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Julien Willig

lundi 2 novembre 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XIII

[Résumé des chapitres précédents]

Cédalion n’a jamais lâché Abriel, que ce soit dans le Tombeau du Messager ou dans leur perdition en plein désert. Mais, alors que son ancien capitaine était secouru par les siens et emmené au repaire de la Rébellion Néphéline, où il nouait plusieurs liens, Cédalion demeurait seul dans la rage d’une tempête de sable. Agonisant, il se sentait harcelé par de lugubres croassements… Le hurle-vorcin avait-il jeté sa malédiction sur lui ?


***


« Dénicher l’épée d’orichalque me coûta particulièrement.

Selon la légende, elle fut forgée en secret lorsque fut fomentée la grande émeute des mines de Saint-Bastilien, conçue par la science d’une Gargoule chapelaine et la technique d’un artisan rhakyt. Tout Ocrit la pensait perdue après que l’Obscurie eut enseveli l’insurrection par le poids de ses bombes. C’était compter sans un témoignage épistolaire décrivant sa cachette, hérité de génération en génération jusqu’à échouer dans la main avide de Tanhir de Lura.

Comme de coutume, celui-ci fit appel à moi, et je ne tardai pas à partir explorer les ruines souterraines de Saint-Bastilien. Je savais qu’une part de spéléologie s’avérait incontournable, aussi j’avais emmené avec moi le jeune Cyrin, une Gargoule en mal d’aventure qui avait déserté son abbaye.

Pauvre Cyrin, s’il avait su… »


(Mémoires de Liane Vestine, Volume 1.)



Le filet d’eau est plus léger qu’un rêve. Si présent pourtant, si net. Il remplit un petit récipient, comme un verre, et les gouttes qui s’en échappent martèlent une sorte de plateau de métal. Des effluves chauds.

« Là, doucement.

— Oh, je suis désolée. »

La première voix, profonde et paisible, appartient à un homme mûr. La deuxième est féminine et plus jeune. Deux accents étranges, mélodieux bien qu’un brin rugueux.

« Liliah, quand viendra donc le halo qui te verra cesser de t’excuser pour un rien ?

— Pardon, mais… »

Liliah s’interrompt dans un râle mi-gêné, mi-amusé. L’homme, lui, assume pleinement sa jovialité :

« C’est Nothalas qui t’a mis la pression ? Détends-toi, il en reste bien assez dans la théière. »

Le bruit d’une tenture qu’on écarte, puis la voix d’un deuxième homme :

« Tu parles encore dans mon dos ? Pas étonnant qu’on me colle toujours le mauvais rôle. »

Un ton sec, péremptoire.

« Cesse de ronchonner et viens t’assoir », invite le premier.

Le nouveau venu, au bruit de ses pas et à sa voix qui monte, semble se rapprocher des autres :

« Et voilà, “ronchonner”, encore une fois. Liliah, ma fille, je crois que Dimel a une mauvaise influence sur toi : regarde ce qu’il te fait faire. »

Liliah balbutie tandis que Dimel souffle une poignée de mots ressemblant à “rien que quelques gouttes”. Soudain, l’air s’affole. Un mugissement plus loin, qui perce à peine la brume d’éther…

« Sacrepeton ! s’exclame Dimel. Noth’, le vent…

— À ton avis, pourquoi j’étais dehors ? Les tentures sont bien fermées. »

Un crépitement vient caresser les environs, difficilement audible derrière le tissu qui claque.

Du sable ?

C’est tout juste si le murmure de Liliah s’élève, lui aussi :

« Encore la tempête. Sainte Berïn, veille sur nous.

— Ne dramatise pas, la gourmande Dimel. C’est Noth’ qui veille sur nous : tu vois, pas de sable dans la tente.

— Voilà, tranche Nothalas. Écoute ton père, pour une fois qu’il dit quelque chose de censé.

— Je t’aime aussi, tu sais. »

Un court silence, puis Dimel reprend :

« Au niveau des tentures, tu es sûr que…

— Dim’, tais-toi et bois.

— Mais c’est encore chaud.

— Justement. »

Un ton qui s’allège : Nothalas en train de sourire ?

Boire…

Un goût de poussière dans la gorge. La bouche…

Respirer !

Une toux. Rauque, immédiate.

« Il se réveille ! »

Liliah.

« Doucement, jeune fille, je le vois.

— Dim’, je ne suis pas si jeune, espèce de quinquagénaire.

— Liliah ! C’est Dimel qui te fait parler comme ça ?

— Pardon, c’est que…

— Arrête de t’excuser pour un rien, rétorque Dimel. Eh, mais laisse-lui de l’espace ! »

Paupières ouvertes. Une lumière floue. Silhouette qui se dessine au centre.

« Il se réveille », répète Liliah.

La Gargoule est à genoux sur les tapis du sol, penchée par l’enthousiasme au-dessus des couvertures. Dans son dos, deux Novariens la surveillent d’un œil circonspect.

Au bout d’une éternité, le sourire de Liliah se précise.

« Il a les yeux verts. »


Une nouvelle voix :

« Cédalon. »

Quelque chose cloche.

« Oui, vos yeux sont céladon.

— Cédalion. »


… ma voix ?


Liliah appose une main sur le front de l’homme qui refait surface. De l’autre, elle ramène une mèche brune derrière son oreille. Pas de capuche, ni de bure…

« Pardon ? Je ne comprends pas.

— Mon nom… Cédalion.

— Oh ! »

Nothalas, au fond :

« Ma fille, laisse cet homme respirer, tu veux bien ?

— Désolée. »

La Gargoule se relève vivement. À l’extérieur, une bourrasque subite éprouve les tentures et avale la remarque de Dimel sur “s’excuser pour un rien”.

Respirer…


Le masque !


D’une pulsion Cédalion se redresse, assis sur sa couche. La couverture sur les genoux, le torse haletant… et à découvert.

« Bigre. Bienvenue parmi nous. »

Liliah l’observe à nouveau, amusée.

« Mon masque… »

Cédalion s’interrompt, dérangé par sa propre voix. Nouvelle tentative, mue par l’urgence :

« Mon masque… où… »

Liliah pose une main sur son épaule. Les deux Novariens s’approchent doucement, les paumes levées en signe d’apaisement.

« N’ayez crainte, chuchote la Gargoule. Tenez, respirez ça. »

Elle lui tend un mouchoir en tissu enveloppant quelques… choses. Des pierres chaudes. Cédalion le porte à son nez. Son souffle s’allège, ses poumons se relâchent.

« Vous allez voir, vous vous sentirez vite mieux. »

Un clin d’œil ?

« Liliah, laisse-lui de la place », insiste Nothalas.

La Gargoule recule, non sans saisir un verre sur le plateau de fer derrière elle.

« Voici du thé aux épices de Sevöha. C’est chaud, ça vous fera du bien. »

Elle le pose devant les couvertures. Cédalion vide le verre d’une traite et le tend. Liliah le remplit volontiers, sans quitter l’officier des yeux. Lui engloutit l’infusion comme s’il n’avait jamais bu de sa vie.

« Merci. »

Son ton est rauque. Il peine à le reconnaître, privé du filtre du masque.

« Depuis… »

Il tousse, s’éclaircit la gorge. Recommence.

« Depuis quand suis-je ici ? »

Les deux Novariens s’avancent jusqu’à atteindre le dos de la Gargoule. Celle-ci se laisse aller en arrière et s’appuie sur leurs épaules. Une familiarité que Cédalion ne comprend pas.

Elle aurait l’âge d’être la fille de l’un d’eux. Mais ils sont Novariens.

« Cela fait trois halos que nous vous avons récupéré, explique Dimel. Vous étiez sacrément mal en point, j’ai bien cru vous voir… »

Il baisse la tête. Derrière Liliah, Nothalas passe une main sur la nuque de l’autre homme. Celui-ci la presse, et son visage s’illumine.

« J’ai bien cru vous voir mourir devant moi, reprend Dimel. Il s’en est fallu de peu, le manque de gaz a dû vous pousser à bout et j’ai pu dévier votre arme avant que vous ne sombriez dans l’inconscience. Vous n’aviez pas entendu mes cris à travers la tempête ? »

Cédalion le fixe sans comprendre. Puis, du frais sur son front. Liliah, une éponge humide.

« Vous êtes encore épuisé. Reposez-vous, d’accord ? »

Cette manière de plonger ses yeux d’encre dans les siens.

Cédalion opine, se rallonge. Et sombre.


***

Des ombres et des prières. C’est la Nocturnale qui semble accueillir le réveil de Cédalion, bien qu’un faible horizon s’embrase encore à travers la tente. Personne. Seul l’écho des psalmodies sinue jusqu’à lui, porté par l’odeur d’encens – le vent s’est tu à présent.

Ces gens ne prient pas dans leurs quartiers respectifs. Les prières de la Nocturnale sont pourtant censées être intimes…

Il se lève. Sa “chambre” n’est que tapis, coffres et tables basses. Impossible de mettre la main sur ses vêtements ou son équipement. En revanche, une pile d’étoffes soigneusement pliées sur un meuble lui attire l’œil : laissée là à son intention, probablement.

Il déploie le plus grand tissu. Un manteau flottant, la longue robe noire que portaient les deux Novariens. Avec se trouvent une chemise souple assortie à un pantalon du même coton léger et, au pied du meuble, une paire de chaussures de cuir montantes, à lacer plus haut que la cheville – sûrement pour éviter le sable. Cédalion revêt le tout. Il ne reste qu’un dernier vêtement, une sorte de foulard long de quelques mètres. Anticipant le froid des vêpres, il le passe autour du cou.

Mu par l’irrépressible envie de connaître son environnement, Cédalion écarte la tenture à l’entrée de la tente, et sort.

Le désert.

Des dunes à perte de vue et, quand la vue devient mystère, des masses plates et sombres qui pourraient bien être les montagnes qu’il avait distinguées auparavant.

À bord de l’amphiptère d’Abriel et de sa clique.

Un souvenir brumeux, comme si l’esprit de Cédalion doutait de sa véracité tant il s’abîme dans le lointain. Au-delà même des montagnes, le halo orange se dégrade à mesure qu’il s’élève vers le ciel, jusqu’à se muer en un doux indigo percé d’étoiles. Les vagues de sable, elles, se parent d’un manteau d’argent aux reflets froids. Quelques arbustes dressent leurs doigts crochus dans l’immobilité du temps. C’est une vie plus discrète qui s’anime, à l’instar d’un couple de souris qui décampe derrière une crête. Un mouvement à ses pieds attire le Novarien.

Des scarabées d’os ?

Non, plus gros d’après la traînée d’empreintes. Il se baisse et, d’un geste vif, saisit la créature alors qu’elle atteignait sa botte. C’est une boule de poils acier, palpitant dans sa paume comme pour y fouir encore. Elle n’a ni œil ni oreille, juste un museau qu’elle fronce pour comprendre ce nouvel environnement.

Une taupe des sables ? Amusant.

Cédalion la caresse doucement afin de l’apaiser, puis la relâche avec précaution – l’animal s’empresse de disparaître sous les grains. Lui s’applique à gravir la dune la plus proche… non sans vaciller parfois.

Prudence. J’ai dû perdre beaucoup de forces.

Ce constat en appelle un autre : le Novarien a faim. Il délaisse le sable et volte vers le village de tentes à ses pieds. Des torches illuminent les chemins menant au centre, jusqu’à une grande tonnelle faisant visiblement office de place. Ou d’église, à voir les gens à genoux pour la prière.

Des pèlerins ?

Désorienté, Cédalion constate qu’il ne parvient pas à identifier la tente qu’il vient de quitter, parmi la cinquantaine d’autres constituant ce bourg éphémère. À son orée, un mouvement : une grappe d’animaux de trait…

« Ainsi, vous n’irez pas bien loin. »

La voix de Nothalas. Proche. D’un œil en biais, Cédalion l’observe le rejoindre au sommet de la dune.

« Depuis quand êtes-vous là ?

— Depuis votre sortie. »

Le regard impénétrable. Nothalas partage la même vêture que Cédalion, à ceci près qu’il a enroulé sur sa tête, et jusqu’à masquer le bas de son visage, ce qu’il pensait être un foulard.

Un turban. Les nomades protègent leur crâne des rayons solaires et du froid nocturne.

Nothalas le rejoint, la main sur le pommeau d’un sabre incurvé passé à sa ceinture ; un geste qui trahit l’habitude plus que la menace.

« Comptez-vous me retenir ? » s’enquiert Cédalion.

Le nomade nie en silence. Seuls éclats sous ses voiles, ses pupilles effleurent son village avant de s’élever pour des cieux plus lointains.

« La tempête est terminée, déclare-t-il enfin. Demain nous repartirons.

— Vers où ?

— Là où le vent nous portera. »

Nothalas l’abandonne sur place et descend la butte. Irrité, Cédalion lance.

« Où sont mes affaires ? Laissez-moi partir.

— On ne vous retient pas. Bonne chance. »

Puis de disparaître entre deux tentes.

« Purin d’écailles », marmonne Cédalion.

Amer, il jette à nouveau ses yeux dans le désert. Rien. Les étoiles auraient pu lui révéler la route jusqu’à Béthanie, s’il avait appris à lire leur langage. Il lui faut plusieurs minutes avant de comprendre ce changement qu’il sent dans l’air : le silence. Les prières se sont tues.

Voilà pourquoi Nothalas m’a planté là. Les nomades rentrent chez eux.

Cédalion quitte la dune et remonte ses traces de pas jusqu’à retrouver “sa” tente. En pénétrant à l’intérieur, c’est un visage plus avenant qui lui fait face : Dimel.

« Bonsoir. Content de vous voir debout, vous avez meilleure mine déjà.

— Merci. »

Cédalion hésite, planté à l’entrée. Puis il constate que son hôte s’est délesté de sa robe, aussi décide-t-il d’enlever la sienne ainsi que le turban – il se sent soudain ridicule de l’avoir porté au cou.

« Ces vêtements vous vont bien. Il ne nous a pas été aisé d’en trouver à votre taille, personne ici n’est aussi charpenté ! »

La jovialité chez Dimel semble être une constante. Il ne cesse de faire la conversation alors qu’il s’affaire au-dessus d’un plateau de légumes et d’une casserole bouillante sur un foyer. À sa propre surprise, Cédalion lui propose de l’aide, et Dimel lui tend son couteau.

Confiant.

« Coupez ça en dés, ils iront tous dans la poêle. »

Cédalion s’exécute.

« Vous repartez demain, je crois ?

— Nothalas m’a dit que vous l’avez croisé. Berïn soit louée, ces maudits vents de sable se sont enfin dissipés. L’esprit du Messager était bien agité ces temps-ci ! »

Si vous saviez…

Cédalion se redresse histoire de soulager son dos. Autour d’eux, la lueur vacillante des chandelles et des lanternes souligne la teinte chaleureuse des tissus.

« Votre ami n’est pas très loquace. »

Comme tantôt, un profond sourire éclaire le visage de Dimel – non pas qu’il en ait besoin.

« Oh, Noth’ est bien plus qu’un ami pour moi.

— Vous êtes ensemble ?

— Dans tous les sens du terme. Plus petits, les morceaux de corinthe, merci. »

Cédalion se retient de lever les yeux au ciel.

J’ai l’habitude de trancher les ennemis de l’Obscurie, pas les légumes.

Pourtant, il redouble d’efforts.

« Au fait, dit-il, où sont mes affaires ?

— Je l’ignore, c’est Nothalas qui s’en est occupé. Ces vêtements vous sont inconfortables ? »

L’inquiétude est sincère. Cédalion secoue la tête.

« Ce n’est pas ça. Mon uniforme fait partie de moi. Je suis le commandant Cédalion, de la portée Laetere XIV et rattaché au château de Béthanie : je véhicule l’image de l’Obscurie.

— Vous vous considérez encore en mission ? »

Dimel lâche des poignées de grains dans la casserole : du riz d’Abyla. Cédalion s’est interrompu dans ses gestes, soufflé par la question.

« Nous vous avons retrouvé blessé et à l’agonie. Même si vous avez pu vous lever, vous êtes toujours faible, je vois vos mains qui tremblent. Vous n’avez pas de masque et, d’après Nothalas, aucun moyen de communication. Nous non plus. Je ne crois pas que l’image de l’Obscurie doive être votre priorité ici. »

Le masque…

À l’entente de ce mot, le corps entier de Cédalion se rappelle de son absence. Dimel s’arme d’un ustensile et extirpe des braises une poignée de pierres ardentes, d’étranges minéraux sombres aux contours bruts. Elles n’ont pas rougeoyé au contact du feu, au contraire : elles bleuissent. Comme plus tôt, Dimel les emballe dans un mouchoir et les tend à Cédalion.

« Je savais que vous en auriez besoin. Inhalez sans vous brûler. »

Cédalion inspire à grandes goulées.

« Je crois que Liliah vous a bricolé un meilleur système. En attendant, vous devriez pouvoir respirer ce soir. N’y allez pas trop fort, ça monte à la tête… Enfin, vous savez ce que c’est. »

Rapidement, Cédalion se sent soulagé, au point même de pouvoir écarter le mouchoir de son visage.

« Que voulez-vous dire ?

— Connaissez-vous ces pierres ? »

Cédalion secoue le chef. Il ouvre le tissu et joue avec ses doigts : à l’intérieur, les pierres s’entrechoquent dans une série de bruits sourds. Leurs veines bleues semblent palpiter sous la chaleur qui les avive.

« Vous avez dans la main des pierres d’êva. On en trouve quelques gisements dans le désert.

— Leurs vertus sont étonnantes. Je peux m’en passer après quelques inhalations, on dirait.

— C’est normal, c’est avec elles qu’est fait votre maudit gaz, le Zélotron. À ceci près qu’à l’état naturel, les pierres d’êva sont loin d’être aussi nocives pour l’esprit. »

Cédalion se rembrunit.

« Nourririez-vous des récriminations à l’encontre de l’Obscurie, Sujet ? »

Il regrette aussitôt la froideur de sa voix. Le sourire de Dimel ne lui en tient pas rigueur. En revanche…

« Des récriminations ? Ce serait peu dire. »

Nothalas entre dans la tente. Il dépose sabre, robe et turban et vient s’assoir à côté de son hôte.

« Liliah est restée à l’autel, elle nous rejoint bientôt. Des voisins ont promis de la raccompagner. »

Il daigne, seulement, se tourner vers Cédalion.

« Votre esprit ne s’est pas tout à fait éclairci, mais cela viendra dans les halos suivants.

— Parlez clairement.

— Inutile, vous le comprendrez de vous-même. Veillez simplement à maîtriser vos ardeurs tant que vous êtes parmi nous. »

Dimel intervient. Une main sur le bras de son compagnon pour l’amadouer, il déclare doucement :

« Un peu d’explications ne fera pas de mal à notre invité, tu veux bien ?

— Un “invité”, vraiment ?

— Noth’, s’il-te-plaît.

— Soit… »

Nothalas s’efforce de se composer un air impassible, et reprend, à l’attention de Cédalion :

« À quoi sert votre gaz, selon vous ?

— À respirer.

— Pourquoi ? Vous y arriviez très bien avant, comme chaque recrue avant de rejoindre les rangs obscuriens.

— Il ne s’agit pas de nécessité, mais de vœu. Se soumettre à l’ordination et au Zélotron-B, c’est embrasser la cause du Messager et prouver sa foi.

— Ne vous êtes-vous jamais posé davantage de questions ?

— Je n’en ai jamais perçu l’intérêt.

— Je peux vous éclairer sur une autre réalité, si vous acceptez de délaisser ce couteau. »

Cédalion regarde sa main, surpris. Ses phalanges trop serrées blanchissent autour de la poignée de l’ustensile : il s’en déleste. Nothalas reprend :

« Merci. Le piège, ou l’inconvénient, peut-être pour vous, est que le Zélotron vous sanctionne si vous essayez de vous en passer. De quoi vous rendre dépendant de l’Obscurie.

— Je ne vois pas pourquoi je tenterais une telle chose. L’Obscurie ne compte aucun déserteur. »

Ou presque, se corrige-t-il dans un serrement de cœur. Nothalas secoue la tête.

« Et pourtant, croyez-le ou non, nous en avons recueilli un il y a une quinzaine de cycles. Lui avait fui, et son esprit était confus. C’est en expérimentant, pour lui sauver la vie en urgence, que nous avons découvert la façon d’extraire les vertus des pierres d’êva.

— Vraiment ? lâche Cédalion, incrédule.

— Un dénommé Shavo, précise Dimel. Il était sergent à Béthanie, je crois ?

— Jamais entendu parler.

— J’aimerais attirer votre attention sur autre chose, reprend Nothalas. Considérez mes questions comme purement objectives, et répondez-moi de même si vous vous en sentez capable. Ne vous êtes-vous jamais interrogé sur le bien-fondé de vos agissements, ou sur ceux de votre armée ? »

Cédalion se crispe. Dimel attrape la main de Nothalas et, paisiblement, l’interrompt.

« Laisse-lui le moment de réfléchir, d’accord ? Le temps fera son œuvre.

— Si vous escomptez semer les graines de la dissidence, déclare Cédalion, vous avez misé sur le mauvais Sujet.

— Vous n’y êtes pas. Vous êtes chez des croyants, Cédalion.

— Vraiment ? »

Il lève un œil méfiant sur Nothalas, qui le soutient sans ciller.

« Vous voici l’hôte des Pèlerins de Berïn : vous ne trouverez nulle velléité hérétique ou révolutionnaire dans notre communauté. »

Tout le corps de Cédalion se relâche aussitôt.

Des pèlerins…

« Nous voyageons à travers le désert, de ville en village afin de porter la dévotion de sainte Berïn à toute la Sujetterie, annonce Dimel. Vous pourrez nous accompagner jusqu’au prochain lieu arborant les couleurs de l’Obscurie, qu’en dites-vous ? »

Alors, les perspectives de Cédalion changent du tout au tout. Le cœur allégé, il incline son front.

« J’en serai honoré. J’espère que ma présence ne deviendra pas un poids pour vous. »

Nothalas choisit ce moment pour regarder ailleurs, mais Dimel secoue la tête, toujours souriant :

« Ne vous inquiétez pas, tout ira bien. Et je pense que vos compétences pourraient nous être utiles, bien que le contraire soit préférable.

— Plaît-il ? Je ne vous suis pas. »

Nothalas fronce les sourcils. Il déclare, d’un ton rauque :

« Nous manquons de défenseurs.

— Je croyais que votre lame m’était destinée », plaisante Cédalion.

À sa surprise, même Dimel se rembrunit.

« Contrairement aux apparences, les pillards sont parfois légion dans le désert. Surtout ici, aux abords du Cimetière des Quadriphants. Vous connaissez l’histoire, avec le hurle-vorcin et les voleurs maudits ?

— J’ai quelques souvenirs des Douze Paliers de l’Extrême-Univers, mais ils proviennent de ma mémoire d’enfant. Le dogme obscurien se concentre sur les aspects plus… prosaïques de la religion du Messager, concède prudemment Cédalion.

— Liliah pourra vous les raconter, elle les connaît par cœur. Quoi qu’il en soit, il est dit que le Cimetière recèle un trésor perdu et, fatalement, des malandrins se présentent souvent par ici. Quand ils ne nous attaquent pas directement – Berïn soit louée, sa relique est toujours nôtre. »

Les deux Novariens se signent de la quadrabranche. Cédalion se joint à leur geste.

« À propos de cette Gargoule… De Liliah. »

Dimel et Nothalas lèvent leur regard. Vif, à l’affut.

« Pardonnez-moi, Cédalion, souffle Dimel, mais votre sens de l’à-propos vire au tragique.

— C’est-à-dire ? Qui est-elle ? Pour votre communauté… et pour vous ? J’ai entendu Nothalas vous qualifier de père pour elle, mais il l’a nommée comme sa fille. »

Derrière le plateau où subsistent quelques épluchures de légumes – mis à frire dans une poêle – Cédalion devine le mouvement des deux Novariens, en train de chercher les doigts l’un de l’autre.

« Nous sommes ses pères, tous les deux.

— L’adoption est… N’y voyez aucune récrimination, mais une telle adoption est interdite par l’Obscurie, vous devez le savoir.

— La communauté a adopté Liliah, se défend Nothalas. Officiellement du moins. Elle a assez souffert comme ça, vous voudriez quoi, que nous l’abandonnions au creux d’une dune ? »

Cédalion lève ses paumes, calmement.

« Non, non. J’essaye juste de comprendre. »

Entre deux tours de cuillère dans ses récipients, Dimel explique :

« Les parents de Liliah étaient les gardiens de la relique de Berïn que nous abritons. Tous deux ont été tués par des voleurs venus nous dérober ce trésor. Nothalas…

— Je suis arrivé trop tard.

— … a pu sauver leur fille et les mettre en déroute. Nous avons alors offert à Liliah notre foyer, ainsi que nos cœurs. N’en auriez-vous pas fait de même ? »

Une cicatrice en croissant de lune, sous une crête et une tresse noire, se rappelle à Cédalion. Lyuba.

« Si, concède-t-il. C’est curieux, elle est loin de ressembler aux images que d’autres Gargoules m’ont laissées.

— C’est parce qu’elle ne passe pas sa vie dans une église, intervient Nothalas.

— C’est aussi, tempère Dimel, qu’elle vit dans un foyer peut-être plus dynamique. Voilà presque trente cycles qu’elle nous a rejoints, et sa présence nous illumine chaque jour, aussi tâchons-nous d’en faire de même pour elle. »

Un nouveau sourire, embarrassé cette fois.

« À ce propos, Cédalion, veuillez pardonner sa curiosité à votre égard. Elle est jeune, elle a besoin de voir du monde. C’est ma faute, je lui ai lu trop de livres.

— Ne dis pas ça, Dim’.

— C’est vrai, tu es aussi fautif que moi, à lui montrer tous ces jolis coins perdus. Elle en veut toujours plus à présent ! »

Les convives se dérident. Alors qu’ils achèvent de préparer le repas, Liliah surgit enfin.

« Ah, il est réveillé ! Bienvenue parmi nous, Monsieur Cédalion. »

Et de les rejoindre pour le repas.


***


Commentaires

Oh my, j'aime tellement ce chapitre et ce qu'il augure ! J'espère que l'absence de Zélotron-B montrera à Cédalion toute la mascarade dans laquelle il est enfermé.
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mercredi 20 janvier à 18h44
Je l'espère aussi :3
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mercredi 20 janvier à 19h14