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Julien Willig

mercredi 2 décembre 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XV

[Résumé des chapitres précédents]

Après sa poursuite acharnée du fugitif Abriel, Cédalion s’est retrouvé piégé dans une tempête de sable. Des nomades l’ont sauvé et ont trouvé un moyen d’alléger le manque en Zélotron-B. En compagnie de Liliah, la Gargoule élevée par ceux qui l’ont recueilli, ils sont allés visiter le Cimetière des Quadriphants lors de la marche des pèlerins.


***


« Suspendue en surplomb du néant, dans ce qui fut jadis les grandes mines de Saint-Bastilien, je n’imaginais pas ma situation empirer. Ce fut sans compter l’arrivée tristement prévisible du Clan Toxépin.

Narïm et ses sbires se gaussèrent de me voir ainsi à leur merci. Ils ne tentèrent pas de m’abattre à vue, cette fois, mais me lancèrent le défi de reparaître avec l’épée d’orichalque, avant de couper la corde qui me retenait.


Évidemment, je me jurai de réussir cette épreuve et de revenir avec cette arme légendaire, afin de la leur passer à travers le corps. »


(Mémoires de Liane Vestine, Volume 1.)



Un silence profond marque le trajet du retour. La fatigue de l’âme pèse sur Liliah et Cédalion ; l’esprit est plus léger et le corps, lui, attend. Sans directives de sa maîtresse, Sourcier se permet quelques détours.

L’Ouverture touche à sa fin quand la Gargoule émerge de sa torpeur. Elle pointe un affleurement : la roche, creusée par d’antiques coulées d’eau, offre un abri contre les rayons solaires.

« Une pause ?

— Volontiers, Liliah. »

Le duo se réserve une place confortable entre les grappes d’arbustes qui s’épandent au sein des ombres ; le coursier se fend d’un grondement satisfait à la vue des feuilles vertes tandis que sa langue en imagine déjà le goût. Poussés par son exemple, la Gargoule et le Novarien déploient les vivres de leur sac. Ils ont là deux pains préparés par Dimel, une série de fruits et de quoi boire. Pas d’eau pure, regrette Cédalion, car les nomades ne peuvent pas la transporter sans risque de maladies : il leur faut consommer du thé, dans l’eau bouillie au matin, ou de la bière coupée. Et la bouteille isolante n’a presque plus de thé. En servant Cédalion, Liliah verse une partie de leurs dernières gorgées à côté. La poussière gonfle et s’agglutine, ravivée par les flots aux épices de Sevöha. La Gargoule, elle, cache son visage dans ses paumes et lâche un profond soupir.

« Cédalion, je vous adresse toutes mes excuses pour vous avoir emmené là-bas. J’ignorais que notre excursion se révélerait si fatigante. »

Cédalion se mord la langue en pensant que la Gargoule devrait arrêter de “s’excuser pour un rien”. Il se contente de dénier, d’affirmer qu’il était d’accord pour cette visite, et le repas se poursuit sans paroles. Liliah finit par s’adosser contre la roche. Elle ouvre le bras à côté d’elle, désigne la place qu’elle lui laisse :

« Souhaitez-vous vous reposer un instant ? Venez, profitez-en. »

L’homme se fige en plein mouvement.

Je n’ai jamais partagé ce genre de moment. Dormir proche de quelqu’un… avec quelqu’un. Avec une Gargoule ?

Le “pieux Cédalion” lui semble s’éloigner davantage. Avec lui, les rigueurs de la hiérarchie et les mauvais souvenirs de Fremyn, de toutes ces silhouettes anonymes courbées sous leur bure.

« Avec plaisir. »

Alors soit : avec une Gargoule.


« Je ne pensais pas que l’halo-ci passerait si vite, remarque soudain Cédalion. Le ciel s’est considérablement assombri.

— Ce n’est pas ça… Il va pleuvoir !

— Plaît-il ? Je croyais qu’il n’y avait pas de nuages dans le désert. »

Un sourire réveille la Gargoule, elle se lève dans l’instant.

« C’est un phénomène rare. Venez, allons voir ! »

Les larmes du Messager…

Impossible de résister à son enthousiasme. Cédalion se redresse et Liliah l’entraîne en dehors de l’abri de roche.

« Mais… sous la pluie ?

— Ne me dites pas que vous avez froid ! »

Les premières gouttes tombent vite. Les autres aussi : c’est un déluge. Tous deux délaissent leur turban et offrent leur visage à l’eau des cieux, se frottent les traits, tentent de boire. Sourcier se joint à leur allégresse avant de s’ébrouer – bien trop près. La grimace de Liliah se fond vite en un rire clair, et Cédalion se laisse entraîner. Puis la Gargoule regarde autour d’elle.

« Nous devrions trouver des fleurs en train de naître. À voir la façon dont fut creusé notre abri, il doit y avoir un oued ou le lit d’une rivière non loin. »

Cédalion suggère de suivre l’écoulement des eaux sur les pierres au sol. Après avoir attaché leur coursier à une plante, il entraîne la Gargoule en bas de sentes escarpées, lui tenant le bras pour éviter tout accident. Le rugissement d’un torrent récompense bientôt leurs efforts.

« Vous disiez vrai, Liliah.

— C’est un oued ! Trouvons ses berges. »

Ce qu’ils font quelques mètres en contrebas. Les flots sont rapides, forts, ils transforment leur lit en fleuve éphémère chargé de boue. Le Novarien surprend quelques trilobites en train de patauger le long des bords de vase : est-ce l’humidité soudaine qui les tire de leur sommeil sous les sables ?

« L’étoile-sanctuaire m’impressionnera toujours, tant elle recèle de forces et de mystères.

— Vous aimez les mystères, Cédalion ? Regardez ces fleurs le long de la berge : terrassées par le soleil, elles se régénèrent sous la pluie. »

Des végétaux multiples et bigarrés se gonflent sous leurs yeux. Elles se dressent, ouvrent leurs pétales… et perdent leurs graines sous le poids de l’eau. Médusé, Cédalion constate que la semence – de petites amandes blanches – se met à bouger sitôt au sol.

« Les réactions des plantes sont très rapides, explique la Gargoule. C’est leur seule chance de se reproduire à cause de la rareté des pluies : elles vont très vite à germer.

— Vous en savez, des choses. »

Liliah avait raison : les nuages commencent déjà à s’éventer, la pluie s’affaiblit. Alors que les brumes se font moins denses et que l’air retrouve sa clarté, deux masses brunes se distinguent en aval, loin sur l’autre rive. Deux ovales de poils ruisselants en train de boire. La paire de trompes relevée, les doubles défenses immergées.

Des Quadriphants !

Cédalion presse le bras de la Gargoule et lui indique la direction.

« Décidément, susurre Liliah, l’halo-ci les surprises de Lumière sont nombreuses. »


***

La Midi s’est envolée sous la pluie, ainsi qu’une bonne partie de la Sacrificiale. Sous leur roche creuse, Liliah a guidé la prière, consacrée à Lumière, et Cédalion s’est permis d’ajouter quelques psaumes en l’honneur du Messager.

Puissions-nous L’apaiser enfin, espère-t-il.

Les voici en route sur le dos de Sourcier. Lequel, repu en eau et en végétaux, blatère et gambade plus joyeusement que jamais. Les rayons solaires s’empressent de reprendre ce que la pluie a laissé : les eaux se tarissent ou s’enfoncent dans les fissures du sol, le sable se désembourbe et sèche, la vie s’écrase comme pour rendre à Ocrit la primauté de sa majesté cachée.

Liliah est obligée de retenir sa monture : la pluie leur a fait perdre du temps et la caravane doit être loin, autant économiser leurs forces[1]. La Gargoule elle-même s’est abandonnée en arrière, appuyée contre Cédalion. Il a fini par la tenir doucement dans ses bras… après un millier d’hésitations.

Ne détaille pas son visage. Ne détaille pas son visage.

Qu’importe la forme de ses traits ; qu’importent la minceur de sa silhouette, la cambrure du dos qu’il sent contre sa poitrine : c’est sa voix qui le porte.

« Berïn était Novarienne, raconte-t-elle, une jeune misérable comme tant d’autres issues de la race-esclave. Elle vivait dans une communauté de marchands nomades qui traversait le désert d’Ouden ; ils vendaient des bois secs, des peaux, des cornes et les animaux entiers qu’ils parvenaient à chasser. Vous savez, la vie se trouve davantage entre les Pierres d’Ouden que dans les sables d’ici : d’après Dimel, le climat est plus tempéré à l’est. »

Cédalion acquiesce, l’image en tête d’un cadre plus hospitalier à Lengel qu’à Béthanie – la populace mise à part.

« Ce n’étaient donc pas des pèlerins, comme nous ou comme d’autres que vous auriez pu croiser dans la mer de sable – les Lazulites, par exemple. Cette communauté ne devait son salut spirituel qu’au prêtre gargouléen qui les accompagnait et qui veillait, malgré ses vieux os, à ce que chaque personne accomplisse les rites en l’honneur du Messager. Or, unique lumière dans cette colonie de marchands vénaux, Berïn était la seule à manifester piété et humilité : elle fut rapidement employée par la Gargoule pour devenir son assistante. Un lien de fidélité, d’entraide et de compréhension naquit entre la Novarienne et le prêtre, tant et si bien que Berïn l’accompagnait dans toutes les épreuves que le désert d’Ouden imposait aux nomades.

« Un jour où le vent souffla particulièrement fort, le prêtre fit une chute dans un sentier rocheux difficile. Il s’y rompit plusieurs côtes. Au campement, il renouvela le lien de confiance entre lui et Berïn en lui permettant d’ouvrir sa bure et de dévêtir sa poitrine afin d’y appliquer les bandages nécessaires. »

Liliah s’interrompt. Elle coule un œil derrière elle, attrape le céladon du Novarien pour l’en garder captif.

« Si les Gargoules portent majoritairement leur bure et qu’elles restent dans l’ombre, c’est à cause de leur grande pudeur. Cédalion, vous n’en verrez que peu partager le tabou de leur intimité. »

L’homme ne sait que répondre. Il l’a bien vue délaisser son voile pour profiter de la pluie, mais lui-même s’est retenu d’ôter sa robe afin de laisser sa chemise s’imbiber, observant qu’elle ne le faisait pas.

« Je pensais que vous que vous profiteriez davantage de l’eau, se contente-t-il d’annoncer.

— Oh, mais j’en ai profité ; l’eau est mon élément.

— Vraiment ? Liliah, je vais finir par croire que vous êtes née sous le signe de Zvat[2].

— Cédalion, toutes les Gargoules naissent sous Zvat.

— Impossible… c’est vrai ? »

Un rire pour toute réponse. Ses mains rejoignent celles de Cédalion sur son ventre et les pressent – la vérité en profite pour s’échapper un peu plus.

« Vraiment, alors ? insiste le Novarien.

— Pour en revenir au prêtre…

— Liliah ?

— … lorsqu’elle lui appliqua les cataplasmes et les bandages, Berïn remarqua le bijou qu’il portait autour du cou : un talisman en or représentant la quadrabranche, serti en son centre d’un éclat de saphir poli.

« La jeune fille se doutait qu’une possession d’une telle valeur n’était ni dans l’habitude des nomades ni dans celle des Gargoules. Désintéressée dans sa piété, mais naïve par sa jeunesse, elle en parla à ses parents pour tenter de trouver quelque explication. La malheureuse ne saisit pas l’éclat cupide au fond de leurs yeux.

« Quelques renaissances plus tard, le prêtre mourut. Il aurait été empoisonné par l’eau croupie de sa gourde, selon les quelques Novarii qui daignèrent l’examiner. Parmi eux, les parents de Berïn. “Mais on n’en meurt pas si brusquement”, objecta la jeune fille, ce à quoi ils répondirent : “il était déjà faible après son accident, ne t’en occupe pas.”

« Au grand désarroi de ses parents, c’est la jeune Berïn qui la première se porta volontaire pour le rite des quatre halos. La dépouille devait être veillée sans interruption afin que le serviteur du Messager puisse bénéficier de Ses grâces, et la Novarienne savait que la présence d’un être cher réconforterait l’âme du défunt avant sa comparution. »

Des souvenirs égratignent la sérénité du Novarien.

Mon dernier rite des quatre halos fut pour le sergent Anke. Qu’il est dur d’affronter la mort des siens…

Le sable explose soudain près d’eux.

« Qu’est-ce donc ? » s’écrie Cédalion.

Sens en alerte et dos dressé, les mains en défense autour de Liliah, il fixe la dune voisine… et la Gargoule éclate de rire.

« Un dracillon ! Regardez-le, il détale ! »

L’animal aux écailles couleur poussière dévale la pente et s’échappe entre deux roches[3].

« Il m’a surpris… que faisait-il ?

— Il chassait bien sûr, dissimulé sous les sables. Les lézards comme lui ont la faculté de jouer avec leur centre de gravité pour imiter la vibration de gros animaux. Les scarabées d’os pointent alors leurs élytres, mais ils sont les proies se pensant prédatrices.

— Vous ne craignez rien pour Sourcier ? Je crois savoir que les scarabées d’os s’attaquent aux bêtes comme lui.

— Ses sabots sont rehaussés de plaques de fer, vous ne l’aviez pas vu ? Vous deviez avoir l’esprit ailleurs. »

Appuyée contre sa poitrine, la Gargoule roule sa tête vers l’arrière pour lui imposer ses yeux railleurs. Cédalion décide subitement d’observer les pattes de leur monture avant de s’éclaircir la gorge :

« Et Berïn, donc ?

— Berïn… Berïn devait passer les quatre halos dans la tente du prêtre. Alors qu’elle allait rejoindre la dépouille, ses parents la sommèrent de leur apporter le médaillon du mort, mais la jeune fille refusa. Ils la vilipendèrent, la privèrent de l’eau et de la nourriture qu’elle avait préparées, mais elle tint bon et s’en alla accomplir son devoir ; c’est sustentée par son unique foi qu’elle resta auprès du corps de son mentor.

— Par les pieds du Messager…

— Vous avez toujours les mots qu’il faut, Cédalion. La machination de ses parents échoua, car malgré les manques jamais Berïn ne quitta sa place. À la fin du quatrième halo, le couple d’impies pénétra dans la tente mortuaire, pensant trouver leur fille inanimée. Ils la découvrirent consciente, tout à sa génuflexion et ses prières. Les scélérats tentèrent de la renvoyer, arguant que son rôle était achevé et qu’il fallait maintenant enterrer le cadavre. Mais elle refusa de laisser le prêtre et se dressa entre lui et ses parents ; ils la battirent et la jetèrent dehors, se réjouissant d’enfin pouvoir mettre la main sur le trésor de la Gargoule. »

Cédalion inspire fort pour juguler son indignation. Deux odeurs l’entêtent : les fumigations d’êva et le musc des mèches de Liliah.

« Berïn ramassa son pauvre corps et se hâta de gagner sa tente. Elle se munit d’une gourde pleine et d’un sac de fruits, puis embrassa seule la brûlure du désert. Elle chemina sans interruption six halos durant, au mépris du harassement et de la sécheresse quand, enfin, un village se dressa devant elle. Mieux que ça : c’est la silhouette salvatrice d’une église obscurienne qui guida ses derniers pas.

« Elle effaça ses larmes et gagna le lieu saint. Devant les Gargoules ébahies, elle plongea la main dans son chemisier et brandit le médaillon du vieux prêtre, conservé contre son cœur. Alors, elle s’effondra sur les dalles de pierre. Alitée, elle n’eut que la force de conter son histoire et de faire don du trésor qu’elle avait sauvé à la petite église… quand elle expira, libre. »

La gorge de Cédalion se serre. Liliah inspire longuement et il sent son corps se détendre.

« Depuis, le talisman de Berïn est une relique importante ; elle se trouve dans le Palais des Hauts-Serviteurs, mais certains évêques l’emportent pour des tournées de monstration. Ce sont des événements au moins aussi populaires que les cérémonies des miracles de Lumière.

— Oui, j’ai vu la dernière à Lengel. »

Et dernière elle restera, je le crains. Tant que l’Orbe de Lumière n’aura pas été retrouvé, tant que ces maudits Néphélins n’auront pas été exterminés.

« Savez-vous le nom de ce village ? susurre Liliah.

— Non, dites-moi.

— Il n’en avait pas, ce n’était qu’un modeste relai le long du fleuve. La venue de Berïn le changea à jamais et sa notoriété grandit de cycles en cycles, tant et si bien que les Gargoules décidèrent de le nommer en faveur de la sainte qui mourut pour eux tel un ange tombé des cieux : L’Ange fut le baptême de ce village. Le terme d’époque, en vieil ocritin, varia au fil des dialectes nomades jusqu’à se cristalliser enfin : Lengel, la cité bâtie par la piété de Berïn. »


***

La Gargoule et le Novarien retrouvent la caravane au beau milieu de la Fermeture, sous la chaleur écrasante de l’après-midi. Dimel les accueille d’un sourire et sans poser de question. Il n’interrompt pas non plus son chant doux, une mélopée sibylline dans une langue que Cédalion échoue à identifier – un très vieux parler nomade, explique Liliah. Les mots des nouveaux arrivants se tarissent et ils cheminent ainsi jusqu’au soir, guidés par la voix de Dimel au rythme des regards dérobés.

Les Pèlerins de Berïn installent le camp lorsque le halo s’estompe. Cédalion aurait voulu assister Liliah pour l’assemblage de la chapelle, mais Nothalas l’a pris de vitesse ; le gardien l’a sommé d’aller se rendre utile ailleurs. Le Novarien offre son aide, sa haute taille et ses muscles à chaque nomade qu’il croise, et rapidement le village se dresse. Il rejoint ensuite ses hôtes pour le Souper. La Gargoule les retrouve tard et s’éclipse vite, prétextant de longs préparatifs auprès de la relique.

« Nous autres Pèlerins avons coutume d’adresser nos vœux au Messager après chaque pluie aperçue dans le désert, explique Dimel. Avec la tempête de sable et le déluge de Ses larmes aux abords du Cimetière des Quadriphants, il nous tarde de Lui offrir la chaleur de nos cœurs. »

L’ambiance est lourde. Cédalion achève son repas en ruminant, soucieux des regards que ses hôtes se lancent en coin. Il finit par se retirer, lui aussi, prétextant vouloir prier des versets propres à l’armée obscurienne avant de rejoindre les célébrations de la Nocturnale.

« Vous n’auriez pas un cierge de bétyle, par hasard ?

— Non, tous les objets de culte sont dans la chapelle. »

Dimel retient à grand-peine sa réponse, mais l’officier l’interprète tout de même : “allez donc demander à Liliah”. Il sort de la tente sous l’œillade électrique de Nothalas ; derrière lui, le ton gronde.

Il n’atteint pas la chapelle. Gardiennes et gardiens en condamnent l’accès. “Pour la sécurité de notre sainte relique”, prétexte une Novarienne au visage usé par le désert. Et impossible d’entrevoir la Gargoule sous les tentures.

« Sacrepetons, hein… »

Alors Cédalion déambule entre les allées, entre les dunes. Il respire à pleins poumons des pierres d’êva bien chaudes. Contemple les étoiles. Attend. Et recommence.

Quand les Pèlerins sortent, il se joint à eux autour de la chapelle pour célébrer la Nocturnale. Trop de monde, il ne peut l’approcher. Alors il prie, les genoux dans le sable, l’esprit dans le désert. Les incantations, les psaumes, les psalmodies défilent. Puis les nomades se dispersent : la communauté se réassemble pour partager la convivialité de la Communale. Cédalion retente une approche.

« Navrée, mais pour la sécurité de notre sainte relique l’accès est…

— Crâne de scrofineux, navrée de quoi ? N’ai-je point le droit de me recueillir, moi aussi ? »

La gardienne se tend, ses doigts s’enroulent sur la poignée de son sabre.

« Je vais devoir vous demander de partir.

— Pas avant d’avoir vu…

— Cédalion ? »

Liliah sort de la tente.

« Je vous attendais plus tôt ! Venez.

— Prêtresse Liliah, les ordres de Nothalas sont…

— Sacrepetons, les ordres aux vorcins ! Qui est en charge de la sainte relique de Berïn ici, sinon moi ? Laissez entrer mon ami, il est notre hôte et il nous a bien aidés.

— Mais, Nothalas… »

La Gargoule achève l’échange d’un regard – Cédalion n’aurait pas aimé en subir les éclairs. Puis l’aura de Liliah s’illumine alors qu’elle lui fait signe d’entrer.

Encens et chandelles. La tente, si elle surpasse la taille des abris individuels, n’égale évidemment pas l’espace des églises de pierres ou de briques. Il se dégage pourtant de ces tapis déployés, des motifs cousus dans les tentures et gravés sur l’autel et les coffres forgés, une ferveur authentique et palpable. Posée sur la table au milieu des coupes, une figurine d’argent dresse sa silhouette et ses entrelacs. Deux jambes, deux bras, deux ailes…

« Un ange », susurre Cédalion.

Il tombe à genoux et se signe de la quadrabranche. Le même symbole se trouve sur le socle de l’œuvre, au-dessous d’une vitrine en cristal bombé. À l’intérieur, un petit cylindre ivoire.

« Une phalange ?

— Oui, Cédalion. L’un des seuls restes de sainte Berïn. Elle est notre relique et elle veille sur notre communauté, comme nous veillons sur elle à notre tour. »

Liliah s’agenouille à ses côtés, et tous deux entament une prière. Celle-ci achevée, la conversation se délie.

« N’est-ce pas dangereux de transporter un tel trésor dans un reliquaire si voyant ?

— N’ayez crainte, le coffret est amovible : sans le verre grossissant, il peut se porter en pendentif. Une inspiration issue directement de notre sainte », explique-t-elle dans un clin d’œil.

Elle se lève.

« Je vous ai amené ça. »

Un rasoir pliable et un pot de baume – probablement un assouplissant. Cédalion la remercie chaudement… avant de remarquer qu’il n’a pas de miroir.

« Je sais. »

Elle s’installe devant lui.

« Ne bougez pas. »

Délicatement, elle entreprend de raser le Novarien. Il se laisse faire, pétrifié.

Ne bouge pas, concentre-toi sur autre chose…

Il ne peut s’empêcher de détailler Liliah : ses tics, son regard, ses traits allongés et sa peau grise, la manière dont elle plisse les narines dans les gestes techniques, le jeu de ses sourcils…

« Eh voilà ! J’espère que ça vous convient. »

Il passe une main sur sa mâchoire.

« Joli travail. Où avez-vous appris à faire ça ?

— Je m’occupe parfois des crinières des enfants. C’est un petit monde, ici, tout le monde touche à tout ; vous seriez surpris de ce que je peux faire. »

Sa chaleur est contagieuse. Elle lui tend à présent un objet enveloppé dans un tissu bleu.

« Un cadeau. Je l’ai faite faire pour vous. »

Cédalion déplie l’étoffe. En dessous se dévoile un étrange artéfact. C’est un tuyau fin en bois de cactus, fixé en perpendiculaire à un plus grand cylindre, en cuivre celui-là. Il distingue, à l’intérieur de ce creuset, une ampoule de verre contenant du liquide.

« Les anciens ont coutume de fumer la pipe à des fins récréatives. L’un d’eux a bien voulu me céder l’une des siennes et j’ai demandé à notre forgeronne de confectionner ce cylindre. Vous pourrez le chauffer par le bas avec un briquet pour vaporiser le contenu de l’ampoule.

— Qui est ?

— Voyons Cédalion, ne vous ai-je pas dit que je touche à tout ? J’ai récolté la condensation des fumigations des pierres d’êva : chauffez-la fort et vous pourrez l’inhaler où que vous soyez. »

C’est l’émotion qui prend le dessus : Cédalion a déjà serré la Gargoule dans ses bras avant de s’en rendre compte.

« Oh ! lâche-t-elle.

— Liliah, je… Merci. Vous avez tant fait pour moi. Je suis très touché. »

Elle lui rend son étreinte, peut-être pour laisser à son visage le temps de dissiper sa rougeur subite.

« Vous voulez l’essayer ?

— Bien sûr.

— Suivez-moi ! »

Elle l’entraîne hors de la chapelle comme elle l’a fait le matin même pour contempler la Saillie. Là, dans les vêpres obscures et sous le clair d’étoiles, Cédalion allume son présent et respire comme il n’a jamais respiré.

« Liliah, votre système est plus efficace que le masque de l’Obscurie. »

Ce compliment est sincère. La Gargoule et le Novarien restent assis sur leur dune à parler des sables et des astres, ignorant les dents fraîches de la nuit profonde. Soudain, Liliah s’ébroue : c’en est trop pour elle, et depuis un moment déjà.

« Oh, s’exclame Cédalion, je m’étais oublié, pardonnez-moi.

— Cessez donc de vous excuser pour un rien. »

Un sourire – il ne les compte plus.

« Suivez-moi, je vous raccompagne. »

La demeure de Dimel et Nothalas est noire quand ils arrivent. Et aussi silencieuse que le reste du village. Cédalion baisse la tête, dépité.

« Liliah, ils doivent dormir… je n’ai pas mémorisé l’emplacement de ma couche ni la place des meubles ; sans lumière je les réveillerais à coup sûr.

Un bras chaud s’enroule autour du sien, et un souffle sur son oreille.

« Ne restez pas dehors par un froid pareil. Elle n’est pas bien grande, mais je parie qu’il y a une place pour vous dans ma tente. »


***

Le cœur porté par la joie, Liliah mène le Novarien chez elle – même cette légère appréhension qu’elle ressent encore la grise ! Lorsqu’ils descendent de la dune, elle lui cède le passage et profite de l’argent des étoiles pour égarer un regard dans le dos de l’homme.

Étrange. Elle aurait juré avoir senti une plume prise dans les plis de sa robe.


***




[1] Les nuages sont trop rares dans le désert et se localisent dans de petites zones, souvent là où les falaises et les montagnes les retiennent : elle doute que la caravane ait été touchée. [retour]


[2] Quand la planète Zvat, berceau kérubin et gargouléen, est la plus proche de l’axe formé par l’étoile-sanctuaire et le Référenciel, l’enfant qui nait est baptisé de l’élément Eau, signe des bons et des fidèles. [retour]


[3] Drôle de nom, “dracillon”. Ironique, peut-être, tant ce reptile des sables n’a rien en commun avec la grandeur des Dracènes ou les terribles Draconens. [retour]


Commentaires

Une plume d'ange ou de hurle-vorcin ? Je sais pas pourquoi, je sens que ça va mal se terminer cet interlude...
Bien joué le coup de Lengel ! Ça a dû mettre un coup à Cédalion d'apprendre qu'ils ont massacré la ville de Sainte Berïn.
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mercredi 20 janvier à 20h16