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Julien Willig

vendredi 2 avril 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXIII

[Résumé des chapitres précédents]

Suite à sa déchéance, et à la torture de sa sergente gargouléenne, Cédalion s’est engagé à obéir aux ordres de cette tarée d’Artaphernas afin que Lyuba soit épargnée. La haute inquisitrice l’a alors informé d’un projet d’alliance en cours entre l’équipage du Sylvaer et la Rébellion Néphéline. Elle désire que Cédalion infiltre les rangs des dissidents afin de favoriser ce rapprochement : ainsi, la future “Alliance Néphéline” pourra quitter l’atmosphère ocritienne et retrouver Jorus, le vaisseau perdu du Messager. Alors, l’Obscurie mettra la main dessus et châtiera du même coup l’ensemble de l’Alliance… Cédalion a accepté, non sans mener ses propres opérations de son côté : il a infiltré le laboratoire du vicaire Neptis et appris plusieurs vérités visqueuses. Après cela, Lyuba et lui se sont retrouvés dans la caserne et, suite à un entraînement au corps-à-corps violent, les deux se sont réconciliés.


***


« Jamais plus ne laisserai-je mes proches m’accompagner.


Nous arpentions un défilé en marge de la Désolation de Lumière, Mila, Silandre et moi ; ce ne devait être qu’un passage menant aux fossiles du gouffre d’Enn-Kor. Nous n’avions prévu ni l’attaque des scolodactyles géants, ni l’effondrement du sol au-dessus de leur galerie.


Notre guide a péri lors de l’assaut. Mila a été gravement mordue à la jambe par une larve sortie de terre… avant de tomber avec elle dans son trou. N’écoutant que mon cœur, j’y ai plongé à mon tour. Silandre s’en est mieux sorti, ayant eu le bon sens d’abriter une bête de somme et d’y attacher une corde.

J’ai apporté les premiers secours à mon amie et j’ai vaincu le monstre avec une bonne charge explosive. Un deuxième scolodactyle y est passé – c’était en réalité la mue d’une de ces choses, animée par la nuée d’embryons voraces qui y avait trouvé refuge.


C’est alors que je portais mon regard dans le souterrain où nous chutâmes… et commis l’erreur qui hante encore mon cœur. »


(Mémoires de Liane Vestine, Volume 1.)



Bon bah c’est mort pour Lengel. Du moins, dans l’immédiat. Les insurgés maintiennent leur siège sur les troupes obscuriennes au centre-ville ; en réponse, l’armée bloque les sorties de la cité, prenant les civils dissidents à leur propre piège. Le site n’est qu’une zone de guerre et notre subterfuge pour infiltrer le château de Béthanie ne fonctionnera pas deux fois.

C’est ce que m’explique Saren alors que Thalie, Eshana et Béor tentent de calmer Myriel, échaudé par notre ouverture de l’Orbe de Lumière. Kia discute avec les deux Lumineuses, elle compare son pistolet avec leurs arbalètes pour accaparer leur attention. Alyce n’en mène pas large au fond de l’atelier, et Darse… Darse essaye d’approcher la relique en nous zyeutant d’une manière qu’il veut discrète – c’est vrai qu’on lui a interdit de jouer avec.

« Tu veux dire qu’il n’est pas question d’y entrer ? », murmuré-je.

Saren s’était éloigné pour recevoir un rapport, par radio, de ses contacts sylvariens à Lengel.

« Pas sans une évolution majeure, même en nous faisant passer pour des commerçants, ou des pèlerins, ou des politiciens, ou ce que tu veux. Ou sans préparer une diversion solide.

— Et elle mettrait combien de temps à se préparer, cette diversion solide ?

— Ça ne va pas te plaire… »

Il a raison. La surveillance à Lengel est raffermie, tant dans le centre-ville par les forces militaires coincées là, qu’aux entrées tenues par les obscuriens de l’extérieur. Les membres des réseaux sylvariens et néphélins ne peuvent pas recevoir des infiltrés à la pelle : ils manquent de caches, doutent probablement de leurs voisins, accueillent déjà des rescapés ou des personnes “indésirables” par l’Obscurie. Contacter les bons maillons de la chaîne prendra du temps, les informations passeront par plusieurs intermédiaires sous couvert de messages codés.

« Donc, achève Saren, l’infiltration ne se fera pas avant plusieurs renaissances.

— “Plusieurs renaissances” ? On est bien d’accord, on parle des renaissances qui durent six halos ?

— Ravi de constater l’étendue de ton éducation, Abriel.

— V’nant d’quelqu’un qu’est pas foutu de se couper correctement la crinière, je…

— Ça va, ça va. Tu voulais savoir, je te donne mon estimation. T’attends pas à pénétrer dans Lengel avant un bon segment[1].

— C’est noté. Tiens-moi au courant alors.

— Arkon en sera ravi.

— M’en parle pas… »

Il me regarde de haut en bas, l’air sérieux.

« De toute façon, un peu de repos ne te fera pas de mal, capitaine.

— Plaît-il, lieutenant ? »

Saren lève les yeux au ciel.

« Abriel, t’as beau sourire comme un glandu depuis la Saillie, tu t’es quand-même bien ramassé la gueule au fond du désert hier. Sans parler des mandales que les Sœurs t’ont fichues, ou de ta raclée à l’intérieur du château de…

— J’apprécie le soin avec lequel tu t’inquiètes pour moi, Saren. »

Il n’a pas tort, cela dit, et j’en boîte encore. Une fois l’Orbe mis en sécurité, nous nous rendons dans l’antichambre du Déposoir, Thalie, Saren et moi. Le groupe a quitté l’adolescent dans l’atelier ; Myriel a proposé à Darse de l’entraîner au maniement du sabre, ce que l’Hydre a accepté avec joie, accompagnée par Eshana et Béor ; Kia s’est éloignée avec les deux Sœurs. Saren l’a vue partir, l’air las.

Je laisse la Damoiselle d’Ormen ouvrir la marche, l’occasion de souffler au pilote :

« Alors, ça avance avec ton artilleuse ?

— Elle n’est pas vraiment intéressée.

— Comment ça “pas vraiment” ? C’est à cause de ta tresse, c’est ça ?

— T’es pire qu’une panne de moteur, Abriel ! Elle m’aime bien, mais les bonhommes c’est pas son truc.

— Ah. Du coup tu vas…

— Moi non plus je l’aime pas cette tresse, c’est bon, j’ai bien compris que ça te rappelle de mauvais souvenirs. Je vais tout raccourcir et tenter un truc comme toi. En bordel quoi. »

J’ai bien fait de demander…

J’aurais pu laisser les choses s’envenimer, comme à notre habitude, mais je suis le premier surpris de m’entendre lui proposer :

« Tu veux qu’on aille boire un coup ? »

Ses grands yeux ronds m’auscultent comme si je venais de me changer en groc. Il guette, quelques secondes, le moment où je me payerais sa tête, mais pour une fois je reste sérieux.

« D’accord, cède-t-il, je dis pas non à quelques godets. J’ai affaire à un maître en la matière après tout.

— Eh, j’vais être ton commandant n’oublie pas. »

Et à ce titre, je vais devoir sérieusement travailler à améliorer mon image…

Une fois dans l’antichambre, Thalie nous sert un thé blanc aux perles roses, un fruit sucré provenant de plusieurs terres-plaques à l’est et dont j’ignorais l’existence. Saren et moi prenons place sur le divan de pierre, sous la fresque animée par la danse des vers luisants. Le pilote accueille sa tasse avec circonspection, et moi de bon cœur ; la boisson est douce, toute en subtilité.

« On l’appelle le “thé de l’hospitalité”, explique la Damoiselle d’Ormen. Il est rare et fragile, j’avais hâte de le partager avec vous. »

Elle incline sa tête à notre intention, mais je ne m’y trompe pas : le sourire de ses yeux m’est exclusif. Puis Thalie attrape un pouf, s’installe en face de nous[2], et nous commençons à parler de la Médaille du Messager. L’enthousiasme de nos découvertes lors du Concile, grâce au mot récupéré sur le Seigneur-guide et avec l’aide inestimable de Marielle, est vite douché quand nous arrivons à l’essentiel : la localisation actuelle de cette fichue relique.

« Donc, réagit Saren, tu l’avais déjà ? Tu te fiches de moi ?

— J’aurais pu te dire la même chose, puisque c’est précisément à cause de toi et tes affreux que j’ai dû la planquer. »

Il commence par la boucler, avant de grommeler des excuses. Il est sincère, je l’encourage… à ma façon :

« Ça va, Saren, t’as fait des efforts un peu.

— “Un peu” ? Je suis à la tête de l’Escadron Alfar je te rappelle, mon potentiel futur commandant.

— Les garçons, coupe Thalie, pouvons-nous continuer ? »

La vibration de son communicateur nous dispense de répliquer. Elle s’excuse, s’écarte et répond.

« C’est Philandre », souffle-t-elle.

Son expression devient grave – ou juste sérieuse, j’ai encore du mal à les différencier – aussi m’adressé-je à Saren pour lui laisser de l’air.

« Puisqu’on est dans les prévisions, où est-ce que tu veux aller ? »

Il évoque la possibilité “d’emprunter” une bouteille de clarite dans l’atelier d’Alyce, mais je secoue la tête :

« J’ai un dîner avec des Lumineuses, je ne peux pas me… enfin, y aller aussi fort. »

Ce n’est pas tout à fait vrai : c’est un nouveau tête-à-tête avec Thalie qui m’attend. Mais de voir Saren ainsi dépité… il me fait presque de la peine, ce con.

« La Jetée du lac devrait faire l’affaire, alors. J’évitais d’y amener Kia pour faire bonne figure, mais plusieurs Néphélins m’ont dit que l’endroit était tranquille. »

J’accepte avec entrain quand Thalie retourne s’assoir. Pâle, et ses doigts tremblent tant que je dois moi-même y placer sa tasse.

« Qu’y a-t-il ?

— Le Grand Séculaire… Arkon nous fait mander.

— Il va falloir qu’il attende encore un peu. C’est quoi, quelques halos de plus pour lui ?

— Abriel, il est furieux, il… c’est un être terrible, sa noirceur n’a fait que croître avec l’âge. Vous l’avez vu la dernière fois, il…

— Eh. »

Elle cache sa bouche sous une paume, l’horreur dans les iris. Je me lève, m’accroupis à ses côtés et lui prends l’autre main, doucement.

« Thalie.

— J’ai peur, Abriel. »

Ses paupières s’embuent.

« Il ne vous fera pas de mal. J’ai juré.

— Vous… quoi ?

— Je ne le laisserai pas vous faire de mal, Thalie. C’est une promesse que je me suis faite. »

Les larmes tarissent ; les survivantes se changent en perles.

« Vraiment ?

— C’était quelque chose du genre : “la prochaine fois que tu lèves quoi que ce soit sur elle, je jure que je te crame la gueule”. »

Elle hoche la tête, s’essuie une pommette.

« Ça vous ressemble bien. Je vous crois. »

Une poignée de secondes nous lie ; un toussotement l’empêche de trop s’étirer.

« Alors, euh, avance Saren, que faisons-nous ?

— Via l’intermédiaire de Philandre, j’ai pu négocier de reporter notre comparution, annonce Thalie. Arkon va prendre un nouveau fortifiant qui le placera en léthargie durant quatre renaissances, peut-être un peu plus vu son âge ; il exigera de nous voir une fois rétabli. Si nous lui faisons faux bond à nouveau, nos têtes seront mises à prix.

— Ah. On a du pain sur la planche alors.

— C’est pire que ça. Nous ne récupérerons pas la Médaille du Messager à temps. Rejoindre même le Sylvaer sera difficile, car il demeure dissimulé pour éviter les patrouilles – il s’est fait pour le moins remarquer lors de ses dernières sorties.

— Que faire alors ? réitère le pilote. Les raclures de la chasse à primes risqueraient de compromettre nos opérations futures si Arkon vous fait rechercher.

— Nonobstant, répond Thalie, nous avons besoin du soutien du Sylvaer pour que l’Alliance se fasse. »

Elle se tourne vers moi.

« Votre solution semble s’imposer, Abriel. Si nous ne parvenons pas à récupérer la Médaille à temps, apportons l’Orbe de Lumière à Arkon afin de l’apaiser. »

Nous finissons notre thé en ébauchant le discours que nous tiendrons à la vieille bûche. Thalie pose sa tasse, vide – la nôtre est descendue depuis longtemps – signe que la réunion est terminée. Elle se lève et désigne la porte du Déposoir.

« Je dois m’entretenir avec Janel à propos du délai d’Arkon… et de l’emprunt de l’Orbe.

— Je viens avec vous.

— Ce n’est pas nécessaire, Abriel, ne vous en faites pas.

— Mais…

— Vous avez à faire avec Saren, je crois. »

Il nous couve d’une tronche aussi surprise que doit être la mienne.

« Vous nous avez…

— Eh oui. Je sais parler, je sais voir, je sais entendre. J’ai plein de qualités vous savez. »

Elle rompt, seulement maintenant, le sérieux dont elle s’était parée.

« Allez-y », concède-t-elle avec légèreté.

J’ai peine à croire que c’est moi qui la réconfortais, une tasse de thé plus tôt.

Saren gagne le couloir menant à la sortie du Palais. J’interroge la Damoiselle d’Ormen à voix basse :

« Mais, le dîner ?

— Faites en sorte d’être en état, voilà tout. »


J’ai laissé filer Thalie et j’ai rejoint Saren. Et vous savez quoi ? J’ai fait en sorte.


***

Notre entrevue avec Arkon est prévue pour ce soir, au second degré de la Nocturnale. Notre transport nous attend pour nous déposer dans la Phalange des Trois Plaines. Un bon segment et demi se sont écoulés depuis mon idée de compenser avec l’Orbe de Lumière. Le vieil arbre a émergé plus tard que prévu encore, et le Sylvaer a dû rester cacher ensuite à cause des patrouilles.

Je reviens de chez la Palatine, où elle m’a appris que des remous dans le siège de Lengel attirent l’attention de l’Obscurie l’halo-ci, de quoi nous laisser le temps d’intervenir. Mais…

Des chocs, des bris. Des cris de rage, des ahanements d’efforts. Et le tintement des lames.

On se bat ou quoi ?

Un dernier cri. De douleur cette fois.

« Thalie ? »

Je m’élance pour franchir les derniers mètres. La porte, je…

« Thalie ! »

… l’ouvre à la volée.

Merdelle…

Un ouragan nommé chaos s’est abattu sur la salle d’entraînement. J’avance sur la pierre polie ; les Lumineuses doivent apprécier de l’arpenter pieds nus. Or, elle est à présent jonchée de débris de paille et de bois de cactus.

C’est quoi, ce bordel ?

Thalie est là, prostrée à genoux devant un sabre ébréché et le regard accusateur de mannequins éventrés. Elle pleure.

C’est elle qui a fait tout ça ?

« Thalie… »

Je pense qu’elle m’a entendu, là. Elle n’a pourtant pas la force de réagir. Je m’agenouille devant elle, remarque sa dextre courant sur le plat de la lame alors que ses doigts gauches ne cessent de s’ouvrir et de se refermer. J’empaume ses mains des miennes.

« Abriel ?

— Je suis là, Thalie. »

Elle frémit. Je retire doucement ma main droite et écarte le sabre. Elle se rapproche, sur les genoux, et dépose son visage dans le creux de mon cou. Sa détresse coule sous mon col et s’insinue jusqu’à ma poitrine.

« Vous êtes là, avec moi ?

— Avec vous et pour vous, Thalie. Toujours. »

L’affirmation est présomptueuse, mais elle l’accueille d’un hochement de tête.

« C’est… ce qui nous attend ? demandé-je doucement. Vous appréhendez ? »

— Je devais vous retrouver dans l’antichambre… »

Elle peine à articuler tant sa mâchoire demeure serrée.

« Ce n’est pas grave, d’accord ? Janel m’a dit où vous trouver. »

“Comme souvent quand elle craque”, a-t-elle ajouté.

« Avez-vous parfois…, hésite Thalie, la sensation de perdre tout contrôle ? De ne rien maîtriser, que tout vous échappe ?

— Pour être honnête, les choses me tombent dessus et j’ai rarement l’impression de contrôler ce qui m’arrive. »

Un petit rire nerveux, étouffé contre mon épaule. Terrible.

« Ces événements sont-ils seulement réels ?

— J’en sais rien, mais moi je pense être réel, murmuré-je. Et si vous étiez une création de mon esprit, j’aurais fait en sorte que ma chemise soit moins humide.

— Pardon…

— Eh, je plaisante hein. »

Je lui frictionne le dos. Ça ne suffit pas à la détendre, l’angoisse la reprend :

« Je les revois encore, comme des éclairs cachés derrière les nuages clairs. Le sang de ce sergent, dans le silo… toutes ces Hydres…

— N’y pensez plus.

— Ruth…

— Thalie.

— Elle s’est vraiment éteinte, n’est-ce pas ? »

Il me faut toute la conviction du monde, toute la douceur qu’elle m’inspire, pour écarter la Damoiselle d’Ormen afin de fixer son regard noyé.

« Elle brillera tant que vous regarderez dans sa direction, Thalie.

— Comment savoir… quand la direction est la bonne ? »

Il lui faut bien des essais pour se poser sur mes yeux, comme l’on passe le bout d’un fil dans un chas trop petit[3].

« Je vous fais toute confiance pour ça, Thalie. Vous illuminez ma voie, laissez l’étoile de Ruth éclairer la vôtre. »

J’ai un moment d’arrêt en baissant les yeux : le collier de nacre, d’argent et d’or, celui que je lui ai offert, ondule au rythme de ses respirations profondes. Alors que tout mon corps brûle de la sentir de nouveau contre moi, je préfère l’aider à se lever, à se tenir debout, droite et forte. Il me faut plusieurs minutes pour parvenir à ce résultat.

Lorsque je la juge assez calme pour partir, je la mène hors de la salle d’entraînement. Janel nous attend. Ni son visage ni ses mots ne trahissent la moindre réaction : elle se contente, sobrement, de nous confier l’Orbe de Lumière en échange d’un engagement sur l’honneur de veiller à ce que l’Alliance Néphéline se fasse avec les Sylvariens.

“Les Sylvariens”. Pas Arkon.

Thalie retrouve son courage comme si la Palatine l’avait vêtue d’une armure. Alors que nous quittons le Palais, Janel m’arrête et me glisse à voix basse :

« Elle craint beaucoup Arkon. Abriel, jurez-moi de veiller sur elle.

— Plus que tout dans cet Univers ou les autres. »


***

Abyla est toujours aussi belle. La silhouette du village à flanc de montagne accroche les lueurs du halo déclinant. Il s’en drape d’un voile ocre, comme pour surligner d’or les terrasses qui le dévalent, les rangées descendantes de maisons blanches, les plantations en pente et les canaux épousant ses reliefs.

Nous sommes arrivés par le sud à travers les vallons, à dos de motomontures depuis la Phalange des trois plaines. Kia et Saren sur un appareil, Thalie et moi sur l’autre. Darse est resté à la Petite-Nephel : le risque était trop grand pour qu’il nous accompagne, et j’ai confiance en Eshana et Béor pour le garder. Un peu moins en Myriel, mais l’Hydre tremblait d’excitation à l’idée de s’entraîner au sabre avec lui[4].

Nous posons pied à terre à l’entrée du village : une simple arche de briques, ornée de tuiles et dotée d’une double porte en bois de cactus qui n’a pas l’air d’avoir été fermée… de mon vivant, au moins.

« Alors, lancé-je à Saren, le voyage a été agréable ? »

Je n’ai pas arrêté d’observer sa mine déconfite, tant la conduite vigoureuse de l’artilleuse l’a secoué. Il ignore mon sourire narquois et se passe une main dans la crinière coupée mi-longue, à l’exception des côtés rasés de son crâne[5]. Après avoir pris le temps de respirer un bon coup, il pointe le haut du village :

« L’amphiptère est là. Du nouveau ?

— Je les contacte. »

J’active mon oreillette, fraîchement réparée par Alyce.

« Ici Gallinet sous la montagne. Gland égaré, me recevez-vous ?

—  C’était pas “Jeune pousse” que vous deviez contacter ? répond une femme à la voix grave.

— Je voulais voir si vous connaissiez bien le code.

— C’est ça ouais… »

Thalie lève les yeux au ciel. Je soupèse mon sac à l’épaule : l’Orbe est toujours là, mon bras engourdi s’en souviendra bien quelques degrés de plus.

« Jeune pousse, Gallinet va gravir la montagne pour vous picorer.

— De quoi ?

— C’est vrai, ça marchait mieux avec Gland égaré. Bref, on arrive. Gallinet sous la montagne, terminé. »

Elle a coupé la communication avant la fin de ma phrase. Saren me lance :

« Bien joué, capitaine. Tâche de faire mieux, là. »

Une Novarienne franchit l’arche : la vieille gardienne nous accueille avec le sourire et fait parquer nos véhicules à l’intérieur, derrière un muret. Elle nous accompagne en engageant la conversation, à laquelle nous coupons vite en prétextant la fatigue.

« Oh, vous devez venir de loin, s’exclame-t-elle de sa voix râpeuse. Qu’est-ce qui vous amène à Abyla si tard ?

— Nous rendons visite à des amis, annonce Thalie avec entrain. Pour célébrer une union.

— Un mariage ?

— En quelque sorte. Mais pas ici, Abyla est une étape.

— Oh, c’est dommage. Les Nuits du Messager viennent de s’achever, vous auriez pu profiter des décorations du village. Il est tellement beau en ce moment, pourquoi nos visites sont-elles si brèves ici ? »

Il nous faut encore plusieurs minutes pour nous en débarrasser. Saren peste en constatant notre retard alors que nous gravissons la longue allée menant aux terrasses supérieures. Je demande à la Damoiselle d’Ormen :

« Pourquoi lui avoir précisé tout ça ?

— Je ne voulais pas qu’elle soit déçue en guettant de futures festivités. Ça me faisait de la peine de me l’imaginer… »

Thalie, vous êtes adorable quand vous voulez.

Elle admire les guirlandes et les lampions le long des murs, les arbres de montagne couverts des derniers feuillages, frissonnant au gré du vent comme ce qu’ils se destinent à être : les échos d’une nostalgie qui dure. J’en fais de même, pour des raisons différentes : notre Nuit du Messager était une très belle soirée, je revois encore la joie de Thalie sous son masque rouge et blanc. Et soudain, en toute légèreté, elle me prend la main. Peut-être nos pensées se sont-elles touchées, tout compte fait.

Nous gagnons la dernière terrasse ; elle n’est pas creusée sur la montagne comme les autres, mais tirée d’un plateau bien plus grand. Ledit plateau accueille un amphiptère à l’écart du village, dissimulé aux regards depuis le contrebas. Thalie désigne la volée de marches qui le connecte à la grand-rue :

« C’est ici que se posent les marchands de passage.

— Ou ceux qui se font passer comme tels », précise Saren.

En effet : sur la terrasse, des étals sont repliés par quelques lascars, trop peu souriants pour être vrais malgré leur tablier. Ils ont quand même fait l’effort de se fournir en textiles, en pierres et en livres, notamment. J’arrive devant le premier des trois Novariens, celui qui nous guette en laissant aux autres la fin du travail.

« Salut ! lancé-je. Vous n’auriez pas du gallinet pané ?

— On vend pas d’ga… euh, j’veux dire, nous ne sommes pas marchands de mets, cher Monsieur. Regardez donc nos pendentifs, nous avons de l’ambre et même du cœur de jeune pousse.

— Intéressant. Vous en avez d’autres ?

— Bah non, on a juste ça pour… »

Thalie le foudroie du regard, il se reprend vite.

« Enfin, euh, oui, nos réserves se trouvent dans notre amphiptère. D’ordinaire nous n’accordons pas de telles faveurs, mais puisque vous êtes nos derniers clients, j’accepte de vous y mener.

— Merci mon brave. »

Ne cherchez pas à comprendre : c’est du code de haut niveau. Je regarde les deux autres “vendeurs” en train de ranger la marchandise à bord d’un chariot.

Je croyais qu’ils étaient cinq.

« Et, euh, continué-je, peut-on parler davantage de vos cœurs de jeune pousse ?

— Ah, euh, faudra voir avec la patronne, s’excuse le premier bonhomme en jetant des regards alentour. Elle s’est mise à l’écart avec l’un de nous pour se, euh, rapprocher de lui.

— Vraiment ? »

Ça ne faisait pas partie du plan, ça. Putréciel, je laisse le Sylvaer pendant une poignée de halos et déjà la discipline se fait la malle !

« En vrai, me confie à voix basse le Novarien, j’sais pas ce qu’elle lui trouve. Il a jamais été très bavard, le grand corniaud, alors qu’elle par contre…

— Quoi, ne me dites pas qu’ils roucoulent sur un balcon en admirant la vue ?

— Bah… »

Il s’interrompt quand “elle” se pointe à l’angle d’une maison. À fond de train.

Quelque chose ne va pas.

J’ai à peine le temps de la reconnaître – boucles sombres, sourcils fournis et lèvres charnues – qu’elle dérape devant nous, hors d’haleine.

« Ca… pitaine…

— Ravis de vous voir, Khoras[6]. On prenait du bon temps ?

— Problème… v’nir voir… »

J’avise les marques de lutte sur son visage. Elle se plie en deux, pointe derrière elle.

« Quoi, soupiré-je, vous avez jeté l’autre du balcon, c’est ça ?

— In… trusion… Obscurie ! »

Merdelle.

Les trois“marchands” tirent les couteaux cachés sous leur tablier. Kia, Saren et moi sortons nos pistolets de leur étui, quand Thalie extirpe un Peccamineux de son sac[7].

« Saren, vous et les Sylvariens, prenez à gauche. Thalie, Kia et Khoras, avec moi. »

Nous contournons la maison par la droite et gagnons le balcon ; en face l’autre équipe l’atteint en même temps. Dallage de pierre, mur en crépis blanc sous un porche en charpente. Dessous, un Novarien – sûrement le “grand corniaud” – braque son arme vers l’intérieur de l’habitation. Khoras lève les paumes.

« Ne tirez pas, il est avec nous ! »

Effectivement, lui aussi porte l’armure composite du Sylvaer. La soldate se place à côté du gaillard et braille :

« Les mains à l’arrière du crâne, et sortez maintenant ! Pas de coup fourré ou on vous fume la peau ! »

Le duo recule sur le balcon pour laisser place à… qui sortira. Et on ne peut pas dire que je sois déçu. Les longues enjambées, le déhanché crâneur, l’Oblitorion à la ceinture d’un uniforme pourpre, la tresse noire et la cicatrice en croissant de lune… surplombant le dernier des clins d’œil que j’aurais voulu voir.

« Salut, Bri.

— Lyuba… que me vaut le déplaisir ? »


***




[1] Soit un douzième de cycle, tout de même. Un segment dure cinq à six renaissances, suivant s’il est pair (Psi et Onah) ou impair (Shesh et Kamet). Vous suivez un peu ? [retour]


[2] Oui, j’aurais pu lui proposer ma place. Mais qui préférerais un canapé de pierre à un pouf bien rembourré, sérieusement ? En plus ça m’obligerait à faire face à Saren. [retour]


[3] Ou comme on galère à actionner la poignée de sa chambre après une soirée trop arrosée avec Eshana et Saren, si vous préférez. Mais vous avez pas idée de tout ce que j’ai découvert avec Thalie, que ce soit ici dans la Petite-Nephel ou dans la Frondaison du Sylvaer ; Antée s’était jointe à nous lorsque nous tentions de donner un petit coup de jeune à mon uniforme obscurien… et niveau dextérité elle nous éclate. [retour]


[4] Tant qu’elle n’hérite pas du même caractère…
Va d’ailleurs falloir lui apprendre à davantage gérer sa force. Rien qu’à voir la façon dont Thalie a dévasté la salle d’entraînement, je me dis que les Lumineuses doivent être bien terribles. [retour]


[5] Il a tout rabattu sur un côté, laissant l’autre apparent. Le résultat n’est pas trop mal en vrai, alors j’ai décidé d’arrêter de le chambrer… avec ça. [retour]


[6] J’ai bien dit que je devais faire bonne figure, non ?[retour]


[7] Ça ne me surprend même plus maintenant. Au contraire, j’admire la diversité de ses sens diplomatiques. [retour]


Commentaires

Eh bah, ça promet cette affaire !
 1
vendredi 2 avril à 10h29
Je pense qu'Abriel est du même avis ^^
 1
vendredi 2 avril à 11h18