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Julien Willig

samedi 2 janvier 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XVII - Partie 2 : L'Alliance Néphéline

[Résumé des chapitres précédents]

Pendant que Cédalion se la coulait douce en plein désert, moi, Abriel de Ravh, je me suis retrouvé mené à fond de cachot dans le repaire de la Rébellion Néphéline. Bon, je suis mauvaise langue, on a finalement pu s’entendre avec Janel, la cheffe rebelle, quand elle m’a proposé de mener le Sylvaer lorsque l’alliance qu’elle prépare avec les troupes d’Arkon sera effective. Quant à Thalie… disons qu’on s’est bien entendus aussi.


***


« Que Liane Vestine devînt maîtresse du planhin subtil est un fait, et sa légendaire victoire au corps-à-corps face au lieutenant renégat de la légion Cynèque V en atteste.

Mais l’allégation de plaisantins voulant que cette forme de combat spirituelle lui ait ouvert les portes de je-ne-sais-quels savoirs connus des Planhigyns seuls est tout bonnement absurde. Me faut-il encore rappeler aux ignares l’extinction des êtres-arbres, concomitante à l’exode sur notre étoile-sanctuaire ?


La culture planhine est morte avec eux. Alors, qu’il soit clair dans ces pages que l’étrange signature de l’aventurière ne peut être en aucun cas issue du planhin. Elle n’évoque ni le nom ou le prénom de Liane, ni un quelconque indice mystérieux. Ce n’est guère plus qu’une simple plaisanterie ésotérique, probablement. »


(Codex ocritien, Lavin de Vigante, Pèlerin du Remerciement de Lumière.)



Abriel ? Votre sourire fait plaisir à voir, vous m’avez l’air sacrément reposé depuis hier. Pourrions-nous nous recentrer sur notre problème à présent ? »

La délicatesse de la Palatine me ramène sur terre. Enfin, sous terre – bref, vous comprenez. Nous voici dans le Déposoir pour la nouvelle session du Concile. Mais, à même lieu, décor différent : j’ai constaté avec surprise que la plateforme ronde sur laquelle nous nous tenions la veille, Darse et moi, pouvait s’élever pour servir de table à l’assemblée semi-circulaire. La lumière du jour s’y éclate en cône orange, depuis le plafond, pour congédier les ombres et dépouiller prosaïquement la salle de ses mystères.

Je siège à la gauche de Janel ; Thalie, à sa droite, semble bien plus concentrée que moi[1]. Quelques “érudites” nous accompagnent, des Sœurs retirées de la garde active de la Palatine à cause de leur âge avancé ou de blessures trop graves. Deux Gargoules de la Petite-Nephel nous assistent, des historiennes je crois. Dernier convive, et pas le moins des incongrus : Myriel, le sabreur et frère jumeau de la Palatine, assis en périphérie[2]. Devant tout ce monde, un joyeux bordel de bouquins, de rouleaux et de papelards en tout genre.

Impassible sous la lueur qui polit son crâne, ma voisine attend toujours ma réaction.

« Pardon, Janel, je pensais à… Non, oubliez, je… Vous disiez quoi ?

— Nous devions étudier cet étrange parchemin que vous avez trouvé au cou du Messager. »

Une patience de diplomate.

« Oui ?

— Avant cela, j’aimerais éclaircir un point avec vous, annonce la Palatine. Je vous ai décrit les plans de la Rébellion Néphéline, je vous ai offert une place à mes côtés, et vous dirigerez le Sylvaer qui jouera un rôle dans l’alliance que nous sommes en train de construire. J’espère que vous avez conscience de la valeur de cette offre.

— Absolument. Merci beaucoup.

— Ce qui me contraint à vous interroger maintenant. En toute franchise, Abriel, qui cherchiez-vous à contacter lorsque vous étiez devant le Messager révélé ? »

Ah.

Thalie plonge dignement son attention dans sa tasse de thé : je la connais assez bien maintenant pour deviner la tension qui la traverse, et la présence immédiate de Janel tout comme la mienne l’électrise. Je sais que nous devions en arriver là, j’aurais juste aimé dissiper sa gêne d’un sourire, d’un geste, d’un toucher – qu’est-ce que la rancœur face à elle ?

« Mon indic’.

— Vous avez un indicateur ? », s’étonne Janel.

Thalie dresse une oreille, surprise.

« Vous a-t-il confié des indices quant à la localisation du Tombeau ?

— Non.

— Pourquoi cherchiez-vous à le contacter en cet instant ?

— Le Messager était là ! Il était vivant, il… Je devais… »

La paire d’yeux rubis me scanne comme une Guivre obscurienne. Je constate la crispation des Lumineuses et les biceps gonflés de l’unique Lumineur, Myriel Inomel.

« Abriel, reprend Janel, j’ai besoin de pouvoir vous faire confiance pour marcher avec vous. Jouons cartes sur table, voulez-vous ?

— Très bien… »

J’essaye de dénouer ma gorge par le thé que Thalie m’a préparée, mais ça ne passe pas. C’est le plus gros secret de ma vie que je vais devoir trahir, là…

« Mon indic’ se fait surnommer “la Vigie” et il semble savoir énormément de choses sur l’histoire d’Ocrit et ce qui peut gésir dans son sol. C’est à lui que je dois la plupart de mes trouvailles, dont le Joyau de Pénitence, la dernière en date.

— Et la Médaille ? demande sobrement Janel.

— Il… C’est curieux, il semblait souhaiter que je n’aille pas visiter le Tombeau.

— Comme s’il savait que vous n’alliez rien trouver ?

— Peut-être. »

Myriel grogne en croisant ses bras un peu plus. Thalie et la Palatine échangent un bref regard avant que cette dernière reprenne :

« Depuis quand connaissez-vous cette “Vigie” ? »

Je me dandine pour soulager mes fesses – des sièges en pierre, aussi. Thalie m’avait bien dit que des moments difficiles m’attendaient encore, mais je n’avais d’yeux que pour les siens ce matin.

« Vous savez, Janel, seuls mes souvenirs d’après ma… désordination me restent nets en mémoire[3]. »

Elle a la patience de me laisser continuer sans m’exhorter à en venir au fait.

« La Vigie – ou Gaeth, il m’a donné son nom assez vite – est le premier de ces souvenirs. Je l’entendais déjà en me constatant sevré du Zélotron-B, comme… dégrisé[4]. Il m’a fait configurer mon oreillette pour me suivre partout, il m’a aidé à fuir… et, ensuite, il m’a aidé à glaner des trésors pour survivre.

— Ainsi, vous ignorez la provenance de la Vigie ? »

Je hoche la tête.

« Cela s’est produit alors que vous vous trouviez encore au sein de votre armée… dans la caserne de Béthanie, si je ne m’abuse ? »

Je confirme encore. Un doute désagréable comprime mes battements de cœur…

« Ne vous êtes-vous jamais demandé comment cette Vigie était arrivée jusqu’à vous ? Et si elle ne faisait pas partie d’un plan plus large dont vous n’auriez été – pardonnez-moi l’expression – qu’un pion ? »

La sueur m’enserre, mais la Palatine n’en finit pas :

« Nous avons dans nos geôles un certain Shavo qui, il y a une quinzaine de cycles d’après les dires d’Eshana, fut partiellement désordiné par l’Obscurie au profit d’une expérience pour laquelle il n’était pas volontaire. Qu’est-ce qui vous dit que votre fuite et vos agissements depuis n’ont pas été eux-mêmes préparés par quelque agent de Béthanie ? »

J’y vois tout blanc. Tout noir. Je sombre comme si le sol se dérobait sous mes pieds et qu’Ocrit m’avalait pour de bon.

Jamais. Jamais je n’ai songé à un truc pareil !

« Pour tout vous dire, Janel… Gaeth ne m’a pas révélé sa vraie nature. Il y a toujours rechigné, prétextant inlassablement je-ne-sais-quelles raisons de sécurité que je finirais par comprendre plus tard. Je… »

Cette fois-ci les mots quittent ma bouche sans que je parvienne à les retenir – je crois que j’en ai gros sur la patate.

« Je l’ai toujours senti irrité, impatient, comme s’il ne s’adressait à moi que par contrainte. J’ai toujours eu l’impression de ne jamais avoir été son premier choix. Ce que vous dites… me glace tant cela me paraît crédible.

— Ne vous en voulez pas, Abriel. La Vigie a été votre premier guide et, vu la désorientation dans laquelle vous deviez vous trouver, il est compréhensible que vous vous soyez tourné vers lui. Permettez-moi une dernière question, dont la vue de votre superbe amie à écailles hier a rehaussé l’intérêt : comment avez-vous été désordinés, vous, ainsi que votre Hydre ? »

Je me redresse dans mon siège. Le puits de lumière, la porte close… une issue, quelque chose pour ne pas…

Un mouvement cloue sur place ma panique : Thalie empaume la main de la Palatine sur la table. Une pointe de jalousie titille mon cœur, mais la Damoiselle d’Ormen la dissout du même sourire qu’elle me dévoilait hier soir.

« Janel, ma Sœur, peut-être est-ce trop demander en une seule fois pour notre allié. »

Elle ne se démonte ni de ma surprise ni de celle de la Palatine. Au contraire, elle développe :

« Clarifions pour Abriel notre savoir envers cette fameuse Vigie, et attaquons-nous ensuite à notre trouvaille d’hier chèrement acquise. Le reste peut attendre. »

Si mes jambes n’en tremblaient pas autant, Thalie serait déjà dans mes bras.

Janel incline le chef et m’adresse poliment ses excuses. J’évacue la tension d’un sourire – bon, d’une grimace avenante, disons – et la Palatine invite la Damoiselle d’Ormen à poursuivre les explications.

« Abriel, nos services de renseignements sont très actifs. Il me revient de coupler leurs rapports avec ceux du Sylvaer, aussi bénéficié-je d’une bonne vue d’ensemble. Grâce à ces deux sources, j’ai acquis la certitude que l’Obscurie aurait déployé des unités censées l’aiguiller sur la piste de la Médaille. Et si… »

L’orange voile ses pupilles comme si la peine de ce qu’elle s’apprête à révéler les affadissait.

« Et si la Vigie et votre désordination avaient pour origine les desseins de l’Obscurie, concernant cette chasse au trésor dont elle vous savait capable ? Vous racontiez vous être déjà illustré dans les sous-sols de Béthanie durant votre service.

— Je…

— Ne vous forcez pas à répondre, lâche-t-elle d’une voix douce. Nous tenions seulement, Janel et moi, à jauger la situation en votre présence et vous avertir des risques. »

Oh, Thalie, je comprends à présent. Votre méfiance, votre réaction… Heurter notre relation pour nous sauver tous deux.

Je savoure son aura de tout mon être.

« Je pense que vous êtes très sage, déclaré-je. Là-bas, dans le Tombeau… vous avez fait ce que vous jugiez nécessaire. Pardon d’avoir douté de vous. »

Janel coupe court avant que la Damoiselle d’Ormen ne réponde à ma mièvrerie :

« Bien, merci Thalie. Abriel, ce point est désormais éclairci. Je compte sur vous bien entendu pour cesser toute communication avec la Vigie jusqu’à ce que nous en découvrions davantage sur son sujet. »

J’acquiesce.


***

Janel pointe la projection lumineuse au-dessus de l’entrée : le rouleau récupéré sur le Messager y est reproduit.

« Ce langage vous rappelle-t-il quelque chose ? »

Je rive mon regard dans le sien. Et, peut-être, dérive un peu du rouge pour saisir le jaune et bleu derrière, et la sérénité qu’il m’inspire.

« Non. Ça ressemble au Zanesh, or je n’en comprends pas un seul mot. C’est Thalie la plus douée : si elle ne le connaît pas, je peux vous dire que personne sur l’étoile-sanctuaire ne…

— Merci, Abriel, coupe l’intéressée. Je suis navrée, Janel, ça ne me dit rien non plus. À bien y réfléchir… on dirait du code plus qu’un vrai langage. »

Elle désigne la reproduction du rouleau.

« Ce parchemin est rédigé en Zanesh tel qu’il était employé pour du moyen ocritin. Or, c’est l’ordre des lettres qui semble étrange : les consonnes se télescopent et les voyelles s’enchaînent sans logique. L’ensemble est tout simplement imprononçable ! »

Elle évacue sa frustration d’un élégant tour de main.

« À mon avis, plutôt que de chercher parmi d’autres langages, il nous faudrait tenter de trouver le code permettant de rendre aux caractères leur position réelle. »

Une érudite s’agite quelques places plus loin. Fébrile, elle écarte quelques papiers, en fait tomber la moitié avant de mettre la main sur sa trouvaille : un petit rouleau qui menaçait de prendre la tangente à son tour.

« Marielle, tu penses avoir découvert quelque chose ? interroge la Palatine. Nous t’écoutons. »

Marielle ne parle pas. Du moins, pas avec sa voix : confus, je l’observe esquisser des gestes amples avec ses deux mains, qu’elle complète avec des expressions faciales. Janel se penche vers moi et souffle, doucement :

« Marielle est notre mémoire à toutes. Elle a perdu la faculté de parler étant jeune et s’est réfugiée dans nos livres. Il lui a fallu parvenir à écarter sa douleur pour développer cette langue des signes afin de communiquer à nouveau avec les vivants. Peu d’entre nous encore la maîtrisent. »

À constater la flamme dans les yeux de l’érudite, la douleur est loin à présent. Thalie traduit pour l’assemblée :

« Marielle s’excuse pour son agitation, mais cette manière de coder – si d’un code il s’agit – lui rappelle une personne. Elle hésite, car… si, Marielle, je te jure que nous porterons foi en tes paroles. »

L’érudite réplique avec une série de signes, et la Damoiselle d’Ormen lui répond de même[5]. La première se détend et adoucit son humeur en s’adressant à Thalie.

« Mes Sœurs, Marielle me demande de formuler ses dires exacts, ce que je vais faire à présent. “Je vais encore passer pour une (Thalie hésite) illuminée, mais qui d’autre que moi ici peut se targuer d’avoir passé des cycles et des cycles dans nos bibliothèques et nos archives ? Comme Thalie vous l’a dit, ce type de code me rappelle quelqu’un. Ce n’est pas tant la façon de dissimuler les informations que de… faire tourner en bourrique qui la lirait”.

— Venez-en au fait, Marielle, invite Janel.

— “Mila du Rel”. »

Réactions contrastées au sein du Concile : yeux au ciel, moues dubitatives, soupirs, sourires et rires amusés, exclamations exaspérées ; Marielle s’y noie. Janel se lève et appelle l’assemblée au calme. Durant ces secondes de fin de tempête, un souffle fleuri caresse mon oreille : Thalie s’est rapprochée et m’explique :

« Mila du Rel est censée avoir été une proche de Liane Vestine, bien que sa réelle existence fasse débat.

— Je le sais, ça, rétorqué-je.

— Pardon ?

— Je connais Mila du Rel. Certains commanditaires adulaient Liane Vestine et me demandaient de ramener tout ce qui était en rapport avec elle, y compris des preuves de sa relation avec son amie.

— Oh, Abriel, son “amie”… C’est un peu plus que ça, s’amuse la Damoiselle d’Ormen.

— Que voulez-vous dire ? »

Je me retourne alors que l’assemblée du Concile s’est apaisée ; Thalie doit regagner sa place, nous n’avons que le temps de nous toucher du regard. Janel, toujours debout, lisse lentement les plis de son laticlave. Sa sérénité lui confère l’immobilité des statues… mais une statue ornée d’une petite braise au fond de sa pupille.

« Mes Sœurs, appelle la Palatine, permettons à Marielle de reprendre ses explications. »

À travers la Damoiselle d’Ormen, l’érudite reprend :

« “Mes Sœurs, ne me voyez pas encore comme une (Thalie doute légèrement) carin de bibliothèque : j’ai rassemblé suffisamment de preuves pour être sûre de ce que j’avance : Mila du Rel existe et elle et Liane Vestine se sont fréquentées. J’ai toujours pensé que c’est l’union de leurs forces qui permit la découverte d’au moins une des Tablettes Antéxodes que nous possédons. Nous n’allons pas ici débattre de la nature et de la promiscuité de cette relation (Marielle fixe une Sœur plus jeune en face d’elle, qui se met à rougir), mais bien de ce qu’elles accomplirent en matière d’exploration. Alors (Thalie bute, atténue le ton) crottin de groc, laissez-moi finir”. »

L’interprète marque une pause, ses prunelles dépareillées unies du même désarroi qu’elle rive sur Marielle. Celle-ci ne lui confère aucun répit et se fend de gestes plus énervés encore :

« “Ce parchemin vient de la main de Mila du Rel, merdelle en bordel[6]. Il est clair, comme nous l’avions soupçonné, qu’elle sollicita Liane Vestine pour s’introduire dans le Tombeau du Messager”.

— De quoi ? »

Ça, c’est moi qui m’exclame. Fort.

Thalie se mord la lèvre et toutes les Sœurs se tournent vers moi.

« Désolé. »

La Palatine intervient tout de suite :

« Nous avons eu plusieurs centycles pour découvrir que le Tombeau avait déjà été investi par Liane Vestine, bien que nous ignorions le lien avec la Médaille du Messager. La situation empêchait Thalie de vous le dire, Abriel. Je vous prie d’accepter toutes nos excuses, au nom des Sœurs.

— Il n’y a pas de mal. »

Janel invite Marielle à poursuivre.

« “Je vais avoir besoin du papier-spectre”. »

Sans attendre, l’érudite se met à tracer avec application. Marielle entoure, relie, rature, entoure encore, gronde, chiffonne, écarte une mèche d’argent sauvage, recommence et, enfin, lève les bras au ciel avec un visage en joie. Elle fait passer sa feuille transparente à Janel, qui la diffuse aussitôt sur le mur d’en face.

L’érudite a reproduit le même galimatias que sur le parchemin du Tombeau. La plupart des lettres sont cerclées et des flèches les renvoient à leur place d’origine. En dessous, la traduction :


Car Lumière la blanche

Créa pour nous la vie ;

Pour contrer l’Obscurie

S’élève l’Alterbranche.


La révélation est importante. Très importante, même. Du moins, si j’en crois la réaction des Sœurs. C’est d’un air impressionné qu’elles couvent Marielle à présent, et sans piper mot. L’œil de Janel brille d’une émotion contenue en fixant la projection ; il lui faut presque une minute pour rompre le silence, cryptique :

« Abriel, recevez toutes nos félicitations. C’est un sacré indice que vous avez exhumé du Tombeau du Messager, la Damoiselle d’Ormen et vous. Thalie, ma grande, je suis très fière de toi.

— Merci, ma Sœur. Pourrions-nous lui expliquer ?

— Je t’en laisse le soin », sourit Janel.

Alors, Thalie n’a plus à juguler l’émotion qui ouvre son visage :

« Ce quatrain est à l’origine de l’Alterbranche, le symbole de la Rébellion Néphéline. Nous suspections qu’il soit de Mila du Rel, bien que toutes ses traces nous soient venues de récits apocryphes… jusqu’à l’halo-ci. C’est le parchemin le plus ancien à comporter ces vers et, si Liane Vestine a bien investi le Tombeau du Messager avant nous, alors ce mot est de Mila. Non seulement elle aurait conçu l’Alterbranche, mais en plus… peut-être serait-elle sortie des entrailles de Béthanie avec la Médaille. »

Thalie ne laisse pas au silence le temps de peser. Marielle lui a dessiné cette fameuse alterbranche et la Damoiselle d’Ormen fait passer le papier-spectre à Janel. Le symbole s’affiche…


… et mon cœur envoie des coups de tête sur les barreaux de sa cage. Quand soudain, une diversion : la porte du Déposoir s’ouvre. Les Sœurs Laurélise et Serah apparaissent derrière les battants et laissent le passage à une imposante silhouette voutée. Un long manteau, un plastron, une queue d’écailles et une petite crête de plumes : Darse ! L’une des Lumineuses clame que l’Hydre a un message urgent à délivrer à l’équipage d’Arkon. La Palatine lui autorise l’entrée, les deux gardiennes sourient au lézard et lui font signe.

Alors Darse avance. Dos courbé, pas léger, démarche chaloupée : une tentative d’approche discrète. Thalie se mord la lèvre et seul le choc précédant son arrivée m’empêche de rire aux éclats. L’Hydre ne se rend pas compte d’être le centre de l’attention. Elle lève les pattes avec tant de précautions qu’elle pourrait marcher sur des œufs sans les briser. Une enjambée, deux…

« Mon grand, finis-je par lâcher, tu peux venir normalement, tu sais. »

Darse se fend d’un large sourire tout plein de dents et d’une grosse langue.

« Le grand Saren il a dit à Darse de dire à Madad’Ormen Thalie que la vieille bûche elle a appelé.

— Arkon ? C’est ça, ma grande, tu veux parler d’Arkon, le Grand Séculaire ? »

Je lève les yeux au ciel – mieux vaut les griller dans le cône du jour que de cautionner ce titre.

« Oui, l’arbre méchant Saren il a dit. Il a dit que l’arbre méchant il a dit qu’il veut des résultats. »

Thalie fronce les sourcils. Je prends le relai :

« Arkon attend de nos nouvelles, n’est-ce pas ? Il veut la Médaille ?

— Oui, c’est ça ! répond l’Hydre en secouant énergiquement la tête. Mais le chambre lent il a binoculé l’arbre avec un fort tisant et l’arbre il dort.

— Euh… d’accord. »

À moi d’être largué. La Damoiselle d’Ormen semble y voir plus clair et s’adresse à moi :

« C’est “le chambellan”. Philandre inocule régulièrement un fortifiant à Arkon pour l’empêcher de s’effondrer sous son propre poids. La dose est assez lourde pour l’assommer pendant plusieurs halos.

— Mais gare à son courroux quand il se réveillera, c’est ça ? »

Thalie confirme d’un signe de tête. Nous remercions l’Hydre pour son message ; celle-ci s’en va dandinant, toute fière, sous la pâmoison de l’assemblée.

« Quelques halos, énonce Thalie d’une voix blanche. Nous n’avons que quelques halos pour achever une mission plus vieille encore que l’étoile-sanctuaire… »

Un regard entendu avec Janel : inutile de se demander à qui, entre la Palatine et le Grand Séculaire, va sa réelle allégeance. Le symbole tracé par Marielle attend toujours ; un trait à la hâte, une lumière vacillante… l’impression éphémère d’un dessin dans le sable.

« Janel, j’ai déjà vu l’Alterbranche.

— C’est normal, Abriel. L’œil matérialise Jorus dans l’ovale en surplomb : ce symbole fut adopté par la Rébellion Néphéline pour devenir le sien.

— Non, c’est autre chose. Je parle d’un vieux pétroglyphe que j’ai découvert il y a quelques renaissances. »

Le climat change encore au fond du Déposoir. Une sensation de vide… non, d’attente.

« Un pétroglyphe ? demande la Palatine. Ce signe, gravé dans la pierre ?

— Oui. »

Je réponds simplement, peu sûr de comprendre l’impatience ambiante.

« Où ça ?

— Dans des catacombes à l’est du Secteur, tout près du Puits-sec. Peu avant de me voir confier la mission de récupérer la Médaille par Arkon.

— Mila du Rel aurait conçu l’Alterbranche en s’inspirant de l’Hérésie des Cinq tours : peut-être avez-vous découvert l’un des repaires de la prêtresse Adélanie ou de sa descendance proche ?

— Non, c’était vraiment un lieu d’inhumation. J’y ai trouvé du mobilier liturgique sous le symbole de Taraben, ainsi que cette fameuse Alterbranche. »

Thalie joue avec sa tasse sans me quitter du regard ; peut-être pour cacher le tremblement de ses mains, le même que Janel ne parvient pas à dissimuler ? Cette dernière déglutit.

« Abriel, il se pourrait que votre réponse devienne très importante pour notre avenir. Qu’avez-vous découvert dans ces catacombes ? »

Devant les yeux ronds qui me transpercent, je me sens soudain nu, aussi exposé que je l’étais aux margyrens de l’épave de Nahash.

« Euh… un squelette maintenu debout qui regardait l’Alterbranche.

— Un seul squelette ? demande la Palatine. Novarii[7] ? »

J’acquiesce en avalant laborieusement. Janel insiste :

« Et c’est tout ? »

Foutreciel, ne me dites pas que…

« Non. Sous l’Alterbranche était enterré un coffret, une superbe boîte en bois laqué. Je n’ai pas pu l’ouvrir, car son mécanisme était protégé par un système de serrure à cinq roues avec des symboles que je n’ai jamais vus. »

Marielle bondit de son siège, manque de vaciller en fouillant frénétiquement dans ses documents.

« “Est-ce que ces symboles, demande Thalie en suivant les signes de l’érudite, ressemblaient à… (l’érudite ouvre un petit carnet et s’écarquille en voyant le pli qui en tombe) à ceux-là ?” »

Le papier passe de sa main à celle de la Damoiselle d’Ormen, qui fronce les sourcils, puis de Janel, neutre. Enfin, il me revient et je découvre à mon tour ces curieux caractères, comme des lettres hautes et courbes ornées de jolies boucles… et qui ne ressemblent à aucun langage connu sur l’étoile-sanctuaire.

« Oui. Les roues étaient gravées de ces symboles.

— Par les élytres du grand trilobite… »

La Palatine se reprend bien vite après cette curieuse expression, mais l’ignition de ses prunelles perce son voile de dignité.

« Ce que vous avez sous les yeux, Abriel, est un aperçu de l’alphabet planhin. Les seules lettres qui nous soient connues, à vrai dire : la Damoiselle d’Ormen est certaine qu’il n’en figure pas d’autres traces au sein du Sylvaer.

— Même Arkon semble avoir oublié sa propre langue, confirme-t-elle. Cet ultime témoignage aurait été copié dans sa frégate par Liane Vestine. Elle se serait amusée après ce larcin à signer certains de ses actes avec son prénom écrit en planhin…

— … ou à sceller certaines de ses trouvailles par des serrures encodées avec cet alphabet », reprend Janel.

Les yeux de Thalie brûlent aussi quand ils se posent sur moi. Marielle, plus loin, en larmoie carrément d’émotion. Les Gargoules – première fois qu’elles s’illustrent l’halo-ci – pépient sous leur capuche, et même Myriel consent à grogner d’appréciation sous sa barbe.

J’éclate de rire. Il résonne et porte mon allégresse dans chaque recoin du Déposoir, peut-être même bien au-delà du cône de lumière en surface.

« Me dites pas que j’ai déjà trouvé la Médaille de ce foutu Messager !

— Si, Abriel, réponds le sourire de Thalie. Vous êtes précisément le détenteur de la Médaille du Messager. »

Janel joint ses mains et s’autorise une courte prière à Lumière avant de, solennelle, composer sa question :

« Abriel, malgré tous nos espoirs, personne ici n’imaginait la vitesse des progrès qu’accomplirait l’Alliance Néphéline grâce à vous. Vous pouvez être fier, immensément fier. Puis-je, en vertu des liens que nous construisons et qui uniront nos idéaux, vous demander où se trouve à présent la Médaille qui permettra aux peuples libres de gagner la voie vers leur salut ? »

Je m’éclaircis la gorge. Saleté d’écho.

« Euh, et bah… elle est à Lengel. »


***




[1] Il faut dire que si l’on faisait un combat de superbe, elle et moi, je serais déclaré perdant dans la seconde. [retour]


[2] Bougon et bras croisés, il a déjà l’air de s’ennuyer ferme. [retour]


[3] Et très précis, par contraste. Comment vous pensiez que j’aurais pu vous restituer cette histoire de manière aussi irréprochable, hein ? [retour]


[4] Croyez-moi, cette sensation je la connais. [retour]


[5] Elle m’impressionne encore. Thalie semble avoir eu tellement de vies… [retour]


[6] Thalie, je suis très fier de vous. [retour]


[7] Si je commence à comprendre, je crois que Mila du Rel m’a sauvé la vie en entravant le groc qui voulait me bouffer. Merci Mila ! [retour]


Commentaires

Ah, c'est bête ça haha !
J'avais pas vu venir la théorie avec Gaeth, mais ce serait sacrément logique !
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mercredi 20 janvier à 22h30