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Julien Willig

samedi 20 février 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XX

[Résumé des chapitres précédents]

En tête à tête avec Thalie d’Ormen, Abriel a raconté la façon dont il fut libéré du Zélotron-B, et ainsi comment il gagna sa liberté en fuyant l’Obscurie. Le duo a fini par conclure que les coïncidences étaient trop belles pour que l’indicateur d’Abriel, le fameux Gaeth, ne soit qu’une apparition due à la chance. Il pourrait même être, au contraire, le mystérieux « Agent » qui gravite autour du fugitif et des événements qu’il traverse. Abriel a pu ensuite rendre visite à Shavo, un vieux malfrat capturé à Lengel ; celui-ci s’est révélé être son propre père… Rencontre qu’Abriel s’est bien gardé de raconter à Thalie. Celle-ci, à l’inverse, a avoué la présence de Nilith au sein des rangs néphélins. Pour finir, toute l’équipe est parvenue à ouvrir la relique de l’Orbe de Lumière, libérant un rayon lumineux d’une puissance folle.


***


[Retranscription d’un entretien inédit gravé sur un sillodisque endommagé.]


Journaliste : « Liane Vest[…] de revenir sur une affaire délicate […] dix cycles de cela. »

Liane Vestine : « J’étais bien jeune à l’époque ! Vous ne revenez pas, vous exhumez – laissez-moi mon travail ! »

[Rires de l’assemblée.]

Journaliste : « Vous comparaissiez devant la Cour Inquisitoriale de la Sainte Obscurie suite à […] audience à huis clos, mais l’on vous disait couverte des Chaînes de Nephel. Or, vous vous seriez échappée afin de mettre en lumière les preuves de votre innocence. Comment donc avez-vous réussi ce coup-là ? »

Liane Vestine : « Vous savez, quand on parvient à entrer et sortir du Sylvaer d’Arkon sans […]. »

[La suite est inaudible durant plusieurs secondes.]

Journaliste : « […] quels atouts ne possédez-vous donc pas ? »

Liane Vestine : « Figurez-vous, mon cher, que je suis piètre cuisinière. »


(Archives publiques de Vigante, Secteur 8.9.)



Liliah.


***

Qu’est-ce donc ?


Liliah…


Une réminiscence altérée au fil de ses échos distordus.


Liliah ?


Un appel dans la nuit embrumée.


Liliah !


Un cri répété au travers des spires noires jusqu’à s’y briser. Et chaque suivant de continuer, toujours plus loin, toujours plus fort. D’amasser sur sa voie les fragments de ses aînés, de ses ancêtres éclatés les secondes, les degrés, les halos ou les cycles précédents. De se forger l’armure qui lui permettra de glaner l’once de plus sur le chemin de la conscience, avant d’expirer à la prochaine relève…


« Li… Lil…

— Tu n’as donc que ce nom-là à la bouche ? »


La réalité, si soudaine qu’elle semble avoir toujours existé. Le voile se lève sur une paire de pupilles ténébreuses surmontées d’un croissant de lune. La brume n’est plus ; l’humidité froide et palpitante sur les yeux face à Cédalion demeure, elle, bien réelle.

Le Novarien retourne s’oublier dans les coins les plus sombres de sa cellule. Peut-être la visiteuse s’évade-t-elle dans un claquement de rage. Ou peut-être que non. Cédalion n’a cure de cette réalité : il se réfugie dans la sienne.


« Liliah… »


***

Foutus barreaux, foutus échos. Foutue Gargoule. Foutue flamm’ombre qui lui brûle la gorge, déjà serrée. Foutus courants d’air dans ces foutues cellules, foutue forteresse.

Foutu lézard, détourne le regard !

Elle dresse le front, l’œil fier, alors qu’elle dédaigne la sentinelle en quittant le couloir de détention. Sa main se rue sur le combiné, histoire de cacher – de se cacher ? – ces foutus tremblements. Elle crache son rapport, laconique :

« Toujours aucun signe d’évolution. »

Puis raccroche, sitôt insatisfaite la curiosité de son auditeur ; il l’a « récupérée » dès le lendemain du départ de Cédalion pour Béthanie et, déjà, elle n’en peut plus de sa voix traînante.

Foutue mission.

Furieuse, elle transperce le vide des corridors en broyant sa tresse au creux des paumes. Dans l’ascenseur aux grilles de fer, elle cède à la pulsion et dépiaute les nœuds ; elle secoue sa tête nimbée d’une crinière libre, à l’inverse de ses pensées noires.

Caserne. Salle de bain. Elle arrache son masque, son uniforme, jette ses sous-vêtements au loin comme s’ils la maudissaient. Vite, la douche. Les tremblements sont toujours là. L’eau froide – tant pis.

Son front s’affaisse sur le carrelage au mur ; c’est à peine si elle trouve la force d’y plaquer ses doigts, glissants. Un soupir, comme son premier souffle depuis qu’elle a quitté la cellule. Il devient plainte, puis feulement.

Son passage n’a laissé que des portes ouvertes, mais il n’y a plus personne. Elle tressaille, gelée par la fatalité qui s’impose : elle est seule, terriblement seule. Sa dernière visite aux geôles n’a fait qu’enfoncer ce pieu qui la perce jusqu’au cœur…


Cette fois, même son commandant a abandonné Lyuba.


***

Les cauchemars continuent. Toujours les mêmes : la nasse obscure, la peine lancinante et la visite de sa lieutenante. La provocation, le rapport au combiné, puis le départ. Une solitude bienvenue, et tout recommence, encore et encore.


Cédalion remarque, petit à petit, quelques détails. En premier lieu, qu’épisodiquement sa respiration se fait meilleure. On lui insuffle des doses de Zélotron-B.

Pour susciter le manque et sa faiblesse…

Le visage amorphe du Novarien s’échauffe de colère.

J’étais maître des combats sans masque… et la vie chez les pèlerins m’a d’autant plus distancié de ce poison. Me croire si faible est une insulte !

Il s’accroche, il lutte.

Liliah est morte. Je ne reverrai jamais les Pèlerins de Berïn. Mais ce que j’ai vécu… demeure. Et demeurera !


« Liliah… »


Il n’a de cesse de la voir. Vivante. Morte. Souriante. Morte. Sa chaleur contre la sienne, ou sa pâleur exsangue.

Cela s’est déjà produit. Un passé révolu…

… et pourtant, les visions fantasmagoriques persistent dans le noir réel.

On guide mon sommeil avec des cierges de bétyle.


« Liliah…

— J’espérais que toi, au moins, tu ne m’oublierais pas si vite.

— … Li… Lyuba ?

— Il semble y avoir bien des femmes dans ta vie, Ced’. Pourquoi les hommes qui comptent fuient-ils la mienne ?

— Lyuba… attends. »

Et le noir s’étend. Encore.


« Liliah… »


Vivante. Morte. Souriante. Morte…

Un regard penché sur lui.

« Lyuba ? Liliah… »

Il lutte. Il s’accroche. Le cierge de bétyle est son élément, le vecteur de ses prières les plus intimes. Cédalion tire, du brin de conscience qui persiste, la force de prendre prise sur ses souvenirs. De hisser de la flamm’ombre le pouvoir qu’il désire.

Juste lui dire au revoir.

Il n’a pas le cœur de la ramener à la vie pour la perdre encore. Il se voit, en revanche, creuser la terre sous la fraîcheur des palmiers de l’oasis. Porter, une dernière fois, sa silhouette close sous les plis du drap blanc, jusqu’à son ultime lit et les coussins de fleurs éclatantes. Déposer, sous ses doigts fins, la relique de Berïn, et la laisser partir en les sachant se veiller l’une l’autre.

« Adieu, mon amour. Nous reverrons nos âmes à la grâce de Lumière. »

Un battement d’ailes sombres mouche la chandelle. Le croassement meurt et se fond dans la saturation qui s’échappe du combiné. Lyuba fait les cent pas, attentive à la voix traînante qui, manifestement, lui demande des comptes.

« Non, rien d’inédit. Il n’en a que pour cette Gargoule. »

Elle entortille le cordon de l’appareil, contrariée.

« Bien sûr, je vous notifie au moindre changement… maître. »

Il faut toute la puissance d’Ocrit pour que Cédalion garde son calme. Et il en faut, visiblement, tout autant à Lyuba pour conserver le sien. À travers les barreaux de sa cage, le Novarien prostré observe sa lieutenante à la dérobée jusqu’à ce qu’elle raccroche.

« Vieux con. »

Un dernier regard pour la cellule de son supérieur, avant de quitter le quartier de détention.


***

Son cœur s’est remis à battre. Il l’a regardée. Elle, pas le spectre de cette catin des sables.

Ced’… depuis quand me caches-tu le retour de ta raison ?

Elle jure l’avoir vu, ce grappin au fond des pupilles céladon, le vecteur de son magnétisme. Et le cierge de bétyle… qui s’est éteint ? Elle presse le pas et décroche le premier combiné qu’elle croise, assez loin pour que sa voix ne gagne pas les cellules.

« L.XIV/3, au rapport à nouveau. Sa conscience a refait surface. »

On lui ordonne d’attendre, de le laisser croupir et que ses souvenirs l’assaillent. Malgré sa rage, Lyuba sent sa poitrine se serrer.

Il va souffrir encore…


Elle gagne la caserne et le terrain d’entraînement histoire de se défouler sur quelques Hydres. Plusieurs degrés s’écoulent encore avant que tombe l’ordre :

« Amenez-le. »

Lyuba tique en prenant connaissance de sa destination : la vieille fresque à la graine, au creux d’un corridor. Un coin perdu et abandonné.

Je croyais l’endroit délabré…

Puis elle se rappelle son auditeur, et hausse les épaules. Au moins ça fera ton sur ton.

Elle rajuste son uniforme sur le chemin des geôles ; deux Hydres de Laetere l’accompagnent. Cédalion est toujours là, dos au sol, à gésir dans la poussière qui colle à sa sueur et aux vêtements amples qu’il porte depuis sa récupération.

« Lyu… Liliah ?

— Mauvaise réponse. »

La lieutenante le gifle. Elle y est allée de toute sa force, mais ça ne l’empêche pas de secouer ses doigts dans son dos. Foutue grande mâchoire.

« Tu ne me duperas plus, Ced’. Il faudra plus que ça pour te débarrasser de moi, tu verras. »

Puis elle hèle Laetere afin qu’elle saisisse le prisonnier et l’emmène à sa suite. Cédalion laisse balloter sa tête, et ses pieds tracent des sillons dans le sable ; il en est ainsi jusqu’à ce que la procession gagne le couloir de la fresque.

« Purin d’écailles, mais qu’est-ce qu’il s’est passé ici ? »

Les brossages ayant eu beau égratigner les vieux murs, ils n’ont pas suffi à effacer les éclaboussures brunes ou les noircissures… sans parler des impacts, nombreux, et des débris réduits en poussière. Lyuba foule du pied les restes de la bataille invraisemblable qui semble s’être déroulée il y a peu. Seconde surprise, le couloir est noir d’Hydres – à plus d’un titre, car c’est Skalla qui l’accueille. La lieutenante ne l’a jamais vue aussi ténébreuse, renfrognée sous son motif de crâne en écailles blanches.

« Veuillez laisser le prisonnier et disposer.

— Pardon ? »

Lyuba n’a pas besoin de tour de chauffe pour hausser le ton : on la fait bien assez mariner comme ça.

« Ne m’avez-vous pas entendue, lieutenante ?

— De quoi, votre non-marque de respect, ou votre sac de bave injonctive ? J’ai juré d’accompagner mon commandant de ma vie, dussé-je plonger jusqu’aux feux d’Ocrit sous les terres-plaques ou me présenter même devant les pieds du Messager, Hydre.

— Chaque chose en son temps. Vous… »

Le lézard s’interrompt et crispe la crête suborbitale qui lui sert de sourcils. Puis il s’écarte et se plante là, droit, le regard le long du corridor. Lyuba ricane et avance d’un pas : c’est rare pour elle de triompher par les mots au lieu des…

Les serres de l’Hydre agrippent son bras.

« Bas les pattes, sombre crâneuse », crache la lieutenante.

Elle dégaine son Oblitorion, l’odeur âcre du plasma déjà sur sa langue…

« Tout beau, lieutenante ! Le sang a déjà trop coulé ici-bas. »

Une voix plus lugubre encore que celle des gradés obscuriens. Elle a déjà entendu ce timbre : autoritaire, impérieux… et dilué d’une légère couleur amusée, comme une goutte grise sur une mer noire. Quelqu’un s’avance des marches creusées dans un renfoncement du mur. Une grande silhouette en cape et capuche, en masque et armure. Lyuba reconnaît l’Agent, l’étrange créature énigmatique responsable de la capture de la serveuse de l’auberge de Lengel, de son interrogatoire au Palais des Hauts-Serviteurs. Un être pourvoyeur d’informations aux origines aussi mystérieuses que lui. La lieutenante observe sans gêne ses longues enjambées et l’épée qui bat ses flancs, jusqu’à ce qu’il se plante devant lui. Ou, plutôt, devant Cédalion, dont il soulève la mâchoire pour le regarder droit dans les yeux.

« La conscience et le rêve. Réfugiez-vous-y tant que vous le pouvez, commandant Cédalion, car le répit se fera désirer. »

Il claque des doigts : deux Hydres de Skalla ravissent leur prise à Laetere. Puis l’Agent volte et les lézards noirs s’engagent à sa suite.

« Eh ! crache Lyuba. Et moi ? »

La capuche lâche un rire à fendre les murs du château.

« Skalla disait vrai, il est trop tôt pour que vous rejoigniez les pieds du Messager. Mais, pour votre dévouement, je vous laisse me suivre sur une partie de mon chemin. »

Il n’en faut pas plus à Lyuba pour emboîter le pas de la sombre procession. Laquelle descend l’escalier, Cédalion pendu au bras des Hydres, jusqu’à un cul-de-sac. Ils atteignent là la vieille fresque, fragile, quand une bonne partie du plafond semble déjà au sol. À son pied, l’Agent et Skalla avalent une autre volée de marches. Une sentinelle arrête la lieutenante.

« Eh ! Vous disiez que vous me laisseriez suivre !

— Jusqu’ici, lance l’Agent sans se retourner. Cette fresque symbolise toute la dévotion et la puissance de notre Seigneur-guide, le divin Messager : méditez donc devant jusqu’à en percer le secret si vous souhaitez en apprendre davantage. »

Et de disparaître, dénué de tout égard. Lyuba peste, s’en va sans un regard.


***

Cédalion s’enfonce dans le sol. Mais… le sol aussi. Les Hydres le lâchent et il s’effondre sur la dalle de pierre. Une salle ronde en train de descendre.

Après la fresque… l’ascenseur…

Il sait où on l’amène ; la dernière fois, Skalla tentait au contraire de lui interdire le passage.

Le Tombeau du Messager.

Le « pourquoi » reste un mystère. L’Agent ne lui accorde pas une attention, niché derrière sa cape immobile. Le malaise finit par s’atténuer, bien qu’il soit en partie feint : Cédalion ne tient pas à faire remarquer sa résistance nouvelle à la dépendance au Zélotron-B. Alors, il reste amorphe.

Un peu de repos n’est pas de refus.

La plateforme ralentit, puis s’arrête tout à fait avant que s’ouvre la porte. Les Hydres lui crochètent les bras et, sous l’impulsion de l’Agent, le quatuor avance dans le hall aux longues colonnades. La silhouette à la capuche progresse d’un pas conquérant, et l’allure de Skalla est juste assez traînante pour que Cédalion puisse distinguer…


Lyuba face au mur, à moitié effondrée tant son corps semble brisé par le fardeau de son âme ; son tremblement plaintif alors que l’eau de la douche se mélange à celle échappée des paupières…

« Eh bien, Ced’, je ne vous savais pas si proches. »

Il tourne la tête vers Lita et la suit au milieu des dunes.

« Je n’ai pas choisi de voir ma lieutenante ainsi.

— Tu veux dire, sous la douche ?

— Non. Si. Mais… vulnérable. Elle n’aurait pas voulu ; personne ne souhaite risquer son courroux, crois-moi.

— Je te crois. D’ailleurs je profite d’avoir trépassé pour enfin te révéler que, dans l’intimité de la salle de bain, ta lieutenante se mue en une gracieuse chanteuse de kansan[1].

— Ne te moque pas d’elle.

— Je suis sérieuse, Ced’ ! L’avoir entendue interpréter Je suivrai le vent des sables m’a collé de ces frissons ! Mais si je n’étais pas restée cachée derrière un casier, Lyuba m’aurait arraché les oreilles. »

La pilote se fend d’un joli pas tournant avant de s’arrêter. Elle ouvre un bras, pointe un galern.

« C’est très joli, cet hommage que vous m’avez fait.

— Idée d’Abriel. Ça l’a peiné d’apprendre ta chute.

— Il est chou ; qui mieux qu’un compagnon de descente pour honorer sa “chute”, comme tu dis.  »

Les talismans à l’intérieur de la pyramide osseuse tintent sous la douceur du vent.

« Pourquoi ne pas inhumer ton aimée ici ?

— Le Cimetière des Quadriphants ne contient que ses peines. Elle était heureuse dans l’Oasis de Rune.

— Tu commences à apprendre à connaître le cœur des gens, Ced’.

— C’est une bonne chose ? »

Lita éclate de rire et celui-ci perdure, laisse la trace de ses échos dans…


… les niches derrière les piliers carrés, les contours brouillés par la fureur des torches. Heureusement, leurs occupants semblent dormir à présent ; ce n’est pas le cas du comité qui attend les nouveaux arrivants.

Une autre grappe d’Hydres, Devarïm en main. Elles défendent, de leur sinistre crâne blanc et de leurs écailles noires, le fond de l’antichambre. Celui-ci s’évanouit presque dans la fumée qu’une Gargoule en bure crache de son encensoir. C’est à peine si l’imposant portique de bronze, hermétique gardien du Mausolée, ne disparaît pas sous les volutes ; comme un sursaut de sa majesté mystique, les figures qui l’ornent s’éveillent sous l’œil brouillé de Cédalion : Hortémuse la Visionnaire le toise de toute sa puissance inquisitoriale, et la prophétie de la novaïque scintille sur les étoiles de quartz quand les Planhigyns se consument à l’infini.

D’innombrables chandelles délimitent un large cercle de flammèches et de cire fondue. En son centre, le sceau marbré de la quadrabranche s’anime des ondulations du feu, aussi trouble que la double porte. Vide est le trône de la Primae à côté, et les Hydres de Skalla se retirent dans les ombres.

À genoux, Cédalion tousse, et honnit l’éraillement de sa voix alors qu’il brave :

« Si vous escomptiez me laisser seul dans une plus grande cellule, j’aurais préféré un endroit mieux aéré, merci. »

Un bruit de bottes dans son dos écrase l’embryon de sa témérité.

« Vous n’êtes pas encore seul, commandant Laetere XIV/1, et vous n’allez pas l’être. Tâchez donc de faire bonne figure. »

Entendre l’Agent lui évoque invariablement l’imminence d’un problème. Un cliquetis soudain confirme ses craintes.

« Qu’est-ce que vous… »

Le poids s’abattant sur lui coupe son souffle. On l’enserre d’un étau froid – qui lui ferait presque du bien dans son délire fiévreux. Enfin, un masque de fer lui tombe sur le haut du visage et lui dérobe la vue.

Cette odeur de rouille…

« Les Chaînes de Nephel ? Que signifie tout ceci ? »

Pour toute réponse, l’Agent s’en va.

L’entrave de Nephel… La marque d’opprobre pour les repris de la sanctosphère et les blasphémateurs. Par Lumière, que me reproche-t-on ?

Les sabliers s’écoulent, lents comme la création d’un monde…

Enfin, un grondement. Il devine, faute de la distinguer, l’ouverture de la lourde porte de bronze. Puis un crissement de griffes sur les pavés, en périphérie.

Les revenants !

L’exactitude des mouvements détrompe vite le commandant. Non, c’est une manœuvre hydrine : Skalla fait escorte à… ce qui sortira.

Un murmure mécanique s’avance et daigne lui offrir un balbutiement de réponse. Il reconnaît le léger vrombissement d’un fauteuil à répulseurs : le privilège kérubin par excellence.

« Bienvenue dans l’antichambre du mausolée, l’entrée même du Tombeau du Messager. Mais ceci, vous le saviez déjà, commandant Cédalion, puisque l’unique raison de votre présence en ce lieu est que vous l’avez déjà foulé. »

Il lui faut quelques secondes pour fouiller dans sa mémoire embrumée.

« … inquisitrice Artaphernas ? »

Un timbre tremblant, bien qu’assuré :

« En effet. Je suis ravie que mon souvenir vous habite à ce point.

— Noble des nobles et très grande Keroube, permettez-moi de vous présenter mes hommages… autant que le permette ma modeste posture. »

Le léger rire de l’inquisitrice dérive en toux.

« Jahmir, tu n’y es pas allé de main morte avec l’encens. »

Un frémissement se faufile d’une capuche, perdue quelque part entre deux piliers – la Gargoule, je l’avais oubliée.

« Mille excuses, auguste maîtresse ; vos vœux étaient d’impressionner l’auditionné…

— Lequel ne peut voir à présent. Suffit, le temps n’est pas à telle broutille. »

Les secondes qui passent pèsent plus à Cédalion que le fardeau rouillé sur ses épaules et son crâne.

« Bien, se satisfait l’inquisitrice. Avant tout sachez, cher commandant Cédalion, que la Primae nous fait l’insigne honneur d’arbitrer la séance. »

Il sursaute quand celle-ci répond – il n’a pas perçu l’approche de ses pas légers.

« Navrée de vous revoir, Cédalion, commence doucement la Primae. Il aurait été sage pour vous d’écouter mes avertissements. Artaphernas, pouvons-nous commencer la séance ?

— Excusez-moi, bredouille le Novarien. “La séance”, disiez-vous ?

— Vous comparaissez afin d’être traduit devant la Cour Inquisitoriale, commandant », assène l’inquisitrice.

Le cœur de Cédalion s’effondre au fond de sa poitrine – pétrifié, probablement, car son bas-ventre se change en pierre. Lui revient une phrase de la Primae, lors de leur première rencontre.

« Arrêtez-le ! Tuez le traître ! »

Le “traître”, c’est bien ce qu’elle disait.

« L’unique raison de votre présence en ce lieu est que vous l’avez déjà foulé », lui a déclaré l’inquisitrice Artaphernas.

Oui, mais ma mission…

« En ce sept-cent-vingt-et-unième cycle du douzième millecycle, énonce la Primae, lors du deuxième Kamet, quatrième halo de la prime renaissance, moi, en vertu de ma primatie et sous l’œil de mon Divin Messager, je déclare ouvert le Conseil de la Cour Inquisitoriale de la Sainte Obscurie avec, pour juge, l’inquisitrice Artaphernas ci-présente, et pour jugé l’ancien commandant Laetere XIV/1 répondant au nom de Cédalion. Que la séance maintenant commence. »


« L’ancien commandant » ?

Par l’éclat des Saintes, qu’a-t-il donc fait ?


***




[1] Certaines recrues écoutent ce genre de musique populaire, attirés par les mélodies simples et les paroles pleines de foi. Abriel n’a jamais pu tolérer le kansan, surtout quand la Ballade du Pèlerin se faisait entendre, et, à cause de la chanson Jeune Évala, il n’a jamais prononcé le nom de la prêtresse-confesseuse du cloître de la caserne. [retour]


Commentaires

Ohlala ça sent pas bon pour Cédalion ça...
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samedi 20 février à 11h31
À suivre :x
 0
samedi 20 février à 13h56
Et je tiens à ajouter que s'il pardonne à Lyuba un jour, je démissionne !
 1
samedi 20 février à 14h55