2

Julien Willig

mardi 2 mars 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXI

[Trigger Warning]

Racisme (ou assimilé), description de torture.


[Résumé des chapitres précédents]

Après sa perdition dans le désert et sa capture par Lyuba, Cédalion est de retour au château de Béthanie. Cette fois, dans un endroit qu’il n’aurait pas pensé explorer : une cage. Drogué au Zélotron-B puis livré au manque, il n’a cessé de délirer sur la perte de sa bien-aimée, Liliah. Pendant ce temps, Lyuba a tenté sans succès de lui arracher des informations, ou ne serait-ce que des réactions en retrouvant sa lieutenante. Le commandant a ensuite été traîné à la fresque à la graine, puis dans l’antichambre du Tombeau du Messager où l’attendait une bien curieuse assemblée : l’Agent, le vicaire Neptis, la Primae, mais surtout l’inquisitrice Artaphernas en personne…


***


Centre d’Archives de Nybel

Fiche de transfert N°A7.1.20-K9.12.9.1-18.


Caractéristiques du document :

Format – serviette de table griffonnée.

État document – B+ pour le tissu (partiellement tâché et effiloché), P+ pour le texte (encre partiellement absorbée par le textile).

Cote – BP-127-LV5-8.


Texte :

“S.H. : 13 ; B.D. : 18 ; L.V. : 23 ; N.MB. : 11 ; A.S. : 9 ; D.M. : 5 ; J.G. : 7.”


Note :

Il s’agit bien d’une serviette brodée du logo d’Aux trois vorcins, l’auberge citée par Liane Vestine dans ses Mémoires. Le tissu serait demeuré dans un grenier de Parme-Soufflefort alors qu’aucune enseigne à ce nom n’existe désormais dans la cité. Les chercheurs restent prudents : s’agit-il vraiment d’un tableau des scores comptabilisant les résultats du jeu à boire où l’aventurière, selon ses dires, s’illustra en raflant la mise avec ses vingt-trois pintes ?


(Document administratif du Centre d’Archive de Nybel, Secteur 1.7.)



Que la séance maintenant commence. »

Cédalion se sent davantage oppressé par l’annonce que par ses entraves. La haute inquisitrice Artaphernas enchaîne :

« Sont énoncés, en présence de l’accusé, les faits qui lui sont reprochés :

« Désobéissance manifeste à une injonction d’éloignement concernant ces lieux, à savoir le Tombeau du Messager et les secrets qu’il contient – ordre donné par une Dracène supérieure et responsable de la sécurité du château de Béthanie.

« Irrévérence et bravade envers la l’honorable Primae ci-présente, menant lieu à la destruction de plusieurs Serviteurs de la dernière garde, et refus de trépasser.

« Blasphème et impiété pour avoir posé ses yeux profanes sur la personne incarnée de notre Seigneur-guide et, pire encore, avoir troublé Son abyssal repos par le bruit des armes.

« Échec avéré et répété de la mission principale que l’on lui confiât, à savoir la capture vif du fugitif dénommé Abriel de Molenravh, immatriculé Laetere XIV/2.

« Et, enfin, fuite et désertion de l’armée de la sainte Obscurie. »

Cédalion sent la bile monter.

J’étais quand-même mieux dans le désert…

Trop soudain pour être réprimé, un rictus assaille sa mâchoire.

« Une remarque, commandant Laetere ? s’étonne l’inquisitrice.

— Une question, si vous le permettez. Aurai-je le droit de me défendre ? »

Un glapissement survient, quelque part – peut-être Jahmir, la Gargoule d’Artaphernas.

« Nous pouvons ajouter “impertinence” à la liste de vos méfaits, si vous nous encouragez dans cette voie, commandant. Je suis sûre que notre auguste Primae se fera un honneur de le consigner. »

Répond l’intéressée, plus sèche encore :

« “L’honneur”, “l’honneur”… C’est vous qui vouliez tenir votre Conseil ici ; je n’aspirais qu’à passer un moment auprès de mon cher époux.

— Voyons, Primae, vous passez votre vie avec notre Messager. »

Artaphernas tousse – l’encens, encore. Entre deux quintes, Cédalion entend la Primae marmonner à propos de “notre Messager” et de la notion de jalousie. La rémanence du pieux combattant s’en offusque ; le nouveau, celui qui respire sans Zélotron, s’en amuse.

« En plus, reprend la Primae, dans votre hâte vous avez lancé votre séance sans attendre ma scribe.

— Votre scribe ?

— Ma chère, ne me dites pas que vous prenez vos notes vous-même, du haut de votre fauteuil si confortable ? D’ailleurs, la voilà. »

Des pas discrets approchent. Ils précèdent un salut étouffé, puis des bruits de parchemins.

« Bien, lance la haute inquisitrice d’un ton péremptoire, reprenons dès à présent cette séance qui, je l’espère, ne souffrira plus d’interruption. »

Et d’insister sur les valeurs de la foi et de l’obéissance, sur les vertus à observer, et sur les odieux crimes auxquels s’exposent tous membres déviants de la Sujetterie. C’est en tâchant de suivre que Cédalion prend conscience de la lourdeur protocolaire de l’Obscurie ; plus encore, de celle qui pèse sur la vie de ses ouailles par le biais du dogme et de son autorité.

Bercé par le crissement de la plume, le Novarien s’interroge : à quoi bon cette mise en scène ? Le choix du lieu comme des intervenantes est démesuré pour un simple “dissident” comme lui, tout gradé puisse-t-il être.

Que l’on m’achève en vitesse. Liliah, j’ai hâte de te rejoindre.

Cédalion s’efforce de maintenir la tête basse durant la logorrhée. Non qu’elle ne l’affecte pas – le Zélotron a beau avoir perdu de son influence, il reste croyant et convaincu – mais cette image rebelle que la haute inquisitrice dépeint de lui le blesse au plus profond. Non, presque au plus profond. Lyuba a enfoncé le dernier clou.

Mais en quoi ai-je échoué encore pour en arriver là ?

Tout à ses flagellations, il met plusieurs secondes à comprendre le silence soudain. La plume s’est tue. Un tintement cristallin dépeint à Cédalion l’image de la Primae sur son trône, son éternel vin bleu à la main. Quant à la haute inquisitrice, elle ne se signale désormais que par le bourdonnement de son fauteuil.

« Noble Primae, demande la Keroube, votre ressenti dans cette affaire ?

— C’est une forte tête que celui-là.

— N’auriez-vous aucun grief à exprimer ? Pas même un commentaire ?

— Si : la politesse eut été d’accepter mon verre.

— Primae, malgré tout mon respect pour votre auguste mémoire, vous ne m’en avez pas proposé.

— Ne parlions-nous pas de Cédalion ? »

Une petite voix susurre au Novarien qu’il aurait peut-être dû l’accepter, ce fameux verre – il secoue la tête et chasse Lita de ses pensées. Troublé, il se rend compte que ses oreilles dissocient deux bruits de machines, trahies par leurs mouvements.

« Voulez-vous ajouter quelque chose, mon cher vicaire ? »

Neptis, ici ? Depuis quand se déplace-t-il en fauteuil ?

La voix du Keroub n’a jamais paru aussi grabataire à Cédalion : un mince, mince filet de mots tremblotants.

« L’accusé a… profité de la… faiblesse qui me… ronge… encore… pour m’arracher le… secret de… ce saint Mausolée. Qu’on le… juge… céans ! »

Vu sa fragilité, c’est un miracle qu’il n’ait pas trépassé quand Abriel lui a administré son sérum de vérité.

Le Novarien se rembrunit en constatant le biais que ses “juges” prennent sur les faits pour les lui reprocher. La vérité voit le jour sous ses paupières voilées de fer, et sort sans entrave :

« Vous voulez faire de moi un exemple ; j’avais pourtant juré d’en devenir un. »

Nouveau silence.

« Veuillez transcrire ceci, Elvira », murmure la Primae.

La scribe reprend. La haute inquisitrice aussi :

« Noble Primae, je tiens à vous rappeler très objectivement que moi seule, en tant que grande administratrice des Hauts-Serviteurs et présente meneuse de la Cour Inquisitoriale, suis censée donner la parole à l’accusé.

— La phrase était belle. Et je crois qu’elle introduit très justement l’étape suivante de votre séance. »

Artaphernas confirme d’un claquement de langue. Cédalion commence à entrevoir la satisfaction croissante de la haute inquisitrice – un malaise proportionnel monte en lui.

« Qu’on écarte l’accusé des délibérations. »

Un bruit de bottes surgit dans son dos : Cédalion reconnaît l’Agent au frisson qu’il suscite. La silhouette empoigne les chaînes du Novarien et le traîne fermement en arrière. Cédalion s’écroule une vingtaine de secondes plus tard, loin du cercle dont plusieurs bougies se sont renversées lors de son éviction.

« Vous vous délectez des souffrances auxquelles vous contribuez, souffle-t-il. Mais à quoi servez-vous donc, drapé dans votre cape de vorcin ? »

Il n’obtient pas de réponse.

« Je lui ai fait face, vous savez. Le hurle-vorcin. J’ai payé mon tribut et il m’a libéré. Malgré vos manières et le sinistre de vos atours, vous ne lui valez pas une plume. »

Un rire étouffé, comme lâché par inattention, s’échappe du masque noir.

« Ne croyez pas en avoir fini avec lui, commandant. Les voies du Messager sont parfois bien nettes sur l’étoile-sanctuaire ; d’autres se révèlent plus tortueuses, mais à la fin toutes mènent à Lui.

— Et vous arpentez ces dernières, je parie ? »

Cédalion ne peut voir, mais il devine l’Agent opiner sobrement.

« Si vous êtes là, c’est que la mienne n’est pas encore tracée.

— Croyez-vous votre perspicacité assez solide pour éclairer les desseins de l’Obscurie ? Vous étiez jusqu’alors humble et pieux, commandant. »

Certains événements m’ont appris à penser à moi , se retient-il de dire. Il n’en a, de toute manière, pas l’occasion : la haute inquisitrice somme l’Agent de ramener l’accusé comparaître. Ainsi Cédalion se voit-il tracté en sens inverse jusqu’au cercle de chandelles.

« À la lumière des faits reprochés à l’accusé, aux preuves nombreuses qui le mettent en défaut, et suite aux délibérations des membres de cette Cour Inquisitoriale de la Sainte Obscurie, moi, Artaphernas, cheffe inquisitrice et grande administratrice des Hauts-Serviteurs, déclare le nommé Cédalion, identifié jusqu’à présent par le grade L.XIV/1, commandant de la portée Laetere, coupable. »

Les ténèbres dans l’esprit du commandant surpassent en épaisseur celles que lui impose son masque de fer.

« Il en subira les châtiments appropriés. »

Bientôt, Liliah.

Et il se prépare à les embrasser, ces ténèbres…

« À savoir, reprend l’inquisitrice avec lenteur, et avec exécution immédiate de la peine… »

“Exécution” seule aurait suffi…

« La disgrâce et la destitution du Sujet de son rang dans l’armée de l’Obscurie… »

Vraiment ? Alors qu’Abriel est toujours officiellement capitaine ?

« … et son excommunication des voies du Messager et du devenir de l’Obscurité à venir.

— Quoi ? Non ! »

Une main gantée serre son épaule.

« Profil bas, Cédalion », susurre l’Agent.

Avec un temps de retard, la haute inquisitrice récupère de sa surprise et clame, à s’en érailler la voix :

« Par les pieds du… Voyons, faites silence et pénitence ! »


Après tout ce que j’ai fait…


« Dois-je apporter l’arme, auguste maîtresse ?

— Évidemment, Jahmir, enfin ! »


… j’ai donné et consacré ma vie à l’Obscurie !


La Primae glousse :

« Notez donc, Elvira. »


Et elle, et elle m’a laissé crever dans le désert !


« Skalla ! s’impatiente Artaphernas, faites descendre notre dernier élément.

— Tout de suite, noble Keroube. »

La haute inquisitrice inspire autant que les volutes d’encens lui permettent. Dans l’esprit de Cédalion, elle rajuste ses cheveux d’argent et lisse sa robe pourpre.

“… et son excommunication des voies du Messager et du devenir de l’Obscurité à venir.”

Sa déconfiture n’a d’égale que la fébrilité de l’accusatrice. Il ne peut y croire. La scène est-elle seulement réelle ? N’ère-t-il pas encore dans les brumes de la flamm’ombre, ou dans les cauchemars du hurle-vorcin ?

Liliah…

Un petit trot se plante à côté du fauteuil vrombissant. Jahmir ahane :

« Voici, auguste maîtresse.

— Bien, bien. Non, garde le en main, mais montre-moi. Voyons ça… “Piété” et “Honneur”. Reconnaissez-vous ces vertus, Cédalion ? »

Sa gorge se broie toute seule.

« Elles sont gravées sur mon sabre, noble Keroube.

— En effet. »

Qu’est-ce que…

« Vous devez reconnaître que votre sabre n’a pas été dur à retrouver.

— Je l’ai tiré pour combattre ici-même un Lumi…

— Suffit, gardez votre langue si vous y tenez ! Agent ? Si vous le voulez bien. »

On tire une lame hors de son fourreau.

Faites ça vite.

Mais l’Agent, de sa démarche longue et froide, le dépasse, et ses mots ne sont pas pour lui :

« Jahmir, tenez-le par les deux bouts.

— Vo… votre épée sera-t-elle…

— Régente est à toute épreuve. »

Un bourdon vrombit dans sa direction.

Mais qu’est-ce qu’il fiche avec son épée ?

Le cœur de Cédalion cède quand claque le métal. Il n’a pas besoin d’entendre les tintements au sol pour comprendre.

« Votre sabre est brisé, Sujet, assène l’inquisitrice. Vous n’êtes plus commandant désormais, ni même obscurien, d’ailleurs. Ainsi s’acte votre excommunication. »


Il comprend Néant à présent, seul dans le froid de l’Univers ; privé de sa Lumière qui le réchauffait, amputé de sa langue pour que le Serpent la rejoigne.

On m’a pris Liliah, ma Lumière à moi.

Qu’importe l’humilité s’il n’est plus rien ?

Lita est morte. Abriel a causé ma perte. Et Lyuba a tourné son poison contre moi.

Il attend. Las, morne, inerte. Prêt, à chaque instant, à sentir des bras d’écailles l’emmener et le jeter dans un ailleurs qui, de toute façon, ne voudra pas de lui…


… mais l’instant ne vient pas.

« Bien, reprend la haute inquisitrice d’un ton frais. Je déclare cette séance terminée. Noble Primae, je vous remercie de votre présence.

— C’est donc le moment où vous me congédiez ?

— N’aviez-vous pas hâte de rejoindre notre Messager ?

— Si. Je lui transmettrai vos bons souvenirs… »

La Gargoule libère sa scribe et la remercie de sa présence. Ses pas légers quittent le trône, et… approchent ?

« Que faites-vous encore ?

— Ne vous faites pas tant de soucis pour moi, Artaphernas, il n’est pas dangereux. »

Des mains frêles trouvent les épaules du Novarien déchu, se posent sur les rares parcelles de peau sans fer. La Gargoule susurre :

« Votre voie est trouble, Cédalion, et moi-même n’arrivé-je à en discerner les tournants. En cas de doute faites comme moi : suivez votre cœur, il connaît la réalité de vos souvenirs et la conviction qu’ils édictent. »

Et de s’éclipser sur ces mots. Un lourd raclement avale ses mystères : la porte du Mausolée se referme au passage de la Primae.

« Voilà pour la partie administrative », déclare la haute inquisitrice.

Quoi d’autre encore ?

« Sujet Cédalion. »

Artaphernas a repris lentement, se délectant d’accentuer les consonnes du mot “Sujet”.

« Les manques à vos devoirs et à votre honneur ont été corrigés. Vicaire Neptis, êtes-vous satisfait de la sentence ? »

Le Keroub balbutie son approbation.

« Quant à moi, reprend la haute inquisitrice, j’aimerais clarifier un point moral avec vous. Ah, juste à temps. »

Un torrent de frissons dévale l’échine de Cédalion : les réjouissances des Fonctionnaires kérubins sont rarement bon signe pour ses ouailles. Des griffes crissent en approchant derrière lui.

« Que se passe-t-il ici ? »

La voix sort d’un masque obscurien. Et le Novarien la reconnaît…

« Mère Skalla, où sommes-nous ? »

… Keren ?

Les nouvelles venues contournent Cédalion.

« Ces chaînes… Commandant Cédalion, c’est vous ?

— Keren, qu’est-ce que…

— On m’a menée ici, que vous arrive-t-il ?

— Silence », assène une Hydre.

Un choc, et la tireuse d’élite étouffe une exclamation.

On ose rudoyer ma subalterne !

La Keroube s’adresse à elle :

« Sergente… Keren, c’est bien cela ? Nouvellement promue au sein de l’escadron Laetere. Vous vous êtes déjà illustrée lors du siège de Lengel, si je ne m’abuse. Vos états de service sont prometteurs… pour une Gargoule. Savez-vous qui nous sommes ? »

Elle hésite l’espace d’une poignée de seconde, déstabilisée par la condescendance de la haute inquisitrice.

« Je reconnais là le vicaire Neptis, mais je n’ai pas l’honneur de vous connaître, noble Keroube.

— Parler d’honneur est judicieux, Gargoule, car vous voici en présence de la haute inquisitrice Artaphernas, grande administratrice des Hauts-Serviteurs avec la bénédiction de notre Seigneur-guide.

— Haute Inquisitrice… »

Cédalion connaît suffisamment sa sergente pour l’imaginer ployer les genoux comme lui-même l’aurait fait. Artaphernas ne l’autorise pas à se relever.

« Sergente, en toute franchise, dites-moi : pensez-vous connaître celui qui fut votre commandant, le Novarien Cédalion ?

— Bien sûr. Il était déjà une légende lors de ma cadetterie ; ma joie fut intense lorsque j’appris pouvoir rejoindre son unité.

— Et qu’en avez-vous pensé ? A-t-il dévié de l’image que vous aviez de lui ?

— Non en mal, noble Keroube. Mon admiration pour mon commandant n’a fait que croître, tant durant nos entraînements au sein de la caserne que sous le feu des combats lengéliens.

— Bien, bien. »

Le frisson se mue en eau glacée sur l’échine du Novarien : quoi que pense la Keroube, le “bien” ne sera pas pour tout le monde…

« Soyez honnête à présent, Gargoule, car vous parlez à deux éminences kérubines et, en ces lieux, les oreilles du Messager sont attentives à vos dires.

— Sur mon honneur, haute inquisitrice.

— Vos sentiments envers Cédalion se sont-ils cantonnés à l’admiration ?

— Haute inquisitrice ? »

L’eau glacée se met à bouillir. Sous les chaînes un cœur se serre ; il pâtit de l’absence soudaine de la pièce de Ruth qu’il s’évertuait à réchauffer. Artaphernas… serais-je la prochaine cible de votre sadisme ?

« Allons Gargoule, n’hésitez point. Que ressentiez-vous pour lui ? Il était votre instructeur, votre mentor. Votre protecteur, je crois. Était-ce de l’amitié ?

— Je… cela aurait pu venir, mon ordination est encore trop récente.

— Ses pairs combattants ne tarissent pas d’éloges sur sa personne. On le dit aussi fort et bel, un fier représentant de son espèce ; en avez-vous eu conscience ?

— Haute inquisitrice ? Je ne suis pas sûre de…

— Était-ce l’amour qui nourrissait votre ferveur à son endroit ?

— Pardon ?

— L’aimiez-vous, Gargoule ? Allons, ma patience s’amenuise.

— Non ! Je n’ai jamais porté sur mon commandant d’autre regard que celui de la loyauté !

— Bien, bien. »

Le fauteuil d’Artaphernas vient vrombir plus près du Novarien.

« Voyez-vous, Gargoule, il semble que Cédalion n’ait pas daigné s’encombrer de tels scrupules… »

La gorge du Novarien se noue à son tour, prise dans une nasse amère et limpide : la haine.

« Les astres seuls savent pourquoi, mais votre ancien commandant s’est entiché d’une représentante de votre fébrile espèce, Gargoule. Non content de se salir avec une créature plus inférieure encore que lui, il a cru pouvoir l’arracher de la poussière qu’elle arpentait, toute à sa ferveur à l’attention du Seigneur-guide et de Ses serviteurs, pour assouvir ses passions personnelles.

— Commandant ? s’étonne Keren.

— Sergente, silence ! »

Cédalion a laissé s’échapper son cri. Trop tard pour serrer les dents : il espère ne pas avoir causé de tort à sa subalterne.

« Silence, en effet, reprend la haute inquisitrice, car vous méconnaissez l’étendue de son fourvoiement. Cédalion s’est complètement désolidarisé de sa portée, de ses subordonnées – vous laissant seule dans les dangers de Lengel – et de ses ordres ; pour ainsi dire, il a abandonné l’Obscurie toute entière. Et tout ça pour quoi ? Vivre un amour ignoble, contre-nature et impie, avec cette engeance misérable. Ne le couvez pas d’un tel regard, Gargoule, car l’admirer est un péché ! »

La voix d’Artaphernas claque dans l’antichambre. Le poison circule dans les niches, enserre les colonnades et gangrène l’instant.

« C’est cela, grince la Keroube, conservez cet air contrit ; voyez-vous déjà heureuse de pouvoir l’afficher sans les voiles voués à couvrir votre misère. Vois-tu cela, Jahmir ? À quel point faut-il être dévoyé pour succomber à ce dénuement ! »

Son fauteuil s’approche encore. Cédalion la devine, vindicative, penchée au-dessus de lui, l’écrasant de toute sa présence.

« Et pourtant… cet être-là, si fier de sa stature parmi la pourriture de la race-esclave, s’est vu attiré par le misérable corps d’une Gargoule insignifiante, qui n’a connu d’autre étreinte que celle du vent des sables. Qu’a-t-il pu voir en elle ? Regardez-moi, Cédalion. »

Elle claque des doigts : on s’empresse de lui ôter le masque de fer. Les flammèches brûlent ses rétines, déjà meurtries par les nuages de fumée et d’encens. La silhouette semi-mécanique de la Keroube tremble à travers ses larmes sèches.

« Dites-moi, Cédalion, qu’avez-vous vu en elle ? Quels charmes pervers déploya-t-elle pour vous prendre au piège ? »

Il ne répond pas. Son esprit dresse des remparts autour de la tombe qu’il a mentalement creusée pour son aimée, afin qu’aucun outrage ne la foule davantage.

« Avait-elle seulement quelque chose de spécial ? »

L’instant s’englue dans les dernières secondes, comme piégées sous la cire des chandelles épuisées.

« Pas un mot ? Vous faites bien, le mutisme est la voie du repentir. »

Le fauteuil s’éloigne.

« Malheureusement… point n’efface les fautes. Skalla ? L’igné stylet. »

L’igné stylet… la “lame de feu”, l’outil des bourreaux inquisitoriaux ! N’aie crainte, Liliah, aucune douleur ne me fera médire. Qu’importent les marques d’opprobre, tu n’habites plus ton corps et je quitterai le mien bientôt.

Une Hydre s’approche, sombre. Dans ses serres, une baguette métallique ; elle l’actionne comme on arme un fusil, et son canon s’embrase. Le Novarien peut sentir la chaleur du tison à dix mètres de là. La lueur de braise déforme le rictus profond d’Artaphernas.

« Vous étiez commandant de l’Obscurie, Cédalion. Par vos péchés, c’est elle entière qui devient coupable. »

Elle claque des doigts et, du même geste, pointe… la sergente. L’Hydre avance.

Non… ce n’est pas après moi qu’elle en a !

« Haute inquisitrice ! beugle Cédalion. Elle n’a rien à voir avec tout cela !

— Vous osez contester mes méthodes, Sujet ?

— Keren, reculez ! Partez, maintenant !

— Je ne comprends pas… »

Elle se retire pourtant d’un pas… avant de heurter du dos deux murs d’écailles. Elle se retourne, lève les yeux sur une paire de crânes blancs.

« Qu’est-ce que… »

Elle se noie dans le surréel et ne perçoit qu’à peine l’ancrage des reptiles sur ses épaules. Son regard vague dérive sur la Keroube et glisse le long des colonnades ; il se brise, enfin, sur le Novarien à terre.

« … commandant ?

— Rassurez-vous, Gargoule, susurre la haute inquisitrice, car vous ne craindrez aucune compromission de sa part : jamais plus il ne saura être attiré par vous. »

L’horreur occlut la gorge du Novarien. Une boule d’air qu’il ne parvient à expulser, et ses protestations meurent en larmes au coin des yeux. Il discerne la mise à genoux de Keren, le choc sur son visage. Elle devient soudain la petite Gargoule que le révérend Bredin maculait de sang sur la place d’Ylüne ; ensuite, la pauvre Ruth en bas dans l’arène. Autant de masques à son esprit pour ne pas vivre cette souffrance de plus.

Artaphernas s’insinue pourtant dans son dédale délirant :

« C’est une tireuse d’élite, Skalla : épargnez les yeux et les mains.

— Haute inqui… Co… commandant… pitié… »

Cédalion ne peut répondre ; s’il l’avait pu, les cris l’auraient couvert. Intenses, vifs, saturés par le masque et aussi incisifs que son fusil. Et l’odeur, plus âpre encore que son plasma. Elle prend le Novarien au cœur et celui-ci se retourne : sa bile même l’abandonne. Il a su encaisser le sédatif de Lyuba. Le manque et l’excédent de Zélotron-B. Le froid, la fin, la soif et la solitude au creux de sa cellule. Le jugement et la déchéance par l’entité qu’il a toujours servie avec ferveur…


Jamais, jamais il ne saura tolérer la souffrance de l’innocence par sa faute.


Il ne peut voir. Il se lève pourtant, au mépris des chaînes sur son corps.

Et chancelle aussitôt.

Une main gantée l’attrape. Au bout, une voix noire.

« Ce sera vite fini, Cédalion. »

L’Agent dit vrai. Le grésillement des chairs meurt bientôt et les cris, peu à peu, s’affaiblissent. Les yeux du Novarien sont toujours clos – peut-on seulement pleurer les yeux ouverts ? C’est à peine s’il sent qu’on entraîne Keren au fond de l’antichambre : le frottement des jambes, inertes, ne trompent pas… tout comme la senteur des chairs brûlées.

« Elle demeure vivante et entière pour servir l’Obscurie, observe l’Agent. Réjouissez-vous, Cédalion, les événements auraient pu s’achever de façon plus funeste.

— En effet, Agent. Approchez donc le Sujet. »

Cédalion n’a pu la voir ni constater les dégâts. Il n’a même pas eu la force d’un seul mot pour elle.

Keren…

Il s’effondre à chaque pas que l’Agent lui impose. L’un d’eux le laisse, flottant, devant le fauteuil de la haute inquisitrice. Cédalion peine à croire que sous la robe pourpre et argent couve un feu si vindicatif ; il peine à soutenir le regard de la Keroube et préfère s’y soustraire. À travers la fièvre, c’est au tour du vicaire Neptis de se dessiner, avachi, livide et percé de perfusions. Et la tête du Novarien se fait lourde, plus lourde que celle d’un Keroub… Il la reposerait bien au sol.

Les mots d’Artaphernas l’épinglent :

« Tenez votre place, Sujet. Les marques de cette leçon vous dénoncent à présent sur la peau de la sergente – la dernière des souffrances que vous auriez pu éviter d’infliger.

— Elle…

— Elle servira l’Obscurie. À ses talents s’adjoignent désormais cet avertissement.

— Elle aurait pu être Novarienne… »

Une toux sèche. Cédalion serre les poings.

Un corps si faible. Un cou si fin. Je pourrais…

Le rire s’achève.

« Celle que vous salîtes ? Quel sens de l’à-propos, Cédalion ! »

Le vide qui lui prend les jambes le trahit : il vient de faire le lien.

« J’ai ouï-dire, comme tout le monde ici, la proximité qui vous unit, vous et la lieutenante L.XIV/3. Un charmant spécimen que vous avez su dégotter, à en faire le bonheur des peintres de propagande. Que dire du vôtre alors ? »

Rien. Ne dis rien de plus.

« On la nomme Lyuba, c’est cela ? C’est une combattante hors pair, elle doit être fière de son corps. Vous avez dû le remarquer, depuis le temps.

— Que voulez-vous ? »

Lui seul s’étonne de s’entendre, rêche comme la rouille de ses chaînes. La haute inquisitrice ne s’adonne qu’à son plus grand sourire.

« Rien de plus que de vous mener sur la voie du salut, Sujet. J’administre les Hauts-Serviteurs, la vivante représentante du Messager sur l’étoile-sanctuaire. Vous avez besoin d’aide, et je purifierai pour vous les appels au vice qui vous menacent. Votre bien-aimée Gargoule expira sous l’action de cette lieutenante, si je ne m’abuse ?

— Tels devaient être ses ordres », laisse glisser Cédalion entre ses dents serrées.

La bile remonte, mais la fièvre s’évente – son dégoût dédaigne sa propre personne et prend tout entier le visage de la haute inquisitrice.

« Allons, mon cher, n’ignorez jamais les vertus de la vengeance ; c’est la règle d’or parmi les Keroubs, et ma place est un trophée pour qui la maîtrise. Ces désirs-là sont sains. Les vôtres n’atteignent-ils pas Lyuba ?

— Elle n’a jamais pris la vie gratuitement.

— Sauriez-vous en jurer devant le Messager ? »

Il la voit soudain traîner Ruth, peau lacérée, dans l’arène aux mermécolions. Cédalion cille et constate la convoitise dans l’œil de la haute inquisitrice. Elle cherche ses proies parmi les adeptes de la prédation.

« Ne vous cachez plus cette vérité, Sujet. Elle doit payer pour ce qu’elle vous a fait subir.

— Non.

— Vraiment ? Je vais commencer à croire que vos sentiments pour elle sont bien réels, Cédalion. Épargné d’eux, peut-être, vous n’auriez pas comparu ici sous les chaînes de Nephel. Ils rendent l’Obscurie toute entière coupable, je vous l’ai dit.

— Vous avez conservé les talents de ma sergente. Il serait absurde de vous passer des capacités de ma lieutenante.

— Vous avez parfaitement raison, Cédalion. Il serait en outre dommageable pour notre cher vicaire d’être si vite privé de sa nouvelle assistante.

— Lyuba est l’assistante de Neptis ? »

C’était lui, le “maître” de ses rapports ! L’agacement dont elle faisait preuve outrepassait son impertinence habituelle, mais jamais Cédalion l’aurait cru contrainte d’effectuer les basses besognes du Keroub. L’image de l’assistante-laborantine, Fremyn, s’impose… et le Novarien frissonne derechef.

Elle aussi est morte avec les jouets du vicaire !

Liliah était une sanction. Keren, un avertissement. Lyuba… une menace. Le visage d’Artaphernas s’illumine de satisfaction : elle devine la compréhension dans l’œil du déchu.

« Il vous reste une chance de servir les vôtres, Sujet.

— Est-ce pour cela que d’autres ont été punies à ma place ? »

Un sourire. Lent, mauvais, haïssable. Il instille en Cédalion la vertu que la haute inquisitrice voulait lui enseigner : la vengeance.

« C’est à votre sagacité que vous devez la vie sauve, Cédalion ; cela ne tiendrait qu’aux fonctionnaires kérubins, vous auriez connu la potence. »

Il s’épargne de répondre. La Keroube n’en a cure, tant elle se délecte d’exposer les faits :

« Il semble que le Messager, dans sa mansuétude, vous permette après tout d’arpenter ses voies obscures. Tout à votre chasse, vous avez pénétré cet endroit malgré l’interdit sous peine de mort. Vous échouâtes, et Abriel de Molenravh s’en est allé rejoindre la Rébellion Népheline. Votre désertion, fut-elle ou non volontaire, et votre ridicule amour blasphématoire méritaient sanctions, assurément. Or, voyez notre chance : vous voilà vivant, fort et doué comme nos plus estimés combattants, mais riche d’un savoir qui leur demeure dissimulé. La volonté de l’Obscurie fait bien les choses : votre disgrâce vous affranchit désormais de la charge de diriger la portée Laetere, vous laissant libre d’intervenir là où les gradés ne peuvent agir. »

Le Messager, s’Il voit vraiment tout, tolère-t-Il de telles manigances ?

Le cœur de Cédalion interdit à son esprit de réfléchir à toute réponse. Il ploie : le Novarien se retrouve à genoux devant la haute inquisitrice.

« Je ferai selon vos désirs.

— J’aimerais vous croire, Sujet. Or, si les circonstances jouent en notre faveur, votre bonne foi ne saurait garantir votre fidélité ni vos succès futurs.

— Permettez-moi de deviner, noble Keroube, que vous ne seriez venue en personne diriger cette séance de la Cour Inquisitoriale sans qu’un enjeu important ne le motive. »

Un rire clair résonne dans l’antichambre. À sa scintillation, Cédalion pense au retour de la Primae. C’est pourtant bien de la haute inquisitrice qu’il provient.

« Bel esprit. Vous me délestez de quelques décycles, mon cher ! En effet, votre condition vous confère une ultime utilité aux yeux de la sainte Obscurie. Magnanime, celle-ci vous offre une dernière mission afin de prouver votre allégeance. Réussissez, et vous serez réintégré à la portée Laetere. Mais si vous échouez… »

Artaphernas coule un regard vers le vicaire, pâlissant de rage autant que de faiblesse.

« … vous verrez votre lieutenante, votre sergente, l’ensemble des Pèlerins de Berïn, et tout membre de la Sujetterie que vous connûtes, précipités aux pieds du Messager avant votre propre trépas. »

Cédalion se relève et perce la haute inquisitrice de son regard. Il ne tremble plus.


« Je vous écoute. »


***


Commentaires

J'ai eu envie de buter Artaphernas tout au long du chapitre :') et encore, je reste polie. Mon cœur est totalement déchiré par ce procès qui n'en est pas vraiment un. J'ai si hâte que Cédalion les crâme tous, ils ne méritent que ça.
 1
mardi 2 mars à 12h25
Voui, ça m'a été très dur d'écrire ça :(
 0
mardi 2 mars à 15h07