enfin, surtout, nous savons à présent comment atteindre et neutraliser la châsse-lebraude. En plus de ça, j’ai pu piquer au Keroub un manuscrit de la main de Liane Vestine elle-même, un truc qui devrait nous aider à desceller la Médaille que nous nous apprêtons à récupérer. Ainsi, nous lançons l’Opération Taraben…

Et, tout de même, quelle jolie robe.


***


« Un vent sec a couvert de sable

Un squelette tiré du tombeau ;

Il gît privé de ses joyaux

Alors qu’elle fuit, insaisissable.

Qui l’a dépouillé sans vergogne ?

C’est une avide exploratrice,

Elle pousse toujours plus loin le vice.

Que dire ? La morale elle s’en cogne.


Elle cherche les secrets d’un monde ancien comme l’Univers,

Éventre bestioles et tombes dans leur nid de poussière.

Au clair des gerbes d’étoiles, d’aventures en trésors,

Ce que Liane Vestine dévoile défie le temps et la mort.


À peine meurtrie par les blessures,

La peau tannée par le soleil,

Elle rit quand ses ennemis veillent,

Un pistolet à la ceinture.

Mais quelle vie, Dame Vestine !

N’es-tu pas lasse de ces butins ?

Le poids des éons n’est-il rien

Quand vient la fin qui se dessine ?


Liane deviendra légendaire, les astres en sont témoins.

À travers steppes et déserts, rien n’est jamais trop loin.

Incassable aventurière forte et haute en couleur,

Elle traîne son âme de guerrière et qu’importe la douleur.


Elle cherche les secrets d’un monde ancien comme l’Univers,

Éventre bestioles et tombes dans leur nid de poussière.

Au clair des gerbes d’étoiles, d’aventures en trésors,

Ce que Liane Vestine dévoile défie le temps et la mort. »


(Générique de Vestine Extrême, par Vorcin Hurleur)



Les lampions blancs rythment nos pas dans le couloir indigo. La crinière de Thalie scintille à mes côtés ; elle a rangé son carnet et récite ses notes :

« Nous attendrons la confirmation que votre équipe a bien atteint Lengel avant de partir.

— Au huitième degré, d’après les estimations.

— Alors, le Sylvaer se dissimulera dans la Griffe noire et les dernières cargaisons néphélines seront chargées. Pendant ce temps… »

Elle hésite.

« Eh, ça ira ?

— J’espère que nous saurons la convaincre. »

Nervosité partagée. J’essaye de passer outre :

« J’ai confiance en vous, tout ira bien. Et ensuite, vous disiez ?

— Supposons que le décollage du Sylvaer se déroule sans heurt, que nous puissions franchir le Phylactère et atteindre la position où Jorus se trouve théoriquement. Munis de la Médaille du Messager, il nous faudra atteindre le Sceau de Pouvoir sur un terminal dissimulé au fond de la machinerie…

— Vous êtes sûre de cette info ? »

Thalie inspire. Nos pas s’estompent en même temps ; je devine ses pupilles se poser sur moi, noyées dans le bleu du corridor.

« Ces textes sont si vieux, Abriel. L’Opération Taraben nous force à parier avec notre foi. Celle envers Lumière… et celle envers les Rebelles qui nous ont précédés depuis toujours. Mais “tout ira bien”, comme vous dites.

— Bien sûr, ouais. Donc, sitôt avoir débarqué dans Jorus, on fonce aux machines et on prend le contrôle du vaisseau. »

Elle opine.

« Ça ira ? »

Cette fois, Thalie ne répond rien.


Nous atteignons le hangar. La baie grande ouverte, les montagnes au-delà défilant dans les brumes du halo naissant. Incisives, les dents de roche percent la ouate allumée d’or.

« C’est une belle matinée », souffle Thalie.

Je lui effleure la main.

« Quelle ironie. C’est dans des catacombes des environs que j’ai extrait le coffret de la Médaille. Si j’avais su…

— Vous n’auriez peut-être jamais accompli ce qui vous a mené jusqu’à l’halo-ci. L’Alliance Néphéline n’était auparavant qu’un rêve ; soyez fier de vous. »

Elle me serre les doigts avant de reprendre son carnet. En contre-jour, la plupart des silhouettes s’estompent. Dans ce semblant de calme, les alfars et les lindorms endormis nous font comme une haie d’honneur.

Une forme se dessine à travers l’aura. La démarche sûre animant son laticlave, un éclat léger dans le froid de ses yeux rubis.

« Thalie, Abriel. »

Les salutations sont simples, la nôtre aussi :

« Janel.

— Tout le monde est prêt ? »

Nous opinons, lèvres closes. Puis celles de Thalie s’ourlent en un sourire :

« Abriel a dit “tout ira bien”.

— Alors tout ira bien », répond la Palatine.

Je rêve ou elle sourit, elle aussi ?

« Et vous ? demandé-je. Le Sylvaer n’est pas si gros comparé à la Petite-Nephel.

— Votre équipage a toute ma confiance, je me contenterai des principales directives. Je rejoindrai la passerelle sitôt votre amie convaincue.

— Alors, rétorqué-je, c’est pas du tout mon…

— La voilà », coupe Thalie.

Son visage fermé brise mon œillade. Elle dégringole en fragments le long de son regard, se brûle aux rayons d’Ocrit alanguis sur la carrosserie des chasseurs ; elle expire piétinée plus loin par les crampons de chaussures noires. Lyuba nous rejoint, mains attachées dans le dos et paupières plissées de malice. Droite, digne dans son uniforme malveillant. Sa démarche réduit les deux Sylvariens qui l’escortent à de petits portes-traîne. Malgré la béance du holster à sa hanche et les fourreaux vides à sa ceinture, mon sang se fige à m’en démanger la peau.

« Tiens, tiens, tiens, grince-t-elle en approchant, trois carins sur mon chemin. Au moins m’affrontez-vous de face, pas comme les parasites qui rongent ma chambre. »

Janel hausse un sourcil.

« Un vrai plaisir.

— Pourquoi me tirer de ma piaule ? reprend Lyuba. On échange, Abriel ? Cette décharge vaut bien tes fringues, le pourpre t’allait mieux. »

Elle accroche son regard sur ma veste en cuir, mon pantalon élimé et mes vieilles chaussures. La Damoiselle d’Ormen tente une main discrète sur mon avant-bras ; la prisonnière remarque le geste, balaye ma coéquipière de son air mesquin.

« Alors c’est sur elle que tu jettes ton dévolu. Jolie, tu la payes combien pour ça ?

— Plus que vous, c’est sûr », répond Thalie.

La Palatine les sépare d’une paume et s’avance.

« Nous n’avons pas encore été présentées. Lieutenante Lyuba, vous connaissez déjà le commandant du Sylvaer, Abriel de Molenravh…

— Sous toutes les coutures, si vous saviez.

— Quant à moi, vos services de renseignements me connaissent comme la Palatine Inomel, cheffe des Sœurs Lumineuses et bicheffe de l’Alliance Néphéline. Vous n’êtes pas en odeur de sainteté ici, tâchez donc de donner digne image de votre armée. »

Cette fois, Lyuba ne la coupe qu’en s’esclaffant. Je gronde :

« Lyuba… »

Janel dresse le menton et croise les bras. Ce simple mouvement déplace les pans de son laticlave ; le scintillement de sa lame se mêle à l’éclat des tatouages. Les lueurs mêlées se rivent dans l’œil de la lieutenante et celle-ci s’interrompt, intriguée.

« Enfin, reprend la Palatine comme si rien ne s’était passé, j’ai l’honneur de vous présenter la Damoiselle d’Ormen, avec qui vous allez faire équipe l’halo-ci. »

Lyuba se fige.

« Vous voulez que je m’étouffe de rire ? C’est pour ça que mes réserves de Zélotron étaient si faibles ?

— Lyuba, lancé-je, sois raisonnable.

— “Raisonnable” ? On ne peut pas dire que tu l’as été, Bri’ !

— M’appelle pas comme ça…

— Lieutenante Lyuba, vous seriez avisée d’écouter notre marché. »

C’était Janel. Il y a dans son timbre la même force implacable que son frère se contente d’exsuder par les muscles – et je n’aimerais pas plus l’affronter au combat, elle, que lui. Lyuba donne l’air de vouloir s’y frotter :

« J’aime vos tatouages, à vous. Dommage qu’ils soient la marque de l’hérésie qui pourrit en votre sein. Sa noirceur, visiblement, vous ronge déjà la peau… »

Janel et Thalie font preuve d’un calme impassible – la simple proximité de Lyuba me ronge pourtant. Je me tourne vers mes alliées.

« Désolé pour son attitude. Laissez-moi lui parler. Promis, si ça ne donne rien on la balance au trou ou par-dessus bord. »

Elles s’éloignent de plusieurs pas pour s’entretenir entre elles.

« Lyuba, je te donne une chance de sauver ta vie.

— Tu crois que ça suffira à rattraper le coup de la dernière fois ? »

Tu déconnes, c’est toi qui…

Je me mords les lèvres.

« Écoute, j’ai rien voulu de tout ce qui s’est passé. Je venais de me retrouver désordiné sans savoir ce qui allait m’arriver, j’ai dû faire diversion.

— Purin d’écailles, Abriel, tu m’as laissée tomber et tu t’es barré sans un mot ! Tu nous as fuis, moi et la sainte armée obscurienne, espèce de lâche ! »

Elle remue, fort : je crois qu’elle a voulu pointer un doigt vers moi, qu’elle s’est heurtée à ses menottes. Derrière, les deux Sylvariens la retiennent.

« J’ai jamais su quoi faire de toi, Lyuba, je suis navré.

— Ça, tu peux l’être.

— Pourquoi moi ? Ça aurait été tellement plus simple avec Cédalion… Au moins je me sentais rassuré de le savoir avec toi.

— Et pourtant, même lui tu l’as détourné de moi. Qu’est-ce que tu lui as mis dans le crâne, bordel, pour qu’il en revienne plein de sable ?

— Quoi, il est vivant ? »

Elle se tait. Balance son regard par-dessus mes épaule et le perd dans l’immensité du hangar – qui c’est qu’elle regarde, Thalie ?

« Lyuba, Cédalion est vivant ? Réponds-moi.

— Emmène-moi en cellule, Bri’.

— Je vais quand même pas t’en mettre une pour que tu me le dises, enfin ! »

Elle roule des yeux.

« Tu te ferais trop mal. Il a pas fini dans le désert, si c’est ce que tu veux savoir. »

Un souffle lourd, dont j’ignorais l’existence, s’écoule de mes lèvres sèches.

« Merci.

— Enlève-moi à la vue de cette engeance, maintenant. »

Elle désigne du menton la silhouette de la Palatine, occupée à s’entretenir avec Lassïm et son Escadron Lindorm. Thalie et Philandre assistent à l’échange et, non loin, Khoras, Siléon et quelques gardes gravitent à l’affut des ordres.

« Lyuba, obtempère et tu gagnes ta liberté. »

Nouveau ricanement. Je l’ignore et plante mon regard dans ses yeux sombres.

« Je suis commandant du Sylvaer et bichef de l’Alliance Néphéline. J’en ai le pouvoir. Seule la Palatine aurait celui de me contredire, or elle va dans mon sens. Aide-nous, et ce soir tu es dehors, saine et sauve.

— Où ça, en plein désert ou au sommet d’une montagne ?

— Non, à Molenravh. »

Toute son attention me revient soudain.

« Molenravh ?

— Tout ce que tu as à faire, c’est nous aider à entrer dans la châsse-lebraude. Nous prétexterons un contrôle officiel et tu représenteras la sanctosphère. Si notre manœuvre se déroule sans accroc, l’Alliance n’aura plus à blesser ni les Hydres, ni l’officerie de l’Obscurie. Fais-le et, quand nous repartirons, tu resteras là-bas. »

Longue inspiration. C’est un souffle sinistre dans son masque, un torrent de pensées contradictoires, de fiel et d’espoir…

« Oh, Abriel, je doute de garder ma concentration en ta présence.

— Ça tombe bien car je ne serai pas là. Tu pars avec la Damoiselle d’Ormen et quelques Néphélins, c’est tout. »

Pas besoin de lui dire que la manœuvre sera concomitante à mon infiltration dans Lengel. Elle a beau broncher, minauder, elle finit par accepter – pour mieux nous “percer le cœur un prochain halo”, bien sûr. Les Sylvariens l’emmènent. Mes genoux tremblent alors que je me mets en marche.

Une bonne chose de faite.

Dernières vérifications avec la Palatine, laquelle nous accorde une courte prière. Je fais signe au groupe qui m’attend : Khoras, Siléon et Saren en combinaison de chantier, ainsi que Béor, équipé d’un ceinturon d’outils lourds. Telle sera notre couverture lorsque nous déboucherons aux abords de l’église. Alyce les accompagne, courbé sous son long manteau.

« Tout le monde est prêt ? »

Khoras confirme, grave, mais Siléon pointe un duo en approche : Dunelle, l’une des plus jeunes Lumineuses de la Sororité, et une autre…

« Serah ? Qu’est-ce que vous faites là toutes les deux ? »

Elle salue et répond :

« Dunelle ne voulait pas laisser Alyce partir tout seul, et elle voulait ajouter un peu de couleur néphéline à votre équipée. Deux sabres ne vous seront pas de trop dans un tel siège. »

Serah lève sa capuche : elle dissimule ses tatouages argentés et ses bras secs sous une bure de prêtresse. Une prêtresse sacrément athlétique, mine de rien.

Elle veut vraiment se faire passer pour une Gargoule ?

Dunelle, au moins, est assez petite pour rendre le déguisement crédible. Je voulais un nombre assez important pour nous défendre en cas d’embuche, après tout. Mais, juste pour la forme, je grogne :

« J’aurais aimé l’apprendre plus tôt, mais soit. Allons-y. »

Nous gagnons Vérin. Je m’arrête à deux pas de la rampe, prêt à leur dire de m’attendre… quand une silhouette en descend. La blouse nuit et le pantalon blanc, elle aurait pu passer inaperçue devant la peinture du vaisseau. Peut-être le voulait-elle vraiment, à voir son air surpris.

« Thalie ? Je vous croyais avec votre groupe, je m’apprêtais à aller vous… qu’est-ce que vous faisiez ? »

Arrivée à mon niveau, je vois qu’elle… azure ? Elle se frotte un bras, cherche ses mots.

« Oh, vous verrez. »

Et ventile ma question d’un sourire. Un brin d’air allège sa crinière alors que je l’entraîne à l’écart. L’horizon ardent la réchauffe, radieuse.

« Ça ira ? »

Cette fois la question vient d’elle.

« La prisonnière vous accompagnera.

— Parfait.

— Vous êtes sûre de vouloir y aller vous-même ?

— Abriel, vous m’avez vue à l’œuvre chez Dantélien. »

Mon cœur s’emballe à cette pensée. Thalie peut sentir les pulsations à mes doigts, elle qui les effleure des siens.

« C’est un argument. J’imagine qu’en tant que bichef de l’Alliance, il tient à moi d’autoriser votre mission.

— Quoi, vous en doutez encore ?

— C’est d’accord. À une seule condition. »

Son jaune, son bleu me sondent, perplexes.

J’aimerais vous accompagner.

« J’aurais besoin que vous me souhaitiez bonne chance. »

Elle saisit mes mains d’un rire de cristal, aussi léger que ses perles au coin des yeux. Un tremblement d’unisson, puis elle me lâche pour fouiller ma barbe de ses ongles. Thalie approche mon visage et je l’attire, paumes dans son dos. Nos lèvres s’emmêlent, nos souffles se touchent. Elle contre moi et moi contre elle, peau embrasée, doigts sur les joues, sous la crinière, chaleur partagée. Une odeur de fleur éclate sur le vieux cuir –

que toujours elle perdure.


« Bonne chance, susurre Thalie.

— Je vous aime. »


***

Les moteurs de Vérin gémissent avant de se taire tout à fait. La cabine tremble une dernière fois. Dans le siège de pilotage à côté du mien, Alyce se charge de la mise en veille.

« C’est vrai que tu t’en sors bien, lui dis-je. Tu as retenu le code de sécurité pour le démarrage ?

— Trois fois ce bouton, et je tire ce levier.

— Parfait. Ça ira[1] ? »

Son attention n’a pas lâché le tableau de bord, ou du moins tout ce qui se trouve devant lui et qui n’est pas un être vivant. Dunelle, derrière, observe avec intérêt.

Alyce opine.

« Stressé ?

— Vous ne direz pas à ma mère que je suis venu, on est d’accord ? »

À moi d’acquiescer.

« Et vous, ça ira ?

— Ouais… sûrement. »

Ma main ne s’est pas ouverte de tout le trajet. Elle tient au chaud le simple mot de papier brun que j’ai trouvé sur les commandes.


Soyez prudent, Gallinet.

Revenez en vie.


Je le glisse au cœur de ma veste, et me lève.

« Mets-toi à l’aise, Alyce, on risque d’en avoir pour quelques degrés.

— Bon courage, Nécroptère. »

C’était le souhait de Dunelle, avec le nom de code qu’elle a suggéré pour l’adolescent. J’attends qu’elle s’éloigne avant d’enfiler ma combinaison de chantier. Un dernier doute :

« Tu sauras trouver l’église ?

— On la voit d’ici. »

Certes. Vérin niche sur le massif le plus proche au sud de Lengel. Le brouillard matinal a couvert notre vol tandis que le Sylvaer est allé se blottir dans les ombres de la Griffe noire. Un voile cotonneux drape la montagne jusqu’aux abords des remparts, gris perle sur gris roche ; il estompe le noir sinistre des pinces et des dards des insectes qui grouillent autour.

Le siège de l’Obscurie…

Je laisse Alyce et gagne la soute. Les autres ont déjà sorti les motomontures ; elles gisent, lasses, sur un tapis de mousse jaunâtre. Quatre engins mangés par la rouille, de la proue courbée comme le cou d’un coursier jusqu’au moteur à l’arrière, complétés par un guidon rongé et deux sièges au centre.

Je descends la rampe et ferme l’amphiptère.

« C’est parti tout le monde. Que Lumière nous dissimule. »

J’ignore la surprise de Serah alors que l’équipe se répartit. Khoras et Siléon montent ensemble. Béor gronde en tentant de se maintenir sur sa machine. Saren soulève la sienne et invite Dunelle à le rejoindre.

« Oh bah non, m’étonné-je, je pensais la…

— Elle voulait apprendre à conduire, mon commandant.

— Quoi, pour impressionner Alyce ?

— Eh, n’importe quoi ! se défend-elle. C’est Eshana qui m’a conseillé d’essayer ! »

Je me tourne vers Serah et son masque impassible. La dernière fois que je lui tournais le dos, elle m’assommait dans le Déposoir alors que je proférais ses quatre vérités à sa Palatine.

« Eh bien, allons-y. »


Les motomontures filent dans les songes de nuage. Leurs membranes vaporeuses se délitent sur notre passage, balisent de blanc la voie entre les rochers et au-dessus des crevasses. Elles rafraîchissent nos crinières folles, les larmiches que nous arrache le vent et prélèvent, en échange, une partie de cette appréhension qui nous broyait les entrailles.

Un sablier ou deux s’écoule avant que Béor pointe une forme trouble et prenne la tête. Nous posons pied à terre devant la structure, peu après. Ce n’est guère qu’une petite chapelle adossée à un pied de falaise. Tuiles édentées, moellons sous le lierre sauvage et fenêtres béantes. Un ruisselet dévale la paroi jusqu’à clapoter dans un bassin modeste, taillé à flanc d’édifice. À croire la rouille des gonds du cadre d’entrée, une porte scellait jadis l’endroit ; il nous accueille à présent d’une volée de marches, sous les murmures fantomatiques d’un tintinnabule… Un charme dénué d’arrogance dans l’oubli des monts.

Nous laissons là nos engins. Le dôme craquelé amplifie le frottement de nos pas contre les dalles de terre cuite. Nous six à l’intérieur, la chapelle peine à s’élargir. Au fond, un bloc de granit nous toise – rien qu’un autel nu. À gauche nous ignore la statuette aveugle de Zvat ; la déesse de la niche d’en face est, elle, carrément absente.

« Soient bénis les refuges vides et leurs âmes qui te gagnent, mère Lumière. »

Serah a beau murmurer, la psalmodie touche tout le monde. Siléon et Dunelle signent de la quadrabranche et je me fends moi-même d’un hochement de tête mécanique. Béor, lui, se dresse et roule des épaules – impatient ?

« On fait quoi maintenant ? »

Ma question se noie dans un vacarme soudain : le Rhakyt plaque ses énormes paluches sur un bord de l’autel et pousse de toutes ses forces, de tous ses grognements. Intimidé, le granit s’écarte et dévoile un escalier mangé par des ombres souterraines.

Évidemment.

L’équipe dégaine quelques torches – je regrette encore ma lampe-main – et commence à descendre. Je m’éloigne vers la sortie, main sur l’oreillette.

« Gallinet à Nécroptère et Rhinoptère. Avons déniché une belle galerie, parfaite pour l’œuf.

— Ici Rhinoptère, en approche du conduit de cheminée. Bien reçu, Gallinet. Faites attention aux serpents et bonne chance. Rhinoptère, terminé.

— J’ai hâte de vous “souhaiter bonne chance” à nouveau, Rhinoptère. »

J’entendrais d’ici son sourire… mais j’entends, certain, le grommellement de Saren à travers le passage secret – une histoire de “libérer le canal pour des échanges plus importants”. Alors, je m’adresse à Alyce :

« Nécroptère, tenez-vous à l’écoute. Que la Vieille feuille soit prête à s’envoler à mon signal. Gallinet, terminé. »


Un regard ultime sur la vallée blanche et les rochers silencieux. Au loin, les murs de Lengel se dévoilent à peine, une couronne de mystère dans l’impalpable horizon. Tout proche, un éboulis trahit le passage léger d’une tortue rochecreuse. Un vorcin lui braille une réponse des lieues plus loin, et ses échos se diluent dans l’infini.


J’inspire un bon coup ;


mon dernier matin sur Ocrit.


***




[1] J’imagine que c’est le lot des dirigeants : répéter toujours la même question. [retour]


Commentaires

Ohlala ça se prépare !!! J'ai fondu sur le "Je vous aime" d'Abriel ♡
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jeudi 24 juin à 10h40
Haaan TTuTT
Tant mieux, ça me rassure. Toujours délicat ce genre de scène^^'
 0
jeudi 24 juin à 11h50