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Julien Willig

mardi 20 avril 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXIV

[Résumé des chapitres précédents]

J’ai eu des moments plus agréables que Cédalion ces temps-ci, il est vrai, et, enfin, les choses avancent pour la future Alliance Néphéline. Seul problème, et de taille : l’état du siège de Lengel ne nous permet pas d’entrer dans la ville, et donc de récupérer la Médaille du Messager. Or Arkon s’impatiente, et nous voilà menacés de mort si Thalie et moi ne nous pointons pas dans son vaisseau avec notre prise… Notre plan de secours est de comparaître devant lui avec une belle compensation, à savoir l’Orbe de Lumière que la Rébellion Néphéline a dérobé à l’église de Lengel. Nous nous sommes ensuite rendus à Abyla, où la rencontre avec les Sylvariens était organisée pour que nous soyons menés au Sylvaer. Une surprise pour le moins désagréable nous y attendait également : nous avons capturé une unité obscurienne qui avait tenté de s’infiltrer dans notre convoi… et c’était Lyuba.


***


« Ce n’était pas un boyau creusé par ces immondes créatures : j’y vis des briques de sable, des colonnades, des statues érodées. Les scolodactyles s’étaient contentés de parasiter un réseau de cryptes oubliées au fond de la terre-plaque. Je demandai à Mila de monter à la corde que Silandre nous déroulait depuis la surface. Alors, je m’intéressai à un panneau de pierre, raclé à ses bords : un passage secret que j’ouvris sans mal.


Le premier grondement aurait dû m’avertir. Je compris que les galeries étaient instables, mais je jugeai mon temps suffisant.

Lourd forfait. Je débouchai sur un tombeau prometteur et, forte de mes expériences, je le devinai empli de trésors. J’ignorai les filets de sable dégoulinant du plafond et qui, chaque seconde écoulée, s’épaississaient, devenaient cailloux, puis pierres.


Là devant moi se dressait un sarcophage sculpté dans la roche : j’en fis basculer le couvercle, brisé en plusieurs fragments. Une momie m’attendait, étendue sur un voile bleu. L’occasion était trop belle ! Je m’approchais et tendais mes doigts, prompte à la délester des bijoux qui brillaient à ma torche.


Soudain, elle bougea. »


(Mémoires de Liane Vestine, Volume 1.)



Elle n’a d’yeux que pour moi.

« J’ai tellement rêvé de nos retrouvailles, Abriel.

— La ferme. »

La cale exiguë de l’amphiptère réverbère notre échange à travers le rugissement des moteurs – impossible d’en perdre une miette malgré mes efforts. J’ignore comment Lyuba trouve l’aplomb d’être à l’aise, attachée dans le dos à une main courante. Moi, en revanche…

« Nous n’étions pas si vêtus la dernière fois, susurre-t-elle.

— Continue et c’est ton masque que j’enlève.

— Commence par ça si tu veux. »

Comme quoi, nos plus grandes conneries sont celles qui nous poursuivent.

Je le connais bien, ce plissement des paupières, et je sais qu’elle sourit sous son respirateur. Sa tresse ondule le long de son corps. Ou, plutôt, Lyuba donne de légers à-coups avec la tête pour la mettre en danse. Le mouvement accroche l’éclairage artificiel, la plaque à son col scintille et me jette comme un clin d’œil la gravure “L.XIV/3”.

Quelle comédie.

Je souffle. Il me faut un sacré sang froid pour ne pas pester haut et fort, alors que je me détourne de la lieutenante. Saren lève un sourcil amusé.

« Quoi ? demandé-je.

— Rien.

— Quoi ?

— Rien. »

Une secousse m’oblige à m’agripper à la paroi. Le Sylvarien ricane en me voyant si gourd.

« Vous vous êtes donné le mot pour me gonfler, c’est pas vrai ?

— Eh, capitaine, c’est pas d’ma faute si tu sèmes sur ta route autant de… surprises.

— J’allais te demander pourquoi ne pas la balancer par-dessus bord, mais tu vas peut-être y passer en premier.

— Pas possible.

— Quoi, elle ou toi ?

— Elle, parce que c’est une prisonnière aux connaissances inestimables pour nos futures manœuvres. Moi, parce que je t’en collerais une avant.

— Essaye un peu pour voir… »

Nouvelle secousse. Je manque de me vautrer, Lyuba et Saren conservent plutôt bien leur équilibre. Heureusement, les trois glandus qui tenaient le marché font diversion en chutant, eux, pour de bon.

« Qu’est-ce qui se passe à l’avant ? maugréé-je.

— Eh, doucement, c’est Kia qui pilote.

— Et Khoras qui la guide, c’est surtout ça qui m’inquiète. »

Elle doit n’avoir d’yeux que pour le grand lascar qui l’accompagne[1]

On m’interpelle à travers la cale :

« Bri, mon pauvre, ta pimbêche t’a abandonné ?

— Elle a la chance d’avoir trouvé moyen de t’éviter, surtout, lancé-je sans même regarder Lyuba.

— Regarde la belle compagnie qu’elle me laisse. »

Elle a gagné en assurance depuis… la dernière fois. C’est clair qu’elle cherche à me pousser à bout, mais pourquoi ? Comme si j’avais pas déjà l’impression d’être à côté de mes pompes ! Les Sylvariens la zyeutent à la dérobée, la moue amusée et les joues chaudes.

Bande de crétins.


***

Tout ce temps passé… et il crâne plus encore !

Tout fier dans son costard sombre, ce nouvel Abriel triomphe au milieu de ses sbires. Malgré la chemise pourpre, il n’arborait jamais les couleurs obscuriennes avec tant de morgue ! Et le voilà, à traîner dans les hauts cercles néphélins et sylvariens, la dégaine de tombeur et le sourire du roi des voleurs.

T’as jamais arrêté de fuir, je parie. T’as laissé combien de conquêtes derrière toi après moi, hein ?

Elle avait tellement rêvé de cette rencontre…

Les émotions de Lyuba la tiraillent, l’écartèlent en des souffrances contradictoires. Une partie d’elle voudrait l’étriper sans attendre. L’autre, l’étreindre férocement.

Pourquoi ne pas concilier les deux ?

La lieutenante savait à quoi s’en tenir. Certes, la mission était étrange : l’on n’attendait pas tant de subtilités de sa part d’ordinaire. Mais servir d’appât… Ced’, tu plaisantes ? On peut me voir sur toutes les affiches de recrutement du Secteur.

Et si l’on ajoutait à sa fierté le moyen pour Lyuba d’assouvir sa lubie, après tant de cycles à rêver dans les vêpres et à jurer dans le vent…

Tu es à moi, Abriel.

Qu’importent les autres, elle n’en ferait qu’une bouchée ; seul le capitaine compte.

Regarde-moi !

Il se détourne encore. Elle a beau se le cacher, son orgueil en prend un coup.

Je te provoquerai jusqu’à ce que tu cèdes, lâche. Tu me reviendras. Et tu paieras.

Là, attachée dans l’amphiptère qui l’amène au sein du Sylvaer et entourée de cinq hommes, Lyuba se sent pleine de confiance. Les trois sbires n’ont aucune importance. Le Novarien dans son long manteau élimé semble proche d’Abriel, malgré leur défiance de façade : peut-être un point faible à exploiter. L’irritation du capitaine à l’air de l’amuser, pourquoi ne pas commencer par là ? Je vais me le mettre dans la poche.

Elle s’étire de tout son long – du moins, autant qu’elle peut avec les bras dans le dos.

« Ça me touche que tu cherches à m’éviter, Abriel. J’avais peur de te trouver insensible. »

Le voilà qui ronchonne encore. Son compagnon en manteau tente un regard vers elle et se passe la main dans la crinière. Encourageant.


***

« Tu vois que t’as bien fait de te couper les crins.

— Abriel, t’as que ça à la bouche ?

— Eh, c’était un compliment j’te jure. »

Saren roule des yeux. Je le trouve aussi crispé que moi l’halo-ci. Faut dire qu’il y a matière. Savoir que l’on va se pointer bredouilles devant Arkon, contraints de lui offrir une relique durement acquise par les Rebelles… Ça craint, déjà, et ça en a mis un coup aux Lumineuses.

L’amphiptère remue encore, de quoi raviver mon mal de crâne. N’être que le passager d’un vol me frustre, surtout sans visibilité sur l’extérieur. Subir les rires des trois abrutis en armure n’arrange pas les choses, mais le pire… évidemment, le pire vient de la captive.

Que l’Obscurie nous envoie une personne pour espionner, pourquoi pas. Qu’on arrive à la capturer, très bien, quitte à se farcir sa présence avant de l’expédier dans les geôles. Mais, de tous les esprits retors, de tous les pions façonnés par le gaz et la violence, de tous les ennemis que je connais et de ceux qui restent à venir, il fallait que je te tombe sur ce spécimen. Elle, la lieutenante Laetere, l’acharnée de la rage, la furie sanguinaire… et ma harceleuse. Lyuba, quoi.

Purin d’écailles.

« Bon, reprend Saren à voix basse, et pour la suite ?

— On bazarde la bleue en cellule direct. Que tes gens s’en occupent, on ne va pas s’en encombrer. Tu sais lesquels te sont les plus fidèles ?

— Quoi, t’as peur qu’elle se les mette dans la poche ?

— Elle en serait bien capable, oui, mais j’aimerais surtout qu’ils se sortent les mains des leurs. »

J’aurais aimé répondre sans irritation, mais l’accueil de Khoras puis la découverte de Lyuba me perturbent[2] ; le mauvais augure est palpable, et si le hurle-vorcin existait je l’aurais déjà entendu gueuler.

« C’était façon de parler, capitaine.

— “Mon capitaine”. Mais passons. Appelle tes Sylvariens les plus fiables, qu’ils nous rejoignent quand on nous mènera dans la salle du trône.

— Tu crains quelque chose ? »

Saren semble perplexe. Je lui explique :

« Arkon risque une ébullition de sève en voyant que la Médaille n’est toujours pas entre nos mains. Thalie s’inquiète à raison, j’en ai peur.

— Qu’est-ce qu’il va se passer ?

— Aucune idée. Que tes gens se tiennent prêts, on ne sait ni comment la vieille souche réagira, ni ce qu’elle ordonnera. »

L’interminable s’achève : après quelques échanges radio et une approche au ralenti, l’amphiptère se pose enfin dans une des baies du Sylvaer. Thalie émerge du cockpit ; Lyuba gomme aussitôt  l’ébauche de son sourire :

« Abriel, c’est avec elle que tu m’as remplacée ? »

La Damoiselle d’Ormen revêt son manteau de glace. D’un geste sec, elle déploie la rampe d’embarquement et la descend sans attendre. J’arrête un des Sylvariens qui s’apprêtait à la suivre.

« Toi, bâillonne la prisonnière et détache-la.

— Mais capitaine, sans son masque…

— Elle tiendra bien jusqu’aux cellules. Tenez-la fermement surtout. Et les deux autres, là, vous suivez l’arme au poing, compris ? »

Kia, Khoras et le grand Novarien, celui qui a arrêté Lyuba, sortent à leur tour de l’habitacle. L’apparence de ce dernier m’interpelle, et pas uniquement parce que l’étroitesse du vaisseau renforce sa large carrure.

Je l’ai pas déjà vu, ce gars-là, avec ses longues cadenettes ?

Bien sûr que j’ai dû le voir, comme la plupart des Sylvariens : je suis leur capitaine, bientôt leur commandant. Mais comment les retenir tous, avec leur débauche d’extravagances ? Lui porte des besicles cache-soleil et une pipe au bec, quand celui qui s’occupe de Lyuba croule sous le poids des colliers, pendentifs et autres bibelots qui enserrent son cou comme une collerette.

Le grand se fige devant moi, confus. Je le salue.

« Bravo pour avoir réussi à mettre la main sur elle, dis-je en désignant Lyuba de la tête. C’est une sacrée prise, je ne l’oublierai pas. Quel est votre nom, soldat ? »

Il achève de mâchonner sa pipe, perplexe. Puis, constatant que j’attends réellement une réponse, il bafouille. Sa voix est grave, rauque, comme s’il la forçait pour se donner un genre.

« Euh… euh, Siléon, M’sieur.

— On dit “mon capitaine”, Siléon. Allez, repos, vous pouvez descendre.

— Merci M’sieur. Euh, “mon capitaine”. »

C’est clairement pas le couteau le plus affûté du tiroir. Heureusement que Siléon compense par sa stature et, à le voir descendre la rampe, je constate son maintien inébranlable.

Lui, je le fais venir avec nous chez Arkon. Son mot d’ordre sera simple : défends-nous.

« Kia, elle est encore mieux en vrai, on est d’accord ? »

Je la reconnais, cette voix lourde. Je me retourne et tombe nez à nez sur Khoras, occupée à reluquer Lyuba sans retenue.

« Vous êtes encore là, vous ? soupiré-je. Allez-y donc.

— Vous ne faites pas d’abord descendre la captive, mon capitaine ? »

Je me souviens maintenant l’avoir déjà chopée dans une des coursives du Sylvaer, en train de mater une affiche de recrutement où avait posé… Lyuba[3].

« Après vous, Khoras.

— Mais…

— J’insiste. »

“Ma” lieutenante n’est même pas de retour dans ma vie depuis quatre degrés que la voilà déjà sens dessus dessous. Alors que le Sylvarien aux colliers s’apprête à la faire descendre, j’attrape Lyuba par le bras.


***

La lieutenante s’arrête avant même que les doigts d’Abriel se referment sur son biceps. Il lui arrache son bâillon dans la foulée.

« Oh, Abriel, enfin tu t’intéresses à moi !

—  Pour la troisième fois, qu’est-ce que tu fous ici ?

—  Ne sois pas si sombre, je suis heureuse d’être avec toi. »

Une pointe d’amertume traverse sa poitrine, là où cette petite vérité se tient nichée.

Pour t’arracher le cœur, sois-en sûr.

La pointe ne part pas. En est-elle seulement sûre, elle-même ?

Abriel dresse un index sous son menton, obligeant Lyuba à le relever pour affronter ses yeux. Il grogne :

« Ne me force pas à te faire du mal.

—  Je doute que tu puisses me faire pire que lors de ta fuite. »

Alors le regard d’Abriel… cède. Tout ce qu’elle devinait en lui, la fatigue, l’incertitude, la lassitude… ainsi qu’une joie récente, s’avoue-t-elle avec un goût de bile dans la bouche, s’efface soudain, claquemuré derrière le voile de colère qui sied si mal à son capitaine. Elle s’en délecte…

… dans un pincement ?

Lyuba tique. Elle pensait le triomphe plus facile. Abriel ne capte pas son propre désarroi ; il rompt le contact.

« C’est ça, défile-toi  ! crache la lieutenante.

—  Vous trois, ordonne le capitaine aux Sylvariens en armure composite, enfermez-la et qu’elle la boucle. »

On la bâillonne encore, puis son escorte lui fait descendre la rampe. Alors qu’Abriel volte et s’éloigne sans plus une attention, Lyuba se tord le cou pour le regarder partir, accompagné de son insupportable blondasse aux yeux bicolores, du Sylvariens dans son manteau long, de la petite artilleuse, de la soldate aux boucles noires et du grand Novarien aux cadenettes. Elle perd le groupe de vue quand on la pousse dans les entrailles du Sylvaer d’Arkon.


Objectif premier : accompli.


***

Le couloir incurvé, illuminé d’indigo. Philandre accourt vers nous, deux soldats sur les talons, les lampions blancs au sol hachant leur apparition comme trois spectres venus nous hanter. Khoras est la première à saluer :

« Mes respects, chambellan.

— Philandre, heureuse de vous revoir. »

Thalie tente de paraître chaleureuse, mais la tension l’ébranle. Je lui effleure les doigts avant d’adresser au Novarien essoufflé un joyeux « Salut mon grand ! » Lui prend le temps de respirer, plié en deux… et renonce, nous saluant de la main.

« Que se passe-t-il ? demande Thalie.

— Le… Grand… Séculaire… est réveillé, ahane-t-il. Et pas de bonne humeur. Il vous attend.

— Ça promet, remarqué-je. Touchons du bois[4]. »

Le chambellan se redresse et nous observe, Thalie et moi.

« Vous… au moins avez-vous la… »

« Médaille ? » Le silence du couloir nous englue dans les trop longues secondes. Alors Philandre finit par laisser échapper un soupir à fendre l’âme – le bruit de la sienne peut-être ?

« Oh, par Lumière !

— Justement, Phi’, rebondis-je, on n’est pas venu les mains vides, tu verras.

— Pardon ?

— On a pris de quoi compenser notre… retard. »

Je n’ose ponctuer d’un « j’espère ». Thalie avance et interrompt la panique du chambellan en lui posant une main sur l’épaule.

« Philandre, il est temps. »

Et c’est ainsi que nous nous dirigeons vers la chambre palatiale. À mesure que nous progressons, un malaise nous prend. Personne ne dit rien, mais les frissons, les mains qui se tordent, les regards… Il y a quelque chose dans l’atmosphère des corridors, une lourdeur, des senteurs de racines et de feuilles pourries qui, par vagues, confèrent à l’air des embruns de pestilence.

Nous atteignons l’entrée dans une ambiance de mort. Les deux gardes s’écartent à l’arrivée du chambellan ; eux-mêmes semblent mous, apathiques derrière leur mitrailleuse ternie, et s’est en pâlissant qu’ils s’éloignent à grandes enjambées de la double porte. Inutile de s’interroger : quand les panneaux coulissent, le boyau s’abîme dans une exhalaison marécageuse.

Personne ne parvient à contenir son mouvement de recul, pas même Philandre, Khoras, ou Siléon. Je me surprends à me reprendre le premier :

« Eh bien… allons-y. »

Le couloir n’était qu’un avant-goût. Oubliés le miel embaumant, la mousse duveteuse et la musique ciselée comme la gravure d’un bois délicat. La chambre palatiale aux moellons de pierre moite ne suinte que d’arômes désolants, le tapis vert sous nos pieds s’est terni d’une viscosité maladive. Sur les mares huileuses, grenelées d’ichor d’algue, les nénufars gisent plus qu’ils ne dérivent, accablés par la fétidité.

Et, au fond de tout, princier survivant du temps après le temps, le grand Arkon se meurt.

Les salutations tardent à se faire : ce n’est pas le respect qui noue nos gorges. Quatre gardes émergent des entrailles pourrissantes de la chambre palatiale. Devarïm en main, le nez protégé par un foulard comme pour rappeler l’Obscurie dans ses aspects les plus sinistres – l’asphyxie de ses sbires – ils nous contraignent à avancer. Je galère à arracher ma semelle de la mousse fangeuse, et la Sylvarienne qui « m’escorte » me rudoie du bout de son arme.

S’il fallait me faire comprendre que non, je ne suis pas encore commandant en second…

Les gardes nous arrêtent au centre de la salle. Devant nous trône le dernier des Planhigyns, tristement terrassé par le poids de ses quelque douze millecycles d’existence. Ses racines collent plus qu’elles n’enserrent la roche du siège, des tuteurs et des colonnes autour. Ses lianes pendent, et les branches ont peu à peu perdu leur écorce pour mettre à nu la blancheur d’un bois flasque.

Arkon aurait pu paraître éteint sans sa respiration. Un grondement, un râle lourd, écrasant, retentit lentement et presse nos organes pour nous broyer de l’intérieur comme une morne maladie.

Philandre s’avance doucement et, tout tremblant, entreprend de gravir les marches érigées devant le trône pour se présenter au Grand Séculaire.

« Ô grand Arkon, der… dernier des Planhigyns. Se présentent devant toi les agents de ton auguste volonté : ta dévouée assistante Thalie d’Ormen et celui en qui tu places ta confiance pour commander en ton nom l’écrin de ta magnificence, l’ivoirin Sylvaer : Abriel de Molenravh. »

D’autres secondes s’écoulent, à la vitesse d’un sirop d’ambre fossile. Un détail curieux me frappe soudain : cette foutue sylicate n’est pas ici. Un frémissement nous ébranle. Non, c’est un son ; il ne provient pas que d’Arkon, mais de ses membres tout autour. Un long grondement, alors qu’une paupière se lève dans un bruit spongieux. Un dôme vitreux en apparaît, opaque à l’image d’une fiole de sève. Puis un deuxième en retard, n’émergeant qu’en amande sous un voile trop faible pour s’ouvrir en grand. Une déchirure, enfin, et l’arbre mourant se met à parler :

« A… bri… eeel. »

Mes entrailles dansent comme si la terre sous laquelle elles reposeront s’adressait à elles, froide et accablante.

« Sa… salutation, ô grand Arkon.

— M’a… pportes-tu… enfin… ce que… je… t’ai… réclamé ?

— Alors, en fait… »

La Sylvarienne de garde agite son canon à côté de moi, elle pointe les escaliers face au Planhigyn. Je peine à percevoir ses paroles dans l’air de coton pourri, aussi abaisse-t-elle son foulard le temps de me souffler :

« Plus fort. Et montez les marches ! »

Le choix ne m’appartient plus. C’est con, parce que j’éprouve subitement le goût d’un amer cocktail, celui qui mêle une furieuse envie d’être ailleurs et le doute mortel sur mon plan malhabile. Je soupèse la bandoulière de mon sac, échange un dernier regard avec Thalie, et… je commence à gravir les paliers. Un par un. J’essaye de ne pas observer en haut, mais…

« A… bri… eeel. Enfin te… voilà… de… vant… moi. »

À chaque mot, sa voix s’éteint un peu plus. À chaque marche, mon cœur s’écrase de même. Ma nuque me tiraille tellement de sentir son regard sur moi que je n’y tiens plus, et je relève la tête.

Putréciel…

S’il subsiste une justice pour toutes les formes de nature consumées, éradiquées jusqu’à la moindre pousse, de Nephel à la croute ocritienne et depuis la venue du Messager dans le système, c’est son visage qui me fait face : Arkon n’est qu’un masque vide de la colère, du jugement et de la noirceur de la vie qui se meurt sous les rouages de l’étoile-sanctuaire. Dix-sept halos seulement nous séparent de notre dernière entrevue, et je peine à comprendre les causes de la métamorphose radicale délitant l’existence de ce squelette végétal. L’impatience ? L’envie ?

… le désespoir ?

« J’ai… tant… souhaité… »

Ses traits frémissent à peine lors de sa logorrhée.

« … m’a… rracher… à cette… triste… roche… »

Son regard dérive, ne parvient à me fixer.

« … et me… planter… sur une… terre… fraiche… et verte… »

Mais de quoi parle-t-il ?

« Merci… à toi… de m’apporter… les… clés… de… mon… ennemi… »

Une minute : il sait pour Taraben ? Et pour Jorus ?

« Main… te… nant… »

Non, ses yeux ne se perdent pas. Ils auscultent la chambre palatiale.

« Mon… tre… moi… »

Il n’est pas immobile. Sur les côtés, là, ses longs bras !

« La Médaille… du Messager ! »


***

Thalie doit se faire violence pour arracher ses yeux à la silhouette d’Abriel, là-haut sur les marches. Elle observe les âmes qui l’accompagnent. Un regard de connivence s’échange entre Kia, Saren et elle. Puis le regard s’élargit, intègre Khoras et Siléon et s’assure de leur allégeance. Au tour des quatre gardes… Deux seuls répondent. Les deux autres, celle qui rudoyait Abriel et un autre, plissent le front sans comprendre.

Une sueur froide couvre soudain la Damoiselle d’Ormen. Deux sur quatre… c’est mieux que rien. Saren a déjà bien fait son travail avec les sentinelles à l’entrée.

Ses doigts discrets effleurent l’ouverture de son sac, s’assurent d’avoir bien « omis » de le fermer. Elle perçoit la même préoccupation chez les deux pilotes, qui remuent les épaules pour sentir l’objet glissé sous leur ceinture et leur veste…


Comme prévu, les sentinelles ne leur ont pas retiré leurs armes.


***

« Alors, euh… »

Inutile de chercher mes mots. Je les ai déjà, j’ai juste la frousse monumentale de les sortir. J’étais pas plus mal sur la chaise du labo de Neptis, finalement.

« Donne… la… moi… »

Je me sens soudain bien seul en haut des marches. Les mots lents du Planhigyn me bousculent comme des bourrasques, et mes genoux tremblent, tremblent tellement… J’extirpe l’Orbe de mon sac.

« Arkon, regarde ! »

Les deux globes vitreux en haut, en face, possèdent bien un iris au bout du compte ; le disque s’étrécit, se flétrit sous l’effet d’une curiosité malsaine… ou d’un courroux morbide.

« Qu’est-ce… donc ?

— C’est l’Orbe de Lumière, ô Grand Séculaire ! Une relique inestimable dérobée à…

— Où… est…

— Elle permet de…

— … ma Médaille ? »

Ses branches, ses lianes… ses bras tentaculaires m’entourent et dressent autour de moi leur siphon inquisiteur.

« Abriel, dites-le ! »

La voix de ma coéquipière serre mon cœur. Je me retourne, lève une paume :

« Thalie, non !

— Ô grand Arkon, s’avance Philandre en bas, veuillez pardonner…

— Philandre, ne faites rien ! » crié-je.

Alors je volte, affronte le dernier des Planhigyns.

« Je ne l’ai pas, Arkon. La Médaille du Messager n’était pas dans le Tombeau.

— Commeeeent ! »

Impossible de le lui expliquer : sa colère mûrie par douze millecycles me broie sur place. Arkon s’abîme dans sa rage et ses membres se font maelstrom, une tempête d’écorce et de rameaux dans le courant d’une sève bouillonnante. J’esquive une branche qui fuse vers ma tête. Une deuxième…

« Nous pouvons la trouver ! s’écrie Thalie. Faites-nous confiance, ô Grand Séculaire, nous savons… »

C’est toute la lourdeur de la terre qui lui répond :

« Vous… avez… outrepassé… ma… confiance ! »


Et tout bascule.


***

Elle le savait, pourtant.

« Thalie, lui disait Abriel dans la salle d’entraînement, Arkon vous prend pour son défouloir quand il est contrarié. J’ai une foi totale en vous, mais laissez-moi gérer la vieille bûche, d’accord ? »

Et il avait raison, bien sûr. Mais, à le voir maintenant seul en haut de ce sinistre escalier, aussi fragile qu’une girouette de papier battue par le cyclone, mis en faute par leur commun échec… ses résolutions s’évanouissent dans l’air vicié. Elle dépasse Philandre puis les gardes de la chambre palatiale, médusés par la désolation croissante.

« Nous pouvons la trouver ! »

Thalie s’élance sur les premiers paliers.

« Faites-nous confiance, ô Grand Séculaire, nous savons… »

Les marches tremblent et elle manque de choir.

« Vous… avez… outrepassé… ma… confiance ! »

Elle n’a même pas le temps de lever une jambe : une branche la fauche et ses pieds quittent la pierre.

« Cette… trahison… »

Le végétal s’enroule autour d’elle, l’étreint à lui couper le souffle.

« … sera… »

Son coéquipier dévale les marches pour elle. Si loin…

Désolée, Abriel. Vous vouliez tellement y croire.

« … la… »

Un regard en arrière : les alliés s’agitent. Kia et Saren remuent, Khoras proteste, les gardes lèvent leurs armes…

« … dernière ! »

La douleur… trop intense. Le souffle… la quitte !


Thalie serre les dents.

Pour Lumière et les étoiles.

Puis elle sort le Peccamineux de son sac et tire sur les lianes.


***

C’est pas vrai, elle l’a fait !

Je pensais vivre la peur de ma vie quand éclatait la rage d’Arkon. La voilà relayée au rang d’un grain de pollen alors que Thalie monte, suspendue par les membres du Grand Séculaire ; c’est à l’arbre tout entier que je fais face. Je descends dans l’escalier, j’espère l’atteindre…


Bien trop loin !


Ses décharges de plasma déchirent la ouate et la léthargie se dissipe, comme un baume dans un souffle. J’aperçois du mouvement en bas. Kia et Saren sortent leur pistolet, Philandre également. Les gardes braquent leur Devarïm : deux sur notre groupe, deux autres… sur les deux précédents.

Et Arkon attire Thalie vers lui…

Merdelle !

Je m’époumone :

« Arkon ! Écoute-moi, foutremiel !

— Personne ne bouge ! »

La Sylvarienne d’en bas me vise. On échange des menaces derrière. Deux autres fidèles d’Arkon se ramènent…

Ils n’ont pas l’occasion de peser dans la balance : Siléon se jette sur eux, renverse le premier, arrache son fusil d’assaut et abat mon opposante. Khoras fracasse une mâchoire à coup de poing, les deux pilotes font lâcher leur arme à…

Pas le temps !

Au pas de course, je gravis les marches.

« Arkon ! »

J’arrive en haut avec la relique dans les mains. C’était quoi déjà ? Déplacer les anneaux… les cercles dans le quartz… reconstituer l’astronomie…

Astronomie. Et dire que la Damoiselle d’Ormen s’élève ; Arkon la porte haut entre nous, entre mon escalier escarpé et la face de son courroux, entre moi et sa bouche qui s’ouvre…

Une grimace de haine ancestrale.

La souffrance de Thalie la fait crier, et la mienne se décuple. Le Peccamineux s’échappe de ses doigts mourants, son visage prend la couleur du marbre. Elle s’abaisse, tirée par le Grand Séculaire jusqu’au gouffre de son gosier…


Tout mais pas ça.


Du désespoir monte la clairvoyance : le système ocritien ! C’est une relique en l’honneur de Lumière, et reconstituer sur ses anneaux les orbites du système ocritien…

« Arkon ! »


… ouvre l’Orbe…


« Je suis venu t’offrir la déesse ! »


… de Lumière !


Le gosier du Grand Séculaire est déjà béant ; ses yeux en font de même. Je lève mes bras et le rayon ardent fend la chambre palatiale. La colonne orange se diffracte sur le dôme de la salle de contrôle, bien des cieux au-dessus du drame qui se joue. Elle se reflète sur ses facettes de verre et revient à nous, et lave les moellons de pierre dans tous ses recoins. Mais Thalie…

« Je t’avais prévenu. »

J’ignore s’il m’entend. Je n’en ai cure. D’une impulsion féroce, je jette la relique sur le dernier des Planhigyns. Le globe trace un arc de feu au-dessus du vide. Il avive, dans son passage, la crinière flamboyante de celle que j’avais juré de protéger du monstre de sève qui la tient. Quant à lui…


J’ignore ce que j’espérais. Qu’ébahi par la scène, il lâche ma coéquipière. Ou qu’au contact de l’Orbe, il s’échauffe et capitule devant la menace. Ou au moins qu’aveuglé, je puisse la lui ravir.

Mais rien de tout ça ne se produit.

Non. Appesanti par sa propre lenteur, Arkon ne bouge pas d’une brindille et gobe l’Orbe de Lumière tout entier. Un hoquet de surprise, et la relique disparaît dans son gosier flasque, lequel s’illumine en jaune… et prend feu.

Comme ça, d’un coup. Son organisme parcheminé s’embrase de l’intérieur, puis les flammes percent son épiderme. La sève crépite, l’écorce explose. C’est tout l’arbre-tyran qui s’avive, qui se consume sous la chaleur du rayon. Un cri strident s’élève et se meurt, absorbé par le sifflement du brasier vorace dévorant sa proie.

Les échos de force animent pour la dernière fois les membres antiques. Ils se délassent, Thalie bascule et tombe…


Je m’élance

et l’enlace.


Mon dos heurte une branche amollie. Une deuxième… puis nous crevons l’eau d’une mare. Nos pieds s’enfouissent dans la vase.

« Thalie ! »

Je la redresse.

« Restez avec moi ! »

Mes mains, sur elle, son pouls, son cœur, son souffle, sa joue, ses paupières, sa vie, la ramener, la réveiller, la protéger, toujours, je…

« Où voulez-vous… que j’aille ? »

L’émotion me vide les poumons. Sourire béat ; Thalie le soutient d’une faible moue. Son regard me couve des jolies nuances qui dansent sur sa peau mouillée : bleu glacé et jaune feu. Enfin elle observe autour de nous l’incendie dans lequel Arkon le terrible, Grand Séculaire, ennemi héréditaire de l’Obscurie et dernier des Planhigyns, disparaît.


« Promesse tenue, susurre-t-elle.

— Laquelle ? Celle de vous sauver, ou de récupérer le Sylvaer pour le compte de l’Alliance Néphéline ? »

Sa main s’avance vers mon crâne, elle farfouille ma crinière jusqu’à en ôter ma couronne d’algues. L’autre s’ouvre et se pose contre mon torse. De la mienne, j’ajuste la fleur de nénufar égarée dans son cou. Elle tente un rire. Un à-coup, deux, et les perles pointent au coin des yeux. Il éclate pour de bon ; ne le brisent ni la souffrance de sa poitrine, ni son tressaillement de froid.

« Les deux, répond-elle, et du même coup. Vous faites vraiment feu de tout bois. »

Elle empaume mon visage et l’attire.


Ses lèvres, elles, sont très chaudes.


***




[1] Oui, je sais, je suis mauvaise langue. Laissez-moi me défouler un peu, d’accord ? [retour]


[2] J’étais pas en bons termes avec la première, clairement, alors qu’est-ce qu’elle fiche ici ? Quant à la seconde… foutreciel, de savoir qu’on a failli avoir un gosse me file vraiment les jetons. [retour]


[3] Si je me souviens bien, Siléon était avec elle. [retour]


[4] Cette expression est un souhait de chance, le bois (de qualité) étant très rare sur Ocrit. [retour]


Commentaires

Eh bah, quel chapitre ! Bon débarras !

Siléon hein...
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mardi 20 avril à 10h19