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Julien Willig

mercredi 20 janvier 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XVIII

[Résumé des chapitres précédents]

On a pas mal avancé, Janel, Thalie et moi. C’est bien simple, d’après nos informations, la Médaille du Messager serait… dans le coffret que Gaeth m’a fait découvrir dans des catacombes, avant toute la série d’embrouilles qui m’est tombée dessus ! À ce propos, il semblerait que la Vigie ne soit pas très nette dans cette histoire, il va me falloir éclaircir cette piste.


***


« Avez-vous déjà vu si fière aventurière,

Dont l’aura est radieuse et que le temps destine

À tant être connue dans les tombes de pierre

Que les reliques pieuses iront toutes à Vestine ? »


(Extrait d’un poème populaire à la gloire de Liane Vestine)



Lengel, toujours Lengel. Ici, en l’occurrence, le nom est peint à l’arrache sur tout un tas de caisses métalliques. Lesquelles débordent de couvertures, de carnets, de ballots divers et d’armes : le matos rapatrié depuis l’évacuation de la ville[1] ? Dans ce fatras, quelque butin aussi, récupéré par la Rébellion Néphéline.

« Quoi, vous avez toujours pas réussi à l’ouvrir ? »

J’ai essayé de ne pas me montrer trop moqueur : ils sont si fiers, avec leur Orbe de Lumière, là. Ce truc doit faire la taille de ma tête. Si ma tête était de quartz poli et cerclée d’anneaux de cuivre. À travers la pierre, on peut voir un écrin resté clos. À l’extérieur, le Serpent de la Création sinue sur le métal soigneusement ciselé. Bref, un joli machin bien scellé. Et posé là au-dessus d’une boîte en fer, sur un vieux chandail dont la manche trempe à moitié dans une tasse oubliée. Après les charmes du Palais, je m’attendais à ce que les Néphélins creusent le raffinement dans leur vie troglodyte. Or, ce qui tient autant lieu d’armurerie que de salle au trésor laisse à désirer.

Eshana claque sèchement le Peccamineux qu’elle lustrait sur une des caisses – j’ignore lequel, entre son bras ou le pistolet, couine le plus.

« J’ai arraché cette relique au pif de l’Obscurie tout en affrontant le même officier qui m’a fait ça, déclare-t-elle en ouvrant ses doigts prothétiques, es-tu à même d’en dire autant ?

— Ça va, je me demandais…

— C’est pas toi, le pro des trésors ? me tance Saren.

— Va boire le lac à la cuillère, toi. »

Kia, appuyée sur une pile de rangements mal rangés, glousse, tandis que la Damoiselle d’Ormen en rajoute une couche :

« Janel a orchestré cette bataille pour qu’elle soit tout à la fois fructueuse et symbolique. Malgré les risques et les pertes.

— Mais, je voulais juste… »

Pour finir, une grosse voix lithique apporte son grain de sel :

« Je vois que même la Palatine n’a su te départir de ton impertinence, Abriel. Pourtant te voilà directement concerné, étant donné que le Bouchon des Trépassés fut sacrifié pour la cause. »

Béor entre dans la caverne et croise les bras. Super. Derrière sa lourde démarche, une ombre à capuche se faufile et rase les murs[2].

« Bel halo, Alyce », le salue Thalie.

Eshana accueille le Nov… la Garg… le honné, voilà, d’un sourire, et les deux partagent un étrange rituel : main droite ouverte, plaquée doucement paume contre paume, gris métal contre gris chair. Ils semblent proches, bien qu’à première vue tout les sépare. La Novarienne, bras nus dans son maillot Vorcin Hurleur, une ceinture d’outils et d’armes retenant son pantalon trop large. Et lui, perdu dans son long manteau à capuche, laissant juste paraître une mèche de cheveux noirs pleurée de sa silhouette voutée[3].

« Je vois que ta paupière réagit moins. »

Alyce parle doucement, d’une manière tellement réservée qu’il est dur d’en déceler les sentiments. Nous ne sommes qu’à une poignée de pas, et pourtant il me faut tendre l’oreille pour le comprendre. J’évite de le dévisager, même si j’aimerais voir le gamin pour qui je me suis fait rosser devant le Bouchon des Trépassés[4].

« Ouaip, répond la Néphéline. C’est déjà beaucoup moins désagréable.

— Je suis sûr que le problème sera résolu d’ici quelques réglages. Donne-moi ta main.

— Je l’ai déjà donnée. »

Elle rit seule en ouvrant sa dextre – celle-ci grince moins que nos dents. Sans plus de procès, Alyce examine tout son bras. Une douce chaleur enrobe le mien quand Thalie l’entoure délicatement.

« Alyce est très intelligent, souffle-t-elle. À seulement quinze cycles, il fait déjà preuve de traits de génie qui nous ont été fort utiles. C’est lui qui a conçu cette prothèse pour Eshana. Inutile de vous dire à quel point les deux sont liés.

— J’voulais vexer personne, vous savez. Juste savoir ce que vous aviez prévu quoi faire de l’Orbe.

— Je sais, Abriel. Vous allez bientôt vous retrouver commandant : affirmez-vous. »

M’affirmer ? Quand son sourire me désarme ?

Je demande à la petite assemblée quel intérêt matériel aurait la relique pour les Rebelles.

« Elle peut générer un rayon très fort, explique Eshana, chaud et lumineux. Imagine un mini-soleil à l’intérieur.

— D’accord, mais vous comptez en faire quoi ?  »

Thalie regrette de n’avoir pu demander à Janel ce matin, le parchemin nous ayant occupé l’esprit jusqu’à la fin du Concile. Et, comme elle n’était pas sur cette affaire, elle laisse aux autres le soin de poursuivre. Béor saisit l’occasion :

« C’est un fort symbole pour la Rébellion Néphéline. Imaginez-nous, brandissant une relique de notre mère Lumière pour en délivrer sa puissance. Une arme de moins pour l’Obscurie, un poids de plus pour nous dans le cœur des indécis.

— Ça vous donnerait de la légitimité ? » demandé-je.

Il acquiesce, d’un de ses lourds hochements de tête.

« … à condition de l’ouvrir. »

Le Rhakyt, cette fois, gronde. Je lève les mains en signe d’apaisement :

« Eh, j’dis pas ça contre vous, hein. Mais on a déjà du mal à être au point avec la Médaille, alors il va nous falloir être rodés avant de porter le prochain coup à l’Obscurie. »

L’argument fait mouche. Je glisse à l’oreille de Thalie :

« Vous voyez ? Je m’affirme. »

Son rire n’était pas la réaction escomptée, mais je m’en satisfais. Dans une autre bulle, Alyce propose à Eshana de rejoindre son atelier afin de parfaire les réglages de sa prothèse :

« Ça risque d’être long, parfois douloureux.

— Il te reste de la clarite ? »

L’adolescent confirme[5].

« Alors ça va. »

La Néphéline m’adresse un clin d’œil avant de quitter la caverne, de quoi titiller ma curiosité.

« C’est quoi, la “clarite” ?

— Il est encore trop tôt pour que vous la découvriez. »

Thalie et sa moue amusée m’ajoutent un surcroît d’impatience, alors que Béor fronce les sourcils. Darse quitte la conversation sans y avoir rien pigé et s’élance à la suite d’Eshana et d’Alyce : l’Hydre et la Néphéline commencent à bien s’entendre, et les inventions décrites par l’adolescent lui font de l’œil. Sans parler de la grande serre, à côté, qui doit lui rappeler la Frondaison[6]. Béor emmène Kia et Saren à la rencontre de différentes têtes pensantes néphélines : entre la cité de Lengel enlisée dans un siège et l’entrevue décisive avec Arkon, il nous reste fort à faire pour bâtir la future Alliance Néphéline…

Heureusement, Thalie a obtenu auprès de la Palatine des moments libres pour me faire découvrir la Petite-Nephel et parfaire mon intégration ; s’il faut pour ce faire nous promener bras dessus, bras dessous environnés des clapotis du lac, de la danse des vers luisants et du tintement des stalactites, alors soit.


« Comment allez-vous, Abriel ? »

Le gravier crisse quand nous descendons du wagon qui nous a laissés tous deux au bord de la ville. Le dôme de pierre qui nous couvre est tellement gigantesque que nous pourrions nous croire à jamais seuls.

« Je… »

Quelques secondes s’échappent.

« Pardon, ma question était sans doute trop brutale.

— Thalie, enfin… »

Elle me coupe la parole. Non, le souffle. En fait, elle m’enlace carrément et mouille mon cou d’une brume chaude. Je ne lui rends pas son étreinte : je lui offre la mienne.

« Ça va, Thalie ?

— Oui. »

Il nous faut plusieurs minutes pour reprendre la balade et calmer nos battements de cœur.

« Vous vous en sortez bien, vous savez. »

J’aurais trouvé marrant de lui demander dans quel domaine, mais je préfère la laisser continuer pour lui épargner tout embarras.

« Vous venez de si loin. Vous avez su nous guider tout proche du trésor le plus mystifié d’Ocrit, tout en apprivoisant les ruffians d’Arkon. Et, par-dessus tout, vous avez ouvert à Janel les portes de notre future Alliance. C’était généreux, Abriel, tant les événements bousculent votre monde.

— N’oubliez pas votre présence à mes côtés : je n’aurais pu y arriver sans vous. »

Elle s’arrête, et nos regards s’effleurent.

« Sincèrement. »

La suite nous appartient.


Au fil des mots et des gestes, nous dérivons jusqu’à une large terrasse en surplomb du lac. C’est une surface plane, naturelle, presque un parvis qui donne sur une grotte aussi haute que profonde. Seule une rangée de colonnes coulées muselle cette bouche géante – rien n’est bâti, tout est arrangé. À la fumée que je devine, aux processions qui entrent et qui sortent et aux Sœurs qui déambulent, je reconnais sans mal le lieu de culte que je distinguais la veille.

« Voici le temple Lumineux », indique Thalie.

Sa main dans mon dos s’arrête à ma raideur soudaine.

« Abriel, vous… La religion ne vous a pas rendu Lumière hostile, tout de même ?

— Ce n’est pas ça. Je ne souffre ni de Lumière ni de Néant, ni du Serpent.

— De quoi, alors ?

— Des sacerdoces. »

Même le mot grimace. La Damoiselle d’Ormen rit, elle, cristalline, en prenant mon bras.

« Venez.

— Je ne suis pas sûr que…

— Venez. »

Elle m’attire avec une vigueur qui me surprend. Je la ménageais lors de nos entraînements au corps-à-corps dans la Frondaison, mais… je me souviens d’elle dans le Silo 13 à Lengel, et l’envie soudaine de résister s’évapore avec les fumeroles. Nous croisons quelques Lumineuses à l’ombre du temple : à leur tenue courte sous le laticlave et aux muscles qu’elle souligne, au salut qu’elles adressent à ma partenaire comme à une égale, je devine que la Damoiselle d’Ormen a bénéficié d’autres apprentissages martiaux.

Et moi qui lui ai appris la bagarre de rue… Cette volonté, toutes ces séances écoulées, c’était pour le compte de l’Alliance aussi ?

Une nouvelle Sœur nous croise, un nouveau signe s’échange dans un air grave. C’est seulement maintenant que je m’en rends compte : le sourire de Thalie ne réchauffe que moi !

Depuis ce temps- ?

« Abriel ? Vos yeux…

— Hein ? Euh, la fumée. À Béthanie j’ai eu assez des torches et d’encens pour toute une vie.

— Nous sortirons vite, promis ! »

Nous pénétrons dans le temple Lumineux. Force m’est de reconnaître qu’il n’a rien d’une église obscurienne. Pas de nefs, pas de combles, pas de voûtes sous d’incessantes colonnades, pas de chevet renfoncé dans des profondeurs noyées par les vêpres. L’intérieur est vaste, uni. Il s’agit d’un amphithéâtre croisé avec un grand escalier : les gradins, dans le fond, sont coupés en leur milieu par une large volée de marches jusqu’à une plateforme en haut de la salle ; celle-ci s’évase et fait le tour des lieux, sa rambarde ponctuée d’étranges créneaux. Des autels, m’explique Thalie.

« Pourquoi au bord du balcon, et pas dans des chapelles creusées dans le mur ?

— Venez voir. »

Nous grimpons la moitié de l’escalier et, enfin, Thalie m’enjoint de me retourner. Le tableau m’ôte la réplique. En face, dos à l’ouverture, la roche a été taillée pour modeler une petite estrade : une chaire à prêcher. Derrière, l’écartement stalactitique permet une pleine vue sur le lac et, mieux que ça, sur la pyramide de lumière blanche qui ruissèle du puits-faîte et qui coule sur les eaux, les rives alentour et les habitations qui les couronnent.

« Je… je vois. »

Prier devant l’autel ou sur les gradins revient à contempler la nature de Lumière. Rien de faux là-dedans, rien de contraint. La fumée vient seulement des torches, nécessaires pour y voir dans un tel contraste. Il n’y a pas d’encens, en réalité, seulement des vasques d’huiles parfumées et de bougies odorantes au gré des offrandes.

« M’autoriseriez-vous un petit temps afin d’allumer une flamme en l’honneur de la Primaire ?

— Seulement si nous l’allumons ensemble[7]. »

Thalie ne dit rien. Il n’y a pas besoin : je peux lire derrière sa dignité, sous son port impeccable, le langage fugace que ses lèvres, que ses yeux aux deux couleurs du feu, m’adressent au détour des regards. Si près d’elle, je sais apprécier ce qu’elle s’évertuait à cacher : un cou un peu long qu’elle camoufle sous sa tresse, le frémissement de sa senestre meurtrie et le fait que, quand elle adoucit sa voix, sa langue devient si légère qu’elle en rate quelques consonnes. Je jurerais même que sa pupille jaune se dilate parfois plus que l’autre.

Sur un des autels qui délimitent les marches, la Damoiselle d’Ormen psalmodie sa prière ; faute de connaître ses mots, je l’accompagne en silence, et nous fixons la pyramide de Lumière. Enfin, nous descendons. Quelques Lumineuses croisent notre chemin et leur lame cligne au gré des torches. Je ne peux m’empêcher de faire remarquer à Thalie la façon dont les fidèles semblent voir les Sœurs : à la fois admirative et craintive.

« Ce n’est pas une question d’endoctrinement ou de rapport de force, explique ma partenaire. Les Lumineuses sont sculptées par le combat, encrées de leur dévotion et bâties par leur ferveur. Vous avez peut-être côtoyé bien des guerrières et des guerriers, mais nombreux sont ceux parmi la Sujetterie de la Petite-Nephel à n’avoir connu que l’oppression et la subsistance du quotidien. »

J’observe un couple quitter le temple et, à leur suite, un mioche presser le pas en croisant une Lumineuse. Sa sœur, à peine plus jeune, se dévisse la tête pour embrasser le passage de la combattante, les prunelles pétillant d’envie.

« Pas de rapport de force…

— Il n’y a ni Zélotron-B, ni sanction, ni rafle. Abriel, nous n’aurions pas bâti une communauté si solide en la dénuant de choix. »

Nous descendons les marches.

« Le choix… Janel me l’a laissé, c’est vrai. Du moins j’ose le croire.

— Vous en doutez encore ?

— Dites-moi, alors : qu’advient-il aux personnes qui refusent ?

— Nous essayons de leur montrer nos valeurs et ce qu’elles y gagneraient. Et si ce n’est pas le cas… il est risqué de libérer celles qui en ont trop vu, vous vous en doutez. Nous les gardons ici en les traitant au mieux. Contre l’Obscurie nous sommes en guerre, vous savez.

— Comme cet obscurien dans vos geôles ? Shavo, c’est ça ?

— Eshana a été prise avec lui : elle-même est un très bon exemple de l’intégration que nous proposons. Quant à Shavo… disons que ce Novarien s’est montré particulièrement grossier et réfractaire. »

Deux Sœurs nous croisent. Elles ont entendu les propos de ma partenaire et les confirment, en roulant des yeux pour salut.

« Comment l’alimentez-vous en Zélotron ?

— Nous ne le faisons pas, il nous faudrait tuer bien trop d’obscuriens pour cela.

— Il n’est pas désordiné pourtant.

— Pas… totalement. »

Thalie hésite. Elle vérifie que nous sommes seuls et chuchote :

« Il n’y a que vous qui soyez totalement libéré de l’emprise du gaz. Mais notre prisonnier semble avoir des besoins bien moins importants que les officiers sur le terrain, comme s’il était en partie sevré. Il nous réclame une vaste liste d’ingrédients – nous le soupçonnons de vouloir brouiller les pistes, et de se nourrir copieusement au passage.

— J’aimerais le voir, si c’est possible.

— Je peux vous y mener.

— Seul. »

Nos pas cessent et Thalie se tourne vers moi. Dans le clair-obscur, seuls sa crinière et les contours de son visage m’apparaissent sous les caresses de la lumière blanche.

« Je veux bien vous l’accorder, Abriel, mais à une condition. »

Mon ressenti s’exprime en deux certitudes : ça ne va pas me plaire, et je n’ai pas le choix.

« Allez-y.

— Racontez-moi votre désordination et celle de Darse. »

J’en étais sûr.

« Qu’en ferez-vous ?

— Je dois savoir, Abriel. Pour le bien de notre Alliance. Je vous jure que je n’en communiquerai pas les détails à Janel, que je ne lui laisserai rien qui puisse devenir une arme que vous n’auriez désirée. Mais, cet élément… Il me faut connaître votre mystère. »

J’essaye de trouver ses pupilles sous les ombres. Étrangement, je crois qu’elles me fuient.

« S’il-vous-plaît. »

Elle prend les doigts de sa senestre dans sa main droite. C’est presque de la détresse que je lis dans ce geste.

« Très bien. »


***

Nous quittons le lieu de culte. Thalie s’est acheté une lanterne de papier ; elle m’enjoint à gagner le lac pour seule explication. Une volée de marches, pratiquée dans la terrasse à l’entrée du temple, nous mène à une plage de galets, puis à une grève de sable fin. Les grains semblent ivoire sous la lumière qui descend du puits-faîte. Thalie m’apprend que l’éclat du halo nous paraît blanc grâce à la série de miroirs qui, depuis l’ouverture, le guident ici et dont les inclinaisons triturent les couleurs jusqu’à l’en dépouiller.

L’air est doux dans le chant des vagues. D’autres personnes viennent tremper leurs pieds un peu partout pour déposer leur propre lanterne.

« À qui voulez-vous rendre hommage, Abriel ? »

Thalie désigne son propre lampion, une allumette et une bougie à la main.

« Ruth. »

J’ai répondu vite. Trop vite, à voir la vie qui se gomme sur le visage de ma partenaire. Elle se détourne et noie son attention dans le lac. Sa mâchoire, si serrée, son cœur, si fermé. Tout son corps n’est que tension, absence de conscience.

« Thalie… »

Ma voix s’écrase, je n’ose en dire plus. Je ne l’ai vue que deux fois ainsi : la première, quand nous nous sommes battus dans les quartiers d’Anthémis alors que nous cherchions à nous connaître. Lorsqu’elle brandissait sa bouteille de venin de l’hydre pour me frapper, j’ai bien cru y passer. Et la seconde… après qu’elle eut défoncé le crâne du sergent Anke dans le Silo 13. Ce vide dans le regard, cette haine exsudée par tous ses pores…

Elle me cloue sur place.

Les secondes fuient. Une minute. Deux.

Un frisson, et la tension s’effondre.

« Abriel ? »

Une voix blanche.

« Je suis là.

— Prenez-moi dans vos bras. »

Il ne m’en fallait pas plus. J’arrive dans son dos, me referme sur elle et lui apporte la chaleur qui lui manque.

« C’est vrai ? demande-t-elle doucement. Elle est…

— Oui. Nous n’y pouvons plus rien. Je suis tellement…

— Ne dites rien. »

Le moment s’écoule, bien plus doux que le précédent.

« Je me suis engagé auprès de Béor. Je vous aiderai, Thalie. J’aiderai à mener tous ces gens sur une terre où ils seraient libres.

— Merci. »

Ses doigts cherchent les miens, je l’aide à les trouver. Et nos battements de cœur s’oublient dans la respiration du lac, indifférente, régulière, constante.

« Abriel, voudriez-vous m’allumer…

— Avec plaisir. »

Elle lève une main :

« … la bougie.

— J’avais compris. »

Je libère ma partenaire et enflamme la chandelle. Thalie m’ouvre la lanterne et je l’y place. Le papier fin s’avive en jaune au-dessus de l’eau bleue.

« À Ruth, déclare la Damoiselle d’Ormen. Puisses-tu voguer sans remous sur la mer d’étoiles qui te mènera à mère Lumière.

— À Ruth… Nous ne t’oublierons pas. »

Elle s’agenouille, dépose le lampion sur les flots. Il vacille sur sa coupelle en bois de cactus avant que Thalie lui donne l’impulsion nécessaire à sa traversée. Le globe léger, palpitant de sa dernière flamme, s’en va se perdre au milieu du lac, rejoignant ses congénères éparses jusqu’à former la procession qui se mêle dans la brume lumineuse.

Alors, calmement, je commence à raconter ma désordination.


***




[1] Suite à la bataille qui fit s’effondrer l’église sur ma tête. Celle-là même, oui. [retour]


[2] Facon de parler. Y a pas de vrais murs, seulement des parois gluantes. Ou des murs de caisses, c’est vous qui voyez. [retour]


[3] Si, en voilà une chose qu’ils ont commun : leur maigreur. Eshana a dû vivre de sales moments, et pour Alyce… disons que ça ne m’étonne pas non plus. D’ailleurs, j’ai dit “cheveux”, mais dans le cas d’un honné, est-ce qu’on doit dire “crinière” ? ’va me faire faire des nœuds au cerveau c’ui-là. [retour]


[4] Et dire qu’éméché, je ne l’avais même pas regardé la première fois. Il est taillé comme une brindille, tu m’étonnes que je l’aie pris pour un môme. [retour]


[5] Je doute que “honné” soit un terme réellement apprécié, étant donné qu’il contracte “honte” et “né”. À moins qu’il se rapproche de “honni” ? Encore pire, et j’ai pas envie d’essayer “hybride” non plus. [retour]


[6] Encore mieux que les lueurs indigo du Sylvaer : ici les cultures bénéficient des lumières du soleil par un habile jeu de puits creusés dans la roche, et de miroirs réfléchissant les rayons. [retour]


[7] Je suis mièvre si je veux, d’accord ? [retour]


Commentaires

RIP Ruth ♡
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mercredi 20 janvier à 22h58