2

Julien Willig

mercredi 2 juin 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXVII

[Résumé des chapitres précédents]

Cédalion a bien failli perdre sa couverture, voire sa vie, en écoutant une réunion importante entre Abriel, Thalie et la Palatine. Il a cependant pu capter l’essentiel : l’Alliance Néphéline a besoin d’écrits appartenant à Liane Vestine pour ouvrir le coffret de la Médaille du Messager, car elle serait liée à sa serrure. En parallèle, l’Alliance prépare son exode, ainsi que son infiltration à Lengel pour récupérer la Médaille cachée par Abriel. La meilleure solution serait de neutraliser la châsse-lebraude, mais la façon d’obtenir des informations sur ces mécanismes mystérieux risque fort de mettre Abriel mal à l’aise…


***


[Retranscription d’un entretien inédit gravé sur un sillodisque endommagé.]

Journaliste : « Liane Vestine, vous commencez à devenir célèbre dans les Secteurs environnants. En avez-vous conscience ? »

Liane Vestine : « Oui, cette fois les gens ne me […] regard mauvais, ça change ! [Rire.] »

Journaliste : « Craigniez-vous que cela n’altère votre manière d’être ? »

Liane Vestine : « Oh, j’ai bien peur […] de respectable, si vous voyez ce que je veux dire. Je doute que mes explorations en gardent le même piquant – je plaisante, bien sûr. »

[Rires de l’assemblée, légèrement perplexes.]

Journaliste : « Et avec cette nouvelle renommée, qu’envisagez-vous pour l’avenir ? Que feriez-vous si vous deviez rester célèbres au cours des prochains centycles ? »

Liane Vestine : « Je laisserais des écrits derrière moi. Si les gens pouvaient croire tout ce qu’ils liraient, ça me ferait bien rire. »


(Archives publiques de Vigante, Secteur 8.9.)



Abriel avait l’air de rester calme aux yeux de Thalie, les halos précédant le gala chez Dantélien II. Presque. Quand elle lui confirma l’obtention des invitations, il se réjouit…

… avant de rire nerveusement.

« Vous êtes sûre que c’est raisonnable de m’absenter ? Je gère le Sylvaer et l’Alliance Néphéline, même dans la Frondaison j’ai peu d’instants à moi[1]. S’il y avait un problème…

— Mais j’ai bien dû quitter le vaisseau quelquefois, argumenta-t-elle.

— Vous avez votre réseau à entretenir.

— Voyez cela comme notre première sortie publique, à tous les deux. N’en êtes-vous pas enchanté ? »

Il répondit par la négative, désolé. Au moins, elle pouvait compter sur sa franchise.

« Heureusement qu’on nous envoie sur une planète inhabitée, parce que je sais pas si j’aurais aimé rester commandant dans d’autres conditions.

— Je comprends. J’aurais cru vous intéresser en vous proposant de me voir en action.

— C’est-à-dire ? »

Le regard d’Abriel avait changé : elle le tenait.

« Vous n’arrêtez pas de vous dire impressionné dès que vous me voyez faire preuve de diplomatie ; ce que j’accomplis là n’est que peccadilles en comparaison de mon immersion dans le monde.  »

Devant son silence perplexe, elle ajouta :

« Ou alors, il me faudra trouver un autre compagnon à qui je devrai apprendre à danser. »


Un soir, Abriel amena Thalie à bord de Vérin pour se poser sur un plateau montagneux et contempler le défilé d’étoiles avec elle. Le repas aux chandelles fut particulier – « J’ai fait une pause chez vous pour être au calme, alors j’ai essayé de cuisiner », expliqua-t-il – et le moment, lui, magique. Cette nuit-là, il lui offrit un cadeau. C’était une bague, un simple anneau d’acier fin avec, pour seul ornement, une petite sphère blanche. Alors qu’elle levait les yeux pour toucher les siens, il déclara doucement :

« J’aurais pu vous couvrir de bijoux onéreux et vieux de plusieurs millecycles, avec des trouvailles dérobées dans une crypte ocritienne ou dans les réserves du Sylvaer. Mais j’ai voulu vous offrir ce que je possédais vraiment. L’acier provient de la plaque de matricule de mon ancien uniforme, et j’ai acheté la perle à une petite bijoutière de l’Oasis de Rune. Il s’agirait d’un marbre récupéré sur une météorite écrasée dans la mer de sable ; j’ignore si elle disait vrai, mais je voulais la soutenir. J’ai fait de même en payant une forgeronne au village de la Petite-Nephel avec les ocrines qu’il restait dans mon vieux cuir. »

Il passait la main sur le dos de Thalie, réchauffé par ladite veste. Le froid les avait surpris sous leur vêture simple et, malgré la répulsion de la Damoiselle d’Ormen pour le cuir usé, même son odeur ajoutait au charme du moment.

« C’est bien trop modeste pour vous, mais j’espérais…

— C’est parfait. C’est vraiment parfait, Abriel. Merci. »

Elle passa la bague à son annulaire gauche, malgré sa courbure contrariée, et jamais ne devait-elle quitter ce doigt. Et ils dansèrent, l’un avec l’autre, l’un contre l’autre, comme ils avaient dansé dans les secrets du Sylvaer. Ils dansèrent jusqu’à ce que leur souffle s’embrume et que les astres se brouillent, se diluent en aquarelle blanche sur le papier noir. Ils dansèrent jusqu’à ce que leurs doigts ne s’écartent plus, jusqu’à ce que leurs bras refusent de s’ouvrir, sous peine de laisser l’autre s’évanouir dans la nuit…


Thalie aurait voulu que l’instant ne cesse jamais, et que jamais plus d’autres pensées ne l’effleurent. Elle n’aurait quitté cette promenade montagneuse pour rien au monde si Abriel ne l’avait pas ramenée à bord, alors qu’au loin la Saillie peignait d’un jaune crémeux l’éveil du jour.


« Abriel, vous voir trembler ainsi m’évoque Cirice quand elle vous croise[2]. Vous garderez votre calme ce soir lors du gala, j’espère ? »

Les voici au matin de leur non-nuit, à se préparer dans le salon de la Damoiselle d’Ormen. Elle lance la lecture d’un des sillodisques d’Abriel pour le dérider, un album de stoa-kov tonitruant. Elle l’entraîne même dans une danse éclair qui, après une rencontre imprévue avec un pied de table, les propulse tous deux au creux du canapé.

Emmêlée contre lui, elle tire de sa poche un paquet plat qu’elle lui glisse dans les mains.

« Qu’est-ce que c’est ? Vous vous vengez pour la bague, c’est ça ?

— Le mieux pour le savoir reste encore de l’ouvrir. »

Abriel sourit, méfiant, avant de suivre son conseil. Il en tire un tissu noir.

« C’est… un foulard ?

— Conçu avec ce qu’il restait de ma robe de cérémonie. La noire fendue que je portais quand nous nous sommes connus, sacrifiée dans les folies de Béthanie.

— Thalie, je… »

Un léger carillon l’interrompt : on sonne à la porte.

« … vous remercie ? »

Le temps qu’elle tourne la tête vers l’entrée, il a déjà passé le foulard sur sa gorge. Malgré le nœud maladroit, le textile épouse à merveille le costume noir d’Abriel. Elle peut sentir battre son cœur à travers sa chemise pourpre. Il ne sourit pas et ses yeux fuient, signe chez lui d’une émotion intense…

« Je vais devoir ouvrir. »

Le duo se désenchevêtre, laborieusement. La Damoiselle d’Ormen lisse les plis de sa blouse et s’en va tirer la porte. À l’extérieur, une Novarienne élancée la salue, tout sourire. Sa crinière châtain coule en douceur le long de son cou ; la nuque bleu roi y insuffle une nuance personnelle, tout en avivant ses pupilles vert d’eau. La visiteuse se tient telle que Thalie s’attendait à la voir : ceinture-tablier aux poches chargées de ciseaux, crayons, rubans-mètre et carnets de dessins, sans oublier le bracelet porte-épingles hérissé à son poignet.

Les deux s’embrassent, et l’hôtesse la fait entrer.

« Abriel, je vous présente ma styliste, Paule de Hautelune.

— Enchanté… »

La courtoisie dont il fait preuve n’a d’égale que l’appréhension qui le ronge soudain, et Paule s’empresse d’appuyer le problème :

« Ah ah, voici donc ma future victime ! »

Thalie ne retient pas son petit rire à le voir blêmir. La styliste l’a pointé du doigt et les épingles à son poignet scintillent sous l’éclairage du salon.

« Détendez-vous. Moins vous tremblerez, moins je vous piquerai. »

Paule se déleste de son fardeau – un énorme panier débordant de tissu – avant de tresser ses crins, l’esprit déjà au labeur. Abriel s’approche, hésitant.

« Thalie, vous… vous avez une styliste attitrée ?

— Évidemment ! répond celle-ci. Vous avez une idée de son budget robes ? Quoi que vous imaginiez, il est plus grand encore. »

La remarque le détend enfin.

« C’est donc moi qui vous paye, à présent. Vous ne me ferez pas de mal, hein ?

— Restez sage et on verra. »

Finalement le commandant sylvarien, bichef de l’Alliance Néphéline, ancien militaire et chasseur de trésor, courbe l’échine sous la menace des ongles et des aiguilles de Paule de Hautelune. Jusqu’à la requête fatale :

« Il va vous falloir ôter vos vêtements.

— Je peux pas garder ce costume pour ce soir ?

— Négatif, commandant. Ce soir, vous sortirez le grand jeu.

— On dit “mon commandant”.

— Exécution, mon commandant. »

Et il s’exécute. S’il rechignait jusqu’alors, ce n’était pas par pudeur – Thalie en a plusieurs fois fait les frais – mais par crainte de se faire écorcher vif par la styliste. Celle-ci détourne le regard pour bavasser avec son hôte, et elle-même accorde à Abriel un clin d’œil voué à le dérider. Il retire sa veste et la plie soigneusement – nouveau progrès – avant de déboutonner sa chemise, libérant le triangle bouclé de son torse et les cicatrices qui lui couturent l’épiderme. Puis, négligemment, il se débarrasse du haut et s’attaque à sa ceinture, non sans bougonner :

« Pourquoi Thalie elle reste habillée, d’abord ?

— Parce que sa robe est déjà presque prête. Ma chère Damoiselle d’Ormen m’honore en exhibant ma plus grande création ce soir.

— Ah oui ? Et on peut la voir ou…

— Non, gardez vos sous-vêtements ! »

Paule cache vivement ses yeux. L’hilarité de Thalie éclate, stimulée peut-être par son excitation croissante.

“Ma plus grande création ?”

Elle sonde la styliste d’un regard. Celle-ci n’offre aucune réponse, n’écartant lentement les doigts qu’au bout de quelques secondes.

« Voilà, c’est mieux. Vous pouvez enlever le foulard par contre. Oui, je me doute qu’il vous est cher : c’est moi qui l’ai conçu. »

Thalie s’attelle à distraire Abriel, livré à la merci de Paule de Hautelune. Elle s’assied, ouvre son cahier ainsi qu’un livre poussiéreux.

« J’ai découvert ce très ancien grimoire au fin fond des coffres du Sylvaer. Il s’agit d’une étude sur les glyphes et les caractermes planhins ; il devrait nous aider à desceller le coffret de la Médaille. C’est un ouvrage clandestin, bien sûr, le Messager ayant décrété blasphématoire tout intérêt pour les Planhigyns avant même la fondation d’Ocrit. J’ai reconnu parmi les tampons de la page de garde le sceau de la bibliothèque Inomel : cet ouvrage a peut-être contribué à l’Hérésie des Cinq Tours de la prêtresse Adélanie. »

Abriel acquiesce en station verticale, bras écartés, faute de pouvoir la rejoindre. Autour, Paule s’affaire.

« Que diriez-vous d’oublier les teintes sombres, pour une fois ? »

La voilà déjà lancée dans des essais de couleurs. Thalie reprend :

« Je doute de pouvoir dénicher une traduction planhine pour “Mila du Rel”, ou quoi que ce soit de trop ocritien. En revanche, j’ai trouvé sans mal le caracterme pour “Liane”, vous comprendrez pourquoi.

— C’est un bon début, félicitations !

— Du blanc, ça vous donnerait de la lumière. »

Paule plaque un bout de tissu sur la jambe du commandant.

« Non, trop froid.

— Je confirme, grince-t-il, gagné par la chair de poule.

— Ah, du beige, parfait ! »

Thalie feuillette le vieil ouvrage. Les pages crissent sous ses doigts – elle prie Lumière qu’elles ne se désagrègent pas – et l’odeur lui évoque la chambre palatiale d’Arkon… après sa mort. Concentrer ses sens sur le disque bruyant de la statiophone lui paraît moins dérangeant ; elle reconnaît même la première musique sur laquelle Darse s’est mise à « danser » dans les geôles. Son humeur s’en illumine.

« Je pense pouvoir transcrire les termes généraux issus du langage commun. Néanmoins le planhin est ardu, il n’a pas beaucoup de caractermes et leur sens dépend du contexte et de l’agencement de la phrase. Dénicher des formules de la main de Liane ou Mila nous faciliterait immensément la tâche. »

Sans même y prendre garde, Abriel s’est laissé vêtir au fil de leur réflexion. La styliste ajuste ses dernières épingles et déclare :

« Le costume sera prêt au vingt-huitième degré. Thalie, ta tenue nécessitera davantage de préparation.

—  Ce n’est pas grave. Abriel est un fugitif de l’Obscurie, il ne peut pas se présenter en son nom au manoir de Dantélien II. Nous nous y rendrons séparément.

—  Tant mieux, il aura le temps de s’intégrer aux invités avant que tu ne fasses tourner toutes les têtes. Thalie, ce soir je te fais sublime : tu porteras la Galactée. »

La Damoiselle d’Ormen inspire à pleins poumons, étreinte par l’enthousiasme. Elle porte les mains à ses lèvres, grandes ouvertes, et se fend même de quelques petits bonds sur place[3].

« Ça y est ? Tu l’as achevée ?

— Presque : je vais mettre les bouchées doubles pour la finir ce soir. Elle sera enfin dotée du voile de nuit derrière, car…

— “Car la lumière ne se perçoit que par l’obscurité l’entourant”  », complète Thalie, nébuleuse.

Paule consulte une dernière fois ses croquis et son carnet de notes, puis récupère ses pans de textile et prend congé.


Lorsqu’elle réapparaît en fin de fermeture, vingt-huit degrés sonnent tout juste. Thalie rempoche sa montre – ponctuelle, comme toujours – et livre le commandant nerveux à la styliste perfectionniste.

« Je reviens dans un petit moment. »

Thalie quitte sa maison par devant, déambule doucement dans l’allée pour en humer les bosquets avant de laisser ses pas la porter. Les bouquets d’arbres et le kiosque partagent avec elle la caresse d’un frisson venteux. Un murmure l’attire : le chatoiement de la Bérénée. Elle ôte ses souliers, remonte son pantalon blanc, et s’aventure sur l’herbe humide et les rivages quiets. Une épaisse racine et ses nœuds libres l’invitent à siéger ; dans la foulée, ses pieds nus s’immergent dans la rivière.


La paix.


Elle croise les bras sur sa poitrine. Ses mains effleurent doucement ses côtes, parfois douloureuses encore suite aux sévices d’Arkon. D’un tremblement elle chasse le souvenir, remplacé par tant d’autres pensées : le Sylvaer en ébullition ; l’Alliance Néphéline, l’Opération Taraben ; les tentacules de l’Obscurie, tapis comme des ombres de mauvais rêves qui subsistent au réveil ; Abriel.

Heureusement que Darse n’est pas là. Heureusement que les Consoriales et ses voisines de la Frondaison la connaissent suffisamment pour ne pas la rejoindre. Thalie inspire. Expire. Inspire encore. Elle n’avait besoin que de cela : un instant pour souffler.

Ses doigts s’agitent le long des minutes qui passent. Sa vibroline… lors de sa prochaine sortie avec Abriel, elle l’emportera. Pour ces moments suspendus où les mots s’effacent, quand chaque note révèle un soupir, un rire, une fêlure.

Et dire qu’il souhaite m’entendre adapter Vorcin Hurleur… mais à quoi s’attend-il, à une ballade hurlée ?

Son gloussement éclaire le petit coin de rivière. Elle dégaine sa montre à nouveau, davantage pour en apprécier le toucher que pour la consulter.

Les essais doivent être terminés.

Thalie chérit ce moment de calme qui s’estompe et regagne sa maison avec une nouvelle hâte. Les pieds toujours nus, elle remonte le rivage jusqu’à sa terrasse. Elle se frotte la plante et les orteils sur le tapis extérieur, ouvre la baie vitrée. Deux Novarii l’attendent : Paule de Hautelune au large sourire, et…

« Abriel ? »


La Damoiselle d’Ormen est faite pour côtoyer le « beau monde ». Ses expériences l’ont menée à fréquenter les hautes sphères de Lua, les réceptions de Nybel, la noblesse cachée des Inomel et toute une série de figures influentes en affaire avec Arkon. Le raffinement est son uniforme, et la mondanité son champ de bataille.

Et lui, alors ? Un aventurier en travers de son chemin, les chaussures pleines de terre, le pantalon troué, le cuir de sa veste râpé jusqu’à l’indécence. Le rictus téméraire planté sur un visage usé par les rixes et sali par la guerre, prêt à cracher son numéro de mauvais charmeur avec son timbre grave, ses yeux bruns oubliant d’être sérieux…

Mais des yeux sincères. Elle y lisait le courage d’affronter toutes ses épreuves, de défier l’Obscurie entière, d’unir sans même y croire des puissances jusqu’alors opposées… et de bouleverser l’équilibre de forces ancrées au fil des cycles et des décycles.


Un grain de sable dans un mécanisme trop subtil.


« Thalie, dites-moi : j’ai l’air d’un gallinet farci prêt à passer au four, ou c’est bon ? »

Il fallait bien cette ultime connerie pour qu’elle puisse l’identifier. Abriel se tourne vers elle en écartant les bras. Sur son complet crème ruisselle le reflet des lumières, le long de sa redingote et de son pantalon cintrés juste ce qu’il faut pour souligner sa silhouette. Les grands boutons dorés scintillent sur son gilet, soulignés par les revers en soie rouge de la veste. La même teinte, chaude et profonde, imprègne la chemise et donne à ses pupilles brunes l’éclat de joyaux sombres. Son cou s’efface derrière le haut col fermé par un ample nœud d’angelot blanc, les deux paires de queues symbolisant les deux doubles ailes du volatile.

La Damoiselle d’Ormen met plusieurs secondes à se détacher de lui. Elle distingue seulement les chaussures en pointe noires et brillantes ; lorsque les lueurs ne se lassent pas de le parcourir, elles se diffractent légèrement et baignent les souliers des subtiles couleurs de l’arc-en-ciel[4].

Et l’homme dans ce costume répond à merveille à ce raffinement : la crinière laquée en arrière et la barbe lissée d’un baume de fleurs. Elle devine, plus qu’elle ne discerne, le fond de teint discret lui conférant l’image d’une statue délicate. Sa peau s’en voit éclaircie d’un soupçon de bleu féminin, à la manière de la noblesse nybeloise ; le contraste avec le crayon noir qui entoure – sublime – ses yeux achève d’imprégner son magnétisme.

Seule sa moue, son éternel sourire d’embarras, donne à Thalie l’occasion de reconnaître Abriel. Elle ne trouve pas les mots pour lui répondre.


Qu’importe, au fond : son cœur doit battre assez fort pour qu’il l’entende.


***

Merdelle, j’ose à peine marcher de peur de bousiller tout ça !


Ce truc doit coûter l’équivalent de mon salaire de commandant pour le segment – si au moins Arkon avait envisagé de me payer avant que je le…

Passons.

Thalie a eu l’air d’apprécier ma mise. J’aurais aimé en dire autant en la voyant dans sa fameuse Galactée. Mais non, sitôt fringué, j’ai été embarqué dans un amphiptère. Direction les Pics des déesses et le repaire de Dantélien II, niché au creux d’un col.

La bâtisse se montre bien atypique pour un manoir. Malgré ses ailes, ses hautes fenêtres et ses frontons d’entrée, la structure originelle subsiste : un squelette en pierres de taille, certaines encore meurtries par les cicatrices d’un antique incendie. Le corps principal domine, rectangle oblong couronné d’une tour aux allures de clocher, et les galeries auxiliaires encadrent un jardin d’intérieur à la manière d’un cloître.

Je fais partie de la première flopée d’invités. Sitôt présenté à Dantélien II, celui-ci me montre sa demeure. Le vieux Keroub affronte les tapis et les marches avec enthousiasme, armé d’une canne en bois sombre et d’un cache-nuque en satin. Ses manières sont pompeuses, mais il est loin de m’inspirer la répulsion du vicaire ou le mal-être de l’inquisitrice.

Il écarte les bras et me montre les détails de son hall d’entrée, gigantesque : la voûte insondable ; les immenses dalles en damier noir et blanc ; les rangées d’arcs brisés sur les côtés ; les allées ouvertes qu’elles soutiennent à l’étage du dessus, très haut ; et l’escalier monumental dans le fond, dégoulinant ses marches de marbre et ses rambardes sculptées de lierre, de fleurs et d’angelots. Je ne parle pas des lustres et des chandeliers innombrables, ni même du ballet incessant des Gargoules domestiques ; leur manière de courir les ombres, pourtant, me met la puce à l’oreille :

« Nous sommes dans un lieu saint, n’est-ce pas ?

— Tout juste, mon cher Vito ! »

La fierté de Dantélien n’a aucune limite alors qu’il me raconte la rénovation de la nef – celle-ci, tellement vaste, fait office de salle de réception. Son esprit met bien une poignée de secondes avant de se recentrer sur moi :

« Vous êtes vous-même Pèlerin du Remerciement de Lumière, si je ne m’abuse.

— Oui, j’ai été reçu dans la loge de Lengel peu avant sa destruction…

— Ah, ne m’en parlez pas. Quel drame, quelle tristesse. Et ce pauvre père Lupart, que le Messager ait son âme. »

Un dard se plante dans mon cœur.

Lupart est mort ?

Je me mords la langue.

Fais bonne figure.

Le Keroub force son sourire, j’en fais de même.

« Mais cette sombre analogie nous ramène à ce manoir. Vous avez l’œil, Monsieur Majorien, car nous nous trouvons dans les ruines d’une abbaye ravagée par un incendie criminel, d’après la légende.

— “D’après la légende” ? Vous voulez parler de l’abbaye pillée par les impies du Cimetière des Quadriphants, ceux des Douze Phalanges de l’Extrême Univers ?

— Tout juste, Vito, tout juste ! Vous connaissez vos classiques. »

Et à moi de l’embobiner comme jamais. J’ai baratiné de la même manière avec Lupart, pensé-je dans un pincement. Mes sentiments vont à la vieille Gargoule au crâne découvert, et à la toute jeune qui la servait… Lua, je crois ?

L’église est tombée et Lengel est en proie au chaos. J’espère qu’elle se porte bien, au moins.

Dantélien II est un féru d’histoire ; en m’épuisant de toutes ses anecdotes, il zyeute chaque arrivée, des couples novarii en tenue chic aux fonctionnaires kérubins aussi décrépits que lui.

« J’attends Téphyr avec impatience. Mais où avais-je la tête, Vito, je voulais parler de Monseigneur de Silaran III. Vous savez de qui il s’agit, n’est-ce pas ? Nybelois, il vient de loin. »

Je voudrais hocher la tête, balancer un complément d’info pour le pousser à continuer… Je n’en ai même pas l’occasion, tant il déballe tout lui-même :

« Lui et moi sommes de grands amis, vous savez, bien que nous demeurions éloignés l’un de l’autre. Nous avons alors coutume, lors de nos entrevues, de nous offrir des présents de valeur. »

Il jugule son timbre et se penche vers moi, me forçant à adopter une posture de conspirateur pour atteindre sa tête basse.

« J’ai réussi à lui dénicher cette fois des objets ayant appartenu à Liane Vestine, la célèbre exploratrice.

— Vraiment ? feins-je de m’étonner. Des accessoires de tournage ?

— Vito, enfin, vous me taquinez ! Non, je parle d’antiquités liées à la véritable aventurière, voyons ! Des armes, des outils, et même quelques écrits de sa main, notamment le carnet de notes ayant servi à l’écriture de ses mémoires. »

Toi tu m’intéresses, mon vieux Danté’ !

Galvanisé, le vieux Keroub marche à fond : il interprète mon sourire comme l’écho de sa propre hâte. Sa voix se mue en un murmure, ses yeux scrutent les ombres des arcades :

« Mais ne l’ébruitez pas trop. Ces viles Gargoules ne m’inspirent aucune confiance et j’ai trop peur de me faire voler. La peste des sables soit de ces créatures ! »

Son spécisme me glace à la vitesse d’un coup de feu. Le peu de pitié que j’aurais pu ressentir pour le croulant vient de s’évaporer.

Ce soir, je sais avec quoi je repars.


Ça a été rapide, en réalité. Confronté à mon incrédulité, il s’est convaincu de me montrer son bureau et ses collections en vitrine. Dans l’une d’elles attendent les présents à destination de son ami : un Peccamineux rongé par une rouille millénaire, un os de périsséen, quelques artefacts étiquetés et plusieurs papiers, sans oublier le fameux carnet, la couverture cendreuse et rongées.

Il n’a pas osé toucher le bouquin, c’est tout juste s’il s’est contenté d’ouvrir la vitrine – « Pour ne rien abîmer, vous comprenez ». Cela m’a tout de même permis d’observer ses dispositifs de sécurité… et d’en déduire que j’en viendrai simplement à bout.

C’en est presque trop facile.

Je n’aurai qu’à m’introduire dans son cabinet suite à l’arrivée de Thalie. Pour masquer mon vol – et pour que les Gargoules du manoir ne soient pas accusées – je remplacerai le carnet de Liane Vestine. Un rapide coup d’œil aux bibliothèques de Dantélien me fait apercevoir quelques dos de livres qui, une fois brûlés et maltraités, pourraient lui ressembler. Avec tous les bougeoirs et les chandeliers d’argent dressés dans le bureau, j’alimenterai sans mal mon bonheur pyromane. Ironiquement, des exemplaires des Mémoires de l’aventurière prennent la poussière parmi les rayonnages. En l’ouvrant, Tephyr pensera que son hôte s’est fourvoyé, voilà tout.

Non, c’est décidément trop facile.

Histoire d’éventer tout soupçon, j’invite le Keroub à sortir pour me montrer d’autres pièces.

« Mais bien sûr, Monsieur Majorien ! C’est si rare de recevoir des hôtes qui ne voient pas en mes possessions que leur pesant de Messagers d’or[5]. Venez, les nefs supérieures regorgent de peintures d’Histoire et d’illustres portraits ; de là, je pourrai guetter la venue de Tephyr. »

Mon ventre se noue, car j’y attendrai moi-même quelqu’un… Je suis Dantélien II, impuissant à lui arracher le moindre renseignement sur la gestion de l’alimentation électrique du Secteur 5.4. Il ne m’écoute même pas, trop occupé à s’enorgueillir de ses propres trésors. Malgré mes apparats, malgré ma couverture si bien rodée, je n’existe pas pour lui.

Un zeste d’amertume.

Qu’est-ce que tu croyais, Abriel ? Te fondre dans un milieu pareil et t’y intégrer à l’aide de ta belle trogne ? Cette sphère-là t’écrasera toujours.

Un vide s’ouvre en moi : je le comble en me gavant des amuse-gueules qui passent à ma portée, présentés sur des plateaux d’argent par des Gargoules en bure de cérémonie[6]. Bon, et quelques verres de vin pour faire bonne mesure. Le dernier d’entre eux tournoie distraitement dans ma main alors que Dantélien me guide au sommet de l’escalier, et je m’abandonne dans la contemplation du dépôt noble, indigo, qui s’englue sur le cristal.

J’aurais pu trinquer avec la Primae. Malgré tous ces privilèges, personne ici ne peut en dire autant.

« Monsieur Majorien ? Vous me suivez ? »

Je reviens vite à moi. Le Keroub m’entraîne sur une allée latérale, ouverte comme au niveau inférieur par une rangée d’arcs. Il me présente les premiers tableaux. Je les observe d’un œil, avant de m’arrêter devant une frêle silhouette en bleu ciel.

« Lavin ? Lavin de Vigante ?

— Monsieur Majorien, c’est bien vous ! »

Il me salue de sa lourde tête, à l’image de notre première rencontre.

« Je n’aurais cru vous rencontrer ici. Mais vous portez la broche des Pèlerins, à ce que je vois[7]. J’en déduis que mon regretté ami, le père Lupart, vous reçut dans sa loge avant de plus tristes événements. »

S’en suit une discussion mondaine entre les deux Keroubs et moi. Enfin, discussion… j’essaye de donner la réplique, mais Lavin comme Dantélien planent tellement loin des préoccupations terrestres qu’ils doivent orbiter dans les parages de Zvat, au moins. Alors je mange, je bois, je balade au hasard mon œil las sur des détails architecturaux et sur les vieilles croutes au mur. La tronche crispée d’un vermal en marbre, figée sur un chapiteau, échaude les cicatrices dans mon dos, tandis qu’un portrait de la Primae, bien digne sur son trône, me fait sourire.

Je suis sûr que les sbires obscuriens lui ont demandé de cacher son vin le temps de la peindre.

Et les deux Keroubs qui papotent, inlassables…

« … ma rédaction du Codex Ocritien est presque achevée, s’enjoue Lavin. Il s’agit d’une encyclopédie profane à destination des esprits les plus modestes, mais l’université obscurienne de Vigante la finance de bon cœur. »

Et à Dantélien II de louer ses efforts envers le « bas peuple » comme on parle des plus belles bêtes de son élevage. Oubliée Zvat, ils approchent de Sorkat là…


Soudain change l’alchimie des lieux. Un remous dans l’air, une vague de silence dans les aspirations surprises. J’oublie les Keroubs, m’accoude à la balustrade. Mon regard plonge dans la nef centrale et descend l’escalier monumental. Mon palpitant, lui, cogne tellement qu’il paraît dégringoler marche après marche avant d’échouer, mollement, sur le tapis de l’entrée.

D’ici, j’aurais pu apprécier la moquette pourpre et ses arabesques claires. J’aurais pu, sinon, admirer les trois vitraux en surplomb de la porte, avec les ailes noires du hurle-vorcin et les crochets blancs du Cimetière des Quadriphants. J’aurais pu aussi écouter la musique de chambre joliment boisée jouée par le petit ensemble à côté de l’escalier, ou baver d’envie sur le buffet de la longue table dressée en face.

Mais non.

Non, car elle est là, et elle occulte tout le reste.


Rien de cette apparition ne semble réel.


Elle s’avance et amorce l’ondulation de sa robe de satin. Le dégradé subtil s’éveille à la lueur des lampes et des bougies, du tour de cou indigo au bordeaux de sa traîne. Sa teinte profonde, bien qu’insondable, met en valeur la peau claire des épaules, des flans, du dos et le long des bras. Plusieurs pans dévalent la tenue comme une volée de marches évanescentes, chacun marqué d’une scintillation à son ourlet.

La brillance est loin de s’en tenir à la robe même. Une ceinture d’or la maintient, à laquelle répond l’éclat des bagues, des bracelets, des anneaux dans les tresses basses et des paires de chaînes fines posées sur les épaules depuis le cou. Une médaille en croissant de lune orne le front avec, à l’intérieur du creux, une petite gemme pourpre. Un autre joyau plus imposant joint les pans de robe du cou, du ventre et du buste en haut du plexus ; s’en échappent deux rubans fous, pailletés d’or encore, qui se courbent librement jusqu’au bas du dos. Le même métal, enfin, brille au sommet du crâne, auréolé d’une phosphorescence blanche nichée dans une impressionnante couronne à panier.

L’improbable ne s’arrête pas là : il commence à peine. Une teinte cobalt enveloppe les mains et remonte les bras pour, progressivement, se dissoudre dans le bleu clair de la peau, sans qu’aucun gant ne soit visible. La même couleur orne les joues et les bords de la mâchoire, détourée d’une trace dorée. Entre, les lèvres arborent un baume brillant : bleu marine en haut, un mince ruban similaire au centre de l’inférieure, entouré d’un doux bleu pastel.

Le plus étonnant demeure, sans conteste, les mystères galactiques drapés autour d’elle. La robe est pourvue de deux voiles : l’un, tendu derrière la couronne d’or et s’évasant à la taille, et l’autre, masquant de sa semi-transparence les jambes sous la ceinture et jusqu’au ras du sol. Tous deux sont… mouvants. Non selon les aléas de l’air, ou dans la lente avancée de celle qui les porte : ils sont parcourus de migrations internes. Sur fond de vêpres sombres, des étoiles scintillent, dansent et s’effacent. Soleils solitaires ou amas d’étincelles d’argent, les astres animent la vie cosmique. Un ballet lumineux et sans fin. Flottant dans l’éternel.

Les contempler nous ramène à notre propre insignifiance, les pieds dans la poussière et le nez au ciel. Alors, nous nous surprenons à rêver de l’Univers lointain, seul domaine des déesses et des dieux dont cette apparition, là en bas dans le hall, ne peut être que la messagère…

« Car la lumière ne se perçoit que par l’obscurité l’entourant. »

Voilà, je crois, pourquoi ces voiles de nuit. La plus belle de ces perles leur rend un discret hommage : une pupille bleue et solitaire ; sa fausse jumelle, jaune, sublime les détails d’or. Et devant cette vie spatiale, jamais la crinière de lait n’a paru aussi légère.


À la voir enfin, je comprends que Thalie était faite pour porter la Galactée. Ou l’inverse…



J’ai pas pu l’approcher.

Je ne l’ai pas quittée des yeux, ce qui m’a valu de rater une marche et frôler la catastrophe. Je me suis rattrapé à une Gargoule ; le vieux domestique a dévalé l’escalier à ma place, suivi par son plateau et ses petits fours tomate fromage. Si je me suis hâté de le relever, personne ne s’est aperçu de rien. Tous n’en avaient que pour la Damoiselle d’Ormen.

Et les salutations, et les mondanités, et tout ça. Quand Dantélien II, essoufflé, a fini par se pointer devant elle, Thalie s’est fendue d’une gracieuse révérence[8]. Lui s’est incliné profondément – c’est limite si je n’entendais pas son échine craquer. Le monde autour a tâché de reprendre le cours de sa vie, et ma coéquipière a fait remettre au Keroub une épaisse liasse de servillons, les coupons de papier employés pour transférer de grosses sommes d’argent[9].

Je me suis faufilé dans la masse, acceptant çà et là valses et palabres pour peu qu’elles me rapprochent. J’espérais larguer la cavalière qui m’est tombée dessus – une Novarienne entre deux âges appréciant mon habileté « étonnante pour un modeste commercial » – afin de saisir enfin les doigts de Thalie, mais notre foutu hôte me coiffe au poteau.

« Noble Dantélien II, salue-t-elle, mes félicitations pour cette soirée merveilleuse. »

Son sourire…

Voilà que le Keroub lui bave un baisemain sec.

« Très chère. Chaque seconde à vous contempler est un ravissement qui m’allège d’un décycle. »

Bah voilà, passe un segment avec elle et t’auras peut-être l’âge de l’aborder.

Il se dresse de tout son long et s’adresse au nombril de ma coéquipière :

« M’accorderiez-vous cette danse ? »

Elle accepte. Me voilà condamné à rester avec la bourge qui me zyeute en dévoilant ses canines. Dans un frisson, je revois Lyuba me percer la peau avec le même regard.

Faut que j’me tire d’ici…

À chaque cercle que nous traçons, quand le parfum et la grâce de Thalie nous frôlent, je tends l’oreille à défaut d’avoir les mains libres.

« Dites-moi, Dantélien, sont-ce vos responsabilités qui vous ont permis d’acquérir cette si charmante demeure ? »

Les lèvres parfaitement écartées, les dents immaculées et la diction ciselée comme la plus belle des flûtes d’ivoire. C’est un masque, c’est l’armure de société de la Damoiselle d’Ormen. Ce n’est pas la Thalie que je connais : ma coéquipière, elle, me glacerait d’abord pour me fondre d’un rire ; elle me tiendrait tête jusqu’à avoir raison, et j’en ferais de même pour ne pas l’admettre ; elle m’abreuverait de sa culture tout comme elle boirait à mon cœur ; et, quand le vin lui rosirait les pommettes, son léger zozotement m’enivrerait davantage que n’importe quel millésime.

Danté’, lui, marche à fond. « Et que je suis le plus important fonctionnaire du Secteur, et que le peuple et la noblesse lengeloise comptent sur mon action désintéressée pour survivre, et que les nœuds électriques dont j’ai moi-même dessiné les plans améliorent l’acheminement du courant électrique sur la terre-plaque… »

« Vraiment ? feint de s’étonner la Damoiselle d’Ormen, les pupilles comme des billes. J’ai toujours trouvé fascinante la façon dont l’énergie alimente nos belles cités, par la grâce du Messager. Sauriez-vous m’en dire plus ? À votre convenance, bien sûr !

— Oh, mais chère Damoiselle, ma convenance est la vôtre. Sachez tout d’abord que l’électricité provient d’Ocrit, récoltée par les Salamandres sous la surface et acheminée jusqu’aux châsses-lebraude – voyez celles-ci comme des banques d’énergie. Celle qui gère la répartition pour le Secteur 5.4. se situe à côté du pauvre village de Molenravh… »

Merdelle, Molenravh !

La châsse-lebraude, c’est donc à ça que sert la châsse-lebraude !

Devant l’enthousiasme que Thalie déploie, plus brillant encore que le mien tout à l’heure, le Keroub s’étale autant qu’un livre ouvert…

Et ça tombe bien, car j’en ai un autre à récupérer. Je prétexte d’aller chercher un verre à ma compagne de danse pour enfin m’en débarrasser. Je m’esquive. Comme je le soupçonnais, pénétrer dans le bureau de Dantélien s’avère d’une facilité navrante. J’amasse de quoi faire un feu dans une corbeille à papier, puis immole un tome des Mémoires de Liane Vestine pour qu’il ressemble à son carnet de notes.

Celui-ci quitte sa vitrine et je le cale derrière ma ceinture, à l’abri sous ma redingote. En regagnant la nef, je constate que Thalie reste, et restera, inaccessible toute la soirée. Je chipe la première bouteille à ma portée sur une table, un verre avec, et m’éclipse hors du manoir. Même pas la foi de rejoindre l’amphiptère qui nous attend, je m’adosse contre un muret. Les montagnes et la Phalange des trois plaines sont noires en contrebas. D’ici, j’entends encore les murmures de la musique.

Je me verse à boire. Comble du malheur : du pétillant. Qu’importe, j’en avale une paire de gorgées avant de renverser ma tête et la planter aux cieux. La nuit et ses perles d’argent me paraissent bien fades soudain. Et le rituel recommence, se renouvelle en une boucle incessante, et les étoiles tournent, tournent sans se soucier de nous…


« Vous êtes là. »

Un revers de l’espace frotte le noir de mes chaussures. L’arc-en-ciel, lui, s’est tu depuis longtemps.

« Thalie ?

— J’avais peur que vous ne me reconnaissiez pas… »

Elle est là, seule et superbe dans notre allée de graviers. Je me lève, tant bien que mal.

« … et j’avais peur que vous soyez déjà parti.

— C’est tout comme, réponds-je, la voix rauque. La soirée est finie ?

— Ou elle commence, selon certains. Je n’étais moi-même qu’une distraction pour Dantélien avant l’arrivée de Tephyr de Silaran III. »

Elle me sourit. Son vrai sourire.

« Vous avez quelque chose ?

— Ouaip. Un cahier de la main de Dame Vestine elle-même.

— Stupéfiant ! Abriel, c’est incroyable, félicitations !

— Eh eh… et vous, vous avez quelque chose ?

— Dantélien m’a dévoilé tous les secrets électriques du Secteur 5.4. »

Malgré le vent froid qui se prend dans ma veste et les pans de sa robe, une chaleur indéniable nous enlace.

« On a tout ce qu’il faut alors ! Vous venez ? »

Je volte, prêt à partir. Sa main me retient.

« Pas tout. »

Elle lève les yeux au ciel. Non, dans les étoiles, les mêmes que celles qui la drapent.

« Je vous avais promis une danse. »


***




[1] Les logements de la Frondaison ont été réorganisés pour faire de la place aux têtes néphélines : Antée a cédé sa maison aux Inomel et à quelques Consoriales, les autres ayant suivi la Gargoule dans la demeure de Théadrine avec Kia. Abriel a laissé la sienne à Darse, rejointe par Eshana, Nilith, Alyce et Béor – laissant l’endroit garder sa réputation de « retraite la plus bruyante » – et Lassïm, ainsi que Saren et une poignée d’autres personnes, ont emménagé chez Philandre. Abriel s’est donc vu contraint de rejoindre Thalie, échouant magistralement à dissimuler ses sourires. [retour]


[2] Qu’ont donc ces deux-là pour se défier à ce point ? [retour]


[3] Elle se dira plus tard qu’elle a connu Darse plus mesurée, mais qu’importe. C’est de la Galactée dont il s’agit ! [retour]


[4] Un arc-en-ciel est un phénomène incroyablement rare sur Ocrit. Il naît quand la pluie, peu fréquente elle aussi, tombe à proximité des abords d’une terre-plaque. Les rayons du soleil traversent les gouttes et les couleurs jaillissent. La beauté de l’arc-en-ciel est appréciée ; l’arborer en fait un signe de raffinement. [retour]


[5] La plus haute des quatre formes de monnaie ocritienne – je n’en connais même pas sa valeur en ocrines. Mais quel coin de bourges ! [retour]


[6] De vastes manteaux à capuche qui les couvrent aussi bien que les bures ecclésiastiques, mais dont la coupe est plus stylisée. [retour]


[7] Le bijou de cuivre du Remerciement de Lumière, dont les entrelacs symbolisent la grande sphère de Lumière et le Serpent enroulé autour. J’ai jugé bon de la pincer sur le revers de ma redingote. [retour]


[8] Elle ne plaisantait pas. Avec son arrivée remarquée, j’aurais pu la voir comme un angelot solitaire livré à la rage des tempêtes. Mais non : elle est aussi à l’aise que l’éclair qui illumine le ciel et domine l’Univers. [retour]


[9] Dire que j’en ai cédé encore une belle poignée à Lavin… Quel sacrifice pour notre couverture. [retour]


Commentaires

Alors franchement, chapeau ! Il y a des passages d'une grande douceur et d'une incroyable beauté dans ce chapitre. Et je ne parle pas seulement des moments romantiques : tes descriptions sont du miel ! J'ai adoré !
Et très belle illustration @Little-Pauline !
 1
mercredi 2 juin à 15h35
Oooh, merci beaucoup :3
Je ne te cache pas avoir eu des sueurs froides à l'idée de décrire cette robe magnifique (cadeau spontané de la part de Pauline) mais je pense, objectivement, avoir fait de mon mieux ^^
Merci beaucoup, tous tes mots me font incroyablement plaisir ! :)
 0
mercredi 2 juin à 15h48