4

Julien Willig

vendredi 20 décembre 2019

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume I - Partie 1 : Deux trahisons

[Résumé des chapitres précédents]

Oulalah, mais c'est le Livre I entier qu’il faudrait lire ! Allez, comme je suis sympa je vous résume tout un peu plus bas.


***


« J’ai toujours respecté les morts. Ce sont les premiers explorateurs, partis avant nous sur les sentiers d’argent de la grande nuit pour jouir de ses secrets. J’ai cependant l’espoir que certaines de leurs possessions, certaines reliques, nous permettent de communiquer avec leurs esprits sur cette formidable dimension. Si les sépultures qu’ils nous laissèrent méritent notre attention, que dire de celles qu’ils nous dissimulèrent ? »

(Incipit des Mémoires de Liane Vestine, Volume 2.)



J’en ai déjà eu des visions perchées, mais jamais à ce point-là. Je parle bien sûr de ces espèces de songes déclenchés lors de notre descente dans le Tombeau du Messager, et pas de mes quelques expériences hasardeuses avec des Sylvariens sous lyshyp[1]. Et la dernière, avec le Palais des Hauts-Serviteurs, la haute inquisitrice, le Messager… C’était si réaliste. La communication devait être télépathique, ou un truc comme ça, vu qu’Il n’a pas bougé.

Oui, parce que le Messager se trouve là, juste devant moi. Amorphe sur Son trône, dos branché à je-ne-sais combien de machines, la carcasse tellement desséchée que Sa peau momifiée risque la déchirure au moindre geste. Seuls Ses yeux trahissent la vie qui L’habite encore : un regard écarquillé, rugueux comme Son épiderme, un creuset de rage braqué sur moi. Il n’a peut-être pas apprécié la façon dont j’ai ouvert Son Tombeau l’halo-ci.


Besoin d’un rappel ? Alors, pour faire simple :


Je suis Abriel de Ravh. Renégat fugitif de l’Obscurie, chasseur de trésors et baroudeur de l’extrême. En bref, je monnaye ma débrouillardise en exhumant des reliques hors de sépultures interdites, pendant que des méchants essayent de me faire la peau pour avoir déserté leur sacro-sainte armée. Ma dernière mission m’a permis de concilier ces deux aspects de ma vie : on m’a confié la tâche de pénétrer le Tombeau du Messager, messie fondateur d’Ocrit et Seigneur-guide de l’Obscurie, dans l’objectif de lui soutirer Sa Médaille.

Rien que ça. Autant vous dire que ça ne s’est pas fini comme prévu…


Déjà, rien n’est encore fini : je suis toujours dans le Tombeau. Ensuite, j’ai quelque chose à éclaircir :

« Thalie ? »

Il s’agit de la Damoiselle d’Ormen, ma coéquipière lors de cette mission ; ainsi l’a voulu Arkon, notre commanditaire. Au fil de nos recherches visant à localiser le Tombeau, j’avais réussi à faire fondre la glace, petit à petit, jusqu’à ce que nous nous appréciions réellement. Du moins, c’est ce que je croyais : elle vient de braquer un flingue dans mon dos.

« Abriel, au nom de la Rébellion Néphéline, je vous somme de me confier votre arme. Et retirez votre oreillette.[2] »

Je lève les yeux au ciel – mes mains y sont déjà. Aucun trouble n’éraille la fermeté de sa voix : je suis peut-être le seul témoin de la vision dévoilant la haute inquisitrice Artaphernas et ses messes basses au Messager. Vu la gueule qu’Il tire à l’instant, l’avoir partagée semble accidentel…

« Vous m’autorisez à baisser les mains, alors ?

— Ôtez votre communicateur. Myriel va saisir votre pistolet. »

À vos ordres, Damoiselle Thalie…

Dans la panique de voir le Messager en vie, j’ai voulu contacter Gaeth, mon informateur. C’était une erreur, personne n’est censé connaître son existence. Mais Thalie m’a sorti le grand jeu, là.

Une main vigoureuse, d’un profond bleu nocturne, attrape la crosse de mon Oblitorion pour le tirer hors de son étui. C’est Myriel, un sabreur que Thalie a libéré des geôles du château de Béthanie peu avant notre ouverture du Tombeau. Ils étaient de mèche, c’est clair. Déjà que je l’aimais pas avant, ce type…

Je saisis mon oreillette, avec le soin de montrer tous mes gestes, et la dépose dans l’étui à ma ceinture. Puis je lance par-dessus mon épaule :

« Depuis quand vous bossez pour les Néphélins, vous ? Arkon est au courant ? »

La Rébellion Néphéline combat l’Obscurie et toutes ses formes d’autorité, depuis la création de la station Ocrit et la destruction de la planète Nephel. Ce n’est pas une réponse, mais je sens le canon de Thalie se retirer de mon dos.

« Le moment est mal choisi pour discuter de ça, Abriel.

— Parlons de votre trahison, alors.

— Abriel ! s’indigne-t-elle.

— Béor, t’en penses quoi ? »

Je tente un regard en arrière. Interpelé, le Rhakyt croise ses bras de pierre.

« Je fais aussi partie de la Rébellion, lâche-t-il doucement.

— Mais…

— Peut-être qu’un œil plus sobre t’aurait permis d’en voir davantage. Tu avais du potentiel, tu sais. »

Un pincement mélancolique au souvenir de ma taverne préférée ; je n’avais jamais soupçonné Béor, son tenancier, d’y cacher un si lourd secret.

« Mais alors, ton arrestation ?

— Oui. Le Bouchon des Trépassés était une planque.

— Merdelle. »

Celui-là ne me viendra pas en aide.

« Darse ! »

Je me retourne franchement. Myriel décroise les bras – mon Oblitorion a rejoint son sabre à la ceinture – et Thalie relève son flingue. Je n’en ai cure, qu’elle me descende si l’envie lui prend ; tout ce que je veux, c’est voir mon petit gars avant…

« Darse ? »

Il s’est reculé à l’autre bout de la pièce circulaire. Ses écailles tressautent, sa langue darde entre les crocs : il halète. C’est la première fois que je vois une Hydre pleurer.

« Elle n’est au courant de rien, précise Thalie. Ne la mêlez pas à cela. »

Je n’ai d’yeux que pour mon Hydre :

« Eh, mon grand, t’en fais pas, ça va aller.

— Abriel, vous m’écoutez ? insiste la Novarienne.

— Quoi encore ? J’me suis constitué prisonnier, ça vous suffit pas ? »

J’affronte Thalie franchement. Elle ferme son visage et pointe, du canon de son Peccamineux, le Messager sur Son trône.

« Vous avez une mission à accomplir. »

Las, je baisse les bras.

« Alors ça, ça va être compliqué. »

Elle me braque à nouveau :

« Ne m’y obligez pas.

— C’est pas la question. Y a juste pas de Médaille.

— Pardon ? »

Je me retourne et arrache négligemment ce qui pendait au cou du Messager – un soubresaut le traverse, j’ai dû lui tirer la barbe. La chaîne rouillée abandonne sa propriété et je la brandis au nez de Thalie.

« Qu’est-ce que…

— On dirait un rouleau. Du parchemin, ou un truc comme ça. »

Je l’ouvre. Un court texte, une langue que je ne peux déchiffrer.

« C’est tout ? s’enquiert-elle.

— Vérifiez si ça vous chante. »

Elle détaille le Messager de ses yeux jaune et bleu ; une moue d’inquiétude la dégèle, elle se mord la lèvre. J’enfourne le rouleau dans ma sacoche.

« Qu’est-ce que vous faites ?

— J’apprécierais que vous nous laissiez en vie, Darse et moi. Ce papier est peut-être notre seul indice pour dénicher la Médaille : je le garde avec moi.

— Mais… jamais je ne m’en prendrais à Darse !

— C’est c’que j’dis.

— Abriel, ne me forcez pas à… »

Elle s’interrompt. Tout le monde se fige alors que les parois de la crypte vibrent sous la puissance d’un cri. Interminable, torturé… et d’outre-tombe, si je puis dire.


***





[1] L’abréviation d’hypnolite lysergique, une substance qui, euh, décuple l’imagination visuelle. [retour]


[2] La même phrase que tantôt : elle s’est entraînée à la répéter, ou quoi ? [retour]


Commentaires

"Je suis Abriel de Molenravh. Renégat fugitif de l’Obscurie, chasseur de trésors et baroudeur de l’extrême." Il m'avait tellement manqué !!!

Oh mon dieu … y'a rien qui va : Thalie, Beor ! :o
Et Darse !
Et le pire dans tous ça c'est que pire arrivera x')
 1
vendredi 27 mars à 19h08
T'as tout compris x)
 0
samedi 28 mars à 01h25
Pauvre Darse, il doit être traumatisé. Je veux lui faire un câlin ♥
 1
samedi 9 mai à 22h10
Voui :x
Mais ça sera mieux après :)
 1
dimanche 10 mai à 00h44