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Julien Willig

dimanche 2 mai 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXV

[Résumé des chapitres précédents]

Pas possible d’aller à Lengel récupérer la Médaille du Messager : nous avons dû rejoindre le Sylvaer avec l’Orbe de Lumière en compensation pour Arkon… en priant pour nos vies que cela suffise. Une surprise de taille nous attendait, puisque nous avons mis la main sur Lyuba qui tentait de s’infiltrer parmi nous. Son premier interrogatoire n’a rien donné, elle n’a fait que m’agacer, aussi l’ai-je fait mener en cellule. Nous avons ensuite été menés devant Arkon. Le vieil arbre s’est révélé malade, mourant même… et particulièrement colérique. Lui présenter l’Orbe n’a pas suffi : il a sombré dans la démence et la violence en essayant de tuer – à nouveau – Thalie, qui était tout de même son assistante ! C’en était trop, et j’ai dû cramer la gueule d’Arkon pour le calmer… à jamais. Pour finir Thalie était sauve, et elle a même fait un trait d’humour.


***


« La momie ne s’était pas réveillée à mon approche ; les embryons dissimulés sous son voile azur, si. Il ne leur fallut qu’une paire de secondes pour m’escalader ! Et Mila, ma pauvre Mila, interpréta mon cri de surprise comme un appel de détresse…


L’effondrement de la galerie s’accrut très vite et les débris atteignaient à présent la taille de mon crâne. J’arrachai le bouchon de ma flasque, en aspirai une bonne bouchée que je recrachai sur la vermine, ma torche entre nous : celles qui ne brûlèrent pas sur le coup décampèrent aussi sec, et je regagnai le trou vers la surface.


Les débris avaient la taille d’un crâne, disais-je ? C’est celui de Mila qu’ils avaient heurté : elle gisait dans une mare de sang. J’attrapais ma pauvre amie et hurlais à Silandre de nous remonter.

Une fois l’horreur derrière nous, nous fîmes de notre mieux pour stabiliser sa blessure. Mila s’en tira… difficilement. L’arrière de sa tête demeurait enfoncé, et je me mordais les doigts chaque halo passant par peur de lui découvrir des séquelles.

Je ne l’avais pas sauvée ce moment-là : je n’avais fait que la tirer d’un danger pour la précipiter dans un autre, provoqué de ma main.


Jamais plus ne laisserai-je mes proches m’accompagner. »


(Mémoires de Liane Vestine, Volume 1.)



Elle n’a pas eu aussi froid depuis des centycles. Le choc, le cauchemar, la réalité l’ont arrachée à sa méridienne. Les ombres de son sommeil – elle n’a jamais vécu de vraie « nuit » depuis… depuis quand déjà ? – s’effacent, balayées par les raies orangées des bouches d’aération. Les ténèbres de son humeur, elles, demeurent. C’est tremblante qu’elle se lève, couverte de sueur sous sa chemise de nuit. Elle quitte sans hésiter ses appartements, laissant là les bibliothèques opulentes et croulantes dont le contenu, déjà encré dans sa tête, ne lui sera d’aucun secours.

Alors la Primae ouvre les portes du Mausolée. Le grondement des panneaux de bronze masque enfin les galops de son cœur ; celui-ci, pourtant, manque d’éclater à la vue du sarcophage dans lequel repose son Cher et Tendre. La Gargoule se frictionne les bras et, hâtivement, actionne les leviers derrière les colonnes. Un nouveau frisson la parcourt devant les tombes vides.

Tant de Nos serviteurs détruits. Les derniers vestiges de leur dévotion s’en sont allés, consumés par le plasma ou disjoints par la froideur des lames.

Un à un, les miroirs de métal de la voûte pivotent. Ils accrochent les rayons ardents qui s’échappent de la grille au sol, et les concentrent en un seul puissant faisceau. La lueur ignée s’écrase sur la « figure » sculptée du sarcophage ; le cocon se fend et s’ouvre dans un jet de vapeur…


Le Messager se dévoile, imperturbable et immuable.


Je vous attendais, Mon aimée.

« Pardonnez-moi, murmure la Primae, je sais que vous souffrez d’être interrompu, mais… »

Mais la situation est exceptionnelle. Restez, Mon aimée, vous voir est Mon enchantement. En outre vous Me surprenez, il y a bien longtemps que Je ne vous avais connue si peu…

« Décente ? Vous pouvez parler. »

Elle effleure le simple pagne de son Époux. S’Il demeure de marbre, physiquement, elle ressent la caresse amusée de Son esprit. Alors la Primae s’approche et, à la force de ses maigres bras, s’assied sur les cuisses inertes du Seigneur-guide ocritien.

Laissez-vous donc aller.

Elle ne se fait pas prier et se blottit contre Lui. Au contact des crins blancs et du souffle de son Époux, la Gargoule sent son sourire se dessiner.

Vous l’avez vécu, n’est-ce pas ? Mon pauvre amour.

Elle acquiesce. Qu’importe si Son corps ne voit pas le mouvement : Son esprit, lui, la perçoit toujours.

« Oui. Arkon s’est éteint l’halo-ci. Ou plutôt, remarque-t-elle dans un gloussement, le fugitif de Molenravh prétend qu’il “s’est allumé”. »

Vous entendre rire Me comble, Mon aimée. Mais Je vous sens si triste.

« Sombre, plutôt. Ce n’est pas qu’un Planhigyn qui a disparu, c’est le dernier être vivant plus ancien que moi. Du moins, plus ancien que les souvenirs de la Primae originelle. J’ai parfois l’impression d’être elle, réellement. »

C’est la preuve du succès orthomnesique du vicaire Neptis. Réjouissez-vous donc de vous sentir Primae, Mon aimée.

La Gargoule se raccroche au corps de son Époux, le phare au milieu des lames glacées ayant fait chavirer son sommeil.

« Quoi qu’il en soit, j’ai vécu la mort d’Arkon comme… »

La fin d’une ère ?

« Oui. »

Ne soyez pas si sombre, Je suis là pour vous. Arkon n’était rien de plus dans Mes plans qu’un moyen d’obtenir Jorus. Alors Je récupérerai le calandre, et avec lui…

« … Vous mènerez l’Obscurité à son avènement. »

La Primae hoche la tête. Douze millecycles…

La fin est proche, Mon aimée. Ce que vous avez vécu n’est rien à côté de ce qui Nous attend. L’achèvement d’un éon, le dernier, et avec elle…

« … le retour de nos âmes à Lumière. »

Elle n’a plus froid désormais. En revanche, l’envie d’un bon vin bleu se fait sentir.

Croyez-vous toujours en Moi ? Resterez-vous à Mes côtés ?

Elle Lui caresse la joue, passe ses longs doigts dans Sa barbe rêche. Elle aime les plonger ainsi et elle sait à quel point Il apprécie ce geste.

« Toujours, Mon cher et tendre. Toujours. »

Elle l’a susurré à l’oreille, avant de dériver pour apporter sa chaleur aux lèvres immobiles. La Gargoule se délecte du frisson naissant sur l’épiderme du Messager. Elle s’étonne, en revanche, du soupir que Sa carcasse laisse échapper.

« Mon Époux ? », s’enquit-elle.

J’ignore si J’en aurais eu la force sans vous. En venant ici, dans ce système, en menant Mon peuple servir Mon plan, Je me pensais fort. En bâtissant l’étoile-sanctuaire, en la maintenant entière de Mon propre fluide, Je me croyais absolu. Mais les halos, les cycles, les millecycles…

La Primae pose un doigt sur les lèvres du corps immobile. Le frémissement lie Leur âme et Leur chair, partagées dans l’infini.

Merci.

« Plus un mot maintenant. Ne soyez pas si sombre, je suis là pour vous. »


***

Elle avait sous-estimé l’aspect pénible de sa mission. La voilà maintenant à faire les cent pas dans sa cellule, deux halos – deux halos seulement – après son incarcération. Et encore, « cellule »…

Lyuba ne retient pas son ricanement. C’est une chambre qu’elle habite. Poussiéreuse, vieille et rouillée, délabrée – sont-ce sérieusement des impacts de tir de plasma contre les murs ? – mais une chambre tout de même. Je n’ose imaginer l’état des cellules… si seulement il y en a.

La porte s’ouvre. Plus qu’un grincement, c’est un raclement qui lui vrille les tympans.

Sans prévenir, encore.

La lieutenante se plante au milieu de la pièce, bien droite et les poings sur les hanches.

« Et mon intimité, alors ? »

Le gardien reste immobile, les yeux écarquillés. Elle insiste :

« Eh bien ?

— Je, euh, vous… faisiez quoi ?

— Ça vous concerne ? »

Il la désigne de la main, de haut en bas ; elle hausse les épaules.

« Quoi, j’allais pas faire du sport en uniforme. Ça vous dérange ?

— Vous… vous feriez mieux de le renfiler, vous avez de la visite.

— Qui ? »

D’un reniflement, elle ponctue sa demande.

« Euh, Khoras, répond le gardien.

— Regardez donc ailleurs ! »

Le Sylvarien se réfugie dans le couloir.

« Ah, et Siléon aussi ! » s’exclame-t-il.

Électrochoc : cette fois Lyuba s’active et, prestement, renfile pantalon et chemise. Au diable pour la veste, il fait trop chaud dans ce trou. Elle commence à boutonner le tissu noir quand les deux se pointent. Le regard de Khoras alterne entre la lieutenante et le geôlier, et le courroux naît sous la courbe de ses sourcils.

« Vous et lui, vous…

— Allons, peste Lyuba, restez sérieuse !

— Eh, s’il-vous-plaît, s’insurge le Sylvarien.

— Allez donc voir le bout du couloir, vous », ordonne Khoras.

Les pas du gardien s’éloignent, tandis que Khoras et le grand Novarien qui l’accompagne entrent dans la chambre. Elle salue Lyuba avec entrain, et lui se contente de hocher la mâchoire avant de ramener ses cadenettes en arrière – un geste vif, impatient. Lyuba l’accueille du signe de la quadrabranche : la main à la tête, au ventre, puis aux deux épaules.

« Bienvenue, Siléon.

— Repos, lieutenante, souffle Cédalion. Je ne suis plus votre commandant. »

Il ôte les bésicles cache-soleil, libère ses pupilles céladons. Lyuba rajuste sa chemise en marmonnant :

« Je n’ai que faire des décisions d’un vieux couple kérubin.

— Doucement, Lyuba, ton masque ne dissimule pas tes murmures.

— Ta couverture est compromise ? Je croyais qu’on avait des alliés ici. »

Elle foudroie Khoras des yeux, lui arrachant un sourire maladroit.

Faut que t’arrêtes de me regarder comme ça, toi. Tu veux quoi, mon uniforme ou mon commandant ?

La Sylvarienne bafouille :

« Je… Nous… certains d’entre nous sont disposés à servir la cause obscurienne, mais mieux vaut ne pas l’ébruiter. »

La lieutenante s’en est déjà désintéressée :

« Tu me fais un récap’, Ced’ ? Et cette perruque alors ?

— Elle me démange. Je suis obligé de la garder même pour dormir.

— C’est tout ce que tu as à me dire ? »

Il ne répond pas, occupé à coller son oreille contre la porte de la chambre.

« Le gardien est avec nous, précise Khoras, vous pouvez y aller. »

Alors Cédalion se campe droit devant les deux femmes, mains dans le dos, hautes épaules.

« En tout premier lieu, sache qu’Arkon est mort.

— Carrément ? s’étonne la lieutenante. Il entravait l’Alliance, c’est de ton œuvre ?

— Oui, et non. Abriel l’aurait réduit en cendres sitôt après avoir débarqué ici.

— C’est son fort, ça, allumer les feux. Tu lui as filé un coup de main ?

— J’ai dû faire place nette parmi les réfractaires les plus virulents. On ne les retrouvera pas. »

Lyuba interroge Khoras d’un œil vaguement intrigué. Celle-ci explique :

« Certaines personnes à bord n’étaient favorables à aucun rapprochement, ni avec les Néphélins ni avec l’Obscurie. Il nous a fallu faire le ménage.

— Continuez avec ma chambre la prochaine fois. Ensuite, Ced’ ? »

Cédalion prend le temps d’une bouffée sur sa pipe. Il semble plus posé, plus… paisible, depuis son aventure dans le désert. C’est dingue à quel point le bleu de son visage a diminué.

Alors Lyuba sent une réaction étrange au niveau de son cœur. Ce n’est pas une entrave, ni même un emballement : plutôt une chaleur confuse oscillant entre détresse et quiétude. La lieutenante repense à sa révélation forcée auprès de son commandant déchu, le fait que cette Gargoule – Liliah – ait été épargnée. Elle comprend soudain sa sensation : le soulagement, pour Cédalion… comme pour elle.

J’aurais dû le lui dire plus tôt. Ne pas céder à la jalousie alors qu’il était déjà revenu.

Lyuba sait que la douleur perdure chez Cédalion. Tout comme elle connaît sa dévotion. Savoir celle qu’il a aimée vivante et bien-portante le motivera à poursuivre sa vision du bien. Ainsi le voilà-t-il devant sa lieutenante, déterminé d’une foi ravivée. Il souffle sa fumée douce et, dans le léger parfum des braises, commence son compte-rendu :

« Abriel s’est bien débrouillé. Avec sa coéquipière, Thalie d’Ormen, et Philandre, le chambellan du vaisseau, ils ont averti leurs fidèles, puis convoqué l’ensemble de l’équipage à un regroupement d’urgence. Là, le capit… là, Abriel s’est fendu d’un discours à la forme, disons, adaptée à son assistance de forbans.

— Eh, s’insurge Khoras, nous comparez pas à ce type.

— Il ne vaut mieux pas, la contre Lyuba, glaciale.

— Abriel, insiste Cédalion, a exposé les faits : la mort tragique d’Arkon, le corps et l’esprit vaincus par le temps, et la succession du commandement qui lui échoit selon les termes de leur contrat. Philandre, que l’équipage connaît et reconnaît comme le porte-parole du Planhigyn, a validé l’accord et l’acte. »

Lyuba sursaute. Son hoquet de surprise ricoche dans la petite chambre.

« Mais alors, Abriel va avoir le même grade que toi ! »

L’affirmation ébranle Cédalion l’espace d’un temps. Il se gratte la mâchoire, assombrie d’un duvet naissant. Enfin, il murmure :

« Je n’y avais pas pensé. C’est curieux comme les choses se font, car c’est par mon aide qu’il a gagné ce poste.

— Le gredin, grince Lyuba, il doit être ravi.

— Pas du tout. Abriel fait bonne figure en public, mais je ne l’ai jamais vu aussi bougon : lui et son ami pilote se sont ensuite éclipsés avec plusieurs bières de servalon, au grand dam de sa coéquipière. Bref. Au terme de son élocution, Abriel a officiellement endossé le commandement du Sylvaer, soutenu par le personnel navigateur. La situation a été posée clairement afin que quiconque ne soit lésé : une alliance est prévue avec la Rébellion Néphéline et de “grands projets” de liberté sont en cours. Le choix a été laissé à chacune et chacun d’y prendre part, à bord du vaisseau ou au sein des rangs néphélins, ou de quitter définitivement l’équipage sans jugement ni rancune. »

La lieutenante acquiesce, lentement. Impossible d’ignorer les nœuds dans son ventre : favoriser l’association de deux familles de vermines… Elle se tourne vers Khoras :

« Ça n’a pas étonné Abriel de ne pas vous voir débarquer, vous et les membres d’équipage qui ne l’appréciaient déjà pas ?

— Vu la situation, il ne crache pas sur du soutien supplémentaire. Il se sent bien entouré maintenant. »

La soldate se fend d’un rire dédaigneux. Lyuba l’ignore et touche le regard connivent de son commandant.

Nous donnerons ses ailes à Abriel et il s’élèvera…


Pour mieux tomber.


***

Quel vacarme dans le hangar. Ici des soudures à l’arc, là des poses de rivets, ailleurs des essais de pistons et d’échappements et, autre part encore, des transports de caisses à n’en plus finir.

Arkon est mort deux halos plus tôt, me laissant le commandement du Sylvaer. Le lendemain a vu mon intronisation à la demi-chefferie de l’Alliance Néphéline, lors d’une cérémonie menée par Janel et l’ensemble des Consoriales. Les réfractaires ont été débarqués dans un village du Secteur 8.9. Depuis, tout a changé.

Il ne s’écoule pas un instant sans arrivée ni départ d’astronefs : Rebelles et réfugiés affluent, et avec eux ressources et matériel. C’est bien simple, la majorité de l’équipage a été attribuée au déchargement des soutes et au stockage. Le reste du personnel joue les mécanos pour rénover la frégate et les appareils qu’elle contient. Le Sylvaer est plein à craquer d’amphiptères et d’alfars aux couleurs d’Arkon : le blanc végétal un peu cassé. Il accueille aussi des megalans, les navettes lourdes néphélines au ton bleu nuit.

Nous recevons également au compte-goutte une partie de la flotte de chasse rebelle. Les lindorms sont des appareils calqués sur les aspics obscuriens, à ceci près qu’ils disposent d’une envergure et d’un blindage supérieurs[1]. Leur petit plus vient comme une perle rose au sommet d’un indigâteau[2] : Eshana et Alyce ont fait ajouter aux lindorms un poste d’artillerie de queue, comme sur les alfars. Tout cela coûte bonbon à la trésorerie commune, mais c’est le genre de choses sans lesquelles ont ferait tintin pour la victoire.


« Tu vas voir, il a fait peau neuve en ton absence. »

Saren m’entraîne entre une file de pilotes en combinaison de vol, casque sous le bras, et des chariots tirés par des novarii en armure composite.

« Eh, lancé-je, j’l’aimais bien comme avant, Vérin, tu l’as pas défiguré au moins ?

— Si par “défiguré” tu veux parler du redressage de la coque, de son renforcement et de sa peinture, tout cela nécessité par tes séries d’atterrissages maladroits, alors si, je l’ai défiguré. »

Voilà l’appréhension qui se pointe, tout d’un coup. Je n’ai pas revu mon cher amphiptère depuis notre échappée de Lengel à toute berzingue, à Thalie et à moi. Et j’étais plus préoccupé par la survie de ma coéquipière que par l’état cosmétique de mon vieux tas de boulons.

Et dire qu’il a failli cramer.

« Mais il ne s’en portera que mieux, précise le pilote en voyant mon début de bougonnerie. J’en ai profité pour faire réviser ses mécanismes et y installer quelques améliorations… Eh, tu m’écoutes ? »

Je l’ai captée à quelques mètres de moi, entre deux alfars arrimés. Thalie s’est hâtée de retrouver sa garde-robe une fois la situation pacifiée : la voici vêtue de sa blouse de fond nocturne, le joli indigo piqueté d’étoiles, et du pantalon blanc ouvert aux chevilles. Elle ramène ses crins libres derrière une épaule en se penchant sur la petite troupe d’enfants qui – le Messager seul sait pourquoi – l’a choisie pour la harceler de questions. À voir leur vêture, les mômes font partie des quelques familles nomades récupérées à l’Oasis de Rune.

J’ai à peine le temps d’adresser un signe à la Damoiselle d’Ormen. Son œil affuté accroche le geste et me supplie de l’aider : je hausse les mains et montre Saren, occupé à ne surtout pas m’attendre. Sa moue résignée répond à la mienne, désolée, et ma coéquipière se laisse à nouveau engloutir par la nuée bambine.

« Pas question de s’arrêter, mon commandant, tu passes déjà tout ton temps avec elle. Allez !

— Eh, mais ralentis au moins ! »

J’esquive de justesse une poutrelle métallique à toute allure, perchée sur les épaules de deux Rebelles.

« C’est pas comme si Vérin allait subitement s’envo… oh. »

Mon cher vaisseau. Il émerge devant moi comme un navire en plein brouillard. Mais quel navire ! Le blanc cassé de la coque a été décapé au profit du bleu nocturne néphélin ; la peinture neuve recouvre les impacts, les creux, les déchirures et toutes autres traces de bataille. Et sur le bleu, d’épaisses lignes et courbes blanches dessinent d’élégants motifs le long du fuselage.

Moi qui craignais de retrouver une épave.

Je constate beaucoup de neuf lors de mon tour du propriétaire. Les deux propulseurs arrière sont désormais plus longs et plus fins, d’un délicat noir mat ; il n’y a plus trois mais cinq trains d’atterrissages, tous graissés et lustrés ; une tourelle mitrailleuse légère, du même genre que celle des alfars, s’élève au sommet du dos ; des arêtes métalliques renforcent la verrière de l’habitacle. Mais il manque, sous le nez du vaisseau…

« Qu’est-ce que t’as fait du lance-torpille ? m’inquiété-je.

— Il prenait beaucoup de place à l’intérieur. Le tube de lancement a été scellé le long de la coque ventrale. On le devine à peine, mais fais attention à ce qu’on ne te tire pas trop dessus d’en bas. La Rébellion Néphéline t’a même gardé la poignée de torpilles Lorne-V qui n’a pas été chargée dans les lindorms – le fond du stock pillé chez l’Angelot[3]. C’est du beau boulot, qu’est-ce que t’en dis ?

— Oui… c’est du beau boulot. »

J’avance lentement vers la rampe d’embarquement. “Vérin” est peint en blanc à côté de l’entrée, avec de jolies lettres liées. En dessous se trouvent quelques motifs étranges. Des traces de mains ?

« Attention, peinture fraîche ! »

Eshana apparaît de derrière la rampe, un tablier sous le bras. Elle porte comme à son habitude son pantalon néphélin trop grand et sa ceinture d’outils, ainsi que son bandeau sur l’œil. Seul son maillot change : il est noir, cette fois, avec le logo sanglant du groupe Larme de Dragon.

« C’est toi qui a fait ça ? », lui demandé-je.

Elle tient à me saluer, poing contre poing, avant de répondre :

« Ouaip. Les teintes néphélines et sylvariennes sont mariées en l’honneur de l’Alliance à laquelle tu as contribué.

— Merci. Beaucoup. »

Tant d’efforts pour moi… alors que j’ai juste fait cramer un vieil arbre. Il m’en faudra beaucoup pour avoir l’impression de mériter tout ça.

« T’as vu les empreintes sous le nom ? »

Elle déborde de fierté. Qu’importent l’absence de son œil ou les aléas de sa prothèse mécanique : l’aura d’Eshana n’est que pure détermination. Elle me prend le bras et me mène au bas du vaisseau, sous son nom. Les trains d’atterrissage atteignent bien les deux mètres de haut, aussi nous faut-il tordre le cou pour voir les empreintes.

« Ton Hydre a voulu me donner un coup de main. Du coup, elle en a mis un dans un pot de peinture et s’est dit que c’était une bonne idée de poser sa paume sur le fuselage. C’était le cas, en vrai, alors on a décidé de faire pareil.

— Qui ça, “on” ?

— Regarde. »

Effectivement, je devine les écailles et les griffes de Darse. À côté, les phalanges métalliques ne peuvent qu’appartenir à Eshana. Plus loin, une énorme paluche m’évoque… Béor ? Au milieu, une petite mimine me fait penser à Kia, donc la main voisine, semblable à la mienne, doit être à Saren. Une autre ne présente que la pointe des doigts : Philandre a probablement répugné à se salir davantage. Ma peau frissonne devant la dernière, ces longs doigts fins dont certains trahissent une forme particulière. Une senestre.

« Thalie…

— T’as donné de sacrés coups de main aux personnes qui ont placé la leur ici. Sauvé certaines, offert de l’espoir aux autres. »

Derrière, Saren confirme d’un simple « mh ». Je préfère ne pas me retourner maintenant, les émanations de peinture fraîche me piquent les yeux.

« Qu’ai-je fait pour toi, Eshana ?

— Tu rends possible tout ce pour quoi je me bats. Ça méritait bien une empreinte… même si j’ai passé un moment à récurer ma prothèse. »

Le duo me laisse de l’air – j’entends Kia les rejoindre en bas de la rampe. Je prends le temps d’admirer la coque en reculant moi-même. Les motifs blancs se révèlent peu à peu et je devine ce qu’ils composent : la fresque de l’épopée de Lumière. C’est un tracé très géométrique, moins fin que le tatouage des Lumineuses, mais plus lisible même à longue distance. Des éléments m’intriguent à l’arrière, vers les moteurs. Des remparts, des tours : c’est une ville. Quelques flèches poursuivent un hexagone, et devant… des insectes ailés. Non : des alfars.

Un bras métallique, sur mon épaule.

« En l’honneur de ta dernière échappée hors de Lengel, explique Eshana.

— C’était un sacré exploit », ajoute Kia.

Et à Saren de ponctuer d’un nouveau « mh ». L’on me conduit alors à l’intérieur. Je passerai sur l’aménagement de la cale, plus spacieuse et confortable suite à l’ablation du lance-torpilles. On me fait tester le siège d’artillerie, puis l’on me mène au plus important : le cockpit. Saren en détaille les nouveautés, sous l’œil attentif de Kia et de moi-même :

« Tes composants étaient déjà pas mal, mais j’ai fait améliorer la console de gestion énergétique en m’inspirant de celle des alfars. Avec ces boutons, tu peux choisir d’équilibrer l’alimentation en un clic, ou de la basculer dans les canons nasaux pour un surcroît de puissance de feu temporaire. Tu peux sinon la charger dans les boucliers et renforcer la protection avant, arrière, ou opter pour une bulle équilibrée. Mais si tu dois fuir encore… »

Il pointe un bouton blanc et carré, à droite du siège de pilotage.

« … tu peux pousser les moteurs avec une accélération temporaire supplémentaire. Tu connais la vitesse maximale de Vérin ?

— Mh, hésité-je, quelque chose comme un millier de degrémillemètres[4] ? En atmosphère en tout cas.

— Tes nouveaux propulseurs te permettent à présent d’atteindre les mille deux cents degrémillemètres, soit vingt kilomètres par minutes. Et si tu presses ce petit bouton blanc, tu bascules la puissance dans les moteurs : un pic temporaire te fera franchir quinze kilomètres en vingt secondes. »

Ça commence à faire trop d’infos, là. Et Saren n’en a pas fini :

« Par contre, j’ai rien eu à faire pour la sono. Même Eshana a validé, elle s’est juste contentée d’y ajouter quelques albums.

— Je vois que le labeur est dur. »

Cette voix bourrue, pleine de muscles et de ferveur. Myriel nous a rejoints avec, sous le bras, un panier de… brindilles ?

« Qu’est-ce que tu tiens là ?

— Arkon.

— Plaît-il ? »

L’image est tellement improbable. En réalité, c’est la première fois que je vois le sabreur brandir autre chose qu’une lame ou qu’un livre de psaumes. Le Lumineur prend le temps d’adoucir son humeur avant d’expliquer :

« Ma chère sœur voulait profiter du nettoyage de la salle du trône pour récupérer les fragments non corrompus du Grand Séculaire. Voilà tout ce que nous avons ramassé.

— D’accord, mais pourquoi ?

— Par le Globe Incandescent, pourquoi personne n’a fait l’effort de deviner ? Arkon avait beau être malade et déclinant, il demeure le dernier natif de Nephel. En tant que cheffe de la Rébellion Néphéline, Janel se devait de garder une trace des Planhigyns. Ça aurait dû te venir en tête, toi qui es désormais son égal. »

Sérieux, il est vraiment en train de bander les muscles autour du panier, là ?

« Elle veut planter ces pousses une fois que nous aurons débarqué sur Taraben, j’imagine.

— C’est… possible, avoue Myriel, songeur. Un tel acte permettrait…

— Permettrait peut-être de donner une nouvelle chance à une espèce entière de voir le jour. Bien sûr que j’y ai pensé, je suis à la tête de l’Alliance Néphéline, tout comme ta sœur. »

Bon, ça vient tout juste de me traverser l’esprit, mais il n’est pas obligé de le savoir. L’image d’un respect confus s’esquisse dans ses yeux ; il préfère s’écarter en nous invitant à sortir, me rappelant la réunion avec la Palatine. Une réunion où nous discuterons du rassemblement des partisans de l’Alliance avant notre fuite d’Ocrit, ainsi que du moyen de désactiver les canons et les radars du Secteur. Je remercie chaleureusement mon petit groupe pour ses efforts sur Vérin, puis nous regagnons le hangar.

Il ne manque plus que… ah, elle arrive.

Gars, gomme ton sourire un peu.

Thalie fend le chaos de machine et de chair autour de nous. Seule et essoufflée.

« Alyce et Nilith sont venus à ma rescousse, explique-t-elle. Les enfants voulaient m’apprendre à jouer “à l’Hydre et au gallinet”, heureusement que j’ai pu mettre la main sur les ados !

— Laissez-moi deviner, vous leur avez demandé gentiment et ces deux-là vous ont remplacée avec joie ? ironisé-je.

— Vous désirez leur place, peut-être ?

— Je… bah, euh… »


Son ton pince-sans-rire saura toujours me vaincre.


***




[1] Et j’apprécie tout particulièrement cette volonté de préserver nos effectifs, réduits, plutôt que de les envoyer au charbon en tant que chair à canon comme le fait l’Obscurie. [retour]


[2] Je vous jure, ça existe vraiment. La perle rose, c’est le fruit exotique que Thalie utilise dans son thé de l’hospitalité, et ce gâteau – bien crémeux d’ailleurs – est fait avec les mêmes lamiacettes que le vin bleu de Molenravh, d’où sa teinte indigo. Théadrine nous en a confectionné un la veille pour célébrer la naissance de l’Alliance Néphéline ; avec les amandes blanches et les filets de chocolat noir, c’était magnifique. [retour]


[3] Quelle ironie : il y a quelques renaissances, la Rébellion Néphéline et le Sylvaer étaient ennemis et se faisaient la guerre même dans Lengel. Le principal fournisseur d’armes, l’Angelot, en a fait les frais. Aujourd’hui tout ce beau monde est uni grâce à l’arrivée d’un déserteur obscurien qui a mis fin au règne tyrannique du dernier des Planhigyns. Vous parlez d’un bordel. [retour]


[4] La vitesse s’exprime en nombre de kilomètres parcourus par degré, soit le degrémillemètre, ou dmm. [retour]


Commentaires

Ce petit coup de neuf fait du bien, hâte de voir le Vérin en action !
Le passage avec la Primae était intéressant et bien géré : j'avais l'impression de ressentir la présence du Messager en lisant.
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lundi 3 mai à 09h34
Oh, super, je ne savais pas du tout ce que ça allait donner, entre la Primae et le Messager :)
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lundi 3 mai à 14h35