2

Julien Willig

samedi 20 mars 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXII

[Résumé des chapitres précédents]

Cédalion s’est retrouvé traîné dans l’antichambre du Tombeau du Messager par l’Agent. Là, l’inquisitrice Artaphernas, le vicaire Neptis et la Primae ont tenu une séance d’inquisition où le commandant s’est retrouvé jugé, puis déchu de son grade, et son sabre a été brisé sous ses yeux. Mais l’inquisitrice n’en avait pas fini avec sa colère à l’encontre du déserteur : elle lui a reproché sa liaison avec une Gargoule et, pour le prévenir de ne jamais plus recommencer, a fait venir Keren, la sergente gargouléenne de l’escadron Laetere. Là, elle a été torturée et mutilée en présence de Cédalion, impuissant à la défendre. Il a néanmoins compris la menace : la prochaine victime de sa résistance pourrait bien être Lyuba…


***


« Chère conservatrice Rasoline,


Vous n’êtes pas sans savoir que je recherche toute trace de l’existence de notre très estimée Liane Vestine et de ses aventures à travers Ocrit. De même, vous n’ignorez sans doute point qu’étant issu de la vieille noblesse de Nybel, j’ai mes entrées dans toutes ses fondations, y compris les plus modestes comme votre MHiPop.


Selon mes sources, vous avez intégré dans vos réserves, il y a trois halos de cela, une pièce qui m’intéresse on ne peut plus. Oui, vous savez de quoi je parle : le sillodisque antique d’un chanteur de proto-stoa-kov nommé Silandre Isoa.


Vous ne désamorcerez pas ma requête avec vos arguments habituels, tant sur l’état du disque après plusieurs centycles que sur l’évolution technologique des statiophones. Je suis parfaitement équipé pour une telle antiquité. Liane Vestine et Mila du Rel sont créditées en tant que choristes de l’album : je le veux, et je l’aurai. Votre prix sera le mien.


Respectueusement vôtre,


Tephyr de Silaran III. »


(Lettre de Tephyr de Silaran III à la conservatrice du MHiPop, le Musée d’Histoire Populaire de Nybel.)



« Je vous écoute. » En prononçant cette phrase, Cédalion sait qu’il se maudit par la même occasion. Le hurle-vorcin n’aurait pu rêver meilleur disciple…

Alors la Cour Inquisitoriale de la Sainte Obscurie, après s’être mue en jugement, sentence, interrogatoire et séance de torture, se change en… instruction préparatoire, à ce qu’il semble. L’ex-commandant Cédalion repart en mission.

« Relevez-vous, Sujet. Avant tout, sachez qu’un de nos pions œuvre au sein de la Rébellion Néphéline. »

L’inquisitrice Artaphernas savoure la soumission du Novarien, sa haute stature courbée devant le fauteuil à répulseurs. Un ricanement ébranle l’échine de Cédalion, derrière lui.

« Cette réussite est celle de l’Agent ici présent… tout comme la vôtre, Cédalion. »

Surpris, il lève les yeux dans ceux de la Keroube. Laquelle ne s’en formalise en aucune façon.

« Cette unité a été placée dans le rang des dissidents lorsque vous attaquiez le Bouchon des Trépassés au nord de Lengel.

— Vous parlez de Nilith ? Ma cadette ?

— Tout à fait. »

Une désertion simulée qui m’a été imposée par ce foutu Agent, comme ne pas m’en souvenir ?

« Mes félicitations pour cette coopération : la cadette Nilith se révèle être une source d’informations fiables, tant elle a su gagner la confiance mal placée de cette vermine rebelle. »

L’Agent s’approche. Cédalion sent sa présence lugubre à un pas de son épaule. Il serre la mâchoire et se fige.

« Il y a plus, poursuit l’inquisitrice. Une alliance entre les Néphélins et l’engeance du Sylvaer se prépare – vous avez déjà entendu parler d’Arkon, le dernier spécimen des perfides Planhigyns. Si un tel lien est créé, les deux partis obtiendront personnel et force de frappe capables de causer de sérieux troubles au sein de l’hégémonie obscurienne. »

Elle marque une pause, le temps d’évacuer l’encens qui lui empèse la gorge. Cédalion reprend pour elle :

« Laissez-moi deviner : vous voulez que j’infiltre l’un des deux camps pour saboter cette alliance.

— Au contraire, Sujet. J’attends de vous que vous infiltriez ces rangs pour la favoriser.

— Noble Keroube ? »

Elle sourit. Faute d’avoir la force de l’imiter, Neptis fait pivoter son fauteuil pour la couver du regard.

« Vous m’avez parfaitement comprise, Cédalion. Il n’est plus temps pour les petites traques de carins, comme vous le faisiez avec votre ancien capitaine. Pour tout vous dire, vous ne deviez pas gagner cette quête.

— Plaît-il ? »

Artaphernas semble ricaner, cette fois – la sécheresse de son timbre singe fort bien la quinte de toux.

« Cédalion, malgré votre jugement et les lourdes conséquences qui vous accablent, malgré votre avertissement dont l’odeur de chair imprègne encore ces lieux, vous ne parvenez à vous défaire de cette fougue ayant forgé votre réputation. J’apprécie… mais n’oubliez pas votre place, surtout quand celle-ci s’avère aussi précaire.

— Toutes mes excuses, noble Keroube.

— Je disais donc : vous deviez perdre votre traque du fugitif Abriel de Molenravh. Il fut le dernier des recrues testées par le vicaire Neptis afin de servir un objectif qui nous dépasse tous ici.

— Que voulez-vous dire ?

— Que sa désertion était programmée par avance, comme tant d’autres tentatives avant lui, et qu’il devait s’échapper. Il servira ainsi l’Obscurie et précipitera l’avènement de l’Obscurité contre son gré. Vous n’avez été lancé à ses trousses que pour rendre sa “prise d’indépendance” plus crédible. »

La fierté gonfle la voix de l’inquisitrice, ainsi que sa poitrine. Elle paraît presque grandir devant le Novarien en dévoilant les ficelles de son plan. Cédalion demeure perplexe :

« “Programmée par avance” ? Comment servira-t-il donc l’Obscurie ?

— Gaeth le mènera à Jorus, ce n’est qu’une question de… Oubliez, Sujet, ces précisions sont superflues.

— “Jorus”, dites-vous ? Et “Gaeth”, qui… »

Elle frémit et lève une main, foudroyant Cédalion. Son regard, lui, englobe l’Agent.

« Vous en savez déjà trop, Cédalion. Un mot de plus et je devrai vous faire exécuter – vous connaissez le tranchant de Régente à présent. »

Le Novarien hasarde son regard sur les restes brisés de son sabre. Artaphernas reprend avec un débit plus mesuré :

« J’ai été trop hâtive et mes mots ont dépassé ma pensée. N’en faites pas de même : j’ordonne, et vous obéirez. Si votre mission réussit, vous partagerez nos futurs accomplissements.

— Toutes mes excuses, noble Keroube. Je vous écoute.

— Sage décision. Dénicher Abriel, les Sylvariens ou les Rebelles ne suffit plus et, à vrai dire, ne réjouirait pas le Messager. Il nous faut les laisser s’unir : un seul coup de filet nous serait bien plus profitable ! »

Cédalion a l’impression d’être délesté des chaînes de Nephel à nouveau, tant ses poumons se gonflent d’espoir.

Désolé Abriel, mais c’est toi ou Lyuba. Et Keren et les autres. Qu’aucune Ruth ni Lita ne s’éteigne dans ton sillage.

« Voilà comment vous nous servirez, Sujet. En tant qu’unité obscurienne forgée par les combats, apte à établir maintes stratégies dans le feu de l’action et, surtout, libérée du Zélotron-B soumettant nos gradés. Votre excommunication n’est pas fatale, Cédalion : réussissez, et vous retrouverez votre place dans le cœur du Messager. »

Cédalion loue sa constitution : seuls ses muscles entraînés l’empêchent de vaciller et d’avoir à se rattraper à la cape de l’Agent ou, pire encore, au siège de l’inquisitrice. Celle-ci glousse :

« L’encens vous monte à la tête, à ce que je vois.

— Quels sont mes ordres, inquisitrice ?

— La Rébellion Néphéline prévoit d’investir Lengel. Vous veillerez à l’accomplissement de ce dessein. Pour ce faire, voici votre premier objectif : infiltrer les rangs d’Arkon au sein du Sylvaer.

— Ainsi, je contribuerai à faciliter l’alliance entre ces pirates et la vermine rebelle ?

— Précisément. Le capitaine Abriel et ses proches se cachent actuellement dans le repaire néphélin : vous jumellerez dans l’ombre ses efforts de conciliation. Ironique, n’est-ce pas ?

— Par “ses proches”, vous mentionnez cette Novarienne aux yeux vairons qu’il s’est attachée ?

— Elle se nomme Thalie d’Ormen, intervient l’Agent, et oui, sa présence favorisera grandement son succès. Tout comme l’Hydre affranchie qui l’accompagne et le pilote de l’escadron Alfar.

— Veillez donc à ce qu’il ne leur arrive rien, précise l’inquisitrice.

— Comment m’y prendrai-je pour investir le Sylvaer ?

— Les circonstances nous sont favorables, Cédalion. Depuis la bataille d’Ylüne puis le siège de Lengel, l’impunité d’Arkon s’est délitée. Or, son âge antique le rend sourd à ces informations et le commandement du Sylvaer part à la dérive – permettez-moi ce jeu de mots. La Damoiselle d’Ormen et le chambellan d’Arkon ont su retarder la déroute en insufflant au Planhigyn l’idée de confier un commandement provisoire au capitaine Abriel, commandement qui deviendra effectif suite à leur opération à Lengel.

— Tout semble aller pour le mieux, alors.

— Pas exactement. Nous avons été contactés par une dénommée Khoras, soldate à bord du vaisseau. Elle serait à la tête d’un mouvement dissident se préparant à céder le Sylvaer à l’Obscurie.

— Bigre.

— Comme vous dites. Les protestataires sont mécontents de la succession du commandement. En échange de notre aide, ils réclament l’amnistie générale. Faites mine de les satisfaire, et votre mission sera lancée.

— J’agirai donc seul, sous couverture et libre de mes mouvements ?

— Vous opérerez à couvert, en effet. En revanche, une autre condition s’impose à vous. »

L’accentuation dans le mot “revanche” déclenche les griffures d’un dernier frisson. Non, d’un avant-dernier : l’ultime malaise vient après les précisions de l’inquisitrice…


***

Il avance un pas confus hors de l’ascenseur. Deux Hydres de Skalla, une devant et une derrière, le mènent loin du passage de la fresque et de son couloir. Lorsqu’une d’elles le bouscule de son canon, il n’y tient plus et bronche :

« Ça ira, Skalla, ce n’est plus maintenant que je risque de violer vos secrets.

— Nos ordres sont d’éloigner tout contrevenant, Sujet, et vous n’êtes pas digne des égards dus aux gradés. Estimez-vous heureux d’être toujours en vie.

— Oh, mais je suis parfaitement heureux, Skalla. J’ai juste besoin d’un verre ou deux pour célébrer ça. Vous m’accompagnez ? »

Un hululement outré, et elle repousse le Novarien à l’extérieur du corridor.

« Vous trouverez le chemin vous-même », lance-t-elle avant de se détourner.

J’espère bien.

Et il le trouve, son chemin. Sauf que celui-ci ne mène en rien à la caserne.

Il devrait être… voilà, c’est ici.

Un panneau de pierre. Semblable à tous dans cette section du château de Béthanie… à l’exception des rares traces de frottement qui écaillent sa surface. Pour l’avoir emprunté dans l’autre sens, Cédalion sait que cet écran se fond dans le mur sur commande. Il dissimule une porte métallique. Et derrière…

Le labo du vicaire.

Cédalion se glisse dans un recoin assombri, un renfoncement généré par les aléas des couloirs qui se croisent dans la galerie où il se trouve. Le creux se montre juste assez large pour ses épaules, mais il suffit à le ravir à la lueur des torches.

« N’ignorez jamais les vertus de la vengeance » ? Fort bien, et je m’y préparerai.

Deux ou trois degrés s’écoulent avant que la pierre se mette en branle. Cédalion se dissimule au plus profond de sa cachette. Son réflexe, bien que vif, parvient tout juste à le soustraire à la vue de la silhouette aux longues enjambées qui passe devant lui.

« “Hâtez-vous donc, assistante” ? “Hâtez-vous donc” ? Non mais va te faire lécher par un groc et tu seras moins sec, vieux pruneau. »

Comme il s’y attendait, Lyuba a préféré faire profil bas en sortant par l’issue secrète. Un étui à seringue en main et une tablette de données sous le bras, elle s’éloigne déjà quand le panneau coulisse pour se refermer. Cédalion s’élance, priant Berïn pour que la lieutenante ne se retourne pas. Il franchit la paroi de pierre. L’huis de métal commence à se clore ; épaules au quart de tour, pas chassé… et le voilà entré !

Il se trouve dans la grande salle carrée à deux niveaux, dotée d’yeux de néons blafards et de contreforts de béton pour la soutenir – un lieu hanté par le spectre du vicaire. La porte se verrouille dans son dos avec, comme souhait de bienvenue, la caresse d’un courant chaud venu du château. Le dernier qu’il ressentira ici…

Des insectes dansent devant lui. Une seconde de panique lui évoque le retour des mermécolions. La suivante, celle de la raison, lui fait prendre conscience que ces insectes s’agrippent à ses rétines. La troisième se conclut en un vertige, et Cédalion attrape le garde-fou de la plateforme.

Le manque de gaz. Je dois trouver des pierres d’êva.

Il a eu droit à une bouffée de Zélotron-B à son départ de l’antichambre du Mausolée, de quoi rejoindre ses quartiers sans incident.

J’ai déjà perdu trop de temps.

Cédalion délaisse l’arrière du laboratoire : ni les cages ni les cuves verdâtres en contrebas ne l’intéressent. Il constate avec soulagement que la dépouille de Fremyn et les carcasses de la marée vorace ont été évacuées. Cependant, l’aspect clinique des carreaux de la salle ne le rassure pas d’un grain de sable, aussi lui tarde-t-il d’atteindre l’autre, celle de l’étude du vicaire. Il traverse la passerelle sans lâcher la rambarde. Le malaise ne cesse que lorsque la porte séparant les deux pièces se referme derrière lui, l’isolant des reflets glauques et des miasmes d’éther. À tâtons, il déclenche l’éclairage : une série d’ampoules s’allume et bourdonne, rageuse comme une ruche exténuée. Les tables à dissection et les étagères de bocaux arrachent un soupir au Novarien, soulagé mais tremblant.

J’affronterais une armée d’Hydres s’il le fallait, nu comme un ver et les mains dans le dos. Mais… pas ici.

Les animaux empaillés se dessinent confusément dans l’air pourrissant, tels des spectres de marécage. Les aquariums encrassés envasent cette atmosphère, leurs reflets-feu-follet guidés par le clignotement moribond des luminaires. Un squelette rouillé s’exhibe au détour d’une paillasse – une cage de fer aux barreaux tordus – et, au sol, le carrelage est brisé, il crisse sous les semelles du Novarien. Plus loin, c’est un crâne de cristal que caressent les aléas lumineux – non, une cloche de verre, calme-toi. À l’intérieur s’entortille une sorte de racine hérissée de pics et ornée de bulbes, désignée par un écriteau au pied de la cloche comme « Trompe-la-vie ».

Je jurerais que cette chose n’était pas si grosse…

L’objet des recherches de Cédalion se dessine enfin. Une rangée sobre de casiers en métal, comme un mur de raison au-delà d’un champ délirant. La porte de l’un d’eux demeure entrebâillée, bloquée par le verrou tourné trop tôt. Le Novarien reconnaît là l’agaçante manie de sa lieutenante, qui d’impatience de quitter les vestiaires se contentait de claquer l’huis de son propre…

Mouvement dans le noir. Des cris, une cavalcade !

Sacrepetons…

Un couinement le détend soudain. En partie – c’est un « scouic » bien rauque et bien profond. Regrettant l’absence de torches, Cédalion doit attendre le bon vouloir des aléas lumineux avant de calmer son cœur. Ses yeux finissent par s’accoutumer et confirmer l’intuition de ses oreilles. C’est un carin. Non, plusieurs, massés dans une autre cage de fer, qui écrasent leur gueule contre les barreaux pour jeter leur hargne sur l’intrus. Les rongeurs semblent gonflés, boursouflés par des muscles hypertrophiés. Et leur museau écorché, leurs griffes ébréchées, leurs pupilles injectées de sang…

Qu’ils sont moches. Monstrueusement moches.

Il s’en détourne et gagne le placard mal fermé. L’huis grince, Cédalion ne parvient à réprimer le réflexe qui lui courbe l’échine. Absurde : personne ne peut l’entendre. Paradoxalement, c’est la répugnance du Novarien pour ces lieux, sa volonté d’en tirer Lyuba et de la mettre à l’abri, qui lui donne le courage de poursuivre la quête qu’il s’est fixée. Il ouvre en grand le casier. À l’intérieur, des tiroirs étiquetés :


Formules ordinatoires


Projets orthomnésiques


Entretien du personnel hydrin


Manipulations génomiques


Plants floraux pour les jardins de Nybel


La première préoccupation de Cédalion est que sa lieutenante semble désormais tremper dans les petits secrets du vicaire. Sa deuxième se veut plus pressante : lesquels ? Sa poitrine se serre.

Le Zélotron…

Troisième préoccupation. Sa dernière ingestion remonte à plus de deux degrés : il s’en accommodait bien mieux avec Lil… avec les fumigations bien plus pures des pierres d’êva. Il survivait aux nuits entières quand son corps restait calme.

C’est là l’effet pervers du Zélotron-B. La sainte Obscurie ne peut-elle pas miser davantage sur la foi de ses recrues plus que sur un moyen de contrôle ?

La dépendance ne laisse aucun doute. Elle le ronge, même après si peu de temps d’exposition. Cédalion loue cependant l’Obscurie pour son organisation : le règlement stipule que chacune de ses installations doit être pourvue de zéloadministrateurs, des terminaux dotés de bombonnes et de respirateurs pour les doses d’urgence. Le Novarien s’éloigne du casier. Il localise rapidement un zéloadministrateur près de l’entrée du laboratoire – la vraie, celle qu’il a fait sauter suite à l’infiltration d’Abriel. Il constate au passage que la porte n’a pas été réparée, mais condamnée : une cloison d’urgence y a été soudée.

Lyuba n’emprunte donc que la sortie arrière.

Cédalion inspire le gaz à regret – que le Messager pardonne ma clarté d’esprit – et dirige son attention sur la console de commande jouxtée à l’entrée. Il parvient à améliorer l’éclairage au bout de quelques essais, puis il regagne le placard.

Quel tiroir ouvrir ?

Bien que la question de l’ordination le taraude, il doit aller à l’essentiel.

« Projets orthomnésiques ? déchiffre-t-il à voix haute. Qu’est-ce ? »

Il ouvre le tiroir. Une série de dossiers se dévoile, triée par des languettes. Les étiquettes renseignent les dates – de traitement ? – ainsi que les noms des… sujets d’expérience. Il en tire le premier. La sujette lui demeure inconnue, et les notes du vicaire obscures. Il est fait mention de mémoire, d’une volonté de « recalibrer des souvenirs considérés comme dissidents, voire dangereux ».

Est-ce là l’orthomnésie ? Redresser les souvenirs indésirables ?

La question d’après le glace.

L’aurais-je subie si le vicaire n’était pas en convalescence ?

Fatalement, l’interrogation en amène une autre.

L’ai-je déjà subie ?

Il se pensait droit et intègre. Ses dernières expériences l’ont détrompé pour le meilleur comme pour le pire. Fébrile, il remonte le temps, ses doigts sautant sur la tranche des feuilles jusqu’à…


709-K1 – officiers et sous-officiers de la portée Laetere


Son cœur se fige.

Seigneur-guide…

Il tire le dossier et l’ouvre sur une paillasse – son geste est tellement vif qu’il fend la pochette en carton.


Date  : 709-K1/1/H4 à 2/H3

Sujets : commandant L.XIV/1 Cédalion (Novarien) ; lieutenante L.XIV/3 Zulma (honnée) ; porte-enseigne L.XIV/4 Adélie (Gargoule) ; adjudante L.XIV/5 Lyuba (Novarienne) ; sergent L.XIV/6 Anke (Novarien)[1]

Intervenants : vicaire Neptis (direction), Gargoule Fremyn (assistance)

Méthode : orthomnésie générale et groupée


Préambule :

L’intervention a été pratiquée par surprise sur l’ensemble des gradés de la portée Laetere. Elle fut décidée par la direction du château de Béthanie et validée par le vicaire Neptis, dépositaire de la procuration de l’inquisitrice Artaphernas (consultée à l’avance au vu des circonstances).

L’orthomnésie a consisté en la modulation des souvenirs liés à la grossesse inattendue et infamante de l’adjudante Laetere XIV/5 dénommée Lyuba, Novarienne, ainsi qu’à la naissance de sa progéniture, née novarienne.


Cédalion interrompt sa lecture, perplexe.

L’enfant de Lyuba était mort-né. Je le sais. Je l’ai vu…

L’association d’idées jouant son jeu cruel, l’absence de Lita n’en devient que plus douloureuse. Il reprend.


La mise en gestation de l’adjudante Lyuba est une énigme qui fut et sera étudiée longuement, bien qu’une résistance génomique aux agents stérilisateurs du Zélotron-B semble l’hypothèse la plus probable. L’accouchement s’est déroulé dans le laboratoire du vicaire Neptis et s’est conclu avec succès. Selon les directives du Palais des Hauts-Serviteurs, la progéniture fut conservée par le vicaire Neptis afin de servir de test pour compléter les recherches génomiques du projet Jorus (pour plus d’informations, se référer au dossier génomique 708-P3 – L.XIV/2 Abriel).

Un souvenir stipulant la mort de la progéniture, sitôt celle-ci extraite de l’adjudante Lyuba, fut orthomnésiquement inséminé. L’intervention fut réalisée deux degrés après la fin de l’accouchement, de manière collective sur les gradés de la portée Laetere, convoqués sous prétexte de rendre visite à l’adjudante Lyuba.


Note :

Avant l’intervention, le vicaire Neptis a gracieusement accordé à l’adjudante Lyuba de choisir le nom de sa progéniture. Ainsi celle-ci fut-elle baptisée Nilith.


Le vertige qui foudroie Cédalion n’a rien à voir avec un manque de Zélotron-B. L’enfant de Lyuba a survécu. Elle s’appelle Nilith et elle est née il y a douze cycles…

Tout correspond à sa Nilith, la recrue remarquée par Cédalion. Le nom, l’âge… le caractère.

Et l’Agent l’a envoyée chez les Rebelles.

La colère échauffe le Novarien. Son cœur, lui, se glace : à son emplacement repose, d’ordinaire, la relique de Ruth. Il ne souffrira pas d’autres martyres par les manigances des Keroubs et leur âme damnée. Il remonte les dates jusqu’à trouver le dossier « 708-P3 – L.XIV/2 Abriel ».

Te voilà.

Les informations y sont plus sobres, presque cryptées. Il est fait mention sans explication du « projet Jorus », Neptis dissertant simplement sur « les possibilités fructueuses d’enfin exploiter cette lignée jusqu’à son terme voulu par le Messager ». C’est au fil du préambule que Cédalion découvre la parenté de son ancien frère d’armes. Lui qui se disait orphelin ou presque. Peut-être en était-il convaincu ?

Son père se nomme Shavo, et le vicaire invite à se référer à son propre dossier. Quant à sa mère…

« Bigre ! Tu dois vraiment l’ignorer, Bri’, sinon tu t’en serais vanté ! »

S’en suivent les formules chimiques employées, le dosage des solutions implantées et le tableau des étapes du procédé, comme pour Lyuba et lui. Aucune information supplémentaire, et le dossier du père se veut tout aussi épuré. Cédalion soupçonne un vieux, très vieux projet, si bien que Neptis – voire les scientifiques avant lui – ne se sont pas donné la peine de développer. Une seule chose est sûre : la date de l’intervention orthomnésique sur Abriel précède de très près celle de sa désertion…

Un bruit lui fait lever la tête. L’autre pièce du laboratoire ? Cédalion guette, à l’affut du moins signe…

Rien. Rien qu’un bourdonnement statique, au-delà du couinement des carins. Pourtant, c’est ce « rien » qui presse le Novarien : il se contraint à ranger le dossier de son ancien frère d’armes.

Je percerai ce mystère après t’avoir mis la main dessus, Abriel.

Un doute le ronge alors qu’il ferme le tiroir. Lyuba a-t-elle consulté ces travaux ? Elle n’a jamais été si curieuse, mais si elle savait…

Non. Elle aurait eu tôt fait d’expédier Neptis aux pieds du Messager.

Cédalion tire le contenant identifié par l’étiquette « Manipulations génomiques ». Il se rend compte qu’il ignore le pourquoi de son geste. Ou, en tout cas, qu’il ignore quoi chercher ; sa motivation, elle, le pousse à continuer.

J’accomplirai ma mission et contribuerai à l’œuvre du Messager. Qu’Il soit Novarien n’y change rien, Il est l’enfant de Lumière et Son Obscurité nous mènera à Sa communion. Mais que je sois à nouveau damné par le hurle-vorcin si je laisse encore Ses serviteurs me manipuler pour satisfaire leurs desseins pervers avant mes devoirs sacrés.

Le dossier le plus récent, corné et mal rangé, invite le Novarien à l’extraire, ce qu’il s’empresse de faire.


Mutation thériandémique : nuée carine


Cédalion renonce à tenir le compte de ses frissons tant ceux-ci l’oppressent – peste soit du vicaire ! Par un sinistre jeu du hasard, les premières lignes appuient son souhait. Le préambule détaille les tentatives d’insémination de lourdes maladies dans des carins de laboratoires, afin que ceux-ci puissent les porter et les… véhiculer ?

Merdelle…

La peste des sables, la mort-dehors… et même des traces d’érosion carnée ; un beau mélange pour affliger les populations novarii, gargouléenne et rhakyte. De quoi « maintenir l’ordre et la crainte parmi les populations accusant des risques de dissidence ». Nul besoin de lire entre les lignes : Lengel est citée en premier lieu. Cédalion observe le dossier jusqu’à découvrir un détail qui le crible d’horreur :


Date : 721-P2/4/H1

Sujets : portée de six carins âgée d’une renaissance

Intervenants : vicaire Neptis (direction), lieutenante L.XIV/3 Lyuba (assistance)


Lyuba travaille sur ces monstres ! La date ne permet aucun doute : le vicaire l’a employée juste après sa disparition. Cédalion plie les feuilles du dossier et l’empoche. Ça ne lui suffit pas. Il porte son regard sur les carins en cage : ce sont probablement les sujets d’étude, même si… même s’il n’en voit que quatre. À bien observer entre leurs pattes furieuses, il finit par distinguer quelques ossements ornés de lambeaux grisâtres, comme si les deux autres avaient été décomposés… ou rongés. Voire les deux ?

Ces atrocités n’ont qu’une douzaine de halos ? Elles semblent déjà prêtes à me dévorer.

Anxieux, il cherche le dossier consacré à la Trompe-la-vie. Sa lieutenante n’a pas œuvré à ce projet, le Messager soit loué. Selon le vicaire, il s’agit là d’une plante parasite piquant ses victimes pour y semer ses graines. Alors, elle se nourrit des organes et grandit à l’intérieur du corps jusqu’à le faire mourir. Là encore, la Trompe-la-vie continue à croître, et darde ses épines sous l’épiderme de la dépouille, prête à infiltrer toute créature.

Parfait.

Cédalion n’obéit qu’à son instinct pur. C’est la seule explication qu’il voit à son geste, dépassant la logique et la volonté de discrétion. Il s’empare de la cloche de la Trompe-la-vie et la dispose tout contre les barreaux de la cage, prenant garde à rester loin des coups de griffe. Les bras bien tendus, il ôte le couvercle de verre. La plante semble frémir.

Accomplis ton office et préserve-nous du mal.

Il se détourne du parasite et laisse les carins à leur destin. La discrétion n’étant plus de mise, il rouvre le tiroir et récupère le dossier concernant l’orthomnésie de Lyuba, puis retourne aux manipulations génomiques. C’est presque sans surprise qu’il découvre une entrée consacrée à Nilith, datée d’une fourchette comprise entre sa naissance et son admission à la cadetterie. Celle-ci fut curieusement tardive, puisqu’elle précède de quelques segments seulement le halo où Cédalion la remarqua. Le Novarien dérobe le fichier.

Rien d’autre n’attire son attention, bien que les « Plants floraux pour les jardins de Nybel » l’intriguent. Le Keroub cache encore bien des choses. Ce ne sont certainement pas des croisements de fleurs !

Effectivement, ces documents semblent consacrés à tout sauf à la botanique. Il y a peu d’étiquettes, mais les dossiers sont tellement épais qu’ils remplissent presque entièrement le tiroir. Ultime constat : ils ne sont pas datés.

Des projets sur le long terme ?

Cédalion peine à les comprendre, tant certains noms restent cryptiques : « Pont de Lumière (inclus Entretien ; Dissimulation ; Traçologie sylicate) », « Le Voyageur (hypothèses) », « Les Quatre Harmonies (prototype) », « Hérésie des Cinq Tours (confidentiel) », « La Primae (archives et procédé orthomnésique) », et d’autres encore.

Quoique… les « Quatre Harmonies » ?

L’information remonte lentement, comme à contre-courant dans une mémoire en tempête. Cédalion a déjà entendu ce terme, mais où ? Quand ?

« Vous n’avez pas à en savoir plus »…

Qu’est-ce que je n’avais pas à en savoir plus ?

« Quatre Harmonies, si vous préférez. Vous n’avez pas à en savoir plus. »

Qui me disait ça ? Ce ton condescendant, cette voix…

Masquée.

« L’Agent des Quatre Harmonies, si vous préférez. Vous n’avez pas à en savoir plus. »

L’Agent. L’Agent s’était présenté ainsi lors de leur première rencontre. Peut-être Cédalion vient-il de dénicher une précieuse source d’informations…

À côté, les carins « thériandémiques » sont assoupis – ou anesthésiés ? La Trompe-la-vie, elle, paraît avoir dégonflé. Rassuré, Cédalion explore le dossier.

S’il comprend bien, les Agents des Quatre Harmonies furent modelés en tant « qu’embryons d’éprouvette », conçus par clonage afin de devenir la meilleure unité en termes d’infiltration et d’adaptation. Les spécimens bénéficièrent d’une « ordination hybride » génétiquement inséminée lors de leur fécondation, il y a presque trente cycles de cela, ainsi que de gènes draciens établissant leur… « dracognition » ? Cédalion ne comprend pas cette partie. Il retient cependant que les « Quatre Harmonies » renvoient au nombre de « prototypes », et il reconnaît l’identifiant de l’un d’eux.

J’ai entendu ce nom-là tout à l’heure.

Les liens se tissent alors avec les données d’un autre dossier. Il soupire et se passe une main sur le crâne – étonnant que celui-ci ne surchauffe pas tant cette information soulève de questions. Fragilisé par un nouveau manque de Zélotron-B, Cédalion clôt le dossier et quitte le laboratoire, aussi furtivement qu’il est entré.


***

Il n’a même pas pu souffler le temps d’un sablier.


De retour dans sa chambre, il a trouvé sur son bureau sa pipe et une poignée de pierres d’êva à moitié fumées : les effets qu’il portait lors de sa capture. Ses ampoules de verre étant vides, il s’est contenté de fumiger les pierres dans le petit encensoir de son autel, tout en lisant les détails du dossier consacré à Nilith.

C’est avec surprise qu’il découvre les impressions du vicaire Neptis à l’égard de la cadette : le désappointement. L’enfant n’aurait pas hérité des gênes d’Abriel et de sa « lignée », ceux qui étaient liés au « projet Jorus ». En revanche elle aurait bénéficié de ceux de sa mère, lui conférant, « tout comme à l’adjudante L.XIV/5 Lyuba, une certaine résistance aux psychorienteurs présents dans le Zélotron-B ».

Cédalion se fend d’un rictus. Lyuba est une forte tête qui agit davantage par ses propres motivations que contrainte par le gaz… or, le caractère de Nilith, aussi bien trempé, est loin de la gratifier d’une si forte loyauté. De quoi imaginer sans mal la déception du Keroub.

Une seconde. Neptis a déjà essayé le Zélotron-B sur Nilith ? À douze cycles ?

Il devait pourtant être conscient des risques de déficience respiratoire sur une Sujette mineure !

Évidemment qu’il en était conscient…

Un grattement derrière la porte achève la réflexion du Novarien. Il se fige.

Que peut-on bien me vouloir encore ?

Il plie les feuilles des dossiers dérobés et les dissimule derrière une pierre du mur, déchaussée par l’usure – un vieux réflexe d’Abriel. On gratte à nouveau sur la paroi de métal. Cédalion inspire une dernière fois la fumée d’êva, et ouvre l’huis.

Lyuba.


Lors des degrés précédents, le Novarien s’est imaginé bien des réactions à leurs retrouvailles. Sauf la sienne : il demeure de marbre.

« Alors mon grand, tu ne m’embrasses pas ?

— Qu’est-ce que tu veux ? »

Elle tente un pas dans la chambre.

« Ça te va bien, sans le masque. Ton visage est beau quand il retrouve ses couleurs naturelles.

— Mais qu’est-ce que tu fais ? »

Lyuba avance les paumes contre la poitrine de Cédalion pour le faire reculer ; il l’attrape au col et, d’une torsion de hanche, l’envoie contre son bureau sans relâcher sa prise.

« Quelle fougue, Ced’. C’est ça que j’attendais !

— La ferme.

— Alors, tu vas réagir, enfin ?

— La ferme ! »

Il tire de nouveau l’uniforme de la lieutenante ; son geste s’interrompt alors que saute un bouton de la veste pourpre.

Allais-je vraiment la frapper ? De colère ?

Cédalion écarte les mains et recule.

« Va-t’en. »

Il l’oublie du regard. Sa pipe et ses ampoules, sur le plateau du bureau, n’ont pas souffert du choc, heureusement.

« Quoi, c’est tout ce que je t’inspire ? »

Lyuba est rapide. Les halos précédents l’ont fait oublier à Cédalion et il le paye cher : un coup dans la rate, deux dans les tempes. C’était sans compter sur sa propre rage. Pas de prise, pas même une frappe : il se contente de la balayer de toute sa force brute. La lieutenante s’effondre et, avec elle, l’autel et les cierges mordent la poussière.

Elle se relève aussitôt et se jette sur Cédalion. Sourd et aveugle à ses attaques, il la plaque au mur et serre les mains autour de son cou. Les veines gonflent. Et la peau de Lyuba passe du bleu à l’indigo, au violet sombre, toujours plus sombre…

Le métal crisse alors que Cédalion rajuste sa posture. L’encensoir. Il écrase l’encensoir. Un éclair le frappe, douloureusement silencieux. C’est mon dernier foyer que je brise !

Il écarte les mains. S’écarte. Il volte, s’élance…

« Attends ! »

Cette voix brisée…

Il heurte le cadre de porte, aussi vaincu que sa lieutenante. Halète également. Même plus la force de se retourner. Et le sang qui bout dans ses veines…

Les « vertus de la vengeance » ? Quel poison !

« J’ai quelque chose pour toi. »

Immobile.

« Je t’en prie, Ced’, retourne-toi. »

Il les devine parce qu’il en a déjà été témoin : les larmes dans sa voix. Il ne saurait dire s’il s’en satisfait ou s’en inquiète. Le cœur entre le clair et l’obscur, il se tourne vers sa lieutenante.

Lyuba tend le bras, un Peccamineux en main, crosse orientée vers lui, canon vers elle. Le pistolet de Lita. Cédalion avance les doigts, lentement. Il n’aurait qu’à empoigner l’arme, presser la détente…

« Fais-le si tu m’en veux. Je ne souffrirais plus ta haine. »

Trop de secondes défilent. Il détaille sa lieutenante : les mèches folles au-dessus de sa longue tresse, la veste froissée, la cicatrice en croissant de lune sur le front et, en dessus, la chevelure d’argent de comètes en chute libre.

« Je t’ai amené ça aussi. »

Elle extirpe de sa poche la pièce de Ruth.

« Elles comptaient pour toi. S’il me faut mourir pour être connue de ton cœur, alors ne t’en prive pas. »

Il attrape la pièce en silence. Puis, doucement, le pistolet, qu’il dépose sur le bureau.

« Tu sais celle qui comptait pour moi. Et ce que tu as fait d’elle.

— Elle est vivante, Ced’. »

Il ne peut retenir sa gifle.

« Mensonge ! »

Un pic de souffrance plie sa phalange. Douloureuse est aussi l’inclinaison du visage de Lyuba, alors que des gouttelettes écarlates teintent les filtres de son masque.

« C’est la vérité. Liliah n’est pas morte.

— Tes sbires l’ont assassinée.

— Ces mécréants ont injecté sur mon ordre à la Gargoule et son parent le même sédatif qui t’a terrassé. Ils les ont badigeonnés de faux sang pour susciter ta colère.

— Elle n’avait plus de pouls, ne te moque pas de moi.

— C’est une concoction du vicaire : elle plonge le corps dans un état proche du coma où les battements de cœur sont très espacés. Tu as toi-même dormi plusieurs halos durant. Liliah est vivante et continuera de vivre, mais tu ne devras plus jamais la revoir. »

Il secoue la tête. Un ultime vertige le berce.

« Pourquoi te croirais-je ? »

Les larmes se sont taries : c’est la gorge de Lyuba qui se noie désormais.

« Parce que tu ne me l’aurais jamais pardonné. »

Il ne peut en entendre plus. Cette fois, Cédalion quitte la chambre pour de bon.

« Ne me laisse pas, je t’en prie ! »

Sans s’arrêter, il lui fait signe de suivre.

« Toi, moi, entraînement. Maintenant. »


C’est ainsi qu’ils se retrouvent à nouveau dénudés, des bandes sur les poings et leur intimité, à s’affronter au milieu de la terre battue. Seuls sous les arches sombres et la danse des torches, la lieutenante et le commandant déchu avancent, reculent, sautent, virevoltent et, surtout, frappent. Ils se cognent comme ils n’ont jamais cogné, se jettent l’un sur l’autre, l’un loin de l’autre, ignorant le premier sang comme les suivants, jusqu’à ce que la rage ruisselle et se mêle à la poussière, jusqu’à ce que le feu s’évapore et que les pleurs se mouchent. Jusqu’à ce que toute force les abandonne et qu’à la fin, Lyuba et Cédalion s’effondrent et gisent face à face.

Tremblante, percluse, elle se traîne à la force des coudes. Le souffle court, ses lèvres sans masque se privent de respiration pour articuler :

« Reste avec moi, Ced’. Ne me quitte pas.

— Impossible.

— Je mourrais pour toi. »

Cédalion se hisse à son tour. Il s’affaisse en la rejoignant, appuie son crâne contre le sien.

— Je sais. Mais je dois partir.

— Servir dans le labo de Neptis… Tu n’aurais pu m’inventer pire châtiment. Il m’oblige à contribuer à ses projets abominables, et si j’échoue à le maintenir en vie en préparant son fortifiant, c’est la mienne que l’on ôtera.

— C’est terminé, Lyuba.

— Non, je… je ne pourrais…

— Non, ça aussi c’est terminé. J’ai une mission à l’extérieur et tu m’accompagnes, ordre de l’inquisitrice. »

Saturé d’émotions, le regard que Lyuba lui lance ébranle Cédalion ; de quoi faire regretter à Abriel sa désertion.

« Alors nous repartons ensemble ? Toi mon commandant, et moi ta lieutenante ?

— Pas exactement. Artaphernas a un rôle pour toi… Mais ça ne te plaira pas. »


***




[1] Pauvre Lyuba, dire qu’elle avait été ordinée adjudante depuis peu. Elle ne s’en est jamais rendu compte, mais le soutien que lui apporta Zulma lui permit d’affronter cette épreuve… et d’hériter plus tard de son grade et de son matricule. L’évènement qui laissa la place de Zulma vacante contribua à souder les liens entre les subordonnés, mais remua la lame dans la plaie béante laissée par la disparition d’Abriel. [retour]


Commentaires

Ohlala, que de révélations dans ce psaume ! Je sais pas où donner de la tête, c'est fou tout ça ! En tout cas, ravie de voir que Cédalion conserve sa lucidité et ne compte pas se laisser berner une seconde fois.
 1
samedi 20 mars à 11h22
Oui, c'est une étape très importante, j'avais hâte d'en arriver là^^
 0
samedi 20 mars à 12h02