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Julien Willig

vendredi 20 novembre 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XIV

[Résumé des chapitres précédents]

Cédalion s’est réveillé dans un campement nomade, harassé. Les Pèlerins de Berïn l’ont recueilli lors de son agonie, l’ont nourri, et ont trouvé un moyen de pallier le manque de Zélotron-B du commandant.


***


« Suite aux bombardements, les galeries de Saint-Bastilien s’étaient effondrées, et l’usure avait achevé de fragiliser les mines. Alors que je descendais en rappel au-dessus d’un gouffre, une secousse manqua de me précipiter dans le vide et je me rattrapai de justesse en plantant mon piolet dans une paroi.

Cyrin, mon pauvre assistant, n’eut pas cette chance et il disparut dans les profondeurs de l’abîme.


Son cri encore me hante. »


(Mémoires de Liane Vestine, Volume 1.)



Les nomades se lèvent peu avant l’aube. Cédalion est réveillé par Dimel, occupé à cuir des pains plats dans le sable sous un feu de charbon ; une corbeille de fruits et la théière habituelle garniront ce petit-déjeuner. L’odeur torture l’estomac de l’officier et les pierres d’êva qu’il récupère ne sont qu’une maigre consolation.

Suite aux conseils de son hôte, il sort aider Liliah à défaire sa tente. En vain : la Gargoule l’accueille d’un sourire en s’époussetant les mains, la toile et ses piquets déjà ficelés à ses pieds.

« D’ordinaire c’est moi qui motive les troupes, déplore-t-il, penaud. Que puis-je faire pour vous ?

— Eh bien, vous pourriez… Oh, je sais : venez contempler la Saillie avec moi ! La naissance du halo est magnifique vue d’ici. »

C’est ainsi qu’il se retrouve assis avec elle au sommet d’une butte. Village dans le dos, c’est à l’ouest que porte leur regard, vers le Secteur 3.13 où la Dissociation s’opère[1]. Alors, au-delà des plateaux bruns qui délimitent le désert, entre les Pics des déesses à droite et la Chaîne des vieux monts à gauche, la lumière jaillit. Un bourgeon blanc ; une couronne dorée ; une fleur de feu. Les rayons orange s’élèvent, diluent le noir bleuissant du ciel en un doux pétale mauve qui semble déposer là, sur les dunes frémissantes, son pollen pastel.

Je n’avais jamais pris le temps de la regarder…

Ni nuages ni bruits ne perturbent cette naissance. Peu à peu, le désert respire. Un léger souffle, un soupir : il joue avec les mèches de Liliah, glisse sur les pommettes de Cédalion et se faufile innocemment sous les plis de leur robe.

… Aurais-je seulement été capable d’apprécier sa douceur ?

La Gargoule susurre au vent :

« Ô Nuit, dis-moi qui suis-je sous ton foulard de vérité. Ô Nuit, dis-moi qui suis-je avant de t’en aller. »

Ses paupières se closent, et ses poumons s’ouvrent grand. Épanouie, elle se tourne vers le Novarien :

« C’est un adage personnel. J’espère que vous ne vous êtes pas senti mis de côté.

— Ne vous excusez pas. J’ai rarement eu l’occasion d’être si bien entouré.

— Oh… vous me flattez. »

Liliah rougit et enfouit son nez sous sa robe. Cédalion prend seulement conscience de ses paroles :

« Non, il y a méprise, je ne voulais pas vous embarrasser ! C’est la première fois que l’on m’invite à partager un moment si poétique. J’ai apprécié. »

La Gargoule refait surface, prudemment.

« Merci », conclut le Novarien.


***

Liliah et Cédalion ont regagné le village et mangé avec Dimel et Nothalas. La Gargoule a profité du feu pour exposer un turban aux fumigations des pierres d’êva : l’officier le portera l’halo-ci. À présent les tentes sont désassemblées, les tissus roulés, et les structures en bois de cactus montées sur les animaux de trait, des coursiers des trois plaines[2]. Ces herbivores, malgré leurs larges mâchoires et leur taille imposante – ils dépassent bien Cédalion d’une tête ou deux – se laissent charger sans broncher, couvant les nomades d’un regard paisible. Leurs longs poils tombants, emmêlés par les vents, semblent les tenir à l’abri du froid matinal ; beiges, bruns, gris ou dégradés de ces teintes, ils épousent l’harmonie des sables.

Cédalion hasarde une caresse au plus proche, qui tend le cou et se laisse faire.

« Où irons-nous ? demande-t-il.

— Nous venons de l’ouest, explique Dimel. Nous remonterons la mer de sable jusqu’à traverser la Phalange des trois plaines, puis rejoindre Abyla : les denrées de sa région sont précieuses. »

Il capte le regard de Cédalion, perdu dans l’autre direction.

« Je regrette, Béthanie est loin déjà et la tempête de sable semble s’y être déplacée : même en vous prêtant un coursier et des vivres, ce serait courir un gros risque. »

Cédalion opine, silencieux.

« Ne vous inquiétez pas, nous allons traverser quelques villages, vous y trouverez forcément un moyen de communication. »

Devant les coursiers, Nothalas lance le départ avec une dizaine de personnes en défense. D’autres se dispersent derrière et sur les flancs, et certaines accompagnent les nomades le long de la caravane. Toutes ont la main sur le pommeau du sabre, et le regard perçant qui sillonne la voie de sable. C’est seulement à la faveur du matin que Cédalion distingue les nuances de bleu sur leur visage, tanné là où le turban ne peut les protéger. Il est rare de voir des Novarii avec ces marques : les rayons solaires s’élèvent d’entre les terres-plaques, rebondissent sur le Phylactère avant de retomber sur le sol ocritien, perdant ainsi une bonne partie de leur puissance. Il faut bien une vie passée dans ce désert sans nuages pour qu’Ocrit assombrisse ainsi la peau des nomades[3].

L’officier chemine en compagnie de Liliah et Dimel. Celui-ci tient en longe la file des trois coursiers qui portent leurs affaires.

« Ils sont légèrement chargés, explique-t-il, car nous avons fait du troc dans le dernier village. Notre trajet nous fera passer par une rivière de sel : nous y prélèverons des blocs pour les échanger contre des vivres et des étoffes.

— Ainsi, vous cherchez des ressources dans le désert ?

— De quoi vivre, oui. La sainte Obscurie nous fait l’honneur de nous laisser la relique de Berïn afin que nous la montrions à la Sujetterie sur notre chemin, mais il est dur de subsister avec l’aumône des démunis.

— Je comprends. Puis-je vous demander ce que vous faisiez dans le Cimetière des Quadriphants ? »

Dimel ne s’arrête pas, mais le regard qu’il jette à l’officier est lourd. Il assène :

« Je ne pillais pas, Cédalion.

— Pardonnez-moi, mon intention n’était pas de vous offenser. Cela m’intrigue, c’est tout : vous m’avez sauvé la vie lors de ce halo. »

L’homme respire, rassuré.

« La bataille des cieux s’est vue à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde. Nous sommes des Pèlerins, nous vénérons la vie que Lumière nous offrit et la terre que le Messager nous bâtit : nous sommes venus dès la fin des belligérances pour sauver qui pouvait l’être.

— Même des ennemis de l’Obscurie ?

— Qui sommes-nous pour juger, Cédalion ? »

L’officier préfère ne pas répondre à cette question, laissant Dimel reprendre :

« Lorsque la tempête s’est levée, nous avons renvoyé la plupart d’entre nous, ne gardant que les plus robustes des volontaires. Je vous ai trouvé de justesse, mais j’ignore s’il y avait d’autres personnes à récupérer. »

Abriel s’est sauvé et la pilote de l’aspic était déjà morte.

« Pas dans les environs. Je vous suis redevable, Dimel. »

Celui-ci incline le chef, sans relever.

« Lorsque je me suis réveillé, hier, vous disiez que vous m’aviez appelé ? demande Cédalion au nomade.

— Oui. Je me suis égosillé pour tenter de percer les hurlements de cette maudite tempête, surtout en voyant qu’avec votre pistolet vous alliez…

— N’y pensez plus, Dimel, je vais bien. En revanche, je suis intrigué car ce n’est pas vous que j’ai perçu.

— Plaît-il ?

— C’était… »

Des croassements.

Il s’interrompt. Regarde autour de lui – Liliah marche plusieurs mètres derrière, elle chatouille le menton du troisième coursier. Par excès de prudence, il baisse le ton :

« Dimel, croyez-vous au hurle-vorcin ?

— Vous l’avez vu ?

— Entendu. Je n’étais plus maître de moi, j’aurais juré qu’il me poussait à la mort. »

Le pèlerin sourit.

« Vous connaissez l’histoire du Cimetière des Quadriphants ?

— Dans les grandes lignes. On dit que des pillards s’y sont massacrés sous l’influence du hurle-vorcin, chacun croyant s’en sortir en solitaire pour augmenter sa part de gain.

— C’est plus que ça. Tenez, Cédalion, vous distinguez les Pics des déesses, ici ? »

L’officier se revoit en haut de la dune, seul au monde avec Liliah. Une aube sublime s’y est hissée tantôt. Dimel poursuit :

« Il y a une abbaye là-bas, un sanctuaire au détour d’un col qui accueille la Sujetterie de passage. Or, il y a des millecycles de cela, une bande de mécréants gravit la montagne pour faire main basse sur le trésor de l’église. Ce qu’elle fit, en incendiant les lieux pour faire bonne mesure… et les Gargoules, enfermées à l’intérieur. Celles-ci se sacrifièrent pour faire passer leur prêtresse par une fenêtre. Malheureusement, les impies l’aperçurent et s’en saisirent. Elle les maudit au nom du hurle-vorcin, mais ils lui rirent au nez. “Un monstre pour les contes d’enfants, s’esclaffèrent-ils, est-ce là tout ce que le Messager peut nous opposer ?” Et ils la précipitèrent au bas d’une falaise.

— Quelle horreur. »

Poings et mâchoire de Cédalion se serrent. Attirée par le récit de son père, Liliah franchit les quelques pas qui les séparent et se retrouve aux côtés de l’officier.

« Les mécréants fuirent à travers le défilé qui descendait dans la mer de sable jusqu’au Cimetière des Quadriphants. Il vous faut savoir, Cédalion, qu’il s’agit d’un lieu où les vieux pachydermes viennent mourir, traversant le désert quand ils sentent l’imminence de leur trépas ; cela, ni la religion ni la science n’ont trouvé comment l’expliquer. Les carcasses des quadriphants y gisent et s’accumulent, se décomposent lentement pour redevenir poussière, et seul leur squelette demeure, à la fois témoin et sépulture.

— C’est donc pour ça que j’y ai vu tant d’os et de défenses !

— Précisément. En les découvrant, les mécréants eurent l’idée de creuser autour de ces dépouilles, car ils savaient que ces créatures étaient jadis employées comme bêtes de somme : ils espéraient en tirer quelques richesses de plus. Ils éventrèrent les peaux séchées, brisèrent les os. Mais sous la meurtrissure des rayons solaires, la frustration se fit bientôt sentir, annonciatrice de sentiments plus terribles encore : la suspicion et la jalousie. Qui allait porter le butin ; comment le répartir ; est-ce que tout le monde montrait toute sa part ?

— Engeance de peu de foi », jure Cédalion.

Dimel réagit d’un gloussement. L’officier hausse un sourcil, perplexe : comment donc ces pèlerins, serviteurs d’une sainte béatifiée sous la quadrabranche, parviennent-ils à traiter leur religion avec tant de légèreté ?

Le nomade se méprend sur l’égarement de son interlocuteur. Il se hâte d’ajuster la marche des coursiers des trois plaines avant de reprendre :

— Très vite la querelle vira en affrontement. Les voleurs, pourtant unis par le sang sur leurs mains et les trésors dans leurs sacs, s’entretuèrent à coups de dague dans le cœur et de pistolet entre les omoplates.

— Ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient.

— Le Messager les jugera. La légende raconte qu’un rescapé fut récupéré par une colonie de pèlerins. Il balbutia son histoire, un récit ponctué de ricanements malveillants et d’ombres d’ailes aux coins de sa vision. Et, à la première inattention de ses sauveurs, il se trancha la gorge.

— Quoi, comme ça ?

— On dit que survivre au châtiment du hurle-vorcin vous octroie un vœu auprès de lui. Il se voyait déjà couvert de chaînes et du masque de Nephel à cause de la gravité de ses crimes à l’encontre de la sanctosphère. Face au jugement qui l’attendait, cet homme ne souhaitait que mourir. »

Et dire que je me sentais joyeux…

Dimel perçoit le trouble qu’il a jeté :

« Pardonnez-moi, Cédalion, c’est une histoire bien lugubre. Mais elle demeure ancrée dans les consciences, et c’est à ce point que je voulais venir.

— À quel point ?

— Un certain onirisme habille le Cimetière des Quadriphants. Le mythe du hurle-vorcin est commun à toute la Sujetterie et l’esprit des visiteurs tend à se focaliser dessus. Le manque de gaz a dû accroître votre confusion et vous faire fantasmer sur cet oiseau cryptide, voilà tout.

— “Voilà tout” ? Vous en êtes sûr, Dimel ?

— Comme tout un chacun. Les pierres d’êva ont un potentiel hallucinogène et les effets tordus de votre gaz n’arrangent pas les choses ; que dire des carences que vous sentiez ?

— J’ai vécu beaucoup d’échecs et de déconvenues ces temps-ci, lâche Cédalion d’une voix blanche sans même regarder le pèlerin. Cette… apparition m’a paru représenter la seule fin possible à tout ceci.

— C’est là la perversion du hurle-vorcin : son mythe est tellement commun qu’il en devient réel. C’est un rêve éveillé, Cédalion.

— Un cauchemar. »

Dimel éclate de rire.

« Qu’est-ce que ça aurait été si vous aviez bu ! J’ai connu des jeunes des villages qui mêlaient les inhalations des pierres et les effets de l’alcool, et je peux vous garantir que je n’ai jamais vu pareille déchéance ! »

Abriel, étouffe-toi avec ta flasque la prochaine fois…

Liliah pouffe :

« Ce qu’il ne vous dit pas, c’est qu’il a lui-même été “jeune”.

— Tout beau, ma fille, tu parles d’une époque que tu ne peux connaître.

— Est-ce pour ça que toi et Noth’ ne me lâchez jamais du regard ?

— Non, c’est parce que tu es la Gargoule la plus resplendissante qu’il m’a été donné d’admirer, ainsi que la prunelle de mes yeux… Tu tiens à guider toi-même les coursiers, ou c’en est fini des questions ? »

Elle achève l’échange dans un sourire malin. Alors que Dimel se concentre sur la route, Liliah tire la manche de Cédalion pour l’attirer quelques pas en arrière.

« Ça vous dirait de visiter le Cimetière des Quadriphants ?

— Maintenant ? Mais je croyais que nous nous éloignions… »

Elle le fait taire, l’index devant ses lèvres, et se met à détacher la longe du dernier coursier.

« Père ? Nous allons faire un tour.

— Quoi ? Liliah !

— Ne t’en fais pas, j’ai chargé la selle avec de quoi boire et manger.

— Mais…

— Je serai prudente, Cédalion veillera sur moi. Vous montez ? » lance-t-elle à l’intention de l’officier.

Il lève les épaules, démuni. Liliah se hisse en haut de la selle et lui tend la main. Un pied sur l’étrier, puis il se retrouve assis derrière elle, sur le dos arqué de la créature aux rayures cendrées.

Par les pieds du Messager, que c’est haut !

Il cligne des yeux dans l’espoir de chasser le vertige qui les trouble.

« Accrochez-vous ! »

À quoi ?

Liliah serre les jambes, les rênes, et lance un mot d’encouragement au coursier des trois plaines : il n’en faut pas plus à la bête pour partir au galop. Cédalion s’aperçoit qu’il s’est agrippé à la taille de la Gargoule pour ne pas choir ; il dessert sa prise, gêné, faute d’oser retirer ses mains. Le coursier quitte la caravane et gravit une première dune si vite qu’il paraît décoller. La gravité s’empare de l’estomac de l’officier à l’en faire gémir ; Liliah, elle, crie sa joie à la mer de sable.


***

Il a fallu un moment à Cédalion pour s’habituer à chevaucher pareille créature. La sensation de vitesse, le vent sur son visage et qui fait gonfler sa robe, lui paraissent enfin agréables. Une mèche noire s’échappe du turban de Liliah alors qu’elle tourne la tête vers lui :

« Tout va bien ?

— Nous sommes partis voilà vingt minutes et vous vous en souciez seulement maintenant ? »

À lui de rire devant sa déconfiture :

« Votre ravissement plaît à voir ; allez-y, profitez de la chevauchée.

— Vous avez baissé votre voile ?

— Je voulais respirer l’air libre, sentir le désert comme vous.

— Votre barbe commence à pousser, vous savez ?

— Je sais, ça me gratte ! »

Leur monture se lance dans une descente audacieuse. La Gargoule la jugule à peine, se contente d’ajuster sa trajectoire avant de reporter son attention sur Cédalion.

« C’est rare, un Novarien sans barbe. Celle de Nothalas est fine, mais vous avez vu la broussaille de Dimel !

— D’ordinaire, nous avons un baume pour soulager notre visage au contact du masque obscurien : je n’ai jamais été confronté à ça.

— N’ayez crainte, Cédalion, je vous trouverai de quoi prendre soin de vous. »

Soudain, le désert s’ouvre sous leurs pas.

« Nous arrivons à l’orée du Cimetière ! »

Malgré la chaleur, un frisson se glisse sous la robe de Cédalion : il reconnaît les contours de pierre ocre, la pente douce donnant sur un vaste sable duquel sourdent, immuables, les étranges assemblages d’ossatures blanches.

« Tout doux, Sourcier, tout doux. »

Elle cajole le long cou du coursier pour l’apaiser. Avant que Cédalion ne pose la question, Liliah explique :

« Il nous a plusieurs fois trouvé de l’eau en plein désert. Il est jeune, il cavale beaucoup, mais il sait se servir de son flair. »

L’atmosphère change à mesure que la monture, la Gargoule et le Novarien s’enfoncent dans le Cimetière des Quadriphants. Les vents légers se taisent et accordent à l’instant son silence solennel. La température chute sous l’ensoleillement moindre, conséquence de la basse altitude.

Cédalion secoue la tête, confus.

« Tout va bien, Cédalion ? s’inquiète Liliah.

— Oui, c’est seulement… Je me sens soudain très petit.

— Je vous comprends, sous ses airs désolés c’est un endroit très impressionnant. Heureusement que Sourcier est avec nous ! »

Indolent, le brave Sourcier les mène entre les dunes et Liliah lui décrit la vie qui, selon elle, trouve toujours un chemin :

« Vous voyez ces plantes ? »

Elle désigne une petite grappe d’arbustes, perdue au milieu de rien.

« Elles survivent à la sécheresse en déployant largement leur feuillage : il les protège de la majorité des rayons solaires, ceux qui retombent après avoir rebondi contre le Phylactère.

— Pourtant leur tronc est parfaitement dégagé.

— C’est pour profiter des lueurs rasantes de la Saillie et de la Jointure. »

Elle se tourne vers lui. Ses yeux brillent alors qu’elle partage son savoir, mais son ton devient sérieux :

« Les nuits sont très froides dans le désert. Vous vous en rendrez vite compte en vivant avec nous. »

Un amas de courbes blanches se présente au détour d’une butte. Le même type de structure que Cédalion a visité avec Abriel, couverte de tissu fantôme, orné d’artefacts et doté d’un autel.

« Avez-vous déjà vu ceci, Cédalion ?

— Lors de mon ultime errance, oui. Très intrigant. Des ossements de quadriphants, je suppose ? »

Elle acquiesce. Une brise soudaine balaye les plis de leurs vêtements, un souffle mélancolique porteur de souvenirs contrastés.

L’hommage à Lita. Le dernier verre avec Abriel… et ma défaite face à lui et au hurle-vorcin.

Au sein de la structure, un cliquetis tinte doucement, comme la promesse d’un meilleur présent.

« Ce que voyez là est un galern. Une dépouille-sépulture, dans la langue des nomades.

— Une “dépouille-sépulture” ? s’étonne Cédalion.

— Dépouille pour le quadriphant, sépulture pour nous.

— Oh. J’ignorais que vous fréquentiez le Cimetière. »

Elle pouffe.

« Dimel ne vous l’a pas révélé à cause d’un vieux reste de méfiance. Je suis désolée, Cédalion, il apprendra vite à vous faire pleinement confiance.

— Je ne suis pas tombé ici de mon plein gré… »

Une main sur la sienne.

« Je sais, je sais. Il réagit ainsi avec n’importe qui en dehors de notre communauté. Les galerns ont une importance particulière pour tous les peuples nomades. Ce sont des sépultures bâties pour des pèlerins illustres, des chefs ou des saints. Reposer sous un galern, c’est bénéficier du plus grand des honneurs, celui de faire corps avec la majesté du quadriphant, le géant du désert, et attendre avec lui l’avènement de l’Obscurité dans la quiétude éternelle. »

Et Lita parmi eux.

Le Cédalion pieux des cycles précédents se serait outré de la profanation opérée en compagnie d’Abriel. L’halo-ci, il se sent fier des derniers gestes effectués en l’honneur de son amie. Il couve d’un regard nouveau ces tombeaux d’ivoire, ces côtes et ces défenses polies par les vents des sables. De plus en plus de galerns apparaissent alors que le duo monté chemine dans le Cimetière

Reposer en paix jusqu’à l’Obscurité…

« La forme pyramidale, reprend Liliah, est destinée à l’élévation de l’âme jusqu’à Lumière. Si vous pénétriez dans un tombeau, vous verriez un trou pratiqué en son faîte pour que la Mère Primaire soit toujours visible, des rayonnements d’Ocrit au scintillement des étoiles. »

Cédalion se garde bien de préciser qu’il a déjà visité l’intérieur d’un galern. Boire du sang de dragon avec des coupes laissées à l’attention d’un mort ne doit pas être du goût de Liliah…

À propos, la Gargoule enchaîne innocemment :

« Au centre de la sépulture se trouve un autel d’osier recueillant les prières et les offrandes. C’est un moyen de montrer à quel point la personne fut aimée afin que Lumière l’accueille en son sein.

— Et ces tintements qui en viennent ?

— Les pèlerins confectionnent des amulettes vouées à protéger ces défunts, corps et âme ; ils les suspendent sur les ossements de la pyramide par des nattes en crins de périsséens.

— Pourquoi tant de précisions ? s’enquiert Cédalion.

— Nous préférons les matériaux issus du vivant, récoltés sans violence. C’est un moyen de rappeler à Lumière le soin que les défunts honorés ici ont pris pour ses créations. »

La tête de l’officier se met soudain à tourner. Tout à sa contemplation, il a oublié de respirer son turban depuis un moment.

Tant de cycles à s’entraîner aux combats sans masque… pour en arriver là.

Il replace le tissu devant son nez et inspire à pleins poumons. Alors qu’ils devraient s’épancher, ils rencontrent un obstacle de taille : la poitrine compressée du Novarien.

Sont-ce les effets d’un sevrage ? Suis-je seulement obscurien encore ? Et ma volonté…

La dernière question, il n’ose même pas se la poser. Un bruit sombre l’en dissuade alors. Un écho pervers qui se suggère plus qu’il ne perce, qui joue avec la dimension du son comme avec l’esprit de l’officier…

Un battement d’ailes.

« Vous entendez ?

— Quoi donc ?

— Rien…

— On appelle ça le silence, Cédalion. »

Le sourire de Liliah fond quand elle s’oriente vers l’homme – ils sont si proches à dos de coursier…

« Ça ne va pas ?

— J’ai failli mourir en ces lieux et ma vie d’avant semble m’échapper. J’ai besoin de faire le point, je crois. »

Elle accueille sa déclaration avec respect… et une pointe de gêne.

« Je ne vous ai pas tout révélé, Cédalion. Lorsque nos pérégrinations nous mènent à proximité du Cimetière des Quadriphants, je fais tout pour m’y rendre. »

La Gargoule se détourne. Son regard n’est même pas lancé devant elle : il croule.

« Mes parents sont inhumés non loin. »

Le cœur du Novarien se serre, lui aussi.

« Vous voulez vous recueillir dans leur galern ? »

Elle opine, dos tourné. Cédalion pose une main sur son avant-bras.

« Allez-y, Liliah. Je vous laisserai seule avec vos parents le temps de m’isoler moi-même.

— Je suis tellement navrée, Cédalion, je ne voulais pas vous manipuler de la sorte.

— Il n’y a pas de mal, c’est un besoin tout naturel que vous avez. L’amour ne s’éteint pas à la mort : vivez-le. »

La Gargoule mène Sourcier vers un galern en particulier ; elle a déjà dans l’âme la présence de ses parents. La monture ralentit. Cédalion parvient à descendre sans se ridiculiser, malgré un léger vacillement dû au manque des pierres d’êva.

« Vous pouvez passer du temps avec les vôtres, Liliah, je viendrai vous retrouver. »

Elle ne répond pas, tout occupée à se mordre les lèvres. Ses paupières se resserrent, se creusent sous les yeux ; Cédalion la laisse à ses émotions et s’écarte en silence.

L’air est lourd. Ses pas, le sable également. Et sa tête qui bourdonne comme un essaim de guêpes autour d’un cadavre…

Où se terre donc ce maudit volatile ?

Liliah ne l’a pas vu nouer son turban à la selle de Sourcier. Ce n’est pas une hallucination ni une divagation de l’esprit ; c’est aux portes de la mort qu’apparaît le hurle-vorcin. Cédalion entend ses plumes claquer. Il semble partout à la fois. Hors de son regard, toujours.

« Montre-toi… »

Le croassement crisse au sein des creux de sable et s’insinue cruellement dans son crâne.

« Montre-toi, je suis là ! »

Cédalion se retrouve au sein d’une placette de poussière, au milieu des dunes et des galerns qu’elle abrite.

« Je ne suis pas venu ici pour piller ces tombeaux ni pour y gésir. Je t’attends, que vas-tu faire ? »

Une masse traverse le néant. Elle siffle, fuse. Des serres agrippent les épaules de l’officier quand l’oiseau se pose sur lui. Une présence gelée, des effluves de mort.

« Te voilà enfin… »

Cédalion n’ose bouger pour le regarder. Il remue ses doigts, indécis.

« Qui m’a maudit ? Pourquoi ? »

Un frémissement ébranle l’oiseau, et l’homme en retour.

« Je n’essuie que des défaites à cause de toi. Or, il semble que l’Univers a d’autres projets en ce qui me concerne, car je suis toujours en vie. »

Un bec claque proche de son oreille. Un léger grondement – une question, presque.

« Je ne suis rien que l’ombre d’Abriel. Jamais aussi rapide, jamais aussi chanceux… jamais aussi heureux. L’échec est ma ruine alors que la sienne n’a pas encore eu lieu. »

Le Novarien s’interrompt. Son cœur manque d’en faire de même alors qu’il aperçoit son ombre, portée devant lui par la lumière orange. Une silhouette large et musclée dans son ample robe. Et, sur ses épaules… rien. Pas même le contour d’une aile de la créature !

Je perçois ses serres. Son haleine, ses vibrations nerveuses…

« Si tu tiens à accomplir ton œuvre, suis-le. J’ai déjà été vaincu. »

Cédalion se sent plus léger alors. Le cœur libre, l’esprit serein.

“J’ai déjà été vaincu…”

Le hurle-vorcin croasse à nouveau. Pas à son encontre, mais dans le ciel, plusieurs cris brefs à destination d’un autre. L’air se délite, l’oiseau s’ébroue.


Et dans un geste et des bruits d’ailes, il disparaît en un soupir.


***




[1] L’écartement des terres-plaques ocritiennes a pour origine le Palais des Hauts-Serviteurs. À l’est, Lengel n’y aura droit que dans un degré. [retour]


[2] Quelle dénomination étrange : ces animaux semblent clairement adaptés à une vie dans le désert, avec leur fourrure sur le dos et leur capacité à changer leur graisse en eau. La Phalange des trois plaines est un milieu bien plus tempéré, bien que fort venteux. [retour]


[3] Il faudrait que l’étoile éclaire directement les Novarii pour teinter les épidermes jusqu’au lapis-lazuli de la commandante Parme-Alma…
Et que dire du Messager ? [retour]


Commentaires

C'est fou cette fin. Il y a une certaine sérénité qui s'échappe de Cédalion alors qu'il admet sa faiblesse. Et avec cet abandon, il se retrouve petit à petit. J'ai hâte de voir l'évolution de tout ça.
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mercredi 20 janvier à 19h13
J'avais hâte d'écrire ces moments :)
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mercredi 20 janvier à 19h15