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Julien Willig

mardi 26 novembre 2019

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Prologue

L’ignition dévaste le Secteur 3.13. Elle jaillit des crevasses au sol et des montagnes embrasées, explose en une myriade de globules incandescents jusqu’à déchirer le rideau noir qui voilait le ciel. C’est la tempête. Une tempête comme il n’en a pas été vu depuis des cycles et des décycles.

Les bourrasques et les nuées de lave sont telles que tous les vols ont été suspendus au sein de la terre-plaque. Les appareils déjà en déplacement sont envoyés à la frontière avec ordre de s’y poser. « L’esprit du Messager est agité », déclare-t-on tant en guise de constat que d’excuse, comme à chaque fois que l’atmosphère d’Ocrit cède aux caprices du temps. Or, il s’agit cette fois de la vérité.

L’esprit du Messager est agité…

Ainsi est la pensée de l’inquisitrice Artaphernas ; viscérale, pesante, et assez forte pour la pousser à ajourner le conseil des Hauts-Serviteurs. Aucune protestation, évidemment – le dernier Keroub ayant subi son courroux s’est vu muter au mémorial de la Vallée des Morts, condamné à l’oubli du désert pour n’accueillir que quelques pèlerins par cycles…

Quelque part au sommet de la Tour de la Sagesse, une paroi de pierre se referme sur une chambre secrète. L’inquisitrice délaisse son fauteuil à répulseurs et s’en remet à ses jambes, aussi frêles soient-elles. Armée d’un miroir de poche à la lueur des torches, elle ôte sa mitre pourpre et ajuste son chignon d’argent. Ses mains tremblent. « L’appréhension », murmure la petite voix dans son crâne surdéveloppé ; Artaphernas l’étouffe aussitôt. Inspire. Puis expire.

Le sanctuaire. Il fait face à la vieille Keroube, la dévorant depuis son alcôve ouverte comme la gueule d’un Draconen en chasse. Il n’est pas grand, ni même imposant ; pourtant, le sacré de sa présence emplit la pièce à l’instar d’un gouffre. Artaphernas couronne deux bougeoirs de cierges de bétyle, allume l’encens dans son brûle-parfum, et s’agenouille. Elle oint deux doigts dans la vasque d’huile sainte et signe son front de l’étoile à quatre branches : haut, bas, droite, gauche, et l’œil au centre. Enfin, la flamm’ombre enfle pour dévorer l’espace et le temps…


Inquisitrice Artaphernas.

La voix semble n’avoir aucune origine. Pourtant, le moindre atome de la Keroube gémit sous le retentissement. Son propre timbre, déjà grêlé par l’âge, s’écrase dans sa gorge alors qu’elle formule :

« Seigneur-guide, notre Messager. Louée soit la grâce qui me permet de… »

Dispensez-vous de formules de politesse, inquisitrice.

La salutation d’Artaphernas meurt dans un couinement. La voix reprend :

Des intrus ont pénétré le Tombeau. Franchis les quatre épreuves jusqu’à investir le Mausolée.

L’estomac de l’inquisitrice se transmute en pierre.

« Dois-je en conclure, hésite-t-elle, que la Primae les a laissés passer ? »

C’est exact.

La voix, aussi monolithique soit-elle, s’adoucit à cette question. En réponse, Artaphernas gagne en assurance :

« Il doit donc s’agir de l’équipe… aiguillée pour retrouver la trace de votre Médaille. »

Oui. À ceci près qu’un Lumineur les accompagne ; il porte la marque ancestrale, tout comme Moi.

La voix s’est durcie. À la Keroube de s’expliquer :

« Je viens d’avoir vent de l’évasion de deux sujets au château de Béthanie. L’un d’eux était Myriel, descendant attesté de la prêtresse Adélanie et de la lignée des Inomel. S’il a rejoint le chasseur de trésors, alors… »

Oui. Cette piste pourrait s’en révéler encore meilleure. Mes félicitations pour l’avoir gardé en vie jusqu’alors, inquisitrice.

Artaphernas ignore l’emballement de son cœur – l’humilité.

J’ai toutefois bien peur que cette infiltration ne prenne un tournant inattendu, inquisitrice.

« “Inattendu”, Seigneur-guide ? »

Elle se rembrunit. Faciliter l’accès au Tombeau à cette vermine de chasseur de trésors, afin qu’il découvre l’emplacement véritable de la Médaille, était sa mission – un plan échafaudé depuis des décycles. Elle ne peut se permettre d’échouer maintenant[1] !

Un élément non autorisé vient de descendre à son tour dans le Tombeau. Il approche, Je le sens.

Un tremblement ébranle l’inquisitrice : elle est déjà au courant. La communication d’urgence d’une Hydre de Skalla, au mépris des protocoles, a été transmise à son fauteuil alors qu’elle gagnait la chambre secrète…

« Il…, balbutie Artaphernas, il s’agirait d’une unité obscurienne, ô Seigneur-guide. Un officier de la Dracène Laetere, à ce qu’il… »

Peu M’importe. Vous connaissez les enjeux et les règles : personne ne doit entrer, personne ne doit voir. Le moindre témoin étranger à cette affaire doit être réduit au silence.

Une idée traverse l’esprit de la Keroube :

« La Primae ne peut-elle pas s’en charger ? À supposer que l’intrus survive à la première vision. »

Son esprit est fort : son succès lors de la deuxième épreuve est indubitable. Je m’en remets à Ma Représentante pour le rendre hors d’état de nuire s’il tente de passer en force. Veillez pour votre part à écarter tout accroc de cette mission.

Artaphernas ajuste la position de ses genoux, mal à l’aise. Elle envisage bien de taire sa pensée, mais elle se doit de l’exprimer :

« Avez-vous confiance en l’épreuve de la Primae, ô Seigneur-guide ? Je crains qu’avec l’âge, ses énigmes… »

Nourririez-vous des griefs à Son encontre, inquisitrice ?

Un ton neutre, à peine froid. Mais il n’en faut pas plus à la Keroube pour qu’une rosée moite englue son dos et la peau sous ses cheveux – si seulement elle n’avait pas laissé sa fierté s’exprimer ! Le mal est fait, expliquons-nous.

« Je redoute seulement que sa faculté de jugement ne soit émoussée, ô Seigneur-guide, suite à la manipulation de ses souvenirs. »

L’air se fait soudain épais. Étouffant, oppressant. Artaphernas voudrait se lever, moucher les cierges de bétyle et s’échapper vers la lumière… Elle résiste.

Faire croire à la Primae qu’Elle n’est pas l’Unique, mais une de Ses lointaines successeuses, est nécessaire à Sa santé mentale tout comme au bon déroulement de Ma tâche sur l’étoile-sanctuaire – Je ne peux Nous permettre cette distraction. Pourtant, chaque halo en Sa proximité réchauffe ce qu’il demeure de Mon cœur. Je M’entoure de qui Je souhaite, inquisitrice. Et Je M’en écarte de même. Est-ce bien clair ?

Le message est clair, oui. Artaphernas ravale sa jalousie – passer derrière une Gargoule, enfin ! – et acquiesce.

Parfait. Vous M’avez bien servi jusque-là. Tâchez de n’en point dévier et vous aurez la chance de connaître l’avènement de l’Obscurité. Et retrouvez Ma Médaille.

La connexion mentale s’interrompt. La flamm’ombre se dissipe tout aussi prestement, laissant la lumière et le crépitement des torches s’exprimer sur le grain des pierres. Vision. Respiration. Sensations.

Haletante, Artaphernas éponge de sa manche la sueur qui ruissèle. La chambre secrète paraît soudain bien petite à la Keroube, lorsque l’enserre la conscience de ne pouvoir se permettre aucun écueil durant de la suite des opérations.


Chaque instant devient crucial ; l’histoire d’Ocrit est sur le point d’atteindre son tournant…


***




[1] D’après les bruits de couloir, la dérobade initiale de la Médaille du Messager – sur Son propre corps – L’aurait plongé dans une telle rage que le prédécesseur d’Artaphernas, à l’époque, fut foudroyé, carbonisé par Sa fureur. Là, devant ce même sanctuaire où la Keroube se tient à genoux… [retour]


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